CHAPITRE V
de décider ce général, après quinze jours perdus en vaines manœuvres, à Tune des plus hardies et des plus mémorables actions de sa carrière ; action, comme la première de cette campagne, digne du génie de Napoléon, si, dans l'exécution , Moreau eût su ou osé pousser à bout toutes ses chances. Mais il y avait entre eux trois différences : celle du génie au talent ; celle de l'ascendant sur tou^ d'une renommée foudroyante, à l'influence d'une réputation seulement distinguée ; enfin, la différence, non moins grande, de l'autorité d'un général en chef maître du gouvernement, à celle d'un sujet général en chef.
Moreau venait enfin de se déterminer à franchir de vive force le Danube au delà de son ennçmi , à s'emparer de Donawerth et d'un cinquième magasin, et à se placer, ainsi, entre Kray et sa retraite. C'était s'enfermer avec lui dans un champ clos, où chacune des deux armées aurait à dos le pays ennemi, et là, entre Ulm et Hochstedt, quatre-vingt mille contre quatre-vingt mille, offrir un combat désespéré, où tout serait à gagner ou tout à perdre.
Ce que Moreau a osé concevoir, il l'exécute ; le 19 juin , le passage du fleuve est forcé , Donawerth pris , la rive gauche conquise sur le champ d'Hochstedt; vingt canohs, cinq mille prisonniers tombent entre ses mains, et la bataille qui doit décider de tout est offerte. Elle fut attendue jusqu'au 22 juin; Kray la refusa ; il abandonna la Souabe , s'échappa la nuit par sa gauche, et, tournant avec une trop heureuse impunité autour de l'aile droite française, il atteignit Neubourg par Nordlingen , sans aucune perte.
Moreau le croyait sans retraite, devant et au-dessus de lui, sur le Danube, quand, tout à coup, il apprend qu'il est arrivé, derrière et au-dessous de lui, siur ce même fleuve ; qu'il y est maître de continuer sa retraite sur r Autriche ; qu'un armistice vient de terminer la guerre en Italie ; et que Kray lui demande une suspension d'armes. Dans son dépit il la refuse ; il lance une forte avant-garde bien soutenue à la conquête de Munich et de la Bavière, et court lui-même s'établir sur leLecli. Kray, pour défendre cet Électorat, repasse à Neubourg le Danube ; mais , à un quart de lieue de là , il rencontre l'une de nos colonnes ; un combat acharné où périt Latour d'Auvergne, le Premier Grenadier de France, s'engage à Obershausen. Alors, se sentant prévenu, il retourne sur ses pas ; il franchit une quatrième fois le grand fleuve, et le descendant plus bas encore, il le traverse une dernière fois à Ingolstadt, et tente, par Landshutt, de nous prévenir du moins à Munich et sur l'Iser. Là encore il se trouve devancé : déjà Munich était prise ; son arrière-garde, écrasée à Landshutt, en est chassée; la ligne de l'Iser lui est enlevée ; et il lui reste à peine le temps d'aller s'établir sur Tlnn pour en défendre les approches.
Voilà comment, vaincu par trois grandes manoeuvres, celle du passage du Rhin , celle du passage du Danube, et celle d'Hochstedt à Munich, entremêlées de trop de combats par défaut de décision et d'ensemble, en deux mois et demi, Kray avait successivement perdu les bords du Rhin , la forêt Noire, la Souabe et la Bavière ; il avait été rejeté jusque sur la frontière autrichienne.