CHAPITRE YI
ne put d'abord répondre que par des larmes ; mais, en le voyant partir, il leva les yeux et les mains au ciel, et d'une voix prophétique, le bénissant : <c Vale^ pros- « per, et régna! » s'écria-t-il. ^
A Genève, le 8 mai, Marescot, chef du génie, se présente. C'est lui qui vient d'essayer le Saint-Bernard : son rapport en détaille tous les périls. Le Premier Consul l'interrompt par ces seuls mots : oc Peut-on «passer? — Oui, » répond le général. « Eh bien, partons ! » s'écrie Bonaparte.
Les jours suivants, Laysanne, Vevay et le cours du haut Rhône, de Villeneuve à Martigny où les munitions sont accumulées; puis le col Major et le Val de la Drance jusqu'à Saint-Pierre, où s'enfoncent et se pressent, tête sur queue , nos colonnes, sont les derniers jalons indicateurs de cette marche mémorable. 11 sembleque, ici surtout, viennent de se concentrer toute l'activité, toute l'ardeur du vif et industrieux génie de la France , excité et dirigé par Napoléon lui-même : vivres , chaussures , vêtements , ateliers d'armuriers , de charpentiers, de bourreliers, pour tout compléter ou réparer, s'y trouvent réunis par ses instructions cent fois renouvelées! Déjà les bagages, les chariots de munitions et les canons démontés pièce à pièce , sont, ou encaissés, ou placés sur des afluts-trainaux , dans des arbres creusés et sur des brancards. Les munitions sont chargées à dos de mulets. Chaque soldat porte, avec son sac et ses armes, quarante cartouches et huit joiurs de vivres.
Au même moment où se disposent ainsi ses trentecinq mille hommes, à sa gauche, Moncey et quinze
mille soldats arrivent au pied du Simplon et du Saint-
Gothard ; à sa droite, Chabran et quatre mille honuneS| et Thureau avec cinq mille, l'un derrière le petit Saint- Bernard, l'autre derrière le mont Genèvre et le mont Cenis, vont s'ëlancer : tous attendent le signal.
Ainsi, le i6 mai , sur toute cette ligne , cinquanteneuf mille hommes étaient amoncelés dans ces sombres gorges ; cachés dans Tombre froide du nord, que projetaient sur eux ces glaciers , ils étaient prêts à monter à l'assaut des Alpes !