CHAPITRE VII. sa
Ce roc est de forme pyramidale; il s*élève isolé, entre Fescarpement à pic des deux chaînes resserrées de ce val profond , et il en ferme l'issue dans la plaine. A gauche la Dora en baigne le pied ; le sommet en est hérissé de canons et de baïonnettes ; à droite ses feux plongent dans la rue étroite qui serpente à sa base et qui forme la ville de Bard. Déjà Berthier et Marmont ont fait, il est vrai , tailler en escalier TAlbaredo , autre rocher qui couronne l'une des deux chaînes , et les soldats impatients de notre avant-garde, tournant l'obstacle , sont ainsi descendus dans la plaine d'Ivrée ; mais ils y sont sans bagages , sans caissons , sans leurs canons demeurés dans le val d' Aoste , de l'autre côté du ford de Bard. Vainement la ville a été emportée à l'arme blanche; vainement des feux, plongeant sur le fort, l'ont sillonné ; vainement encore , le 23 mai, Bonaparte accouru lui-même , après en avoir sommé quatre fois le gouverneur, l'a fait attaquer : un triple assaut nocturne , comme les quatre sommations , est repoussé; d'autres tentatives dans la rue de Bard, pour y faire passer nos pièces , échouent également ; il faut un siège en règle, il commence; mais d'un côté, Lannes et l'avant-garde lancés sans munitions dans la plaine , restent aventurés sous les murs d'Ivrée; de l'autre, le val d' Aoste s'encombre, de plus en plus, de tout ce qu'y verse le Saint-Bernard ; la famine menace, le temps se perd, et l'irruption va se briser inopinément contre ce roc!
L'agitation, l'anxiété de Napoléon étaient à leur comble ; l'imminence du péril inspira Marmont : il osa répondre du passage de l'artillerie et de la poudre,
au pied même , sous le feu du fort, et à son insu. U choisit une nuit obscure ; il fit joncher de fumier et de matelas la rue de Bard et envelopper d'étoupes et de couvertures nos caissons et nos canons. Qnquante hommes alors s'attelèrent à chacune de ces voitures; et dans un profond silence tout s'écoula! Dans œ même moment Lannes^ la hache à la main , brisait les barrières, enfonçait les portes d'Ivree, et faisait escalader les forts de cette ville y à la baïonnette.
Bard dépasse, Ivrée prise , la clef de l'Italie fut entre les mains de Bonaparte. L'armée entière s'y trouvaft descendue sur cinq colonnes. Sa droite , du haut des monts Cenis et Genèvre, avait forcé le pas de Suze : eUe menaçait Turin ; sa gauche avait franchi le Simplon, le Saint-Gothard , et Milan était menacée par elle. Le centre était à Ivrée entre ces deux directions. Napoléon n'hésita point : il poussa vers Turin, jusqu'à Chivasso ou jusqu'au Pô, Lannes et son avant-garde. De ce côté , dix mille Autrichiens et Sardes, rassemblés en toute hâte, s'étaient mis en travers ; ils furent vigoureusement culbutés, le 26, à la Chiusella, jusque dans Giivasso , d'où ils furent chassés le 27. De là, s'écartant du Piémont où Mêlas accourait des bords du Var, Lannes descendit rapidement le Pô jusqu*à Pavie. C'était le point central de la Hgne d'opérations de l'ennemi : il y surprit et saisit ses magasins,, ses parcs de réserve et deux cents canons à la fois.
Ce fut alors qu'un ancien espion , qui avait bien servi Bonaparte eh 1797, vint s'oflrir à lui. a Com- « ment! s'écria le Premier Consul, tu n'es point fii- « sîllé encore? » L'espion lui répondit que , depuis son