‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 49 sur 311 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

intervalles. Son général se masqua par quelques pelotons de l'ennemi qu'il avait en face ; et avec le reste , faisant subitement un à-gauche j il tomba sur le flanc découvert de la colonne autrichienne, et y pénétra.

Dès lors, chargée en tête , siwprise en flanc ,. labourée par notre mitraille, et en proie à nos sabres et à nos baïonnettes , la malheureuse colonne , tout à coup vaincue à l'instant où elle se croyait victorieuse, tour^ billonna éperdue : elle jeta ses armes, et Zach avec elle se rendit. Cette masse entière disparut soudainement du champ de bataille , que devant nous, sur ce point , elle laissa vide.

A ce coup de foudre, comme à un signal, tous nos échelons s'ébranlant ressaisirent l'offensive. Dans sa surprise toute la ligne ennemie, dont la tête venait d'être arrachée, recula; la nôtre la chargea au pas de course. Notre défaite lui avait coûté un jour entier; une heure suffit à la sienne ! Il lui avait fallu un jour d'efforts, et un nombre presque triple, pournous enlever plus d'une lieue de terrain ; en une heure toute cette plaine perdue fut reconquise !

Mêlas, rentré triomphant dans Alexandrie, n'en ressort que pour se voir rejeté dans Marengo , où il ne peut arrêter notre élan victorieux. Dans son désespoir il ne réussit, à Pedra Bona, et dans ses retranchements de la Bormida attaqués jusqu'à la nuit close, qu'à recueillir la déroute sanglante des restes de son infanterie et de sa cavalerie, qui s'y précipitaient pêle-mêle, sous nos charges et nos boulets , dans le plus affreux désordre.

Vers dix heures du soir le Premier Consul, rentré

dans son quartier général, y était sombre et silencieux. Son secrétaire lui demanda s'il n'était donc pas satisfait de sa victoire? « Oui, lui répondit Napoléon, « d'une voix oppressée et les yeux humides ; mais Dece saix ! Ah ! si j'avais pu l'embrasser après la bataille , « que cette journée eût été belle ! »

Le lendemain i5 juin, Mêlas, sans retraite et sans espoir, lui abandonna Gènes, onze places fortes, et l'Italie jusqu'au Mincio, par un armistice!

Les glorieuses conditions de cet armistice, imploré par Mêlas , avaient été impérieusement imposées par Bonaparte. Elles furent mesurées : sans être déshonorantes pour l'un, pour l'autre elles satisfirent à tout dans le présent, et préparèrent suffisamment Tavenir. On ne pouvait exiger plus. Il ne fallait pas , avec ausâ peu de forces sous sa main , risquer de pousser au désespoir des vaincus restés plus nombreux que leurs vainqueurs ! Le danger et les pertes de la veille , la nécessité d'un prompt retour à Paris , que diverses passions agitaient, tout pressait de finir vite.

Cet armistice fut aussitôt envoyé à Vienne. Napoléon y joignit l'offre pressante de la paix dans une lettre remarquable. Cette lettre, écrite toute de premier mouvement, autorise à supposer que, si elle eût convaincu l'Autriche , peut-être l'humeur conquérante de Bonaparte eût pu se borner ; et que, enfin, s'il s'est ultérieurement laissé entraîner par son ambition , ce fut d'abord involontairement, ayant sans cesse été, dès lors et depuis , excité et poussé à recourir aux armes par l'acharnement de ses adversaires.

Page 1