Histoire et philosophie religieuse
Le recueil d'études que je soumets ici au public aurait pu être intitulé la Liberté religieuse ; on y remarquera, si je ne m'abuse, un sentiment religieux très-sincère uni à un ardent amour de la liberté. D'éminents écrivains, M. Charles de Rémusat, M. Edouard Laboulaye, M. Jules Simon, M. Emile Saisset, M. Prévost-Paradol, ojit établi avec force, dans ces derniers temps, l'indépendance de l'àme et les droits de la conscience; fidèle à la foi qu'ils ont si vaillamment défendue, je me suis associé à eux en pratiquant leurs principes. Il ne suffit pas, cerne semble, de réclamer d'une façon abstraite les privilèges de la conscience religieuse; c'est à l'exemple de confirmer le précepte. Pour consacrer notre victoire il faut montrer que nous savons user de nos droits. On niait le mouvement devant un philosophe de l'antiquité : pour toute réponse, il se leva et marcha. On ose nous contester aujourd'hui la liberté religieuse : soyons religieux et libres !
Cette liberté de l'âme est-elle incompatible, comme le disent des esprits pusillanimes ou de violents fanatiques, avec la sainte efficacité de la religion? J'ai fait précisément l'épreuve du contraire. Tant que j'ai pu craindre que mes
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croyances ne me fussent commandées par une autorité impérieuse, j'ai senti qu'elles s'altéraient au fond de mon âme. « Quelle autorité? dira-t-on. Depuis 89 la loi nous protège tous; il n'y a plus de pouvoir à qui appartienne l'odieux privilège d'opprimer les consciences, et cette liberté que vous réclamez si avidement, voilà plus d'un demi-siècle que la France l'a conquise. » Il y aurait beaucoup à dire sur ce point; mais supposons la liberté religieuse complètement établie dans le domaine légal, il n'en est pas moins vrai qu'elle n'existe pas encore dans nos mœurs. Il y a deux manières de considérer les choses de la religion : l'une élevée, généreuse, inspirée de la divine mansuétude de Jésus-Christ; l'autre mesquine, basse, tracassière, et asservie aux misérables passions des hommes. Certains esprits se sont persuadé que la religion était en péril s'ils n'imposaient despotiquement leur servile façon de la comprendre, et au moment même où disparaissait de nos institutions l'ancienne autorité, à qui des lois iniques avaient accordé pendant des siècles la domination des consciences, on a vu se former une autorité nouvelle, autorité sans droit, san* mission, mais qui, toute désarmée qu'elle paraisse, n'en est pas moins redoutable, car elle est invisible et elle combat dans l'ombre. Voilà le despotisme qui arrache tant d'âmes au Dieude l'Évangile. Qui de nous n'a rencontré cet ennemi sur sa route? Son action s'exerce de mille manières, par l'intrigue, par la calomnie, par des dénonciations mystérieuses, quelquefois aussi (mais alors il cesse d'être redoutable) par l'invective publique et l'outrage à ciel ouvert. Les esprits indifférents aux choses divines soupçonnent à peine cette tyrannie; ils entendent les clameurs des énergumènes, ils sourient de pitié et continuent leur route. Ceux qui souffrent, ce sont les cœurs religieux; ils se demandent ce qu'ils peuvent avoir
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de commun avec de tels personnages, ils se sentent repoussés par ces envahisseurs de leurs domaines, et plutôt que de subir les conditions qu'on veut leur imposer, plutôt que de sacrifier la raison, de renoncer au spiritualisme, de renier toutes les révélations naturelles, ils abandonnent une religion de lumière transformée en une officine de ténèbres. « Quel homme, s'écrie excellemment M. l'abbé Maret, quel homme capable de penser et de raisonner pourrait supporter les excès de ce système ? Cette négation absolue de la raison et de l'homme lui-même ne pourrait que le révolter et l'armer de mépris et de colère contre une doctrine fatale à la dignité de notre nature l. » Nous avons connu plus d'une âme engagée dans ces douloureuses crises; nous savons plus d'un esprit qui pourrait résumer ainsi son histoire intérieure: «J'ai vu le Dieu de mon enfance défiguré par les pharisiens de nos jours, et je me suis détourné avec horreur; j'ai renoncé à mes anciennes croyances pour ne pas me séparer de mon Dieu; je me suis éloigné, j'ai souffert... et bientôt après que j'eus secoué le joug, j'ai senti ces croyances se relever en moi plus vivaces et, si je l'ose dire, pins joyeuses que jamais. Ce que m'avait arraché le despotisme, c'est la liberté qui me l'a rendu! »
En un mot, toute âme qui pense et qui s'élève au-dessus de cette existence d'une heure, toute âme préoccupée du devoir et de l'infini semble condamnée de nos jours à traverser la crise que la société moderne a traversée victorieusement au dix-huitième siècle. Il y a quelques semaines, j'achevais devant un imposant auditoire une série de leçons sur la seconde moitié de cette grande époque. Je m'étais pro-
1 Philosophie et Religion, par H. L. C. Maret, doyen de la faculté et théologie, vicaire général de Paris. Paris, 1856, p. 318.
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posé l'étude du mouvement d'idées qui s'ouvre en 1749, a l'apparition de Jean- Jacques Rousseau, et qui se termine en 1802, à l'heure où Chateaubriand publie le Génie du Christianisme. Comment a éclaté, au milieu de la corruption des mœurs publiques, le spiritualisme de Jeau-Jacques ? Comment de ce spiritualisme, encore si imparfait, si mélangé d'erreurs, le dix-huitième siècle, ranimé par cette secousse féconde, s'élève-t-il à des croyances plus hautes, plus pures, plus dignes de l'âme de l'homme et de ses destinées immortelles ? Quels événements ont signalé cette révolution des consciences? Après quels efforts entremêlés de défaillances, après quels progrès suivis de retours eu arrière, après combien d'épreuves amères, tragiques, horribles, mais salutaires en fin de compte, ces générations, enivrées du sentiment de la puissance humaine, ont-elles réussi à s'élever à l'intelligence et au respect des choses divines? Voilà le tableau que j'essayais de déployer aux yeux de mon auditoire; et interrogeant tour à tour les écrivains qui ont le plus vivement exprimé les transformations de la pensée générale, allant de Jean-Jacques Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, de Bernardin à Turgot, de Turgot à Mirabeau, de Mirabeau à André Chénier, d'André Chénier aux Girondins, des Girondins à Daunou, à Lakanal, à Destutt de Tracy, achevant enfin celte galerie de dramatiques portraits qui représentent chacun une étape dans cette longue route, une date dans cette grande histoire, un triomphe ou une défaite dans cette campagne mémorable, je suis arrivé jusqu'à l'heure où le spiritualisme de Rousseau ne suffit plus à la France, où il faut aux âmes ébranlées par tant de secousses une nourriture plus forte, où les cœurs demandent une religion, la religion de l'homme-Dieu, la religion de Celui qui a souffert, qui a été mis en croix et qui est ressuscité le troisième jour. Un des faits les plus curieux de cette his-
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toire, c'est l'épuisement de l'esprit du dix-huitième siècle dans les années qui précèdent le noble essor spiritualiste de madame de Staël et les poétiques méditations de Chateaubriand. Cet épuisement se trahit tantôt par la frivolité, tantôt par la sécheresse des esprits, ou bien, chez les meilleurs, chez les plus nobles enfants de la France, par une tristesse que rien ne saurait guérir. C'est là ce qui donne tant d'intérêt à la rénovation littéraire des premiers jours de notre siècle. Le spiritualisme chrétien n'est pas une apparition fortuite vers l'année 1800, c'est une nécessité. Les plus nobles intelligences, un Volney, un Cabanis, un Destutt de Tracy, allaient s'enfonçant de plus en plus dans un désert; quoi de plus émouvant, par exemple, que l'austère figure de Destutt de Tracy, ce morne héritier d'une école qui avait été si joyeusement téméraire, Destutt de Tracy, attristé maisinébranlable, traversant la révolution sans se souiller et sans trembler, mais obstiné, inflexible, et fermé à toutes les lumières nouvelles? Dès la fin du dix-huitième siècle cette tristesse sombre descend comme un voile sur la philosophie française : altis de montibus vmbrœ. C'est alors que les idées chrétiennes ont refleuri naturellement. Le chœur des poètes a pris la parole dans ce drame lugubre, il a chanté l'âme, il a chanté le Dieu de l'Évangile, et l'univers a été consolé.
Le jour où l'esprit humain est revenu librement au christianisme, la grande et féconde crise qu'on appelle le dixhuitième siècle était finie sur la scène du monde. Ce grand changement peut être décrit en^uelques traits : quand le dixhuitième siècle commence, le christianisme était imposé aux esprits comme un joug; et par qui imposé? par des hommes qui n'y croyaient pas, par des prêtres mondains et hypocrites, par une race d'hommes que Fénelon avait déjà stigmatisée dans sa Lettre à Louis XIV. Quand le dix-neuvième
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siècle commence, le christianisme n'est plus imposé; il est sorti naturellement de ses raines, il a été reconstruit pièce à pièce, si l'on peut parler ainsi, par la libre raison et le libre sentiment de l'homme. Madame de Staël formule cette révalution des esprits quand elle écrit en 1810 : « On ne rendra désormais quelque jeunesse à la race humaine qu'en retournant à la religion par la philosophie, et au sentiment par la raison. » Or c'était la philosophie en effet, et la plus complète des philosophies, je veux dire l'expérience morale, ou, en d'autres termes, l'impérieux besoin des âmes, qui ramenait la France au christianisme après les secousses fécondes delà révolution.
Dans cette rénovation des idées chrétiennes, toutes les conquêtes du dix-huitième siècle et de la révolution trouvaient naturellement leur place. Certes je me garde bien d'accorder aux poétiques pages de Chateaubriand une importance qu'elles ne sauraient avoir; je connais toutes les objections que le Génie du Christianisme a soulevées; l'argumentation y est faible, et cette apologie des dogmes chrétiens; si on la discute avec rigueur, ne satisfait ni les croyants orthodoxes ni les esprits philosophiques. Cette faiblesse pourtant, jointe à des qualités si hautes, est un prestige de plus; elle nous prouve que c'est bien là un ouvrage d'instinct, et le succès du livre ayant montré que l'instinct général était parfaitement d'accord avec l'instinct du poëte, comment ne pas se réjouir de tous les heureux symptômes que révélait cet événement? Ces preuves poétiques, rassemblées avec tant d'enthousiasme à l'appui des dogmes de l'Évangile, ce sentiment si vif des beautés de l'art, des harmonies de la nature, de la profondeur et des richesses du cœur humain, ces arguments que l'auteur va chercher avec une liberté audacieuse jusque dans l'âme d'Atala et de Chactas, d'Amélie
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et de René, enfin toute cette démonstration, qu'on a trouvée frivole ou téméraire, c'est là précisément ce qui m'enchante à la date où ce livre a paru. J'y vois que le premier caractère du christianisme, au moment où il se relève dans les âmes, c'est le besoin d'accueillir et d'appeler dans son sein tout ce qui est le charme et l'honneur de l'humanité. « Le Christ aux bras étroits, » comme parle Bossuet, n'est pas le Christ du dix-neuvième siècle. Or ce n'est pas seulement la poésie que le christianisme doit accueillir avec tendresse, c'est la philosophie et la liberté. On le revendiquait, il y a plus de cinquante ans, au nom de l'imagination et du cœur; réclamons-le aussi désormais au nom des droits de la raison, c'est à-dire au nom du dix-huitième siècle lui-même. Je parlais tout à l'heure de la tristesse morne, désolée, qui est si frappante chez les derniers héritiers du, siècle de Voltaire, et dont M. de Sénancour a donné dans Obermann une expressive image. C'est que le dix-huitième siècle a eu deux sortes d'esprit, un esprit léger, brillant, inconsistant, et un esprit sérieux, convaincu, dévoué à des principes immortels. Or si la frivolité du dix-huitième siècle est bien morte, tuée par la révolution, son esprit sérieux vit toujours. La tristesse même qui l'assombrit sans l'abattre, à l'heure où ce grand siècle descend au tombeau, est une preuve de sa ténacité. Cet esprit, c'est au dix-neuvième siècle de le recueillir, de le guérir de ses doutes, de le consoler de ses tristesses, de lui donner la sérénité en lui ouvrant les voies spiritualistes et chrétiennes.
En d'autres termes, l'idéal religieux de notre âge, c'est le christianisme réconcilié avec l'homme moderne, c'est-à-dire avec les principes de liberté, de justice, de droit commun, que le dix-huitième siècle a répandus dans le monde. Si je voyais reparaître le christianisme du moyen âge, ou le chris-
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tianisme de la ligue, ou celui que Pascal et Bossuet ont flétri, ou bien encore celui des parlements jansénistes, Je tremblerais pour les idées religieuses. Le christianisme qui doit inspirer nos travaux, c'est un christianisme spiritualiste et viril, un christianisme qui ne craint pas la liberté, qui aime et encourage la science; qui, bien loin d'étouffer les facultés de l'homme, les vivifie; qui, au lieu de proscrire la pensée, la suscite et la réchauffe; un christianisme enfin qui accueille, pour les élever encore, tous les instincts élevés Le l'humaine nature, se rappelant avec un grand poëte que le jour où le divin Sauveur fut attaché sur la croix ,
Il ouvrit ses deux bras pour embrasser le monde Et se pencha pour le bénir.
Des esprits exclusifs, dans les deux camps extrêmes, affirment qu'on ne réussira jamais à unir la philosophie et, la religion, la révolution et le christianisme. « Qui se chargera disent-ils, de rédiger le traité ? Quel théologien assez philosophe, quel philosophe assez théologien saura formuler avec autorité les conditions d'une telle alliance? » Je réponds qu'il n'est pas besoin ici de formules si savamment combinées; de vivants exemples, en telle matière, vaudront toujours mieux que des conditions écrites. Il n'est pas, j'imagine, de traité de morale absolument irréprochable au point de vue de la science exacte. La morale existe cependant; les casuistes dussent-ils être en désaccord sur maints détails de la science et fourn'r des armes aux sceptiques, la vie d'un seul homme vertueux suffirait à réfuter le scepticisme. L'esthétique est-elle une science parfaite comme l'astronomie? Que de systèmes depuis Platon et Aristote jusqu'à Emmanuel Kant et Théodore Jouffroy ! que de théories qui se combat-
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tent! que de détails contestables au milieu des théories les plus savantes ! Et cependant l'idée du beau, vivante chez tout artiste supérieur, est vivante aussi chez tous ceux qui sentent le- charme d'un ouvrage inspiré. Quand vous admirez un portrait de M. Ingres ou de M. Hippolyte Flandrin, un drame de M. Eugène Delacroix, une scène d'Ary Scheffer, une des pures compositions de Delaroche, une page grandiose de Kaulbach, tous les dissentiments des théoriciens s'évanouissent. La discussion avait pu troubler vos idées; la vue d'un chef-d'œuvre les raffermit. Il en faut dire autant des rapports de la religion et de la liberté. L'exemple d'un seul homme assez noblement inspiré pour accueillir à la fois les dogmes du christianisme et les principes de l'esprit moderne réfute les intelligences exclusives qui nous crient : « Point de milieu entre le christianisme et la révolution! »
Ces exemples sont-ils rares ? Je crois pouvoir dire, à l'honneur de ce temps-ci, qu'ils sont bien autrement nombreux qu'on ne l'imagine. Cette foi, exprimée ou non, est la foi des plus nobles espritsvdu dix-neuvième siècle.
S'il fallait, pour être chrétien, renier tous les principes de la révolution, croit-on qu'il resterait encore beaucoup de chrétiens dans le monde? Que de violents ennemis du christ'anisme, que les jacobins de la science sociale, déclarent toute union radicalement impossible entre la religion du Christ et l'esprit de 89, je comprends bien leur logique ; cette thèse une fois prouvée, ils n'auraient pas de peine à démontrer que le christianisme n'existe plus en substance et qu'il n'en reste plus qu'une forme extérieure, des églises muettes malgré les chants qui s'y élèvent, des temples vides malgré la foule qui les remplit. Il faut bien reconnaître, en effet, que l'esprit de 89 est partout dans notre société moderne. Ceux mêmes qui le combattent avec le plus de haine ne
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peuvent échapper à sa lumière. Joseph de Maistre écrivait, il y a une cinquantaine d'années : « Si vous trouviez quelque chose de malsonnant dans l'expression esprit révolutionnaire, vous seriez dans une grande erreur, car nous nous en tenons tous. Il y a du plus, il y a du moins sans doute; mais il y a bien peu d'esprits que l'influence n'ait pas atteints d'une manière ou d'une autre. Et moi-même, qui vous prêche, je me suis souvent demandé si je n'en tenais point. » Oui, certes, il en tenait; oui, ce qu'il y a de bienfaisant dans l'esprit -de la révolution éclairait Joseph de Maistre à son insu, quand il écrivait ces lignes : « Il n'y a plus de religion sur la terre. Le genre humain ne peut rester en cet état... Mais attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie. L'apparition de cet homme ne saurait être éloignée, et peut-être même existe-t-il déjà... Celui-là sera fameux, et mettra fin au dix-huitième siècle. » Cette affinité naturelle de la religion et de la science, cette réunion de la religion et de la science dans la tête d'un homme de génie, l'apparition nécessairement prochaine de ce personnage extraordinaire, la révolution morale qu'il accomplira en mettant fin au dix-huitième siècle; — tout cela, ce sont des idées révolutionnaires, au sens habituel de l'impétueux écrivain; ce sont des idées religieuses et libérales dans le sens où nous prenons ces mots , et Joseph de Maistre parle ici notre langue.
Puisqu'un Joseph de Maistre a pu écrire de telles lignes, il fallait que la vérité fut bien pressante. Mais Joseph de Maistre ne vivait pas dans une atmosphère d'idées assez calme pour aller résolument jusqu'au bout de sa pensée. Le polémiste comprimait en lui le philosophe; il avait par instant de merveilleux instincts, des visions, des éclairs, puis les fureurs
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du controversiste reprenaient le dessus, et il retournait à la bataille, armé de ses brillants sophismes. N'oubliez pas qu'il avait débuté au lendemain de la terreur; insignifiant écrivain jusque-là, c'est la terreur qui a faitde lui un grand maître en l'art du style ; il appartient à la littérature enfantée par 93, et vingt ans encore après cette date il en porte le signe ineffaçable. Comment demander à un tel homme la sérénité d'intelligence qui lui eût permis de féconder ses inspirations d'une minute? Sa religion, je ne parle pas de sa vie assurément, mais de ses doctrines, sa religion est superficielle, religion de polémiste, toujours prête à la lutte, jamais au recueillement et à la méditation. Et quoi de plus vain que des pensées superficielles en des matières dont le caractère par excellence est la profondeur, l'immensité, l'infini ? On connaît les paroles de Bacon : « Un peu de philosophie éloigne de la religion, une philosophie plus profonde y ramène. » Cette définition des rapports de la philosophie et de la religion est si parfaitement exacte qu'on peut en retourner les termes, sans en altérer la justesse. Je dirai donc, appliquant au sujet qui m'occupe la pensée du philosophe anglais : un christianisme superficiel peut éloigner les esprits des principes du dix- huitième siècle, un christianisme plus profond les y ramènera. Qui que vous soyez, protestants ou catholiques, si vous êtes pénétrés des vérités de l'Évangile, si vous voyez dans le christianisme, non pas les formes sous lesquelles il a vécu pendant tel ou tel siècle, mais l'âme, l'inspiration première, le sentiment profond de la fraternité humaine, le sentiment de l'égalité qui soumet tous les hommes à une même loi divine, l'horreur de l'injustice et du mensonge, l'amour du bien, du vrai, du beau, du juste, il est impossible que vous ne retrouviez pas, dans le triomphe des généreux principes du dix-huitième siècle, le triomphe,
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très -imparfait encore, des vérités qu'enseignaient au monde, il y a dix-huit cents ans, la vie et la mort de Jésus-Christ ! Le moyen âge élevait des cathédrales au Christ, et il laissait subsister dans la société civile des iniquités que condamnait l'Évangile. Le dix-huitième siècle et le dix-neuvième, son héritier, ont élevé une cathédrale invisible plus belle que les merveilles de Bourges et de Reims, de Strasbourg et de Cologne. Le jour où des millions d'êtres, créés à l'image de Dieu et privés si longtemps de la dignité de l'homme, ont pu invoquer enfin la loi commune à tous, ne doit-on pas reconnaître que ce fut Là un spectacle plus agréable à la Providence que l'ingénieux arrangement des pierres du moyen âge ? Je sais bien qu'un de nos maîtres disait : « Hommes grossiers qui croyez que ces pierres sont des pierres, prenez garde d'y toucher sans respect ; elles vivent !» Mais elles vivent bien mieux encore, les pierres de notre cathédrale invisible; ce sont des âmes que la loi a relevées. Et quand l'œuvre se complétera, quand l'homme sera debout tout entier, quand la liberté politique, loyalement conquise par des générations capables d'en faire un noble usage et de la transmettre pure à leurs enfants, sera venue couronner et garantir l'égalité civile ; alors, oh S quel concert, la piété renaissant d'elle-même en des âmes ainsi régénérées, quel concert, quelle harmonie céleste vaudra pour le Créateur l'hommage religieux du genre humain !
Il est arrivé, par des complications funestes, que ces grandes vérités, conséquence des enseignements de l'Évangile, ont eu pour soutiens des hommes qui ne pensaient pas à Dieu, qui ne travaillaient pas en son nom, que la lutte contre des pouvoirs illégitimes rendait arrogants, railleurs, impies, qui mêlaient enfin à leurs meilleures inspirations des erreurs déplorables, et qui, défendant à leur insu des maximes
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chrétiennes, jetaient l'insulte au christianisme. Ce fatal divorce entre la religion du Christ et les principes que lui empruntait la philosophie, c'est la mission, et nous l'espérons bien, ce sera la gloire du dix-neuvième siècle de le faire cesser à jamais. Joseph de Maistre appelait un homme de génie pour accomplir cette réconciliation. Cet homme, annoncé par lui avec tant de confiance, et qui peut-être existait déjà disait-il, au commencement du siècle, cet homme n'a pas encore paru; qu'importe? Celui qui a plus d'esprit que les plus illustres maîtres, celui que Luther appelait « monsieur tout le monde1, » je veux dire l'esprit public, a déjà consacré ces idées non par des formules, il est vrai, mais, ce qui vaut mille fois mieux, par ses croyances et sa conduite. En France, en Allemagne, en Angleterre, dans le clergé comme dans la société laïque, si l'on pouvait interroger les intelligences les plus pures, les âmes les plus généreuses de notre époque sur le christianisme et la révolution, combien répondraient : « Le christianime est impérissable, l'esprit de 89 est immortel. Nous croyons à l'un et à l'autre. Nous nous inclinons devant la foi et devant la raison, devant la grâce et devant la justice; et si l'alliance n'est pas encore faite sur la scène du monde, elle vit déjà. au fond de nos cœurs. » Je me sens donc soutenu par l'esprit de mon temps, lorsque je dis à la fois aux ennemis de la philosophie et aux ennemis des idées religieuses : « Ce que vous déclarez impossible, nous le faisons en silence. Vous niez la possibilité d'une alliance entre le christianisme et la philosophie; nous sommes philosophes et chrétiens. »
J'entends la réponse de l'ennemi, du voltairien philosophe et du voltairien clérical : « Chrétiens? dit-il, vous croyez l'être: l'êtes-vous pleinement, efficacement? Votre Christ
i. Herx omnes.
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n'est-il pas une idée, une abstraction, un type platonicien, une figure métaphysique ? Est-ce bien le Christ vivant, celui qui est adoré avec tant d'amour, invoqué avec tant de confiance par les simples de cœur? » — Oui, c'est le Christ vivant, Je Fils de Dieu qui a prononcé de divines paroles sur la montagne, le Médiateur qui a souffert et qui est mort pour le genre humain. Les plus subtils des théologiens modernes, M. Baur et ses disciples, tout pénétrés qu'ils sont des principes de Hegel, reviennent aujourd'hui, par la science même, à l'idée de Jésus tel que nous le montre l'histoire évangélique ; et nous, intelligences françaises, nous qui possédons cet instinct de la réalité, ce sentiment de l'individu, si étrangement défigurés par la philosophie hégélienne, nous continuerions à ne voir qu'une conception idéale dans le personnage qui a fait la plus grande révolution de l'histoire ! Ah ! s'il était permis d'ouvrir son âme devant la foule, je dirais, pour ma part, que jamais je n'ai senti la beauté du Christ plus présente, jamais son action plus efficace, que depuis le jour où la foi chrétienne, obscurcie chez moi par les pharisiens, s'est dégagée librement, plus sereine, plus vivace, et associée pour jamais aux immortels principes du dix-huitième siècle. 0 doux Jésus de Nazareth! ô toi dont saint Luc et saint Jean nous ont peint la divine figure ! Dieu de saint Paul, de saint Augustin, de saint Louis, Dieu des humbles et des forts, Maître bien-aimé qui nous parles si doucement dans l'Imitation, dans les Lettres spirituelles de Fénelon, et qui es aussi le Dieu de Newton et de Pascal, si tu n'étais qu'une abstraction pure, qu'un rêve sublime de l'humanité aspirant à l'infini, m'aurais-tu si bien consolé lorsque je versais des larmes ? m'aurais -tu si vaillamment relevé dans mes défaillances ? Que de fois tu as exaucé mes prières ! que de fois j'ai senti ton cœur qui réchauffait mon cœur, ta
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main qui soutenait ma main! et lorsque, tourmenté par le doute, je craignais de tomber, tantôt dans l'indifférence des sceptiques, tantôt dans l'inertie du mysticisme, que de fois tu m'as répondu, par la bouche même du solitaire qui a écrit Y Imitation : « L'amour de Jésus est généreux, il fait entreprendre de grandes choses * ! »
Ce Jésus qui nous soutient et nous relève est si bien le Jésus réel, que nous le reconnaissons avec joie partout oà resplendissent les rayons de sa face. A l'occasion de quelques études insérées dans ce recueil, on m'a reproché mes sympathies pour des écrivains protestants; j'accepte ce reproche comme un titre d'honneur. Ces haines de catholiques à protestants et de protestants à catholiques sont les reliques monstrueuses d'image barbare. Il y a des hommes qui conservent précieusement ces reliques, qui cultivent et adorent leurs préjugés, comme le sauvage son fétiche. On dirait que leur religion est attachée à ces fureurs; perdant la haine ils craindraient de perdre la foi. Les protestants de la Suède n'ont rien à reprocher sous ce rapport à bien des catholiques du midi de l'Europe. Ces violences, qui n'ont plus pour excuse les luttes du seizième siècle, ont je ne sais quoi de nauséabond qui soulève les cœurs droits. Je ne les pardonne même pas aux contemporains de Luther et de Calvin; l'exemple seul d'un Michel l'Hôpital suffit à prouver que les âmes vraiment grandes, au milieu des passions déchaînées, savaient élever le christianisme au-dessus des idées de secte.
Qu'on ne vienne pas nous dire que les fureurs d'autrefois attestaient du moins une conviction forte, et que notre tolérance d'aujourd'hui n'est qu'un symptôme de décrépitude. Parler ainsi, c'est blasphémer la lumière. La conviction re-
1, Amor Jesu nobilis ad magna operanda impellit. Lib. III, cap. v.
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ligieuse du seizième siècle est une conviction trouble, c'està-dire que le tempérament, l'intérêt, l'habitude, l'orgueil, l'ardeur de représailles, maintes choses basses et odieuses y souillaient la foi, la rendaient féroce et païenne; la conviction religieuse de nos jours, après le dix-huitième siècle ,et la révolution, est une conviction pure. Quand j'entends des catholiques maudire des protestants, j'ai grand'peine, je l'avoue, à ne pas voir en eux des païens. Si la passion ne les aveuglait pas et qu'ils pussent analyser leurs sentiments, quel dédain de Jésus-Christ dans le mépris qu'ils affichent pour les communions évangéliques ! Voilà des hommes, qui, de la vieille tradition chrétienne arrangée, modifiée par cinquante générations, ont rejeté certains dogmes et en ont conservé d'autres ; ce qu'ils ont conservé n'a sans doute qu'une médiocre valeur, puisque vous les accusez toujours comme des impies; qu'est-ce donc? peu de chose, en effet... Jésus-Christ, fils de Dieu ! Les fanatiques auront beau multiplier leurs violences et les casuistes leurs arguties, ce raisonnement si simple se lève contre eux et les condamne. Tout homme qui accuse le protestantisme comme une impiété, méconnaît et outrage Jésus -Christ. Quoi ! dans cette immense bataille d'idées qui agite notre dix-neuvième siècle, il y a des hommes qui croient à la divinité de Jésus- Christ, et je les traiterai en ennemis ! Accueillons-les plutôt comme des auxiliaires, et comme des auxiliaires qui, ayant pour le combat d'autres ressources que les nôtres, peuvent rendre à la cause commune des services qui nous seraient interdits.
Nous rencontrons ici deux sortes de contradicteurs; l'orgueil, dans les rangs extrêmes des deux communions, se révolte à l'idée de cette alliance. Des écrivains de l'Europe du nord se sont plu à comparer la situation actuelle des États
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luthériens et des États catholiques, et de cette comparaison hautaine ils ont tiré des conclusions menaçantes pour les peuples de race romane. D'un côté, ont-ils dit, un fond de croyances à la fois libres et solides, un attachement austère aux principes de la morale, un viril sentiment de la dignité individuelle, et par suite une constitution politique, plus ou moins parfaite assurément, mais assez forte pour défier les maux de notre époque; de l'autre, au contraire, l'affaiblissement des croyances religieuses, une morale incertaine, une facilité déplorable à sacrifier l'individu, la passion du nivellement, des convoitises matérielles et serviles, enfin toutes sortes de vices d'où sont nés la démocratie, le socialisme, le communisme, c'est-à-dire la ruinedelaliberté. Quelle alliance est possible entre l'esprit des races romanes et l'esprit des races germaniques ? — Les écrivains qui parlent ainsi ont tort de triompher si vite; ce tableau est inexact, car il ne représente qu'une période de crise. Quelle que soit la situation des peuples de race romane, on ne peut tirer de telles conclusions lorsque parmi ces peuples si durement condamnés il y a un pays comme la France. Nous avons toujours étonné le monde par la rapidité de nos évolutions morales. Si nous sommes tombés trop souvent, que de fois aussi nous nous sommes relevés plus forts ! Nous avons des élans d'enthousiasme qui réparent en un instant ce qui semblait perdu à jamais ; au point de vue moral, comme dans l'industrie ou la guerre, nos ressources sont immenses ; et pour ne parler que des craintes inspirées par les aveugles instincts de notre époque, quel pays pourrait opposer aujourd'hui aux viles tendances démocratiques une élite plus noble, plus généreuse, un plus radieux foyer d'inspirations libérales ? Si un peuple peut entendre sans inquiétude des prophéties de malheur, assurément c'est le nôtre.
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L'autre adversaire, je parle de l'orgueil ultramontain, affirme à son tour que les pays protestants portent en euxmêmes un germe de mort. On reconnaît là des esprits qui se sont interdit volontairement le spectacle du monde. S'il n'y avait pas dans ces déclamations une ignorance de parti pris, les preuves ne manqueraient pas à qui voudrait mettre en lumière les ressources du christianisme dans les pays protestants. ^Enfant de l'Église catholique, ce n'est pas à moi de signaler ici les avantages que la science germanique peut avoir en maintes occasions sur la théologie des nations romanes : comment méconnaître cependant l'appui que cette science a prêté et prêtera encore à la communauté chrétienne ? Qu'on se rappelle seulement l'état du monde à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième ; le christianisme, tombé en dissolution, semblait frappé de mort ; relevé par la lutte, le catholicisme a pu produire le magnifique essor du siècle de Pascal et de Bossuet; et quand le dix-huitième siècle menaçait d'engloutir les deux Églises, d'où nous est venu le secours ? N'est-ce pas la théologie protestante, en définitive, qui a traversé victorieusement l'effrayant travail d'exégèse ouvert par Lessing et Schleiermacher ? Quand on voit la foi chrétienne se relever d'une façon si virile, soutenir de tels combats, repousser par la science même et avec les armes de la raison de si formidables assauts, on comprend ce cri d'un écrivain allemand : « Rendez grâce à notre Église; elle est le sel du christianisme et l'empêche de se corrompre ! » Au lieu de prêcher l'antagonisme et la haine, prêchons donc l'harmonie dans la liberté et l'émulation dans le bien.
Ces idées commencent à se répandre chez les esprits d'élite, soit qu'on les formule en systèmes, soit plutôt qu'elles fassent partie de la conscience secrète de notre époque.
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Parmi ceux qui pratiquent ce que j'ai appelé l'harmonie dans la liberté et l'émulation dans le bien, je pourrais citer bien des représentants vénérables de la religion; j'en nommerai deux seulement, deux philosophes chrétiens, l'un qui avait grandi dans les rangs du catholicisme, l'autre qui appartenait à la communion évangélique. Un célèbre philosophe et théologien de l'université de Munich, M. Baader, n'a pas craint d'imprimer que la communauté chrétienne forme ungrand gouvernement constitutionnel, avec un président et deux chambres. Le président, pour lni, bien entendu, c'est le souverain pontife. La chambre des lords, qui représente la tradition, c'est le catholicisme; le protestantisme, au contraire, plus accessible aux changements de la civilisation, mieux en mesure d'associer l'esprit public à la religion du Christ et d'empêcher une scission fatale entre l'autorité et le peuple, le protestantisme peut être comparé à la chambre des communes. Lorsque M. Edouard Laboulaye publia dans le Journal des Débats ses remarquables études sur le dogme de l'immaculée Conception, -M. Baader, s'il eût encore vécu, aurait applaudi, je n'en doute pas, à ce libre exercice de la vie religieuse, et il eût dit : « Voici un membre de l'opposition dans la chambre des lords qui discute loyalement, comme c'est son droit, une proposition du gouvernement. » Ce n'est pas là, sans doute, un système à prendre au pied de la lettre; sous cette forme ingénieuse et piquante, l'écrivain catholique exprimait surtout son désir d'une libre alliance entre les communions chrétiennes. Or, tandis que ce brillant défenseur du catholicisme allemand faisait cette large part à l'Église protestante, un grave et religieux penseur de cette Église, M. Passavant, conviait le catholicisme à une amitié fraternelle. M. Charles Passavant, médecin, naturaliste, philosophe, était certainement une des plus
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belles âmes de ce temps-ci. Nul n'a poursuivi plus ardemment l'union de la foi et de la science, de la liberté humaine et de la volonté divine. Le jour où la mort est venue le ravir à ses contemplations (4 avril 1857) a été un jour de deuil pour tous les chrétiens d'Allemagne. Il était né protestant et il resta protestant sincère pendant toute sa vie, nous dit un de ses biographes, un de ses émules, bien digne deglorilier sa mémoire i ; « mais des hauteurs sereines où relevait sa foi, il savait distinguer ce qui est l'œuvre de l'esprit divin de ce qui n'est que conception de la raison humaine. Partout où il trouvait des cœurs battant à l'unisson du sien, il leur accordait sa sympathie, convaincu que dans l'Église invisible les barrières n'existent plus et que la paix est le dernier dessein de Dieu. » Cet excellent homme avait assisté dans sa jeunesse à un intéressant épisode de notre histoire religieuse: tandis que la théologie régnante faisait du christianisme une sorte de religion philosophique, on vit des cœurs vraiment chrétiens, catholiques et protestants, oublier toutes les divergences confessionnelles pour ne se souvenir que de leur foi commune en Jésus-Christ. « Il y aurait à faire, dit M. Charles Schmidt, une histoire très-instructive de ces tendances généreuses, trop vite oubliées, auxquelles on a reproché à tort d'avoir amoindri par un mysticisme sentimental l'importance de questions essentielles. Quant à M. Passavant, les impressions de sa jeunesse ont déterminé la direction de sa vie; il a été l'ami intime de l'évAque Sailer et du cardinal Diepenbrock, à la mémoire desquels il a consacré quelques pages pleines d'émotion; il est resté protestant, de même que ces deux hommes vénérables sont restés
1. M. Charles Schmidt, professeur à la faculté de théologie de Strasbourg. Notice sur le docteur Charles Passavant. (Extrait de la Revue d'Alsace.)
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catholiques; ils ont pu se donner la main, parce qu'ils savaient qu'ils marchaient au même but. »
Dans un travail sur la paix de l'Église, le doux penseur protestant a développé, sous une forme moins vive, moins originale, mais avec une conviction aussi élevée, les mômes idées que le théologien de Munich exprimait avec verve. « Le principe catholique, dit M. Passavant, résumé par son biographe, représente la stabilité, et le principe protestant le mouvement progressif; l'un et l'autre sont légitimes, pourvu qu'on les envisage moins au point de vue historique que dans leur forme idéale; dans la réalité, le danger du principe catholique est de s'arrêter dans la stagnation et de soumettre les consciences à une autorité extérieure et despotique, tandis que le principe protestant court le risque d'exagérer les droits de l'individu et de faire dégénérer la réformation en révolution religieuse; ces dangers disparaissent dès que le catholicisme ne se refuse pas au progrès vrai, et que le protestantisme conserve fidèlement les bases de la foi. Les deux Églises ont un but commun; chacune se propose la réalisation du royaume de Dieu; plus elles s'en rapprocheraient, plus elles seraient près de se réconcilier. Le moyen de hâter ce moment, ce n'est pas de se combattre, mais de maintenir d'une part l'objet de la foi chrétienne dans toute son intégrité, et d'autre part de ne pas entraver la marche régulière de ce développement qui est la loi de la vie... — Le chemin qui conduit à la paix, ajoute le doux rêveur chrétien, n'est ni le sentier aride de l'indifférence, ni la sombre route du fanatisme, c'est le chemin lumineux d'une sagesse qui sait unir la foi et la science, et qui envisage les divergences entre les chrétiens comme ne devant être ni irréconciliables ni éternelles. »
Voilà de belles paroles; rapprochez-en celles que pronon-
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çait, il y a une dizaine d'années, un éloquent pasteur suédois, M. Fryxell (vous les trouverez dans ce volume même) , et dites s'il ne se forme pas déjà une généreuse élite, bien résolue désormais non plus à réclamer d'une manière vaine, mais à pratiquer efficacement la liberté religieuse!
Encore des idées germaniques! diront certains esprits, encore des rêveries, des chimères! laissons cela au pays des brouillards. Un philosophe de Munich, un médecin de Francfort, un pasteur de Stockholm, quelles autorités à mettre en avant! Ne pouvez-vous traiter une question philosophique, écrire un chapitre d'histoire littéraire, discuter un point de politique et de morale, sans nous ramener toujours à l'Allemagne? — Je réponds très-simplement qu'obéissant en cela à un instinct de mon intelligence, je crois obéir aussi à une loi de notre époque. Les nations européennes, bon gré mal gré, sont associées désormais à une œuvre commune; le peuple qui s'isolerait dans son travail serait condamné à une déchéance inévitable. Dans les temps mêmes où la solidarité des intérêts européens était moins manifeste qu'aujourd'hui, la France avait le sentiment de cette loi, et ce sentiment a fait sa force. Pourquoi a t-on pu dire sans la flatter qu'elle était le cœ:ir de l'Europe? Parce qu'elle savait emprunter à ses voisins et leur rendre à son tour plus encore qu'elle n'avait reçu : petimus que darnus que vieissim. Au moyen âge, au seizième siècle, au dix-septième siècle même, ces échanges du génie français avec l'Italie et l'Espagne sont un des traits les plus intéressants de notre histoire littéraire. Si j'avais vécu sous François Ier, les yeux avidement tournés vers la patrie de Michel-Ange et de Raphaël, de Machiavel et de i'Arioste, je lui aurais demandé les lumières de la renaissance. Au dix-neuvième siècle, le grand travail intellectuel est concentré dans trois pays, l'Allemagne, l'Angleterre et la France;
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ajoulez-y les États-Unis de l'Amérique du nord, qui ne sont déjà plus un simple prolongement de la vie européenne, mais qui ont un génie à part et une littérature originale. Voilà donc quatre peuples qui représentent la civilisation morale, et sur ces quatre peuples il y en a trois qui sont de race germanique; un seul est d'origine romane. N'y a-t-il pas là une indication assez claire des devoirs qui nous sont imposés? —Nous sommes assez forts, dites-vous, pour nous suffire à nous-mêmes. — Eh! quel peuple a été plus richement doué, mieux pourvu de ressources de toute sorte que le peuple italjen? Quelle histoire est plus héroïque, plus abondante en viriles promesses, que l'histoire de la vieille Espagne ?
Elle est bien d'une âme espagnole Et plus grande encore que folle.
gisait notre la Fontaine, à propos de la généreuse témérité d'un fils du Cid. L'Espagne et l'Italie se relèveront, je l'espère bien; mais comment nier que, dans cette longue crise où elles se débattent encore, elles ont mis, hélas ! en pleine lumière l'épuisement du génie latin ? Derniers représentants de ce génie sur la scène du monde, ne nous exposons pas au même sort. Sachons ne pas nous enfermer en nous-mêmes. Complétons nos facultés et rectifions notre marche. Au point de vue religieux comme au point de vue politique, dans les études de philosophie et d'histoire comme dans les choses de littérature et d'art, si l'esprit germanique pj ut nous donner d'utiles conseils, ne les repoussons pas. Sachons aussi ce qu'on pense de nous, c'est là une salutaire épreuve. Au lieu de nous glorifier sans cesse, comme faisaient naguère encore l'Espagne et l'Italie, accoutumons-nous à voir ce qui nous
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manque. Il peut arriver qu'un peuple entre dans la période du déclin, au moment où des milliers de voix l'étourdissent d'adulations. Après les grandes choses que vient d'accomplir notre héroïque armée, nous n'avons pu lire sans émotion ce conseil de l'empereur: «Que le souvenir des imperfections signalées reste toujours présent à notre esprit. » Répétons ces sages paroles et appliquons-les à notre civilisation tout entière.
Est-ce à dire que l'étude du génie germanique doit amoindrir notre foi dans les destinées de la France? Non, certes; la foi n'exclut pas le travail; aide-toi, le ciel t'aidera. Je sais bien que les écrivains occupés des littératures étrangères, et particulièrement des littératures du Nord, ont été accusés quelquefois de ne pas avoir le cœur assez français; mais l'accusation est si évidemment absurde qu*il n'est pas môme nécessaire de renvoyer l'insulte à ceux qui nous l'adressent. Les esprits qui par fatuité ne sont jamais sortis de nos frontières peuvent fort bien, sans grand dommage, n'être français qu'à demi, et j'en sais plus d'un qui use largement de cette permission; quand on est, à quelque degré que ce soit, un représentant de la France à l'étranger, quand on étudie l'Allemagne ou l'Angleterre dans un intérêt national, la première condition de ce rôle, c'est d'être Français deux fois. Ces conseils, en effet, ces indications, ces échanges d'idées que nous allons demander à une race différente de la nôtre, c'est à l'esprit français de les contrôler avec rigueur. Finesse, précision, rectitude, tous les instruments de notre génie s'aiguisent et se perfectionnent dans ce travail. Quoi donc! on serait moins Français parce qu'on obéirait à l'esprit intelligent et expansif de la France ! Ceux qui ne se sentent pas assez sûrs d'eux-mêmes pour affronter cette tâche font trèsbieii de s'en abstenir; mais, qu'ils le sachent, parmi lesécri-
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vains les plus Français de ce temps-ci, nous trouvons précisément ceux qui ont accepté avec courage ces devoirs de notre époque. Est-il besoin de citer les Guizot, les Cousin, les Vil-* lemain, les Barante, les Tocqueville, les Rémusat, les Edgar Quinet, les Ampère, les Edouard Laboulaye, et, dans une génération plus jeune, M. Ernest Renan, M. Emile Montégut, M. Eugène Forcade, M. Prévost-Paradol ? Ce sont là certes des esprits bien différents; les uns par l'éclat du langage, les autres par la sagacité critique, tous par l'élévation et la noblesse de la pensée, appartiennent à l'élite de la France. Je serais amplement récompensé de mes travaux si je méritais d'être nommé un jour après de tels hommes.
Voilà les principes qui m'ont guidé dans ces études; le lecteur en retrouvera l'application et le développement à chaque page du livre que je lui soumets. Partisan de la liberté religieuse, j'ai fait usage de cette liberté en jugeant à mes risques et périls les idées de M. ErnestRenan. Les personnes qui ont trouvé sévère mon jugement sur ce rare esprit ont oublié, ce me semble, à quel adversaire j'osais m'attaquer. Envers un talent de cette valeur, une critique banale serait presque une offense. Si je n'avais pas réussi à concilier le respect profond que m'inspirent la science et le caractère de M. Renan avec mon attachement au spiritualisme chrétien, ma plume aurait bien trahi ma pensée. Ces questions religieuses, qui sont la préoccupation continuelle de M. Ernest Renan, je constate avec joie qu'elles jouent un rôle considérable dans la vie de notre siècle, et pour mieux marquer ce symptôme, je range ici deux portraits qui auraient aussi bien tenu leur place dans un tableau d'histoire littéraire : un généreux poëte, M, Edgar Quinet, et un sévère historien allemand, M. George Gervinus. J'ai apprécié avec sympathie, avec un tendre respect, et tout ensemble avec une indépen-
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dance loyale, les inspirations philosophiques et religieuses de M. Edgar Quinet; quant aux rancunes antichrétiennes de M. Gervinus, le meilleur moyen de les combattre c'était d'en dévoiler l'origine et la signification secrète. Que d'autres maudissent M. Gervinus; j'ai pris un plaisir de justice et de charité à expliquer ses erreurs par l'étude des circonstances, des passions, des douleurs patriotiques au milieu desquelles s'est développé ce vaillant esprit. Après avoir pratiqué ainsi la liberté religieuse, c'était mon droit et mon devoir de réclamer cette liberté sainte en faveur des catholiques de Suède; ma réclamation, composée sur des documents authentiques, et qui a fait, j'ose le dire, une assez vive impression sur les classes éclairées de la péninsule Scandinave, contient le tableau fidèle d'une crise dont toute l'Europe libérale s'est émue. Me blâmera-t-on d'ajouter que le feu roi avait donné son approbation à mon travail, lorsqu'il fut publié dans la Revue des Deux-Mondes ? Ce n'est pas certes par un sentiment de vanité puérile que je rappelle ici ce souvenir; aujourd'hui qu'un esprit tout différent semble prévaloir dans les conseils de la Suède, j'essaye encore de servir- mes clients en invoquant pour leur cause la mémoire vénérée du roi Oscar. L'étude qui suit est consacrée à un saint prêtre, héritier de nos théologiens spiritualistes du dix-septième siècle, qui, depuis plus de trente ans, par ses écrits comme par son exemple, enseigne l'alliance de la raison et de la foi. J'aurais aimé en tout temps à dessiner une telle figure; dans le siècle où nous vivons, ce n'est pas un plaisir seulement, c'est un devoir. Il est bon de produire des modèles comme celui-là; et s'il reste encore, comme j'en suis convaincu, bien des membres du clergé fidèles aux grandes traditions de l'Église de France, nous sommes heureux de leur exprimer à tous, dans la personne d'un de leurs confrères, la re-
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connaissance des philosophes chrétiens. Au milieu de ces graves études, j'ai cru pouvoir placer le tableau d'une crise qui agita l'Allemagne il y a une douzaine d'années, et qui eut son contre-coup jusque dans les peintures mondâmes des romanciers. Ce mot de roman sonnerait-il ici comme une note fausse? je ne le pense pas. Il ne faut plus, comme autrefois, mettre la religion d'un côté, et le monde de l'autre. Tout en nous ouvrant des régions supérieures, la religion agit sur ce monde où nous vivons; je ne demande pas mieux, pour ma part, que de la voir apparaître tout à coup au milieu de la vie courante et des plaisirs de l'esprit. Si la discussion religieuse va se réfugier dans un roman, ce n'est pas moi, historien littéraire, qui hésiterai à l'y suivre. Enfin j'ai terminé ce volume par un discours sur la mission intellectuelle et morale du dix-neuvième siècle: on y retrouvera quelques-uns des principes qui sont l'âme de ce recueil et auxquels j'ai consacré ma vie. Presque toutes «es études ont été publiées dans la Revue des Deux-Mondes, qui est depuis seize ans ma patrie littéraire, et plus d'une, s'il m'est permis de le dire, m'a valu de précieux témoignages de bienveillance; rassemblées aujourd'hui par un lien qui en montre plus nettement l'unité, puissent-elles m'obtenir encore la récompense que je souhaite le plus, Festime des esprits droits et la sympathie des âmes loyales!
Il me reste à demander grâce au lecteur pour le titre, trop ambitieux sans doute, que des convenances de librairie m'ont obligé d'adopter. Lorsque M. Emile Saisset donne modestement le titre à.' Essai à ses admirables méditations sur Dieu, je crains de paraître bien présomptueux en intitulant Histoire et Philosophie religieuse un recueil d'études et de fragments. Que l'aveu de mes scrupules détourne de moi ce reproche. Encore une fois, ce ne sont ici que des études, des
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fragments, et le second titre, qui est le vrai, doit excuser le premier. Si ce premier titre d'ailleurs annonce aujourd'hui plus que l'ouvrage ne tient, il a aussi l'avantage de se prêter à des travaux variés que relie une môme pensée dominante. J'ouvre en ce moment une série qui ne tardera pas à s'étendre, si le public veut bien me suivre. Peut-être un jour ce titre, dont la solennité m'inquiète, sera-t-il mieux justifié. Sur maintes questions d'histoire, de philosophie, de littérature, j'ai encore à exprimer bien des choses qui sont de nature à intéresser la conscience religieuse. Je ne puis pas dire comme le berger de Virgile : « J'ai envoyé ce matin dix fruits d'or; » mais je puis promettre comme lui de compléter mon offrande : Cras aîteramiltam.
Août 1859.
AU XIXe SIÈCLE.