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LES TRADITIONS DE L'ÉGLISE DE FRANGE ET LE SEPTICISME THÉOLOGIQUE

Des esprits libéraux et très -attachés au catholicisme ont déploré souvent que la révolution française ait interrompu violemment les traditions du clergé. Certes, après les désordres du dix-huitième siècle, le clergé, comme la noblesse, comme la nation entière, avait besoin de se régénérer, et les terribles épreuves de 92 ne lui furent pas inutiles. Comment ne pas regretter cependant cette rupture avec les meilleures traditions du passé , principalement avec l'esprit de l'Église de France du dix-septième siècle? Séparé de ses origines, défiant vis-à-vis de la France nouvelle, le clergé ne fut que trop entraîné à recevoir des maximes toujours repoussées jusque-là par l'esprit de l'Église nationale. D& là tant de

nouveautés qui auraient scandalisé Bossuet et Fénelon; de là ce scepticisme de Lamennais, qui fit peu à peu tant de disciples dans les rangs les plus élevés de l'Église, qui parut même triompher (on l'a remarqué avec finesse) précisément à l'heure où ^impétueux écrivain se rejetait dans des erreurs toutes contraires; de là enfin ces controverses étranges où l'on a vu de prétendus défenseurs du christianisme attaquer la raison, bafouer le spiritualisme cartésien, montrer enfin que l'instinct de la vraie théologie leur faisait défaut aussi bien que la connaissance de la vraie philosophie. Les règles étaient tombées en oubli; l'ancienne sagesse avait disparu; ce clergé de France, si respectable par ses maiurs, son zèle, sa charité, recevait ses principes d'un petit groupe de docleurs, laïques ou autres, que Bossuet aurait foudroyés.

Il reste encore cependant plus d'un théologien fidèle aux traditions du dix-septième siècle. La province en a peut-être plus que Paris. Protégés par leur solitude, ces nobles esprits ont recueilli dès l'enfance des leçons et des exemples qui les rattachaient à la vie intellectuelle du clergé d'autrefois. Ils conservent ces souvenirs et continuent ces exemples. Sans demeurer étrangers à leur temps, très-attentifs au contraire à tous les symptômes qui se produisent et mieux préparés que la plupart de leurs confrères à juger les nouveautés de la théologie, ils vivent avec Bossuet et Fénelon, avec Nicole et Arnaud. Au-dessous de ces grands maîtres combien de personnages dont les œuvres sont inconnues aujourd'hui, dont le nom même éveille à peine un souvenir! Ouvrez la Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, terminée au commencement du dix-huitième siècle par le docte Ellies Dupin , vous serez frappé de voir dans cette glorieuse assemblée, que domine le

nom de Bossuet, le second et le troisième rang encore si noblement occupés, tant d'intelligences dévouées à la recherche du vrai, tant d'esprits ingénieux, savants, profonds, un Thomassin, un Duhamel, un Adrien Baillet, un Godefroy Hermant, bien d'autres encore, sans parler des maîtres de l'érudition, les Launoy et les Ducange, les Mabillon et les Ruinart, sans parler non plus de ces pénétrants moralistes , Singlin , Duguet, Hamon, Sacy, qu'Ellies Dupin désigne sous le nom de moines de Saint-Cyran, et que la postérité appelle avec respect les pieux solitaires de Port-Royal. Eh bien! les gardiens de la grande tradition, tels que la province en conserve, sont chez eux pour ainsi dire au milieu de tous ces person nages; ils ont conversé familièrement avec ces maîtres vénérables; ils connaissent le rôle de chacun d'entre eux, les nuances qui les distinguent, les services qu'ils ont rendus, les erreurs de détail qu'ils ont pu commettre. Aussi quel charme on éprouve et quelles lumières on recueille en écoutant de tels hommes ! Simple , sans dogmatisme ambitieux , leur conversation est pleine de trésors. Dès qu'on les approche on se sent pénétré de respect; derrière eux tout un monde vous apparaît; vous voici introduits au milieu des éruditset des penseurs de l'Église de France du dix-septième siècle, vous entendez parler les jurisconsultes chrétiens et les théologiens spiritualistes.

Nous avons connu plusieurs de ces hommes en Bretagne, en Anjou, en Provence , dans le Languedoc; le plus remarquable d'entre eux, à notre avis, celui qui peut être signalé comme un type, celui qu'il faut interroger comme le représentant le plus exact d'une école peu nombreuse et plus abandonnée de jour en jour, c'est M. l'abbé Flottes, à la fois excellent phi-

losophe et théologien consommé, intelligence précise et pénétrante, nourri de la substance même de l'Église du grand siècle, et qui occupera une place très -intéressante dans l'histoire de l'Église du dix-neuvième siècle, si cette histoire est étudiée un jour comme elle doit l'être. Il y a trente-cinq ans , lorsque Lamennais publia le premier volume de Y Essai sur l'indifférence en matière de religion, et que la majorité du clergé catholique en accueillit les doctrines avec des transports d'enthousiasme, M. l'abbé Flottes fut un des premiers à signaler le scepticisme funeste que renferment ces pages éloquentes. Pendant près de quarante ans il a honoré l'Université par son enseignement et ses écrits; descendu aujourd'hui de sa chaire , il continue avec sa plume toute seule ce qu'il faisait si bien autrefois par la plume et par la parole. Maintenir les principes de l'Église spiritualiste du dix-septième siècle, poursuivre comme les Régis et les Duhamel l'alliance de la raison et de la foi, telle a été la constante pensée de M. l'abbé Flottes; ni les passions antiphilosophiques d'une partie du clergé, ni les excès de la science laïque n'ont pu le détourner de sa voie. Sa modération est égale à ses lumières. On dirait un homme d'un autre âge, qui, soutenu par l'esprit des maîtres , s'avance sans bruit, mais d'un pas sûr, au milieu des disputes théologiques de notre époque. Un tel spectacle mérite bien qu'on s'arrête un instant pour le considérer de près.

La biographie de M. l'abbé Flottes est très-simple. Né à Montpellier dans les premiers jours de 1789, il n'est jamais sorti de sa ville natale. Entré jeune dans les ordres, après de solides et brillantes études, il a enseigné tour à tour la théologie au séminaire, la philosophie au lycée et à

la faculté des lettres. Les œuvres pieuses de la charité, les œuvres sereines de l'étude, voilà les seuls événements de cette vie, si calme en apparence et si activement remplie. Ses premiers écrits, provoqués par des circonstances graves, mirent immédiatement en lumière l'originale physionomie de son intelligence : c'était en 1823. Il y avait déjà six ans que M. de Lamennais avait donné le premier volume de son Essai sur l'indifférence en matière de religion. On sait avec quel enthousiasme fut accueilli ce manifeste, où l'on croyait déjà voir, avec l'éloquence d'un Bossuet, un génie destiné à gouverner la théologie de son temps. Le second volume avait excité de vives défiances chez les esprits clairvoyants, et M. de Lamennais s'était vu obligé de publier en 1821 une défense de son œuvre. Enfin les deux derniers volumes venaient de paraître ; ce grand ouvrage était complet désormais, et l'on pouvait apprécier avec exactitude le véritable système de l'auteur. Parmi les sérieux esprits qu'avaient émus les nouveautés philosophiques et théologiques de M. de Lamennais, M. l'abbé Flottes doit être placé au premier rang. Nourri de la substance même des grands théologiens philosophes, familier avec les Pères de l'Église, contemporain par l'étude et par la foi des écrivains sacrés du dix- septième siècle, il comprit aussitôt quelles atteintes la théorie du novateur pouvait faire subir à la vraie philosophie et au vrai christianisme. Tant que l'ouvrage n'était pas terminé, il avait suivi avec inquiétude le développement de la pensée de l'auteur, craignant d'irriter par la contradiction cet esprit superbe, et espérant peut-être qu'il se rectifierait lui-même; une fois les derniers volumes parus, M. l'abbé Flottes, sans manquer à la prudence de la charité, pouvait opposer à

l'abbé de Lamennais des objections décisives. Il prit la plume, et dans une série de brochures pleines de science et de raison il soumit le système de son adversaire à une discussion que l'avenir ne devra pas oublier. Quand on écrira l'histoire de l'Église catholique au dix-neuvième siècle et des étranges vicissitudes accomplies dans son sein, l'influence des idées de M. de Lamennais, si puissante aujourd'hui encore, y occupera certainement une place considérable ; la discussion de M. l'abbé Flottes est attachée pour toujours au souvenir de cet étonnant épisode.

On se rappelle quel était le fondement du système de M. de Lamennais dans la première période de sa carrière : « La philosophie, disait-il, qui place dans l'homme individuel le principe de certitude ne peut parvenir à trouver une première vérité certaine d'où elle déduise toutes les autres , y compris l'existence de Dieu. La raison générale, le consentement commun, est la règle des jugements de l'homme individuel. » Cette négation de la raison individuelle, et par conséquent de toute philosophie, conduisait infailliblement au scepticisme; les théologiens qu'on appelle de nos jours les traditionalistes, les théologiens qui déclarent la raison humaine incapable de s'élever à la connaissance de la vériîé, sont les disciples de Lamennais. Mais l'auteur de l'Essai sur l'indifférence était un esprit impétueusement logique dans ses erreurs; pour établir l'autorité de ce consentement universel substitué par lui à la raison de l'individu, pour justifier cette espèce de provocatio ad populum, comme disaient les Romains, il est obligé de proclamer des principes que repousseraient nos traditionalistes. Si le consentement commun est la règle de nos jugements, et si ce consentement doit

servir de base à la démonstration du christianisme , il faut proclamer que les grandes vérités du christianisme ont toujours été connues du genre humain. Lamennais ne recule pas devant cette conséquence, et l'un des principes qui reviennent sans cesse dans son livre, c'est que « l'idolâtrie n'était pas en opposition avec l'unité de Dieu : et que, même au milieu de l'idolâtrie, la croyance du vrai Dieu, d'un Dieu unique, immatériel, infini, éternel, créateur de l'univers, s'était conservée dans tous les temps et chez tous les peuples. » Ainsi, tandis que d'une part l'éloquent novateur niait la philosophie, de l'autre il détruisait la vivante originalité du peuple de Dieu et de la révélation du Christ. Philosophe et prêtre, M. Flottes était parfaitement préparé à comprendre le péril d'un tel système ; il se sentit doublement blessé dans sa foi. Que faire pour sauver tout ensemble la philosophie et la religion? Devait-il, comme tant d'écrivains l'avaient déjà fait, rétablir les droits de l'une et de l'autre, revendiquer les privilèges de la raison, démontrer le caractère du christianisme, et pour cela lutter d'éloquence et de dialectique avec son fougueux adversaire? Le procédé de M. l'abbé Flottes est à la fois plus modeste et plus sûr; il suit Lamennais sur son propre terrain et lui prouve, pièces en main, que le consentement universel est contre lui. Lamennais, afin d'accabler la raison individuelle, avait invoqué des témoignages, des aveux, disait-il, arrachés par la force des choses aux plus grands écrivains de tous les siècles. Ces témoignages , empruntés à tous les temps , à tous les pays , aux anciens et aux modernes, aux philosophes et aux théologiens, aux poètes et aux orateurs, étaient mis en œuvre avec une dialectique impérieuse. Il semblait que l'humanité

entière, évoquée par cette imagination hautaine, vînt proclamer l'impuissance de la raison individuelle. Les plus grands esprits passaient tour à tour, disant, chacun à sa manière : Je ne suis rien, ma raison n'est rien et ne peut rien savoir; c'est la raison de la multitude qui possède la vérité, et cette vérité, elle ne l'a pas trouvée en elle-même, elle l'a reçue d'un enseignement extérieur, transmis de génération en génération depuis les premiers jours du monde. Or M. l'abbé Flottes reprend une à une toutes ces citations, il contrôle ces témoignages, il remonte aux sources, et rétablissant les textes tronqués ou altérés, il prouve que ces textes signifient exactement le contraire de ce que Lamennais leur fait dire. La tradition, la grande tradition reparaît; l'humanité, par les voix les plus saintes et les plus autorisées, proclame cet immortel principe : le fondement de la certitude, ce n'est pas un enseignement extérieur communiqué à une raison aveugle et légitimé par l'adhésion de la foule, comme si la multiplication du néant pouvait produire la vie; non, le vrai fondement de la certitude, la base de la philosophie et de la religion, c'est la raison de l'individu, la raison de chaque homme venant en ce monde, cette raison que Dieu a faite avide du vrai et capable d'y atteindre; et si le consentement universel, en bien des cas, contribue à la démonstration de la vérité, c'est que ce consentement emprunte sa force aux forces multipliées de la raison individuelle.

Toute cette discussion est pleine d'intérêt. Une érudition sûre, précise, étendue, y est constamment au service d'une pensée droite et loyale. L'auteur dédaigne les artifices de la rhétorique : le plus souvent il s'efface lui-même et laisse parler les maîtres. Lamennais avait invoqué la tradition philoso-

phique et religieuse du genre humain; c'est le genre humain qui se lève et qui répond. On sent bien toutefois, malgré la discrétion du critique, l'inspiration personnelle qui l'anime. Une sorte de joie chrétienne le soutient; il est heureux de prouver que le scepticisme n'a pas d'ancêtres dans la grande famille philosophique du genre humain. Il y a eu, qui voudrait le nier? des sceptiques déclarés, des Pyrrhon, des iEnésidème, des Sextus Empiricus; mais onsaitla place qu'ils occupent dans l'histoire des idées, et ce n'est pas de ceux-là que se réclame le scepticisme théologique de nos jours. Les aïeux qu'il invoque par la bouche de Lamennais, c'est Platon et Aristote, c'est saint Augustin et saint Jean Chrysostome, c'est saint Thomas d'Aquin et Bossuet; car son but est de prouver que Descartes est seul dans l'assemblée des philosophes, qu'il n'a pas de liens avec la tradition, que les croyances séculaires du monde contredisent ses principes, et que la philosophie moderne, fondée sur le cogito, ergo sum, n'est qu'une monstrueuse anomalie. M. l'abbé Flottes au contraire replace Descartes au sein de la tradition et lui restitue son cortège.

Le premier écrit que M. l'abbé Flottes ait consacré à ces grands sujets ne portait pas son nom; il était intitulé simplement : Errata du troisième volume de l'Essai sur l'indifférence en matière de religion, ou Observations critiques adressées à M. l'abbé de Lamennais, par un ancien professeur de théologie (Montpellier, 1823). L'année suivante l'habile controversiste recommençait la discussion avec des développements bien plus considérables, et donnait deux volumes sous ce titre : M. l'abbé de Lamennais réfuté par les autorités mêmes qu'il invoque, ou Observations critiques... par M. l'abbé Flottes, au-

manier et -professeur de philosophie au collège royal de Montpellier. Le premier, publié en 1824, contenait une réfutation de la Défense de Lamennais; le second, qui est de 1825, était consacré au troisième et au quatrième volume de l'Essai sur l'indifférence. Bien qu'imprimées loin de Paris, ces études excitèrent l'attention des esprits sérieux. Elles se distinguaient entre les ouvrages polémiques du moment par la gravité du ton et le respect de toutes les convenances. La modération de l'écrivain égalait la fermeté de ses principes. Ce n'est pas en vain que M. l'abbé Flottes avait été élevé à l'école du dixseptième siècle; à travers les vivacités de la lutte, on voyait toujours briller la charité du prêtre et la courtoisie d'un monde qui n'est plus. « Nous déclarons, disait M. Flottes, que nous rendons solennellement hommage à la pureté des intentions qui dirigent M. de Lamennais. Si dans nos Observations critiques il nous est échappé quelque expression contraire au sentiment de respect que nous avons pour notre illustre adversaire et qui ne fût point commandée par la défense de la vérité, nous la rétractons formellement. » 11 proclamait d'ailleurs, avec une admiration cordiale, les beautés de YEssai sur l'indifférence. Le premier volume promettait à la religion un apologiste de plus; « le quatrième presque tout entier doit être regardé comme un monument, précieux, où la divinité du christianisme brille avec tant d'éclat, qu'un aveuglement opiniâtre peut seul la méconnaître. » Gomment une impartialité si sereine, unie à une science si solide, n'eût-elle pas attiré l'attention au milieu de ces polémiqua envenimées ? Les journaux des jésuites avaient beau mentionner avec dédain l'auteur des Observations critiques sans se soucier de lui répondre, de plus sérieux or-

ganes de l'opinion lui adressèrent des éloges et des encouragements. Le Journal des Débats, la Revue encyclopédique, d'autres recueils fort lus à cette époque, signalèrent avec bonheur ce prêtre, aussi éclairé que charitable, qui défendait si nettement l'antique esprit de l'Église de France. Quant à Lamennais, s'il ne répondit pas aux Observations de l'abbé Flottes, il est certain qu'il les lut et qu'il en profita. De grossières fautes, des contre-sens, des altérations de texte, dénoncés par le critique, disparurent de la seconde édition de l'Essai (1828).

Aujourd'hui encore ces études ne manquent pas d'à-propos; elles méritent de survivre à la discussion qui les fit naître. C'est une sorte de revue générale de l'histoire de la philosophie, avec le résumé de ce qu'ont pensé les maîtres sur la question de la certitude. Les politiques y trouveraient des leçons aussi bien que les philosophes et les théologiens. On n'a pas oublié les pages qu'un éloquent écrivain jetait naguère avec verve, à propos de la théorie des dictatures empruntée à Béranger par Lamartine. Au droit du nombre et de la force imprudemment préconisé, M. Villemain opposait les antiques préceptes de la justice éternelle, ces préceptes que Xénophon exprime avec tant de charme dans les entretiens de Socrate et de ses amis, que Platon a revêtus d'une lumière divine, et que Gicéron a popularisés par maintes applications à l'histoire. Les citations de M. l'abbé Flottes auraient pu lai fournir de nouveaux arguments. Au fond, c'est toujours le même problème. Qu'il s'agisse du droit du citoyen ou du droit du philosophe, on est toujours ramené à ces deux termes opposés qui se retrouvent sous maintes formes : l'individu ou la multitude, la liberté ou le despotisme, la pro-

priété féconde ou le communisme destructeur, le droit de la raison et de la loi, ou le droit du nombre et de la force. Ceux qui prétendent anéantir la raison individuelle et qui ne voient de certitude que dans le consentement commun, font exactement en philosophie ce que font en politique les théoriciens du communisme. Mais sans sortir du domaine philosophique, les Observations critiques de M. l'abbé Flottes ont conservé, je le répète, un singulier mérite d'opportunité. Les théories de Lamennais sont encore toutes-puissantes chez une partie considérable du clergé; un journalisme spécial les propage avec un acharnement aveugle et essaye de les imposer à l'Église. En 1859 comme en 1824, ce n'est pas une œuvre inutile de prouver que la tradition philosophique du genre humain, ainsi que la tradition chrétienne, condamne le scepticisme théologique.

Cette inspiration, si sage et si ferme chez M. l'abbé Flottes, ne l'a-t-elle pas entraîné quelquefois à des erreurs, non pas de doctrine assurément, mais de critique et d'histoire? A force de vouloir prouver que le scepticisme théologique n'a pas d'ancêtres, qu'il n'est autre chose qu'une mauvaise inspiration de nos jours, une déviation de la théologie catholique au dix-neuvième siècle, en un mot l'œuvre funeste de l'abbé de Lamennais, n'a-t-il pas été conduit à absoudre trop aisément dans le passé quelques-uns des hommes qui ont fourni à ce scepticisme des exemples et des armes? Lorsque M. Cousin, en 1842, avec son Rapport sur les pensées de Pascal, agita si vivement le monde philosophique et littéraire. M. l'abbé Flottes, dans sa solitude de Montpellier, ne fut pas le moins ému. Il vivait depuis longues années avec les hommes de Port-Royal . Pascal, Arnaud, Nicole, avaient été

ses maîtres; M. Singlin et M. Hamon étaient les confidents de sa pensée. Ces pieux solitaires, avec lesquels il conversait familièrement sans adopter toutes leurs opinions théologiques; ces chrétiens dont le caractère, la piété, la loyauté, étaient pour lui un sujet d'étude et d'édification continuelle, avec quel bruit, quel éclat, ils étaient tout à coup transportés sur la scène et livrés aux discussions de la critique! Il avait déjà lu avec une attention un peu inquiète le second volume du Port-Royal de M. Sainte-Beuve, où la jeunesse de Pascal est si intimement étudiée; ce fut bien autre chose quand M. Cousin, de sa plume de feu, comme dit un critique éminent, attaqua le scepticisme de l'auteur des Pensées et mit cette question à l'ordre du jour. M. Sainte-Beuve a spirituellement décrit en quelques lignes la physionomie générale de cette campagne littéraire : « Il serait piquant, a-t-il dit, mais extrêmement difficile, de retracer la confusion de cette mêlée; chacun prenait la plume, ou du moins la parole, pour ou contre Pascal. Il était décidément à l'ordre du jour, et ceux qui avaient le malheur de passer pour être un peu mieux au fait de la question ne savaient plus à qui répondre dans le monde, ni même le plus souvent qu'en penser. Du choc des opinions en telle matière, je ne crois plus que la lumière puisse jaillir, quoi qu'on dise; on n'en retirait certainement ici que doute et obscurcissement, peu de satisfaction et beaucoup de satiété... La publication de l'éblouissant morceau sur l'amour vint renouveler à temps la question, qui commençait à s'épuiser. Pour le coup l'inattendu était à son comble : on allait de surprise en surprise, de Pascal sceptique à Pascal amoureux! On n'y comprenait plus rien. On n'en discutait que plus fort ; toute l'ancienne idée si grave qu'on avait 'eue de l'apologiste

toi LES ECRITS DE M. L'ABBÉ FLOTTES.,

chrétien achevait de se confondre et de disparaître1. » C'est précisément cette ancienne idée que M. l'abbé Flottes essaya de rétablir; c'est de ce grave esprit, de ce puissant apologiste chrétien qu'il voulut restituer la figure, et il publia ses Études sur Pascal.

Il y a certainement dans ce commentaire des Pensées bien des choses excellentes, des vues très -justes, des détails lumineux : Pascal y est-il tout entier ? Je ne le pense pas. Le portrait de Pascal, à mon avis, est une des œuvres les plus périlleuses que puisse tenter l'analyse littéraire et morale. Ceux qui ont le mieux compris ce génie si fier, si compliqué, cette âme à la fois si tendre et si aitière, n'ont pas toujours réussi à nous la peindre. Pour accomplir cette œuvre, il faudrait la hauteur d'esprit d'un Archimède, la pénétration chrétienne d'un Singlin et le pinceau d'un Van Dyck. Quelques-uns de nos maîtres ont écrit de bien belles pages sur Pascal, et ils ont senti eux-mêmes qu'il y manquait toujours quelque chose. Nous pouvons du moins rapprocher ces différents portraits, les compléter, les rectifier l'un par l'autre, et je crois en définitive qu'un lecteur éclairé de nos jours (une fois passée la crise dont parle M. Sainte-Beuve) doit comprendre l'auteur des Pensées mieux qu'on ne l'a jamais fait. Certes, , M. Sainte-Beuve a pénétré avec finesse, avec vénération et amour, dans la grande âme du solitaire; il a peint merveilleusement sa foi passionnée, ses ravissements du cœur unis à une certaine inquiétude de l'esprit, ses effusions dans le sein de Jésus qui semblent un cri de triomphe après le combat;

1. Voyez dans la Revue des Deux-Mondes du 1er juillet 1844 l'étude de M. Sainte-Beuve, à propos de la publication de M. Prosper Fâugère, Pensées, fragments et lettres de Biaise Pascal.

mais quand il veut peindre ces rapports, cette coexistence d'une foi si vive et d'une agitation parfois si pathétique dans l'âme du grand chrétien et du grand géomètre, on voit qu'il n'est point parvenu à se satisfaire lui-même; il y revient à plusieurs reprises, il craint de trop dire ou de ne pas dire assez, il marque un trait et puis il l'atténue; subtils efforts, touchants scrupules qui prouvent à la fois et la sagacité de l'artiste et l'impossibilité du portrait ! Il était plus facile à Newton de décomposer la lumière. A la physionomie de Pascal, telle que ces pages la représentent, ajoutez quelques traits admirables de M. Cousin, de M. Villemain, de M. Vinet, et vous combinerez peut-être une vivante image de l'auteur des Pensées, une image sensible au cœur plus qu'à l'esprit et que le pinceau doit désespérer de reproduire.

M. l'abbé Flottes n'a pas eu la prétention de peindre ce portrait; il s'attache à discuter méthodiquement les opinions nouvelles sur Pascal,, et il nous donne ainsi le commentaire des Pensées. Or, si les écrivains de nos jours ont exagéré, je ne dis pas le scepticisme religieux de Pascal (il n'en est plus question), non pas même son scepticisme philosophique, mais ce qu'on peut appeler son inquiétude, son agitation intérieure, M. l'abbé Flottes n'a-t-il pas trop atténué les caractères qui font l'originalité de cette dramatique figure? Son Pascal ne ressemble-t-il pas trop à Bossuet, à Fénelon, aux cartésiens de l'Église du dix-septième siècle? M. l'abbé Flottes résume ainsi ses études : « La vie de Pascal, que nous avons présentée telle que nous l'offrent ses parents, ses amis, ses contemporains, nous a révélé un esprit pratique armé d'une logique inflexible, un caractère conséquent à l'égal de cette logique, une piété pleine de confiance et d'amour, et où

la vivacité de la foi est rendue sensible par l'exercice de la charité. » Que dirait-on autre chose de Bossuet ? Un esprit pratique, une logique inflexible, une piété vive, confiante, rendue sensible par la charité, en quelques traits voilà l'évêque de Meaux. M. Flottes insiste en effet sur les rapports qui unissent la philosophie de Pascal à la philosophie de Bossuet et de Fénelon; il met en lumière tous les passages des Pensées qui offrent des analogies avec les écrits de ces grands maîtres et avec les principes mêmes de Descartes. Les paroles décisives, à son avis, pour qui veut connaître la vraie pensée de Pascal, ce sont celles-ci : « Soumission et usage de la raison, voilà le fond du christianisme. Si l'on choque le principe de la raison, notre religion sera absurde ou ridicule. La foi est au-dessus et non pas contre. Ce sont deux excès également dangereux, d'exclure la raison, de n'admettre que la raison. » Pascal a dit encore : « Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, et se soumettre où il faut. Qui ne fait ainsi n'entend pas la force de la raison. » Ces passages et quelques autres du même genre renferment, selon M. l'abbé Flottes, toute la philosophie de l'auteur des Pensées. Quant à ces pages si nombreuses où. Pascal humilie la raison, il n'a rien dit de plus sur ce point, affirme l'ingénieux commentateur, que ce qu'ont répété si souvent Bossuet et Fénelon. La raison humaine a ses limites : qui oserait le3 méconaitre ? Ces limites, les théologiens cartésiens du dix-septième siècle les ont marquées avec force, comme Pascal avant eux. Ainsi parle M. l'abbé Flottes, et telle est, selon nous, ia partie contestable de son travail; nous croyons qu'il y a bien autre chose dans Pascal que dans Fénelon et Bossuet. M. Sainte-Beuve, dans les Causeries du lundi, à propos de l'édition des Pensées donnée par

LES ÉCRITS DE M. L'ABBÉ FLOTTES. 2bî>

M. Havet, a résumé ces différences avec une précision supérieure. M. Villemain aussi indique très-bien ces contrastes quand il nous signale chez le pénitent de M. Singlm « cette prévoyance qui lui montre tant d'objections peu familières à son siècle et lui inspire la pensée de fortifier, de défendre ce que personne n'attaquait encore. » Que le scepticisme eût déjà des représentants en France au commencement du dixseptième siècle, il est impossible de le nier; mais les arguments auxquels répond Pascal, les objections qu'il pose et qu'il réfute, sont-ce les objections de son époque ? N'y a-t-il pas là des difficultés toutes nouvelles, réfutées, il est vrai, avec une singulière audace, mais dont l'exposé seul révèle une audace plus étonnante encore? C'est ce travail secret qui fait l'originalité de Pascal et lui assure une place à part, une place unique, incomparable, entre tous les écrivains religieux du dix-septième siècle. N'importe; l'erreur du savant critique a son utilité; on avait trop séparé Pascal de son temps, et déjà, par un contre-sens monstrueux, on se disposait à en faire un rêveur de nos jours, un frère aîné de Werther ou d'Obermann; M. l'abbé Flottes l'a replacé au milieu de son siècle, à côté de Bossuet et de Fénelon, entre Arnauld et Malebranche, au risque même de voiler un peu les particularités de sa physionomie. C'est un élément de plus dans cette combinaison des contraires que je conseillais tout à l'heure à qui veut apprécier tout Pascal. J'ai dit que les différents portraits de Pascal, tracés par quelques grands peintres de nos jours, avaient besoin d'être complétés l'un par l'autre. Quand on vient de lire les éloquentes pages de M. Cousin sur le scepticisme de l'auteur des Pensées, on a besoin de se mettre en garde pour n'être pas entraîné un peu au delà du

vrai; c'est le moment de consulter les méthodiques études de M. l'abbé Flottes.

Mais ce n'est pas de Pascal que j'ai voulu m'occuper, c'est de son apologiste. Ces études peignent bien M. l'abbé Flottes, et, dans le cas où il se serait trompé sur un point, son erreur, j'ose le dire, serait encore un de ses meilleurs titres à l'estime des amis de la science. Quel est en effet le principe de cette appréciation incomplète de Pascal? Le désir d'enlever au scepticisme théologique de nos jours le patronage d'un génie révéré. Que Pascal ait été sceptique ou non en philosophie, il est trop certain que plus d'une parole, plus d'un cri échappé de son âme, ces cris que Nicole et Arnauld supprimaient dans la première édition des Pensées, ont pu fournir des armes aux théologiens qui proscrivent la raison. N'estil pas évident que Lamennais, sans comprendre peut-être le véritable sens des fragments de Pascal, lui a fait des emprunts ? M. l'abbé Flottes ne peut se résigner à le croire. Non, semble-t-il dire, le lamennaisisme est une nouveauté pernicieuse; le scepticisme théologique n'a pas d'ancêtres parmi les grands écrivains religieux du dix- septième siècle. Descartes, à qui Bossuet et Fénelon doivent beaucoup, se retrouve aussi dans Pascal. M. Flottes le dit expressément dans un autre ouvrage : « Cette définition de l'homme, un roseau pensant, est une imitation sublime de l'argument de Descartes. Je pense, donc je suis. » A coup sûr si ce rapprochement de Pascal avec Descartes et les théologiens cartésiens du grand siècle est une erreur d'histoire, l'erreur est dix fois rachetée par la généreuse inspiration qui Ta produite.

L'enseignement de M. l'abbé Flottes a toujours été fidèle à cette inspiration de ses premiers écrits. Depuis le jour où il

a inauguré la chaire de philosophie à la faculté des lettres de Montpellier, il n'a cessé d'y poursuivre l'alliance du spiritualisme et de la foi chrétienne. Sa parole grave et précise a été plus efficace que hien des sermons bruyants. Protestants et catholiques se pressaient autour de ce maître respecté qui unissait si bien la philosophie à l'Évangile. J'ai sous les yeux sept volumes de ce cours; un des auditeurs de M. l'abbé Flottes, pendant sept années de suite, a recueilli de sa bouche ces leçons philosophiques et les a publiées avec un soin religieux. C'est tout un cours de morale pratique, provoqué par les événements de 1848. La France, après la révolution de février, était devenue le champ de bataille des utopies, et le matérialisme, sous prétexte de progrès, affichait tumultueusement ses serviles convoitises. Quoi que puissent dire les Machiavel, la vraie politique, au fond, c'est la morale; M. l'abbé Flottes voulut enseigner la théorie du progrès, et il ouvrit un cours sur le perfectionnement moral de l'humanité. La nature et la destinée de l'homme, les conditions du bonheur, la loi du progrès, tel était le sujet de cet enseignement , où les principaux problèmes agités alors par les passions étaient transportés pour ainsi dire dans la sereine région des idées, et s'y éclairaient d'une pure lumière. J'aimerais à détacher bien des pages de ces leçons; qu'on me permette au moins d'en citer une. Au moment où les ouvriers des villes étaient l'objet de tant de flatteries grossières, c'était plaisir d'entendre une voix évangélique exposer avec grâce la philosophie du travail : « Le travail manuel ,' disait le sage orateur, peut et doit être un moyen de perfectionnement moral... Il rappelle les sens à leur noble fonction et montre qu'ils ne sont pas seulement des organes de plaisir.

mais encore et surtout des instruments de travail... Ii nous accoutume à la sobriété et nous apprend à exercer de l'empire sur nous-mêmes, Il suppose la lutte, car il oblige à des efforts et condamne à des privations. . . Il est aussi une école de dépendance, car nous sentons, particulièrement dans les travaux de l'agriculture, que la réussite ne dépend pas entièrement de notre volonté, et qu'elle est soumise à des conditions nécessaires. Le travail manuel nous environne en quelque sorte de digues protectrices contre l'impatience de nos désirs; il nous établit comme dans une ville de refuge où nous sommes défendus contre le vagabondage de nos penchants... Le travail manuel corrige et punit la vanité; les défauts de l'ouvrage sont palpables et la supériorité des rivaux est visible. Il inspire le respect des droits du prochain; l'ouvrier qui tient à son œuvre ne sera point porté à détruire celle d'autrui. Il met la joie au cœur de l'homme; l'ouvrier se plaît à son travail, il chante en s'y préparant, il chante en travaillant, et la cadence de ses chants, qui s'harmonise avec les mouvements auxquels il se livre, rend le travail plus léger. Un autre chant rend le travail plus doux encore, c'est la mélodie de l'âme, la mélodie intérieure de la conscience. » Cette page sur les vertus et les joies du travail, ce chant de l'ouvrier qui rend sa tâche légère, cette musique plus douce encore qui s'élève du fond de la conscience, ce style, ordinairement si sévère, qui se met à chanter à l'unisson, tout cela ne forme-t-il pas un de ces tableaux où* se peint l'auteur lui-même? On dirait un écho de saint Paul chantant les joies de la charité.

Un grand charme de l'enseignement de M. l'abbé Flottes, outre l'élévation morale et la précision des idées, c'est

la variété des exemples, des témoignages de toute sorte que l'orateur invoque à l'appui de ses doctrines. Il s'est souvenu que Platon aimait à étudier l'âme humaine dans ses manifestations historiques. « Quand on veut, dit l'auteur des Lois, déchiffrer une inscription tracée en petits caractères, et qu'on peut lire ailleurs la même inscription tracée en caractères très-gros, on n'hésite pas à choisir ce qui offre une lecture plus facile. » M. Flottes, qui sait si bien déchiffrer les petits caractères, fait volontiers lire à ses disciples les inscriptions monumentales; ses analyses de l'esprit humain sont toujours confirmées par l'histoire. Souvent même les personnages fictifs de la poésie, les héros du drame et du roman deviennent des preuves vivantes de ses théories; telle scène de Walter Scott se transforme sous sa plume en une démonstration psychologique. Ajoutez à cela un trésor de citations, de belles paroles, de merveilleuses sentences spiritualistes empruntées à tous les siècles, à tous les maîtres, et qui ravivent sans cesse l'attention du lecteur. Les modernes y tienne:i t leur place au même titre que les anciens; madame de Staël prend la parole en compagnie de saint Augustin et de saint Jean Chrysostome, et M. de Toequeville avec Platon et Aristote. Cette riche anthologie morale, si libéralement composée, donne une physionomie toute neuve à l'exposition des éternels principes de la science. Signalons aussi dans le dernier volume de ces Leçons une série de biographies des philosophes du dix-septième siècle. Elles sont toutes remarquables par l'impartialité des jugements; les portraits de Charron, de la Mothe le Vayer, de Gassendi, de Daniel Huet, de Descartes, peuveut être cités comme des modèles de précision et d'exactitude.

Malgré la sûreté de ses principes, M. l'abbé Flottes évite avec soin tout ce qui pourrait donner à son enseignement l'apparence et les prétentions d'un système. Éclectique intelligent, il fait des emprunts à toutes les écoles, et l'on sent qu'il est heureux de rassembler en faisceau les rayons épars de la vérité. Il y a pourtant sous cette forme modeste une pensée originale, une doctrine précise et nettement caractérisée; laquelle? En deux mots, la voici : la philosophie, pour M. l'abbé Flottes, c'est l'étude de la vie intellectuelle, de la vie morale, de la vie religieuse de l'homme , et chacune de ces existences n'est complète que lorsqu'elle se développe avec les deux autres. La vie intellectuelle est-elle complète sans la vie morale et la vie religieuse ? Non, certes. Et à son tour la vie religieuse est-elle fermement assurée, si la lumière de l'intelligence ne dirige pas les entraînements de la foi? M. l'abbé Flottes ne le croit pas davantage. Il pourrait prendre pour devise ces belles paroles de saint Clément d'Alexandrie : « J'appelle philosophie non celle des stoïciens, ni celle de Platon, ni celle d'Épicure, ni celle d'Aristote ; mais tout ce qui a été dit d'excellent par chaque secte, tout ce qui enseigne la justice avec une science pieuse, c'est ce tout, cet ensemble éclectique que j'appelle philosophie. La philosophie introduit donc et prépare à l'avance ceux que le Christ achève. »

Le dernier, le plus intéressant peut-être des ouvrages de M. l'abbé Flottes est consacré à la question qui a préoccupé toute sa vie : « Parmi les écrivains de l'Église au dix-septième siècle, en est -il un seul que les sceptiques de nos jours aient le droit de revendiquer pour leur chef? — Non, répond-il; les partisans du lamennaisisme, du traditiona-

lisme, de toutes les doctrines où la raison est sacrifiée, sont seuls responsables des maux qu'elles peuvent produire. » Il avait déjà fait cette réponse à propos de Pascal; mais l'auteur des Pensées n'est pas le seul écrivain du grand siècle chez qui l'on ait cru voir le pyrrhonisme employé au service de la foi. L'évêque d'Avranches, Daniel Huet, avec son érudition curieuse et son espèce de dilettantisme philosophique, a paru aussi prêter des armes à ce système. La question du scepticisme de Huet appartenait à M. l'abbé Flottes. Les sentiments qui l'avaient poussé à justifier Pascal, devaient lui dicter le docte et ingénieux commentaire où il nous explique la philosophie de l'évêque d'Avranches. Dans ce livre comme dans les Études sur Pascal, l'auteur est fidèle à ses inspirations; même tendresse filiale pour le dix-septième siècle, même attachement aux doctrines spiritualistes. Ajoutez-y une liberté d'appréciations que nous regrettions un peu tout à l'heure; on sent que l'auteur est plus à l'aise avec le personnage qu'il étudie, il n'est plus dominé par un génie souverain, il n'est plus contraint pour ainsi dire à une justification continue; comment parler de l'évêque d'Avranches sans signaler les bizarreries de son esprit, ses grâces de dilettante, son goût des savants badinages, ses superstitions et ses paradoxes? Avant d'exposer le vrai sens des théories philosophiques de Huet . M. Flottes a soin d'interroger sa physionomie morale, et ce portrait, dessiné d'une main exacte et sûre, nous prépare ingénieusement à l'explication qui va suivre.

Ce ne sont pas ici, croyez-le bien, de simples curiosités littéraires; les plus sérieux problèmes sont enjeu, et l'on s'en aperçoit bien vite à la gravité de la démonstration. L'auteur

ne s'amuse pas aux détails et ne recherche pas les ornements ; il écrit pour prouver. Citation des textes, témoignages des contemporains, tout cela, entre les mains de M. Flottes, prend un caractère particulier d'autorité; on dirait un juge qui prononce un arrêt.

Voici le procès : Est-il sceptique, celai qui a dit : « La raison n'est pas la cause de la foi ; mais après qu'elle nous a enseigné qu'il faut suivre la foi pour guide, elle conserve le droit d'examiner si les dogmes proposés sont incroyables, s'il y a des motifs de crédibilité pour les accepter; car aucune cause ne peut forcer l'esprit à croire des propositions incroyables, c'est-à-dire qui seraient dépourvues de ces motifs. Dieu ne le commande point; ce serait porter la perturbation dans l'intelligence et lui faire violence; la raison est donc juge des motifs de crédibilité. Mais lorsque la foi ne repose que sur des motifs, elle est humaine, c'est-à-dire qu'elle n'a que la certitude à laquelle la raison peut atteindre. C'est lorsque la grâce est intervenue que la foi est divine, c'est-à-dire qu'elle est accompagnée d'une certitude absolue, exempte de tout doute. » Tel est en résumé tout le système de l'évêque d'Avranches sur les rapports de la raison et de la foi. Assurément le théologien qui s'exprime ainsi ne saurait être rangé parmi les sceptiques. Comment donc expliquer les maximes toutes différentes que nous trouverons plus tard sous sa plume ? Quelle interprétation donnera ce Traité philosophique de la faiblesse de l'esprit humain, qui produisit une émotion si fâcheuse parmi les théologiens du dix-septième siècle? Pourquoi l'auteur prend-il plaisir à rassembler tous les arguments des pyrrhoniens, à les passer en revue, à les ranger en bataille? Ce traité, le dernier de ses écrits philoso-

phiques, et son livre de prédilection, ne doit-il pas être considéré comme le testament de sa pensée? A ce compte, l'évêque d'Avranches, après avoir tenté dans plusieurs ouvrages l'accord de la raison et de la foi, aurait fini par désespérer de ses efforts et par proclamer l'impuissance de l'esprit humain. Le scepticisme, chez cet ingénieux érudit, serait le résultat de la lassitude intellectuelle, et Daniel Huet aurait trouvé le repos, en souriant de son plus fin sourire, sur l'oreiller de Montaigne. N'est-ce pas là le jugement le plus modéré qu'il faut porter sur les contradictions de l'évêque d'Avranches?

Point du tout; regardez-y de plus près. Le Traité philosophique de la faiblesse de l'esprit humain se rattache étroitement aux précédents ouvrages philosophiques de l'auteur. Au milieu de ses doctes frivolités, l'ami de Chapelain, l'admirateur de Desmarets avait imaginé tout un système sur le plus grand problème qui ait tourmenté les philosophes chrétiens, je veux dire les rapports de la foi et de la raison. Ce système, très-complet, très-logiquement enchaîné, fruit de longues et laborieuses méditations, il en avait déposé le germe dans la préface de sa Démonstration évangélique; il le soutint, sans oser encore l'exposer directement, dans la Censure de la philosophie cartésienne; il le développa enfin dans les Questions d'Aunay. Or la place de la raison est immense dans le système de Huet; c'est la raison qui prépare la foi, c'est la raison qui est juge de la crédibilité des dogmes; seulement quand la raison a fini sa tâche, quand elle a conduit l'esprit de l'homme au seuil des domaines supérieurs, où va le faire pénétrer la foi, alors une certitude divine s'ajoute à la certitude purement humaine; la raison avait préparé la foi,

la foi couronne l'œuvre de la raison. Qu'on approuve ou non cette théorie, il est impossible de ne pas y voir une ingénieuse combinaison d'idées et un sentiment très -équitable des droits de la pensée libre.— Fort bien, dira-t-on; mais ce beau système n'a-t-il pas été renié ensuite par l'auteur? Ne le voyons-nous pas renversé de fond en comble dans ce traité De imbecillitate mentis humanœ, où tous les arguments des sceptiques sont développés à plaisir? Grave erreur; Daniel Huet ne renonce pas à son système; il s'y attache si bien, au contraire, que le Traité de la faiblesse de l'esprit humain est un argument ad hominem contre ceux qui, supprimant un des termes du problème , n'admettent que la raison sans la foi et la philosophie sans la religion. Pour combattre ces adversaires, Huet met en scène un sceptique et lui donne carte blanche. Il s'amuse à troubler, à inquiéter la raison humaine; il lui rappelle les coups qu'elle a reçus, les ennemis qui l'entourent, et semble lui demander pourquoi elle se prive volontairement des secours que lui fournirait une solide alliance avec la foi. Huet lui-même a pris soin de nous en avertir; tout cela est un jeu, un pur badinage de controversiste. Ce manifeste du scepticisme, dont tant de lecteurs ont été dupes, n'est autre chose qu'une scène de comédie.

Mais on ne badine pas avec le scepticisme. On ne s'en sert pas impunément comme d'un épouvantail. Sans parler de tous les dangers que présente une telle tactique, celui qui ne craint pas de s'en servir en est toujours victime; ses lecteurs le prennent au mot, soit pour le louer, soit pour le blâmer, et le voilà enrôlé malgré lui parmi les adversaires déclarés de la raison. Huet avait eu le pressentiment du sort qui l'attendait ; il ne put se résoudre a

publier de son vivant ce dangereux badinage. Les Questions d'Aunay avaient été imprimées en 1690; le Traité de la faiblesse de l'esprit humain, qui en forme l'appendice, ne Yit le jour qu'en 1723, deux ans après la mort de l'auteur. Il sentait bien que sa stratégie serait mal comprise : « J'aurai à dos, écrivait-il le 19 août 1715 à un ami qui le pressait d'imprimer le Traité, j'aurai à dos les gens superficiels... l'apparence du mauvais sens frappera d'abord, et on n'entendra raison qu'après les réflexions. » C'est ce qui est arrivé; à une première lecture, c'est l'apparence du mauvais sens qui frappe d'abord l'esprit. ?Ceux qui avaient connu l'évêque d'Avranches, qui avaient suivi le développement de ses idées, qui étaient initiés aux subtilités et aux bizarreries de sa méthode, furent moins surpris de cette publication; mais à mesure qu'on s'éloigne du temps et du pays de Daniel Huet, on voit sa pensée tout à fait méconnue et son badinage pris au sérieux. Les meilleurs critiques, les Lecîerc, les Basnage, peuvent bien avoir des doutes sur la convenance d'une telle argumentation ; ils seraient prêts cependant à répéter le témoignage que Bossuet rendait à Pévêque d'Avranches en 1690, c'est-à-dire l'année même où paraissaient les Questions d'Aunay, accusées aussi aujourd'hui de contenir en germe le scepticisme du Traité: «Je l'ai vu, dit Bossuet, dès sa première jeunesse prendre rang parmi les savants hommes de son siècle; et depuis j'ai eu les moyens de me confirmer dans l'opinion que j'avais de son savoir, durant douze ans que nous avons vécu ensemble; je suis instruit de ses sentiments. » Ainsi pensaient de leur coté les Leclerc, les Basnage, les d'Olivet; mais attendez une génération nouvelle, ou bien passez en Italie, en Allemagne, en Angleterre, et voyez

comme le point de vue est changé. Ce qui avait paru une bizarrerie de Huet, une argumentation erronée, singulière, paradoxale , va. devenir bientôt, chez des critiques moins bien informés, un scepticisme armé de toutes pièces. Pour le dix-huitième siècle tout entier Daniel Huet est le chef du scepticisme moderne. Un seul homme, un jésuite, le père Ballus, s'efforça de dévoiler à ses contemporains la pensée de l'évêque d'Avranches ; mais le travail du père Baltus sur le Traité de Huet est plutôt une apologie qu'une explication eritique; le père Baltus approuve tout dans l'argumentation de l'évêque, il y trouve la doctrine des Pères de l'Église, et oubliant d'en signaler, comme le fait M. l'abbé Flottes, les paradoxes et les erreurs, il compromet par ses exagérations la cause qu'il veut défendre. Il ne paraît pas en effet que cette apologie ait beaucoup profité à la réputation de Huet. En Hollande, douze ans après la mort de l'évêque d'Avranches, le cartésien Crousaz prend au sérieux son scepticisme et le réfute avec force (1733). Deux ans après, Egger, professeur de philosophie à Berne, publie un livre intitulé De viribus mentis humanœ, contra Huetium, au moment même où le savant Muratori imprimait à Venise son Trattato délie forze dell' inlendimento umano, o sia il pirronismo confutato. Un médecin allemand, nommé Grosse, les avait précédés dans cette voie, et comme il écrivait son livre quelques années seulement après la mort de Huet *, on s'aperçoit bien qu'il juge encore le savant prélat comme le jugeait le dixseptième siècle; le scepticisme qu'il lui reproche n'est qu'un scepticisme involontaire. Il faut insister sur ce point : à me-

1. Huetius, von der Schwachheit des menschlichen Verstandes. Francfort, 1724.

sure qu'on s'éloigne du temps où l'auteur des Questions d'Aunay composait ses entretiens philosophiques, à mesure que la tradition s'efface et que les habitudes de son esprit sont moins connues, Huet est jugé plus sévèrement, et son imprudent badinage prend les proportions d'un système. De nos jours, tous les historiens de la philosophie sont d'accord pour faire de lui un des principaux représentants du scepticisme théologique. Un jeune écrivain, connu déjà par de sérieux services rendus à l'histoire de la philosophie, et qui est mort il y a deux ans, dans toute la vigueur de l'âge et du talent, M. Christian Bartholmèss avait résumé et formulé énergiquement toute cette tradition hostile à l'évêque d'Avranches; l'auteur du Traité de la faiblesse de l'esprit humain est décidément placé par lui, et placé au premier rang, dans la galerie des sceptiques modernes : il donne la main à la Mothe le Vayer et à Sorbière, à Glanvill et à Hirnhaym, à Lamennais et au père Ventura *'.

Ce rapide tableau montre assez combien il fallait de savoir et de sagacité pour retrouver la pensée de Huet à travers tant de vicissitudes. Il n'y avait qu'un homme profondément initié à la vie morale du dix-septième siècle qui pût attaquer sans crainte un tel sujet et y porter la lumière. J'appliquerai volontiers à M. l'abbé Flottes ce que la Fontaine disait du critique Leclerc :

Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages. Leclerc, esprit pénétrant et ferme, un des maîtres de l'ancienne critique, un de ces hommes que M. l'abbé Flottes consulte toujours avec une respectueuse confiance, Leclerc n'au-

1. Huet, évéque d'Avranches, ou le Scepticisme théologique, par Christian Bartholmèss. 1 vol. Paris, 1850.

rait eu que des éloges pour cette judicieuse étude. Je crains que le lecteur de nos jours ne trouve parfois la démonstration trop exacte, ou du moins trop méthodique, trop mathématiquement suivie; ou dirait un enchaînement de théorèmes. Tout ce que rappelle à l'esprit le nom de l'ingénieux Huet, ces exquises jouissances d'érudit et de lettré, ces labeurs effrayants entremêlés d'études si mondaines, cette facilité à passer de la méditation des Écritures à l'histoire des romans, maintes choses enfin auxquelles s'amusera en courant la fine plume de M. Sainte-Beuve, tout cela est absent du livre de M. l'abbé Flottes. Ce n'est pas là non plus ce que nous devions lui demander. Avant tout, il. faut être soi. La critique a été renouvelée de nos jours par l'analyse des détails et le vivant coloris des portraits ; M. l'abbé Flottes est de l'école des Leclerc et des Basnage. Ce qui pourra sembler une lacune dans ses procédés est précisément ce qui fait l'originalité de son œuvre. N'appréciez-vous pas surtout cette constance d'une pensée religieusement suivie, et que ne découragent ni l'inattention de la foule, ni le triomphe apparent des doctrines contraires? Le grand mérite des écrits de M. l'abbé Flottes, c'est l'inspiration secrète qui les a dictés. Quand il étudie Pascal ou Daniel Huet, quand il interroge les théologiens et les philosophes du dix-septième siècle, quand il feuillette la Bibliothèque universelle ou les Nouvelles de la république des lettres, ce n'est pas seulement, croyez-le bien, le siècle de Huet et de Pascal qui l'occupe; ses pieuses méditations sont tournées aussi vers les choses présentes. Sous ces recherches d'une érudition si précise, il y a une prédication cachée et très-intelligible toutefois, prédication sans bruit, sans scandale, aussi modeste que courageuse, adressée aux théologiens de

son temps. Il leur dit : «Défiez-vous. Des novateurs aventureux vous ont proposé d'abattre la raison de l'homme pour la précipiter plus sûrement dans la foi; abattre la raison, c'est détruire la base du christianisme. Défiez-vous surtout si l'on vous dit que l'Église de France au dix-septième siècle a déjà vu se produire ce système; l'Église dePascalet deBossuet, de Fénelon et de Malebranche, est une Église forte, saine, qui respecte la raison comme elle soutient la foi. Huet lui-même, ce bel-esprit paradoxal, n'a pas méconnu les droits de la pensée humaine et les règles de la certitude. Le scepticisme qu'on vous conseille aujourd'hui, que plusieurs d'entre vous ont adopté, qui se répand déjà dans vos écrits et scandalise notre époque, est le fruit d'un caprice funeste ou d'une pusillanimité coupable. Le spiritualisme est le seul allié naturel de la religion de l'Évangile. » Voilà, ce me semble, la signification des écrits de M. l'abbé Flottes. Me serais-je trompé cependant? Est-ce à M. Cousin que M. l'abbé Flottes s'adresse dans ses Études sur Pascal? est-ce contre M. Bartholmèss qu'il défend Daniel Huet? Je trouve ces paroles dans l'ouvrage de M. Flottes : « M. Bartholmèss appelle Huet un pyrrhonien chrétien, et son système un scepticisme théologique. Nous protestons avec énergie contre l'association de ces mots théologique et chrétien d'une part, et scepticisme de l'autre ; frappez d'impuissance nos facultés intellectuelles, et le contre-coup atteindra la religion elle-même. La foi suppose des motifs de crédibilité; ce sont nos facultés intellectuelles qui les contrôlent. La foi, c'est-à-dire l'assentiment à des vérités révélées, suppose la croyance à un Dieu qui ne peut ni ne veut nous tromper ; nos facultés intellectuelles nous révèlent cette croyance. » Vous le voyez, ces deux mots , scepticisme

théologique, employés par M. Bartholmèss, ont provoqué la chaleureuse protestation de M. l'abbé Flottes; mais est-ce contre le mot ou contre la chose que proteste le théologien spiritualiste? Cette page, à coup sûr, ne saurait s'adresser à M. Bartholmèss. L'auteur proteste non pas contre un terme nécessaire, mais contre ceux qui l'ont rendu nécessaire. Ce n'est pas une alliance de mots qui l'indigne, c'est l'alliance sacrilège tentée de nos jours entre le christianisme et le scepticisme, entre le christianisme qui vivifie l'âme de l'homme et le scepticisme qui la dégrade. Cette protestation, échappée à M. l'abbé Flottes, est le résumé de tous ses travaux, et s'il ne l'envoie pas directement à son adresse, c'est que la charité de l'esprit égale chez lui la sagacité philosophique. Je ne me trompais donc pas; la prédication secrète que j'ai cru découvrir dans les écrits de M. Flottes est bien telle que je viens de la résumer. En le traduisant tout haut, ce discours prononcé à voix basse, j'ai pu trop accentuer certaines paroles ; je suis bien sûr au moins de ne pas avoir fait de contre-sens. Cette prédication n'était que trop commandée par l'état des écoles théologiques., et peut-être n'a-t-elle pas été inutile. Il est certain que depuis quelques années des symptômes heureux se sont produits çà et là dans la littérature religieuse. Si le lamennaisisme a encore de nombreux représentants, soit dans le clergé, soit parmi les hommes qui sont regardés comme les défenseurs officiels de l'Église, plus d'une voix cependant s'est élevée pour venger la dignité de l'homme. Les doctrines qui veulent anéantir la raison ont été vigoureusement réfutées et flétries. On est revenu à la théologi du dix-septième siècle, on a vu que par ses mille nuances, pa ses variétés mêmes et ses luttes intestines, cette théologie

attestait un mâle exercice de la pensée; qu'elle devait beaucoup à Descartes et à ses disciples, tandis que le scepticisme clérical est aussi funeste à la religion qu'à la science. Des théologiens enfin ont compris que la religion du Christ ne devait pas être un instrument de mort pour l'intelligence, et qu'il était moins beau pour elle de régner sur des troupeaux d'aveugles, que de gouverner des âmes libres. Je citerai seulement l'éminent doyen de la faculté de théologie de Paris, M. l'abbé Maret, qui poursuit son grand ouvrage sur les rapports de la raison et de la foi. Le titre seul de cet ouvrage indique bien dans quel esprit il est conçu: Philosophie et religion, dignité de la raison humaine et nécessité de la révélation divine. Tandis que M. l'abbé Flottes enlève au scepticisme théologique les autorités qu'il invoque à faux dans le passé, M. l'abbé Maret attaque ce scepticisme en face, et lui prouve que l'inévitable conséquence de ses doctrines est l'abrutissement de l'homme et la mort de toute religion. Au milieu des scandales que donnent encore tous les jours les insulteurs de la raison, les âmes avides de vérités religieuses ont éprouvé un soulagement salutaire en lisant des pages comme celle-ci: « Quelque certaine que soit l'autorité de l'Église, il est aussi évident que le jour qu'elle.suppose de nombreuses vérités qui la précèdent. Mais s'il n'y a aucun moyen d'établir ces vérités, la foi raisonnable sera impossible. La foi se réduira à un sentiment indéfinissable, à un enthousiasme échauffé, à un fanatisme aveugle, ou plutôt toute foi périra dans le scepticisme universel, qui sortira nécessairement de cette doctrine, comme sa suprême et dernière conséquence. Oui, l'homme consentira plutôt à ne rien croire qu'à voir sa raison s'abîmer dans une foi aveugle et abrutissante.

Puissent ces fortes paroles retentir au sein du clergé français ! Puissent les énervantes théories des théologiens sceptiques faire place à la théologie saine et féconde que Bossuet et Fénelon enseignèrent aux contemporains de Descartes! En attendant que les chrétiens philosophes, dispersés dans les rangs de l'Eglise ou intimidés par la violence de leurs adversaires, osent enfin se rallier et se défendre, nous avons voulu leur signaler un homme dont la vie entière est un exemple de constance et de modération. Le jour où les théologiens spiritualistes reprendront au sein de l'Église gallicane l'autorité qui leur appartient, une belle place dans l'estime publique sera due à l'homme dévoué qui fait l'objet de cette étude, au penseur chrétien qui n'a pas attendu les excès dont nous sommes témoins pour protester avec énergie, à l'écrivain qui signalait si nettement dès 1823 les dangers du scepticisme théologique, et qui depuis lors, enseignant toujours l'alliance de la raison et de la foi, a prouvé que ce scepticisme n'a pas de précédents chez nous; enfin à ce représentant de l'ancienne Église de France qui, dans le chaos des doctrines nouvelles et le désarroi des esprits, a toujours conservé, sans défaillance comme sans présomption, la sagesse du philosophe et la dignité du prêtre.

Avril 1859.

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