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Pour être moins pittoresques, les témoignages accumulés par notre auteur sur la vogue des importations anglaises ne sont pas moins significatifs. Diderot est tout flamme, suivant son habitude : il met Richardson « sur le même rayon avec Moïse, Homère, Euripide et Sophocle ». h' Éloge qu'il écrivit à la gloire de l'Homère moderne rencontra peu de contradicteurs. Marmontel place le romancier anglais au-dessus de tous les écrivains anciens et récents. « Si Ton osait, dit d'Argenson, on nommerait le sieur Grandisson un nouveau Christ apparu sur la terre, tant il est parfait. » Le grave Buffon se laisse gagner. Chez les femmes qui mènent le siècle, c'est une fureur. Après la mort de Richardson, M""" de Genlis va voir en Angleterre le portrait du grand homme. M°® de Tessé se prosterne sur le tombeau avec un désespoir qui inquiète son guide. M™® du Deffand écrit à Walpole : « Depuis vos romans, il m'est impossible de lire aucun des nôtres ». L'aimable Lespinasse imagine la plus féminine et la plus touchante des louanges, dans une lettre adressée à son amant un jour de découragement : « Je crois que si je lisais Clarisse ce soir, je n'y trouverais ni amour ni passion. Mon Dieu! peut-on tomber plus bas? »

Richardson est dieu ; mais tous ses compatriotes sont prophètes. Gibbon et Sterne s'étonnent des ovations que leur vaut en France le seul nom

d'Anglais. € Nos opinions, dit le premier, nos mœurs, même nos habits étaient adoptés en France; un rayon de gloire nationale illuminait tout Anglais, dont on supposait toujours qu'il était né patriote et philosophe. » Au lendemain même du traité de Paris, le public acclame en plein théâtre des vers de Favart, où le peuple anglais est glorifié. Moins d'un demi-siècle après la mort de Louis XIY, la France est moralement conquise par des pensées, des sentiments, des formes d'art qui font brèche dans sa tradition classique. Et Buckle peut écrire, non sans raison : c La jonction des esprits français et anglais, si nous considérons ses effets immenses, est le fait le plus important dans l'histoire du xviii^ siècle ». Des protestations s'élèvent, cependant; timides d'abord, comme celle de J.-B. Rousseau, gémissant sur € ce malheureux esprit anglais qui s'est glissé parmi nous depuis vingt ans », ou celle de Fréron : € La saine antiquité n'est plus consultée ; à peine connait-on de nom les plus beaux génies d'Athènes et de Rome ». Les Mémoires de Trévoux s'inquiètent de voir la France devenue c bien bonne amie de la littérature d'Angleterre ». L'opposition parle plus haut, elle éclate, quand Voltaire en prend la tète : Voltaire, qui avait été le principal ouvrier du rapprochement, qui cherchait dans sa vieillesse, comme le sorcier de la baUade,

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des mots efficaces pour arrêter le génie trop docile à son premier appel et devenu menaçant dans la maison inondée.

Il faut faire dans cette résistance la part des qualités du patriarche, le bon sens, l'esprit de mesure; la part aussi de ses pires défauts, la jalousie, l'irritation contre tout ce qui alarmait son règne ; et rien ne Talarmait plus que le succès des écrivains anglais, de leurs disciples français, du maudit petit horloger de Genève. La verve endiablée du vieillard dissimule mal le travail de rétraction qui s'est opéré dans son intelligence, après 1760. Le grand curieux de jadis, sensible à toutes les manifestations de la pensée, est revenu au classicisme le plus sec et le plus étroit : les personnages de ses tragédies ont exprimé de l'homme tout ce qu'on en peut dire sans sortir des bonnes règles. Si l'idéal littéraire de Voltaire avait triomphé, il n'y aurait eu de place après lui que pour Yiennet et Luce de Lancival. Quelle confiance pouvait-on mettre dans les sentences du critique qui écrivait à cette époque la lettre à Bettinelli? « Je fais grand cas du courage avec lequel vous avez osé dire que le Dante était un fou, et son ouvrage un monstre... Le Dante pourra entrer dans les bibliothèques des curieux, mais il ne sera jamais lu. » Ses jugements sur les Anglais seront désormais du même goût; et non seulement

sur Shakspeare, dont personne n'avait encore rintelligence, mais sur tous les Anglais contemporains qui tournent les tètes welches, de Swift à Hacpherson. Tous monstres, barbares; il injurie, selon sa coutume, il aurait volontiers recours au bras séculier, il appelle Tombre de Richelieu à la défense de la tradition nationale. L*auteur de r Orphelin de la Chine s'est refait chinois; ce même homme, qui oppose au christianisme les grandes religions orientales et le redoutable argument de la relativité des conceptions du divin, raisonne en littérature comme le mandarin proclamant aux antipodes que rien ne compte en dehors de sa tradition : du moins celui-ci le dit-il pour quatre cents millions de personnes convaincues.

Derrière Voltaire, un Dorât se lamente sur « le monstrueux mélange d'un génie étranger ». Condorcet, La Harpe, Marie- Joseph Chénier vont renchérir. La querelle s'envenime entre les enthousiastes et les récalcitrants : ceux-là invoquent les droits de l'esprit humain, ceux-ci l'autel de la patrie et la discipline des ancêtres. Les accusations, les plaidoyers, les brocards échangés entre les deux camps ne diffèrent pas de ceux que nous entendons aujourd'hui; et comme aujourd'hui, le public laisse dire les guides patentés, il va où son instinct le porte. Des besoins de senti-

ment ont grandi, auxquels ne répond plus la littérature desséchée des encyclopédistes; des sources ont jailli, qui contentent ces besoins; le public s'y désaltère, il se soucie peu de savoir si «lies sont étrangères ou nationales. Le travail d'élargissement et de métamorphose s'accomplit, irrésistible comme les phénomènes naturels de la végétation, indifférent aux vents contraires qui ne troublent qu'un instant le cours régulier des saisons.

Pour ceux qui ont peine à séparer de l'initiative puissante d'un homme ce fonctionnement nécessaire des lois historiques, l'arrivée de Rousseau explique le gain de la bataille. Sans lui, elle fût peut-être restée longtemps incertaine; il décida l'avenir en absorbant la sève étrangère pour ajouter de nouvelles branches au vieux tronc français.

Il arrive en France vers le milieu du siècle, à l'heure de la grande fortune des livres anglais ; ses amis les lui vantent, Diderot lui en rebat les oreilles; il les lit, il est pris, au moment même où il cherche l'expression littéraire des idées qui fermentent dans son cerveau et des sentiments

qui bouillonneDt dans son cœur. Le livre qu^il va écrire sera-t-il donc, comme tant d'autres, une imitation plus ou moins adroite de Richardson? Non. Chez tous ces Parisiens anglomanes, la contagion n'a touché que quelques parties de l'être : elle envahit Rousseau jusqu'aux moelles, parce qu'il apporte une nature très différente de la leur, septentrionale, germanique, comme on voudra l'appeler, en tout cas sérieuse, profonde, sentimentale et morale. Il reconnaît du premier coup dans les romans britanniques l'aliment approprié à sa sensibilité; il assimilera et reproduira avec son originalité individuelle ce que les autres goûtent et imitent. Avant lui, dirait un chimiste, il y avait eu mélange des deux esprits; avec lui, il y a combinaison. C'est le dernier et nécessaire période des inoculations littéraires; aussi longtemps qu'il n'est pas atteint, on en reste aux curiosités passagères, à l'engoûment; les acquisitions du cosmopolitisme ne se fixent et ne deviennent nôtres que par la souveraineté d'un écrivain qui les naturalise. Toute la complexion de Jean- Jacques le désignait pour cet office. Il commence à quarante-cinq ans le roman bourgeois et lyrique, raisonneur et ingénu, analytique et passionné, qui transportera dans notre langue, dans nos mœurs, avec notre habit et notre accent, la substance même des romans anglais; Héloïse

paraît et fait oublier Clarisse; la transfusion du sang a réussi.

De nos jours, la Nouvelle Héloïse n'est guère plus lue que Clarisse Harlowe. C'est un grand tort, et Ton se prive de jouissances que le préjugé d'ennui ne permet pas d'imaginer. Je le dis timidement et bien bas, je cherche encore dans notre langue un roman supérieur à celui de Jean-Jacques. Et voici mon critérium : les années où je relis la Nouvelle Héloïse^ je ne puis plus supporter de longtemps la lecture d'un autre roman. Le style est emphatique, je l'accorde; encore quelques tours de cadran, et le style de nos romantiques paraîtra aussi boursouflé, aussi démodé; quelques tours encore, et l'on trouvera des rides sur la prose de Flaubert et de nos réalistes; les beautés intérieures des grands ouvrages n'en subsisteront pas moins. Qu'importe le vêtement usé, quand il recouvre un homme, quand on devine une âme dans cet homme? Il faudrait couper la moitié de VHéloïse^ toutes les digressions intolérables sur des objets qui ne nous intéressent plus, j'en conviens; mais dans la moitié qui demeurerait, le cri de la passion retentit plus strident qu'il ne se fit jamais entendre; et les effets de cette passion sont étudiés jusque dans chaque fibre des victimes qu'elle possède.

Pour la première fois, un écrivain français est

venu qui a dit ceci : L'amour n'est pas l'accident qu'ont dépeint nos poètes, nos tragiques, nos romanciers de Tâge classique; ce n'est ni un passe-temps léger, ni une idylle, ni un thème à bel esprit, ni une sentimentalité à fleur de peau, ni une vertu chevaleresque, ni même le mal sacré qui s'attache à la chair d'une Phèdre ou d'une Hermione; c'est une révolution douloureuse qui intéresse toute la personne humaine, jusque dans les idées, les raisonnements, les actes où il y a en apparence le moins de rapports avec la passion. Les opinions de Julie et de Saint-Preux, leurs vues sur la société et sur l'univers sont profondément modifiées du moment qu'ils aiment. C'est un effort désespéré pour réaliser dans le cercle des choses visibles les aspirations infinies insufflées à l'homme moderne par la promesse chrétienne. C'est une association permanente de toute la nature au drame particulier de deux existences; le paysage, à peine aperçu des amants classiques, devient un état d'âme, comme l'on dit, ou plutôt un état du cœur. Phèdre souhaitait reposer à l'ombre des forêts; pour Saint-Preux, les forêts, les eaux, les montagnes sont dans Julie, et Julie est partout en elles. L'amour subi ainsi est inséparable d'une constante préoccupation morale; mais ce n'est plus la morale inflexible qui lui opposait sa règle simple dans Corneille; c'est une

plaidoirie perpétuelle du sentiment devant le tribunal de la conscience, un travail de casuistique pour chercher des accommodements, pour transformer l'égarement en vertu ; c'est surtout et toujours une confession, où l'homme savoure le triste plaisir de scruter son cœur.

Cette confession voluptueuse et mélancolique des faiblesses, cet alliage du naturalisme païen et de l'infini désir chrétien, ce tourment, dans l'ivresse amoureuse, d'autre chose qu'on voudrait y mettre, c'est proprement le lyrisme moderne, celui dont Shakspeare fut le père dans le monde, dont Rousseau fut le père chez nous. On en discerne sans doute quelques frémissements avant lui, dans un vers de Racine ou de La Fontaine, dans un soupir de M™* de Lafayette, de Fénelon ou de Vauvenargues, dans un cri divinatoire de Bossuet ou de Bourdaloue. Avec un peu d'ingéniosité et beaucoup de lecture, il sera toujours facile de grouper un faisceau de citations où l'on nous montrera le romantisme des classiques; tout au moins celui que nous leur prêtons. Mais réunir ces traits épars, en faire la trame même d'une oeuvre, mettre à nu dans cette œuvre sa personne saignante et gémissante, cela était réservé à Rousseau; comme il lui était réservé de détrôner les rois tragiques et les seigneurs anonymes pour nous intéresser à d'humbles bourgeois du canton

de Vaud, à tout le détail de leur vie quotidienne, à leurs embarras d'argent et aux embellissements de leur jardinet. Si les petites gens avaient déjà diverti la bonne compagnie avec la gaîté picaresque d'un Gil Blas ou la tendre folie d'une Manon, ils n'avaient jamais essayé de s'imposer par un pathétique sérieux qui les égalât à Titus et à Bérénice, ils n'avaient jamais réclamé l'attention en raison même de leur simplicité et comme représentants de la vie du plus grand nombre. Toute la littérature de notre siècle, sortie de cette double révolution, est contenue en germe dans la Nouvelle Héloïse : le romantisme d'abord, puis le réalisme. Julie est l'aïeule de filles très dissemblables dont elle ne peut renier aucune, depuis Atala jusqu'à Emma Bovary; quant à Saint-Preux, ses descendants s'appellent légion, ils ont tous le signe héréditaire, de Werther et de René jusqu'à ceux qui naissent à cette heure; on en trouverait chez les Rougon, on en trouverait chez les Macquart.

On se demande, en vérité, si ce colossal Jean- Jacques, inférieur à beaucoup de nos grands écrivains par l'étendue de l'esprit et la perfection de l'art, eut jamais un égal en puissance créatrice. En même temps qu'il nous dotait d'une littérature nouvelle, il s'emparait de tout notre avenir politique et social ! Je regrette que M. Texte, limité

par l'objet spécial de son étude, n'ait pu montrer en Rousseau que l'initiateur littéraire. Le monstre est trop incomplet, trop incompréhensible, quand on ne l'envisage pas sous tous ses aspects, inventeur du lyrisme et du sentiment de la nature, propagateur de la littérature bourgeoise et de la littérature personnelle, évangéliste de la Révolution et de la démocratie.

Nos pères avaient au commencement de ce siècle une idée très imparfaite des origines de la Révolution et de l'action prépondérante de Jean- Jacques ; ils le confondaient dans la colonne d'assaut des encyclopédistes, ils résumaient leur jugement dans le refrain populaire :

C'est la faute à Voltaire, C'est la faute à Rousseau.

A mesure que les horizons du passé se dégagent, le rôle de Rousseau se précise et grandit, il s'oppose au rôle des autres philosophes. Ceux-ci furent surtout des destructeurs : il fut un constructeur, très dangereux à notre avis, mais enfin il le fut. Voltaire et ses acolytes préparèrent la Révolution en tant qu'ils firent table rase ; en dernière analyse, il reste bien peu de chose de leur apport dans les éléments qui ont servi à la refonte sociale, dans l'idéal démocratique. L'élaboration des matériaux résistants est le fait de Rousseau.

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Pour Voltaire en particulier, ce serait un lieu commun de rappeler combien cet aristocrate eût été déçu et scandalisé par le tour que la Révolution a pris. A l'heure où elle Teût fait guillotiner proprement, elle ne retenait déjà plus rien de son esprit. Cet esprit plane encore sur la Constituante, sur les grands seigneurs, les juristes, les lettrés qui saluent Taube libérale et humanitaire de 89 ; qu'en reste-t-il en 93, au moment où Rousseau est dieu, un dieu inspirant et agissant? Qu'en restet-il aujourd'hui? Le pli de pensée qu'on appela le voltairianisme, et qui fut assez général dans la bourgeoisie française pendant la première moitié de notre siècle, put faire illusion sur la survivance intellectuelle du philosophe de Ferney; il devient un anachronisme fort rare. Le merveilleux écrivain continue d'exister, pour le plaisir des dilettantes, au même titre qu'un Montaigne ou un La Bruyère ; mais comme nourrisseur et directeur de foules, il n'existe plus dans notre démocratie contemporaine, couvée par Rousseau, sortie du Contrat social^ emplie de l'âme et cristallisée autour de la pensée fondamentale du terrible sophiste.

Toutes les constructions d'idées de nos raisonneurs politiques portent sur la pierre angulaire du système de Rousseau; elles peuvent se résumer dans la phrase génératrice du Discours sur Viné-

galité et du Contrat social : l'homme naturel est né bon, la société et ses lois l'ont rendu mauvais. Darwin combat Rousseau dans les esprits cultivés; l'erreur qu'ils abandonnent descend plus bas, jusqu'au fond des intelligences rudimentaires. Causez avec l'anarchiste populaire : qu'il soit un doux rêveur ou un agitateur aigri, vous retrouverez cette conviction indéracinable à la base de tous ses arguments, et le plus souvent vous ne lui arracherez pas d'autre argument. C'est le pivot sur lequel l'imagination de notre peuple tourne, travaille et se déforme depuis cent vingtcinq ans. Les corollaires de la proposition sont innombrables. Rousseau a développé les principaux, nos expériences sociales les développent docilement d'après lui : souveraineté directe du peuple, égalité chimérique de tous les hommes, égalité des biens enfin, « puisqu'il est manifestement contre la loi de nature... qu'une poignée de gens regorge de superflu ités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire ».

C'est le dernier mot du Discours sur Vinégalité ; ce sera sans doute la dernière expérience que nous ferons pour suivre jusqu'au bout Jean- Jacques.

Je me trompe : comme pour mieux attester sa docilité envers son maître, notre siècle finissant va rechercher la première thèse du philosophe

dans ce premier écrit, le Discours sur les Sciences et les Arts; on convient avec lui que « le progrès des sciences et des arts n'a rien ajouté à notre véritable félicité et qu'il a corrompu nos mœurs » • Si nos nihilistes priaient, on entendrait sur leurs lèvres la prière déclamatoire composée pour l'Académie de Dijon : « Dieu tout-puissant, toi qui tiens dans tes mains les esprits, délivre-nous des lumières et des funestes arts de nos pères, rends-nous l'ignorance, l'innocence et la pauvreté, les seuls biens qui puissent faire notre bonheur et qui soient précieux devant toi. » — Ils la diront ; et ce seront les mêmes qui psalmodiaient naguère la Prière sur V Acropole, adressée par cet autre à Minerve civilisatrice !

Rousseau fut le père de la démocratie. Il a jeté cette fille, comme les autres, aux Enfants-Trouvé s. Il la personnifiait d'avance, lui, le seul démocrate du xvni® siècle, dans son talent, son humeur, sa vie, par ses défauts et ses qualités. Il en avait les goûts, les allures, les passions, les grandeurs et les petitesses, les noblesses de cœur et les sottes vanités, lés abandons et les défiances, la grossièreté et la sensibilité, le sérieux et le chimérique, la sincérité ingénue sous des mensonges imaginatifs. Incarnation vivante du peuple qu'il allait façonner, ce plébéien a subjugué le monde avec les deux forces dont dispose le peuple : la vérité

du sentiment et Tobstination logique dans un raisonnement abstrait.

Car il nous saisit — et ceci nous ramène à la question de race — entre les deux branches d'une tenaille. Il unit en lui les deux esprits qui pouvaient agir dans toutes les directions, sur les hommes les plus différents. Poète, lorsqu'il sent et imagine, Jean- Jacques est le septentrional qu'on a dit, le germanique et le disciple des Anglais, vrai, ému, lyrique, réaliste, brisant une tradition usée, soufflant le vent nouveau que demandaient les imaginations, préparant la littérature de l'avenir. Philosophe, lorsqu'il raisonne et déduit, c'est le vieux latin, le logicien absolu de l'esprit classique, rentrant dans la tradition, menant un sophisme jusqu'aux conséquences extrêmes ; il n'emprunte plus alors à ses maîtres anglais que les théorèmes de quelques penseurs, sans les atténuations pratiques et le sens du positif qui défendent ce peuple contre l'idéologie. Par cet autre côté de lui-même, il a prise sur les instincts permanents de notre race, il prépare la société du lendemain. C'est ainsi qu'il peut modeler d'une main un Chateaubriand et un Lamartine, de l'autre un Robespierre, un Ledru- RoUin, un Proudhon.

Donc, nous vivons, par tous nos organes, de la pensée de ce vagabond, de ce malade, de ce fou,

— comme disait la vieille langue qui croyait dire quelque chose avec cette appellation mal définie des plus variables combinaisons de nos facultés cérébrales. Quand on essaye de mesurer le pouvoir créateur, universel et prolongé de cet homme extraordinaire, on doute si Napoléon lui-même a fait des conquêtes plus vastes et laissé dans le monde une empreinte plus profonde et plus durable. Quelque crédit que l'on fasse à la puissance individuelle, celle de Jean-Jacques serait inexplicable si nous n'apercevions pas ses sources de force. C'est le mérite de M. Texte de nous les avoir montrées; on découvre dans son livre une race derrière l'homme, on y voit l'éducation de Rousseau, et le renouvellement de la France à travers lui, par les meilleures énergies d'un autre peuple.

Comment définissons-nous cette action de la race, qui paraît si décisive dans ce cas particulier? — Génie septentrional, génie germanique, disent-ils. — Acceptons, toujours provisoirement, l'ethnique adopté. Un fait est hors de contestation : depuis près de deux siècles, une aurore boréale illumine progressivement ce ciel du Nord,

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qui nous apparaissait jadis ténébreux et vide; la clarté nouvelle lutte contre le vieux soleil méditerranéen, elle lui dispute de vastes régions de l'Europe qu'il éclairait seul, elle l'inquiète jusque sur le sol latin. On a vu cette lumière distincte naître et grandir tour à tour sur l'Angleterre, sur l'Allemagne, sur les pays Scandinaves, sur la Russie. De partout, les « Northmans » avancent en masses profondes, comme au temps où ils sortaient de leurs forêts; ils s'émancipent chez eux de la sujétion latine, ils viennent camper sur les terres classiques, refoulant les anciens maîtres. Y aurait-il donc une loi de l'histoire qui imposerait aux grandes invasions un double et différent effort, à intervalles éloignés, pour que leurs conquêtes soient pleinement achevées?

Une première fois, les « barbares » conquièrent l'empire romain par la force brutale; absorbés aussitôt par la civilisation qu'ils venaient détruire, ils balbutient les arts qu'elle leur enseigne , ils se montrent incapables d'y rien changer ou ajouter. Un millier d'années passent. Avec la Réforme d'abord, puis avec la production d'une littérature originale en Angleterre et enfin en Allemagne, les « barbares » recommencent l'ancienne conquête, par la pensée, cette fois; et ils menacent d'expulser les écoles latines comme ils avaient jadis expulsé les légions. Cette invasion

en deux temps serait d'une belle symétrie ; à ceux qu'elle ne satisferait pas, on peut proposer une autre hypothèse.

Il y a une généralisation bien audacieuse dans ce terme, « les littératures du Nord »; et une impropriété difficile à justifier dans cet ethnique, € l'esprit germanique, la réaction germanique », dont M"" de Staël et ses continuateurs font couramment usage à propos de Rousseau. A quoi et à qui l'applique-t-on? Aux influences exclusivement anglaises que subissait la France du xvni" siècle, avant qu'il y fût question d'une littérature allemande ; à un Genevois tout pénétré de ces influences, mais qui n'avait jamais lu un livre allemand. Croyez-vous qu'il soit très exact d'appeler Shakspeare un poète germanique? Les nuances sont-elles si peu tranchées qu'on puisse confondre l'esprit anglais et l'esprit allemand, soit dans les productions récentes de leurs grands écrivains, soit dans les trésors nationaux de légendes et de vieux poèmes où se sont formées les littératures de ces peuples? A cet égard, l'Angleterre eut beaucoup moins de communication avec l'Allemagne que la France, puisque notre haut moyen âge, nous le remarquions naguère, a vécu sur un fonds commun avec le moyen âge d'outre-Rhin. — La communauté de race permet de ranger Anglais et Allemands sous l'épithète de

« germaniques », dira-l-on. — Je n'en sais rien. Que faites-vous du bon duc Roilon? Pourquoi Flaubert ne serait-il pas un « esprit germanique » au même titre que Richardson, si par hasard ce dernier descendait d'une souche normande?

Puisqu'on établit les classifications d'après ces lointaines origines, je demande à remonter hardiment un peu plus haut, jusqu'au Celte. Il formait le tuf même de la race dans les îles britanniques, avec des affleurements encore reconnaissables sur certains points, en Angleterre comme dans notre Armorique, dans notre Auvergne, et au pied des Alpes.

Il semble que le génie celtique nous soit familier, tant on s'accorde à nous le dépeindre avec des traits précis : poésie mélancolique, tendresse sérieuse, communion intime avec la nature, amour de l'aventure et de la liberté. On lui rapporte rinspiration des plus vieux, des plus beaux poèmes que les bardes aient chantés des deux côtés du détroit. Le génie celtique est très loin dans le temps, sans doute. Mais qui n'a été frappé par un phénomène que l'on observe fréquemment, sur soi-même ou chez les quelques individus dont on connaît parfaitement toutes les origines héréditaires? Durant les années de jeunesse et de force, ces origines s'accusent peu, l'homme s'adapte avec souplesse aux conditions des divers milieux

OÙ il se trouve, il leur emprunte une physionomie» C'est vers la vieillesse et sur le déclin qu'on voit reparaître, dans son esprit et dans son caractère, les indices fonciers de Thérédité prédominante, le signe indélébile de la famille à laquelle il appartient le plus. N'en serait-il pas des races comme des individus? Vieillissantes et affaiblies, seraientelles sujettes à des retours d'atavisme, retrouveraient-elles la sensibilité particulière qui caractérisa leur enfance?

S'il en était ainsi, on pourrait supposer la réapparition d'un filon celtique, reliant tous ceux qui proviennent de cette souche. Rien n'expliquerait mieux les affinités subites qui ont apparenté si étroitement la lignée des poètes anglais, depuis Shakspeare, et certains écrivains de chez nous : ce Breton de Chateaubriand et quelques autres de sa province, en qui le vieil Armor chante la chanson qu'il continue chez ses enfants de la grande île; cet Alpin de Rousseau; et je ne sais qui me tient d'ajouter : cet Auvergnat de Pascal. Celte à coup sûr, si le génie celtique est sérieux et inquiet, douloureux et hardiment libre. On se figure Pascal, cent ans plus tard, gagné l'un des premiers aux résonances de sa propre âme qu'il eût reconnues chez les lyriques du Nord. Celte ou non, quand il n'y aurait pas tant d'autres raisons de l'aimer, on le chérirait pour l'embarras qu'il

donne aux pédants, lorsqu'ils veulent réduire l'esprit français à leur médiocre type d'unité factice; il est si grand, et d'une originalité si rude, qu'ils ne peuvent ni le négliger, ni le raccourcir et le ployer sur leur lit de Procuste.

Oui, le Celte arrangerait tout; il expliquerait Rousseau et ses aspects divers, et le pouvoir du monstre; il en expliquerait bien d'autres. Il n'y aurait plus de germanisme, plus même de cosmopolitisme dans l'affaire. Précieuse hypothèse 1 Nous ne nous ferons pas tuer pour la soutenir» Elle s'accorderait pourtant avec la juste définition que donnait M. Fouillée, quand il écartait l'embrouillamini des théories anthropologiques sur les « Celto-Slaves ». — « Les races sont de simples types psychologiques... les races sont des. sentiments et des pensées incarnés. » — Mais je n'ignore pas combien ce terrain est glissant. On y peut jouer un instant avec des intuitions, pourvu qu'elles ne dégénèrent pas en affirmations. La question des races est une question d'été, comme l'on dit, un de ces problèmes pour lesquels on cherche à loisir une solution élégante, au temps» où chôment les débats passionnants.

Question d'été, aussi, le cosmopolitisme. Le livre de M. Texte fera entendre aux plus [sourds, qu'elle est vieille, et que le mal, si mal il y avait,, a sévi durant tout le dernier siècle avec autant de

force qu'aujourd'hui, préparant les maux dont ils se plaignent aujourd'hui. Dès lors, les classiques prétendaient que tous les livres avaient été écrits, que tout avait été dit, et qu'il ne fallait plus chercher des formes nouvelles. La sympathie pour les choses étant le principe et la raison de l'art d'écrire, cela revenait à dire : Tout a été aimé, il ne faut donc plus aimer. — Dès lors, il était trop facile de battre Voltaire avec son propre argument. Voltaire et ses tenants craignaient qu'on n'altérât la qualité maîtresse de l'art classique, de l'art français : l'universalité, qui en a fait l'art du monde entier. Comment ne voyaient-ils pas que la première condition, pour le maintien de cette universalité, est de suivre toujours les transformations et de répondre à toutes les exigences de l'univers?

Les protectionnistes littéraires raisonnaient, devant une découverte de même nature, comme ces théologiens dangereux qui condamnèrent d'abord Galilée. Ceux-ci crurent l'Eglise menacée quand un homme vint lui dire : « Notre petite terre n'est plus le centre de la création, il y a d'autres mondes, l'infini du ciel s'en remplit». Si, par impossible, l'Église avait persisté dans l'erreur de ces timides canonistes, si elle avait refusé d'étendre sa doctrine à la mesure des cièux mieux connus, elle y eût perdu son universalité.

Les classiques disaient de même aux novateurs : « La France de Louis XIV est le centre du monde, qui tourne autour de notre e&prit; il n'y a rien au delà ». Comme il y avait autre chose, et beaucoup de choses, cet esprit ne pouvait garder son hégémonie qu'en se hâtant de les acquérir et de les envelopper. Imagine-t-on, àTaurore du romantisme européen, entre Byron et Shelley, Goethe et Schiller, un esprit français représenté devant le monde par Esménard et Lebrun-Pindare? C'est pourtant ce qui fût arrivé si l'on eût écouté les conseils de Voltaire : ils eussent rendu impossibles un Chateaubriand, un Lamartine, un Victor Hugo.

Il y aurait encore plus de folie pour nous à croire que nous pouvons rester un centre immuable et se suffisant à lui-même, dans cet univers que notre époque a fait si petit et si rempli, si prompt aux changements, aux communications, aux acquisitions de toute sorte, en un mot si cosmopolite. Bien plus qu'au xvni® siècle, un effort perpétuel de compréhension et d'assimi" lation nous est imposé, si nous voulons garder notre prédominance intellectuelle. — Nous y perdrons nos qualités sans acquérir celles des autres, dit-on. — C'est là un aveu de déchéance physiologique* Le jour où l'on reconnaît que l'estomac cesse de fonctionner pour la nutrition, il n'y a plus

qu'à mourir. C'est le dialogue du médecin et du malade : « Refaites vos forces, prenez une alimentation substantielle. — Mais mon estomac ne digère plus, docteur! — Alors, mourez! » murmure tout bas le médecin, qui a jugé son homme. Et s'il faut mourir de consomption, peu importe que ce soit en vivant de régime, avec la tisane de la Dame Blanche et du vaudeville national, ou à la suite des excès que l'on commettra en allant entendre Wagner, Ibsen et les autres « barbares ». Nous ne voulons pas mourir; et je ne saurais mieux terminer qu'en empruntant à M. Texte la sage conclusion qu'il oppose à cette boutade de Herder : Le temps de la littérature française est fini. — « Ce qui était fini seulement, c'était, après trois siècles de gloire, une forme particulière de l'esprit français, l'une des plus belles qu'il ait revêtues, mais dans laquelle il ne s'est, quoi qu'on en dise, ni épuisé, ni défini tout entier. »

Août 1895.

ROBINSON GRUSOÉ

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