‹ Histoire et poésieChapitre 13 sur 15 · GABRIEL D'ANNUNZIO : POEMES ET ROMANS · texte numérisé non relu

GABRIEL D'ANNUNZIO : POEMES ET ROMANS

POÉSIES : Intermezzo di Hme, 1883; — Elégie romane> 1887-1891 ; — Poema paradisiacOy Odi navali, 1891-1893. — ROMANS : // Piacere, 4889; — Giovianni Episcopo, 1891; — U Innocente, 1892; — Trionfo délia Morte, 1894.

Je dois le titre de cette étude à l'obligeance de M. Jules Lemaître. On a lu l'article intéressant et patriotique où il défendait la supériorité de l'esprit gaulois contre les génies conjurés du Nord *. Notre champion se dressait vaillamment devant la quadruple alliance des Saxons et des Germains, des Scandinaves et des Russes; il renvoyait aux brumes de la neigeuse Thulé ces envahisseurs qui, depuis tantôt un siècle, depuis M"** de Staël

1. Les Littératures du Nordj dans la Revue des Deux Mondes^ du 15 décembre 1894.

jusqu'à nos contemporains, ont trouvé des complicités dans la place et fait dans notre esprit classique la brèche toujours élargie par où passèrent tour à tour le romantisme, le réalisme, le symbolisme, bref toutes les variétés de Fexotisme. L'exotisme coule à pleins bords, gémirait l'estimable M. Royer-CoUard, s'il revenait constater le discrédit de ses doctrines chez les jeunes disciples d'Herbert Spencer ou de Frédéric Nietzsche.

Et voyez quelle malechance pour notre orgueil national : il n'y a qu'une raison très forte à opposer aux gens qui veulent voir dans le romantisme français un produit des influences étrangères; c'est que tout notre romantisme est en germe dans Rousseau. Or, ce diable d'homme, père authentique de Bernardin et de Chateaubriand, grand-père de George Sand et des autres, ne s'avisa-t-il pas d'être Suisse? N'arriva- t-il pas dans notre tradition française avec une physionomie étrangère très caractérisée, déjà septentrionale par plus d'un trait*? L'aveu est cruel : mais, pour nous défendre contre le reproche d'intoxication allemande et anglaise, nous sommes contraints de reconnaître qu'il est suisse, le sang qui coiile depuis un siècle au plus profond de nos veines littéraires.

1. Cf. Tétude ci- dessus : J.-/. Rousseau et le Cosmopolitisme littéraire^ p. 161.

Si nous nous réfugions dans le passé, nous n'échappons à la contagion des vivants que pour subir celle des morts ; sous TalTusion espagnole et italienne qui pénétra notre xvn® siècle, nous nous retrouvons adaptateurs dociles des Romains et des Grecs. Avec eux, il n'y a pas de honte, paraît-il; sans doute parce qu'ils sont morts, et qu'un héritage a meilleur air qu'une donation entre vifs. Toute notre substance était faite de leur moelle; quand un élément nouveau s'insinue dans notre organisme littéraire, c'est toujours à leurs dépens. Qu'on se lamente ou qu'on se résigne à la substitution, il faut avouer qu'elle va bon train. Prenez au hasard les écrits d'un jeune homme d'aujourd'hui; j'entends de celui qui a formé son intelligence en liberté, un peu à l'aventure, dans l'air ambiant, hors de l'enclos protecteur des grandes écoles d'État; de celui qui a d'autant plus de licence qu'il n'a point passé la sienne, dirait mon spirituel contradicteur, fort enclin à citer les bons textes de MM. Courteline et Grosclaude. Chez ce jeune écrivain, les influences étrangères ont réduit, sinon presque effacé la trace des influences classiques. Shakespeare et Gœthe, Hegel et Spencer, Wagner et Tolstoï, pour ne point parler des dii minores du Panthéon étranger et de ceux que l'on nous révèle chaque matin, tels sont les éducateurs qui ont fait à ce souple Gaulois une âme

neuve, oublieuse du monde paisible où les nôtres furent d'abord circonscrites entre Homère et Virgile, Platon etCicéron. Certes, il continue d'aimer nos pauvres vieux, Racine, La Fontaine; mais je crains bien qu'il les ait transformés à son usage, qu'il admire chez eux tout autre chose que les parties par où ces bons auteurs se flattaient intérieurement d'être admirables.

Le cas est d'autant plus grave qu'on surprend chez ce jeune déclassé l'influence d'étrangers que souvent il n'a pas lus; ce n'est plus de l'engoûment ou de l'imitation, c'est de l'absorption inconsciente; l'esprit nouveau — si j'ose dire — lui est entré dans le sang par l'air qu'il respire, comme l'esprit classique rayonnait jadis en dehors des écoles jusque sur les illettrés. Accordons à M. Lemaître qu'il est épouvantable d'en arriver là, cent ans après que Napoléon a fondé l'Université; mais c'est un fait brutal, acquis à la science pour quiconque a poussé une exploration sous les galeries de l'Odéon.

Je ne suivrai pas mon ingénieux confrère dans le vaste sujet qu'il embrasse. Un pareil eff^ort de synthèse m'effraie. Les littératures du Nord ont cela de commun qu'elles n'ont pas fleuri au Sud ; mais, en dehors de cette considération géographique, je croyais que la littérature anglaise différait de l'allemande, et celle-ci de la Scandinave ou

de la russe, autant que chacune d'entre elles diffère de l'espagnole ou de l'italienne. — Je ne le suivrai point parce que j'ai le plaisir imprévu, quand il en vient aux conclusions, de découvrir que nous sommes d'accord sur les points fondamentaux; peu importe alors le chemin qu'il a pris. Sur la route, le lecteur aura éprouvé quelques surprises; il aura appris que l'accent particulier du cœur et de l'intelligence ne diffère pas sensiblement, d'un Dostoïesvky à un Victor Hugo,. d'un Tolstoï à un Flaubert, d'une George Eliot à une George Sand.

Avec cette généreuse largeur de points de vue, le chimiste peut prouver au poète que, l'eau étant toujours de l'eau, le lac profond qui dort sous les sapins dans un pli de montagne ne diffère pas du torrent qui se précipite à travers les rochers. — On allait s'étonner encore, mais on lit que Bouvard et Pécuchet étaient « inquiets du mystère universel », au même titre que Bézuchof et le prince André : on comprend alors que notre champion veut « renfoncer l'orgueil » des Russes, comme disent les bonshommes de Flaubert, et qu'il nous tend le piège du paradoxe comme il sait le faire, avec une grâce légère, pour le plaisir d'y voir tomber quelque Bouvard innocent. Il n'était que temps de ne plus s'étonner : l'avocat de Flaubert nous, guettait, pour ajouter un joyeux cha-

pitre aux expériences intellectuelles des deux crétins : Ils prirent au sérieux les littératures du Nord. . .

Et de cette vaillante gageure, il sort des conclusions qui confirment les nôtres. « Dans cette circulation des idées, on sait de moins en moins à qui elles appartiennent. Chaque peuple leur impose sa forme... Cette pudeur, cette retenue, ce scrupule incurable (des écrivains du Nord) s'expliquent encore par Fesprit religieux dont ils restent quand même imprégnés. Et nous finissons par voir ici que les différences des littératures se rattachent aux différences profondes des peuples. » — Avons-nous jamais dit autre chose?

Je me félicite enfin, et c'est là que j'en voulais venir, d'être plus que jamais d'accord avec M. Jules Lemaître sur sa conclusion dernière. Il terminait son article en prophétisant une réaction imminente du génie latin. Sa prophétie est déjà plus qu'à demi accomplie, si je ne me trompe. Essayons de lui en apporter une preuve ; avec cette restriction qu'il y a renaissance et non pas réaction contre le Nord. Hélas! on fait rarement un heureux complet. Nous serons bien obligés de constater, par les aveux mêmes du porte-bannière de cette renaissance, que le plus latin des génies latins a été gravement influencé et foncièrement modifié par « les littératures du Nord » .

Nos voisins d'outre-monts ne se formaliseront pas d'une vérité d'évidence, si l'on dit qu'ils viennent de traverser un demi-siècle d'une rare stérilité littéraire. Lamartine ne leur rendait pas justice quand, sur la cendre encore chaude d'Alfîeri, en face de Leopardi, de Manzoni, d'Ugo Foscolo, de Silvio Pellico, il écrivait la fameuse imprécation du Pèlerinage dCHarold qui lui attira un cartel du général Pepe :

Monument écroulé, que Técho seul habite, Poussière du passé, qu'un vent stérile agite!

Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!) Des hommes et non pas de la poussière humaine !

A cette primevère du siècle, sur la belle terre piétinée par les soldats qui enfantait douloureusement des libérateurs, il sembla que les premiers vagissements de la liberté eussent réveillé les sources endormies de la poésie et de l'art. L'aube était pleine de promesses : le jour qu'elle annonçait ne se leva pas. Tout occupée de refaire son unité nationale, l'Italie parut se désintéresser des efforts intellectuels de notre temps; à partir de 1830, ses rêves ne trouvèrent plus d'expression sonore, ils rentrèrent sous terre avec les complots de ses carbonari. La société de la Chartreuse de Parme aimait, flânait, conspirait; elle n'écrivait

ni ne lisait, ou si elle lisait, c'était les romans français que l'on traduisait pour la sœur latine.

La stagnation dura jusqu'à l'achèvement de Tunité, en 1870. Depuis lors, avec les longs espoirs et les vastes pensées politiques, le cerveau italien se remit à fonctionner; tout d'abord, dans la direction qu'on eût le moins attendue. La Péninsule devint une école de criminalistes et de physiologistes. Il n'y a guère plus de dix ans, lorsqu'on s'arrrêtait devant la vitrine d'un libraire à Rome ou à Florence, on la voyait emplie tout entière par les gros volumes du professeur Lombroso et de ses émules. Ces livres médisaient des absents : ils s'efforçaient de prouver que le génie et le talent sont des cas de tératologie, des formes de la folie. Heureusement pour l'Italie, ces dernières années lui ont rendu des fous et des monstres. Elle est à cette heure le foyer d'une véritable renaissance de la poésie et du roman. L'esprit, qui souffle où il veut, rallume là des clartés évanouies sous d'autres cieux. Les Italiens parlent de leur risorgimento intellectuel avec un curieux mélange d'orgueil et de timidité interrogative ; alors même qu'ils l'affirment, on devine une question sousentendue, l'anxiété charmée de Cendrillon lorsqu'on lui révéla qu'elle était belle : Est-ce bien vrai? Ratifiez-vous? — Un peu prompts peut-être à croire qu'ils vont conquérir le monde avec les

gros canons et les gros bateaux, ils ont encore peine à se persuader qu'ils sont en très bonne voie de le reconquérir avec quelques condottieri de la plume.

Parmi les écrivains d'Italie dont la réputation a franchi les Alpes, il en est deux qui sont particulièrement représentatifs, parce qu'ils personnifient les deux génies opposés qui se disputèrent de tout temps l'âme italienne : l'un mystique, idéaliste, sévère, et parfois ascétique; l'autre, sensuel et païen. Ces deux génies donnèrent deux lignées bien distinctes : celle de François d'Assise, de Dante, de Savonarole, de Michel-Ange, de Leopardi, d'Alfieri; celle de Boccace, de l'Arioste, des Médicis et des Borgia, de Benvenuto, du Titien, du Corrège. Ils nous redonnent aujourd'hui M. Antonio Fogazzaro et M. Gabriel d'Annunzio, qui caractérisent si nettement les deux tendances contrastées. Le premier est surtout connu chez nous par ce très beau roman, Daniel Cortis. Ses écrits méritent une étude attentive, j'espère y revenir quelque jour. Je m'attacherai cette fois au poète romancier dont l'influence semble prépondérante dans la jeune renaissance italienne. Quelques fragments de son œuvre,, traduits en français, ont fait instantanément à M. Gabriel d'Annunzio un nom célèbre à Paris et dans les cercles lettrés d'Europe.

Le Poète.

Cette œuvre d'un écrivain de trente ans est déjà considérable. Je n'en ai mentionné qu'une partie dans l'indication bibliographique; je me suis arrêté aux volumes de vers ou de prose qui m'ont paru marquer des moments de métamorphose dans l'éclosion rapide de ce talent. En 1883, quelques essais poétiques avaient attiré sur le débutant l'attention des dilettantes et la faveur des femmes; une mince plaquette, Y Intermezzo di rim€y ajouta à cette notoriété de salon le ragoût du scandale. On put croire alors que l'Italie allait retrouver un Arétin, faute de mieux. « Démence aphrodisiaque », disait-on; l'auteur souscrivait avec beaucoup de complaisance à ce jugement, tout en faisant remarquer que ses juvenilia lascifs étaient « d'une impeccable prosodie ». Un art exquis et une sensualité féroce se révélaient dans ces pièces : Animal triste, Vlnvocation à V Hermaphrodite j le Péché de Mai, la Treizième fatigue d'Hercule, les Adultères. Cette dernière série de sonnets nous reporte invinciblement à une salle du Vatican, où je gagerais volontiers que le poète

a rencontré son thème; à ce cabinet des peintures antiques retrouvées dans le Tibre, qui rendent avec une intensité poignante l'obsession tragique des grandes incestueuses, Myrrha, Pasiphaë, Phèdre et leurs sœurs. Ces images pourraient illustrer les sonnets, tant le vieux et le jeune latin ont donné la même note avec des moyens d'art difîérents.

Je crains de me faire mal comprendre ici et dans ce qui me reste à dire, si je laisse un instant supposer que la poésie de M. d'Annunzio est polissonne et grivoise. Imaginez du Baudelaire plus chaud, aussi grave, moins mystique; une impudeur effrénée, jamais vulgaire, et qui se fait pardonner par un accent d'antiquité si naturel, si peu suspect de pastiche, que ces pages semblent purifiées par un recul de vingt siècles, arrachées de quelque anthologie où elles reposaient entre les élégies de TibuUe et les Tristes d'Ovide. La passion y est située en pleine nature, intimement incorporée à la terre, subordonnée aux ardeurs ou aux langueurs des choses que les aveugles et les sourds appellent choses inanimées. L'amant n'oublie jamais le rêve d'art où il vit, ses yeux admiratifs sont toujours ouverts sur les moindres nuances de la grande palette, ses oreilles toujours attentives aux moindres murmures de la grande lyre. Il varie ses procédés. Tel sonnet de beauté

plastique ne serait pas désavoué par M. de Heredia : on jurerait que M. d*Annuiizio est de ses disciples, si la date n*écartait pas jusqu'à la possibilité d'une communication entre l'adolescent qui vivait h Rome et îiotre poète qui n'avait rien publié. Je traduis ici une des pièces de cet ordre : on y saisira la rassemblance frappante entre les deux artistes, rien de plus; je ne me dissimule pas la vanité de tout effort pour transposer la musique verbale d'un poète dans une prose étrangère.

Arlifex gloriosus.

A moi aussi Tor, comme à Benvenuto, — est esclave. Demande ! qu'ils soient divins ou humains, — tes songes, de dessous mes mains — invincibles le vase sortira parfait.

Veux-tu que de l'anse le Faune bicomu — guide un chœur de Nymphes et de Silvains — sur la panse? Ou veux-tu la guerre des Titans — qui mettra son vacarme sur le métal muet?

Veux-tu peut-être que sur deux files égales — s'avancent, drapées dans leurs peplos, aux côtés — des éphèbes les vierges athéniennes?

Demande ! Et de l'or triomphal aucune liqueur — ne sera digne, si ce n'est tes larmes — pures, ou le pur sang de tes veines.

N'était l'impossibilité chronologique que j'ai dite, qui hésiterait à voir dans ces vers une imitation directe du ciseleur de rimes auquel nous devons VÉpée et le Vieil orfèvre f — Choisissons

encore un sonnet, dans le petit nombre de ceux qui peuvent passer ici sous les yeux du lecteur.

Souvenir de Ripetta.

Et dans mon âme encore je vous vois telle — que je vous aimai tout d'abord. Haute et souple — vous passiez, souriante et lumineuse, — par la claire gelée du matin hivernal.

De longs rameaux d'amandier, la servante — derrière vous les portait. Inconsciente, — vous laissiez derrière vous à celui qui regardait — un très beau rêve floréal.

Sur la route claire et solitaire — elles voilaient le ciel de turquoise — les nombreuses fleurs d'amandier, par enchantement.

Et il se dressait à travers la forêt imaginaire — le palais du prince Borghèse — comme un grand clavecin d'argent.

Avec V Intermezzo, le poète de vingt ans avait jeté le plus fort de sa gourme, au moins en vers; il en restait suffisamment pour effaroucher les lecteurs de ses romans, comme on le verra. Les poésies ultérieures sont plus tempérées; la volupté s*y fait plus voilée, plus sourde ; le cœur y parle autant que les sens, d'une voix si triste, si lasse; avec des reprises au bonheur, des rechutes dans la désespérance. L'homme de désir et d'illusion demeure; l'artiste, de plus en plus possédé par l'ivresse et la préoccupation de son art, a emprisonné le jeune faune. Habile ouvrier de prose, M. d'Annunzio préfère cependant le travail délicat

des mètres rimes ; il en a dit les raisons dans un des romans, le Plaisir , et Ton voudrait citer tout entière cette page, hymne enthousiaste de l'artiste à Toutil dont il est amoureux.

Le vers est tout, le vers peut tout. Un vers parfait est absolu, immuable, immortel; il retient en lui la parole avec la cohésion du diamant; il enclôt la pensée dans un cercle précis que nulle force ne réussira à briser; il devient indépendant de tout lien et de toute sujétion; il n'appartient plus à Tartiste, mais il est à tous et à personne, comme l'espace, comme la lumière, comme les choses immanentes et perpétuelles. Une pensée exactement exprimée dans un vers parfait est une pensée qui existait déjà préformée dans les obscures profondeurs de la langue. Extraite du poète, elle continue à exister dans la conscience des hommes... Quand un poète approche de la découverte d'un de ces vers éternels, il est averti par un divin torrent de joie qui envahit soudain tout son être.

Il avait le droit de parler ainsi, l'homme qui écrivait les Elégies romaines et le Poème paradisiaque. Dans ces derniers recueils, M. d'Annunzio serre sa forme avec une précision toujours plus rigoureuse; il applique à la langue poétique le travail de restauration qu'il poursuit sur la prose dans ses romans. Nos poètes, romantiques, parnassiens, symbolistes, reviennent d'instinct à l'étude de la Pléiade, chaque fois qu'ils veulent rajeunir et perfectionner la poésie française. De même l'italien retourne à l'école de ses aïeux : Pétrarque d'abord, puis les précurseurs obscurs

chez qui Ton fait des trouvailles de grâce et d'élégance naïve, Cino da Pistoja, Benuccio Salimbeni, Saviozzo da Siena; enfin Laurent de Médicis et la constellation de la Renaissance. M. d'Annunzio est hanté par ces vieux maîtres, on le voit toujours occupé à rechercher les sources lointaines de son idiome; il est le préraphaélite de la poésie. Ces coupes de vieil or modelées par les anciens orfèvres, il les emplit des sentiments et des troubles modernes, il s'efforce d'y faire entrer les âmes complexes qui ont enrichi la sienne, les sensations aiguës et les visions fluides d'un Shelley, d'un Baudelaire.

Les Élégies romaines^ c'est un tempietto élevé à la gloire, au culte de Rome. M. d'Annunzio est épris de sa ville; nul ne l'a aimée, comprise, décrite comme lui. Dans mainte page de ses vers, il abandonne brusquement son sujet pour noter avec délices une nuance du ciel romain, un aspect de paysage, un relief de monument. Il sait tous les secrets de Rome, ce qu'il y a d'âme accumulée, et combien profonde, poétique et particulière, dans un bosquet de buis de la villa Médicis, un palmier du Prieuré de Malte, un sarcophage sous les lauriers de la villa Mattei. Il sait pourquoi le ciel, la lumière, la pierre, l'arbre, l'oiseau qui vole, ont à Rome une aristocratie souveraine, une signification qu'on ne leur voit en aucun lieu

du monde, une beauté autre qu'ailleurs; pourquoi les êtres inanimés, les moindres accidents du sol, de la végétation et de l'architecture, attestent sur cet horizon une individualité puissante autant qu'une perfection achevée; pourquoi leur valeur plastique accapare le regard, tandis que leur expression spirituelle absorbe la pensée ; pourquoi un pin isolé sur une colline lointaine devient là une personne véritable, vivante, importante, et tient plus de place dans le paysage que toute une forêt n'en occupe ailleurs. Le poète qui a si délicatement parlé de Claude Lorrain sait que tout se compose en tableau dans une perspective romaine, et qu'il y a toujours une pensée dans ce tableau. Il le sait, il le dit dans les Élégies^ à chaque pas qu'il fait en suivant ses amours et ses chimères, dans le bruit de la ville ou dans la solitude auguste de la campagne.

On devinera le tour des Élégies par quelques fragments empruntés au début et à la fin du poème intitulé Villa Chigi. Le poète raconte le déclin d'un amour agonisant, dans cet admirable parc Chigi, parmi les cyclamens et les pervenches où murmurent tant de fontaines, au fond du ravin de sombre verdure qui se creuse sous les arches du viaduc d'Ariccia.

Toujours dans les yeux, toujours, j'aurai cette vue. Oh ! sileucieuse, — pâle forêt nue, jamais oubliée! — Nous

descendîmes lentement, derrière le serviteur, un escalier,

— humide, étroit, où l'ombre paraissait gelée. — Elle marchait devant. Par moments, elle s'arrêtait. Mal assurée sur les degrés — trop roides, elle appuyait la main contre le mur. — Je la regardai. La main très blanche me parut exsangue, — elle me parut une chose morte. Morte la chère main — qui ceignit mon front de tant de rêves de gloire, qui — répandit dans mes veines tant de doux frissons. — Nous restâmes seuls. Une fontaine gémissait sourdement au pied d'une loggia; — allier se dressait dans le ciel l'antique fief des Ghigi. -- Des fumées étaient éparses au ciel comme des flocons de laine blanche. — Entre elles courait un mince sourire d'or; et les cimes — dénudées de la forêt semblaient se vaporiser dans cet or; — les fougères sur la hauteur étaient de minces flammes d'or. — Elle se taisait, contemplant. Mais tout entière dans les yeux, la lourde — âme douloureuse disait ces paroles : — Ainsi, dans la haute forêt, que tu entendis chanter sur ma tête, — tu enseveliras sans un pleur, ton grand amour?

— J'entendrai donc dans ce doux silence, que nous aimâmes, — la cruelle vérité? C'est donc pour cela, ô ami,

— unique ami, pour cela que tu m'as ramenée dans les chers — lieux où un jour il te sembla que je t'ouvrais le printemps?

... Le ciel s'était obscurci. Quelque souffle, rare, éveillait — sur les cimes caduques un petit frisson. — Çà et là dans les clairières, des amas de charbon, comme de hauts

— bûchers où les cadavres seraient déjà en cendres — fumaient lentement. Les spirales montaient dans l'air, — ondoyaient lentement, et lentement s'évanouissaient. — Sur le sol pourri de feuilles mortes, sur cette — tombe des automnes, les ombres cheminaient. — Gendres, fumées, ombres, paraissaient là marquer la grande loi. — Gomme les corps, comme les feuilles, comme tout, — les pures choses de l'âme doivent se défaire, se flétrir; — les rêves doivent se dissoudre en pourriture. — Homme, tu dois toujours, de ce qui t'a donné l'ivresse, — garder une fade

HISTOIRE ET POisiK, '4

saveur qui te donnera la nausée. — Pas dHmmunité contre le Destin. Dans le corps et dans rame, tout, — tout, en mourant, doit se corrompre. — Or, qui de nous souffrait le plus? Elle, elle m*aimait; — au moins sentait-elle rirre, d'une horrible vie, — dans son cœur la flamme, la flamme encore pure et rayonnante! — Moi, je ne Taimais pas. Mon cœur était gonflé d'un noir — dégoût; pas d'autre sentiment qu'un ennui infini — dans mon âme obtuse. Oh ! femme, comme je t'enviai !

Nous nous levâmes tous deux en sursaut, entendant le bruit d'une hache. — Les coups réitérés, soudain, résonnaient. — Aprement dans le grand silence frappait l'invisible hache; — ce n'était pas le tronc frappé que j'entendis gémir. — Elle, elle, tout d'un coup, comme frappée, éclata en sanglots; — elle fondit en larmes désespérées; et je la vis, — dans ma pensée, comme à la lueur d'un éclair, je la vis — humblement saigner, humblement râler, — étendue dans le sang, levant des mains suppliantes hors du rouge — lac ; et ses yeux disaient : Je ne t'ai pas fait de mal. — âme moribonde! J'étais debout près d'elle, pétriflé. — Encore une fois boire ses larmes, — ne le pouvais-je? Au moins effleurer ses cheveux une fois — ne le pouvais-je? Au moins lui prendre les mains; découvrir — ce blanc visage, ce lys divin emperié de pleurs; — lui demander au moins d'une voix douce : Pourquoi pleurez vous? — Elle pleurait. Au loin, les coups résonnaient; les hauts — bûchers alentour fumaient lentement.

Dans le dernier recueil : Poème paradisiaque^ la gamme est plus variée, la recherche d'art toujours subtile, inquiète; le symbolisme s'accentue. Le poète vibre à toutes les sensations que le hasard lui apporte, il contraint son instrument à exprimer un aspect du matin, un frissonnement d'automne, une sonate de Grieg, un adagio de

Brahms, une statue de marbre ou une statue de chair, un songe, un souvenir. La note dominante est cette observation cruelle, analytique, quelquefois macabre, plus souvent triste d'une tristesse de chair lasse, qui m'a fait répéter déjà le nom de Baudelaire comme celui du plus fréquent inspirateur de M. d'Annunzio. On en jugera par la pièce suivante : je traduis ce qu'on en peut citer.

Les Mains,

Les mains des femmes que nous rencontrâmes, — une fois, ou dans le rêve ou dans la vie : — Oh! ces mains, mon Ame, ces doigts — que nous serrâmes une fois, que nous effleurâmes — de nos lèvres, ou dans le rêve ou dans la vie !

Les unes froides, froides comme des choses — mortes ; de glace (tout était perdu 1) — ou tièdes, et qui semblaient faites d'un velours — vivant, qui semblaient faites de roses : — roses de quel jardin inconnu?

Certaines nous laissèrent un parfum — si tenace que pour une entière — nuit nous eûmes dans le cœur le printemps; — et la chambre solitaire était si embaumée — que la forêt d'avril n'était pas plus douce.

De ces autres, où peut-être brûlait le dernier feu — d'un esprit (où es-tu petite main, — insaisissable désormais, que trop mollement — j'étreignis?) nous vint un regret suprême : — Toi qui m'aurais aimé, et non en vain!

D'autres (ou les mêmes?) furent homicides, — merveilleuses à ourdir la fourberie. — Tous les baumes d'Arabie ne pourront pas — les adoucir. Très belles et infidèles, — combien périront pour vous baiser !

D'autres (ou les mêmes?) mains d'albâtre, — mais plus puissantes qu'aucune spire — nous donnèrent une fureur

jalouse, une colère — folle ; et finalement nous pensâmes à les couper. — (Elle se lève dans un songe, la mutilée, et elle attire.

Érigée dans le songe, immobile, elle vit — Tatroce femme aux mains coupées. — Et devant elle rougeoieDt deux mares — de sang, et les mains vivantes — y sont, pas même souillées d^une goutte.)

D'autres, pareilles aux mains de Marie, — furent comme les hosties saintes. — Le diamant brilla sur leur annulaire — dans les gestes graves d'une liturgie, — et jamais à travers les cheveux d'un amant.

D'autres, on les eût dites viriles, que nous serrâmes — fort et longtemps, éloignèrent de nous — toute peur, toute passion obscure; — et nous aspirâmes à la Gloire et nous vîmes en nous — s'illuminer l'œuvre future.

D'autres encore nous donnèrent un profond — frisson, celui qui n'a pas d'égal. — Nous sentîmes alors que dans leur frêle — paume elles pouvaient contenir un monde — immense, et tout le Bien et tout le Mal.

Pour faire mesurer les ressources de ce talent, je devrais extraire du Poème paradisiaque quelques strophes moins acres, d'une grâce plus facile : par exemple, Hortus larvarum^ Tristesses ignoréeSy le Joug.

... Sur le balcon s'effeuillaient — les roses; mais les couronnes — des astres brûlaient dans l'azur — avec un éclat qui parut — insolite à mes yeux. — Tout, alors, à mes yeux, — parut insolite et grand; — et les voix du soir vinrent toutes à mon — âme. Je dis : Maria! — Je le dis. Et ce nom n'était — qu'un souffle, mais il portait en lui — une immensité de choses — souveraines. Et tandis que les roses — mouraient, et que palpitait — le ciel, et qu'elle demeurait muette, — je me sentis imposer son joug...

Je voudrais faire entendre encore au lecteur français une résonance, bien affaiblie, de la délicieuse harpe qui a soupiré cette cantilène, la Promenade. Qui reconnaîtrait le scandaleux satyre de Vlntermezzo dans la retenue tremblante et chaste de ces vers?

La Promenade.

Vous ne m^aimez pas et je ne vous aime pas. Cependant — quelque douceur est dans notre vie — depuis hier : une douceur indéfinie, — qui voile un peu, ce semble, nos disgrâces, — et les fait, ce semble, plus lointaines.

Vraiment, hier, elles me semblaient lointaines, — tandis que je vous parlais, tandis que je vous écoutais; — et la mer calme à peine haletait, — et ces vapeurs étaient comme des laines — d'agneaux, éparses dans un ciel bénigne.

Me venait-il de vous, ou de ce ciel — et de cette mer, l'humble apaisement? — Certes, un moment, ce fut comme si j'oubliais : — laines d'agneaux, lys sans tige, — vagues apparences blanches, au ciel, sur mer...

Combien légère sur la grève haletait la mer! — Votre pas devint plus lent, — combien léger aussi! Étais-je plus attentif — au rythme de ce pas, ou à ce halètement, — à vos paroles, ou à mes pensées?

Il me paraissait que je n'avais aucune pensée. — Je ne pensais pas. Je sentais, seulement. — Dites : ne fûtes-vous jamais convalescente — en un avril un peu voilé? N'est-il pas vrai — que rien au monde, rien n'est plus suave?

Quelque chose était en moi de cette suavité. — Pourtant vous ne m'aimez pas et je ne vous aime pas. — Pourtant, quand je vous appelle, je ne vous appelle pas — par votre nom. Et votre nom est celui de l'Ave; — un nom qui semble un baume à la bouche !

Quand vous parlez, je ne regarde pas la bouche — qui

parle; ou du moins, je ne la regarde pas trop. J'écoute;

— je comprends, je vous réponds. Votre visage — ne change pas si ma main vous touche. — Votre main est , celle qui ne donne pas.

Rien de vous, rien de vous ne se donne. — D'ailleurs, je ' ne vous demande rien, je n'attends rien, — alors même j que, faiblement souriante, — et comme prise d'une lan- i gueur, mais sans abandon... — Oh! non. Vous deviez, hier, être lasse!

Vous étiez hier très lasse, — tellement qu'elles vous tombèrent des mains, — ces fleurs. N'est-il pas vrai que de vos mains — tombèrent les roses, tellement lasse — vous étiez? Je vous vois encore ainsi.

Oh! faites qu'ainsi je vous voie encore — une autre fois, une autre fois seulement! — Peut-être... Oh! non. Vous souriez. C'est une parole — vaine que je dis là. Vous, Madame, — vous êtes pour moi comme un jardin fermé.

Vous êtes pour moi comme un jardin fermé — où nul ne pénétrera jamais. — Des profondes, invisibles roseraies,

— monte un divin parfum répandu, — il abolit tout désir chez celui qui le respire.

Notre âme n'aspire à rien d'autre — qu'à une tristesse reposée, égale. — Je connais votre mal étrange, — et peutêtre la douleur qui est en vous m'attire — plus que votre bouche et vos cheveux.

Vos grands cheveux méduséens, — bruns comme les brunes feuilles mortes, — mais vivants et farouches comme les serpents enroulés — de la Gorgone : je les craindrais, rebelles, — et pleins d'un terrible mystère.

Il ne m'enveloppera jamais, ce grand mystère ! — On dit qu'au plus épais des tresses — vous avez une mèche rousse comme — une flamme ; cachée dans leur masse. Est-ce vrai? — Je pense à elle, et je la vois flamboyer.

Je la vois étrangement flamboyer — comme un signe fatal. Oh ! une passion . — allumée à ce feu ! Toutes les couronnes — de la terre ne pourraient obscurcir — ce signe unique. Vous êtes la Très Haute.

Vous qui passez, vous êtes la Très Haute. — Et vous passez ainsi, parles chemins terrestres! — Qui oserait? Qui vous prendrait? Qui vous tiendrait? — Vous êtes comme une épée sans poignée, — pure et brillante, et que nul n'a jamais brandie...

Oh! où en suis-je arrivé? Pourquoi — vous disais-je ces choses? Pardonnez — à qui songe. Pardonnez, pardonnez. — Le couchant est de flamme, et les mariniers — chantent sur leurs barques, et la mer est odorante.

Vous voyez : ce n'est pas la même mer — qu'hier. Vous voyez : c'est un autre ciel. — Laines d'agneaux, lys sans tige, — vagues apparences blanches, au ciel, sur mer... — Ces choses correspondent mieux à nos âmes.

A nos âmes lasses. Nous — serons payés de quelque douceur — tranquille ; nous chercherons une tristesse — reposée, égale. Qu'il retrouve donc — ses cieux voilés comme hier, Avril!

Et comme hier ses mers apaisées ; — afin que nous puissions reprendre près d'elles, — sur leurs grèves ou sous les arbres, nos causeries — à voix basse, nos songes, nos pensées muettes. — vous que je n'appelle point par votre doux nom !

Parce que vous ne m'aimez pas et que je ne vous aime pas.

Mais à quoi bon ces impuissants essais de transposition? j'en ai dit assez du poète, si j'ai attiré sur lui l'attention de quelques amateurs, préparés à le goûter dans l'original. Passons au romancier, plus intéressant pour le grand public. Les poésies nous ont révélé l'esthétique et la sensibilité particulière de leur auteur; les romans vont nous faire connaître tout l'homme.

Le Romancier.

Il n'y a pas d'indiscrétion à l'apercevoir dans les personnages de ses fables. M. d'Annunzio nous a mis à Taise ; il a pris soin de nous aviser, par lettres publiques, qu'André Sperelli, le héros de II Piacere, lui ressemblait comme un frère. Soin bien inutile : la franchise de l'autobiographie éclate dans ce roman, comme dans les suivants. Le jeune romancier pourrait s'approprier ce beau vers, d'allure si moderne, qui appartient pourtant à un de nos vieux poètes du temps de Louis XIII :

J^ai montré ma blessure aux deux mers dltalie.

Non pas que je veuille charger l'écrivain des crimes cérébraux qu'il prête à TuUio Hermil et à George Aurispa, les meurtriers par amour de Y Innocent et du Triomphe de la mort ; ce sont là fictions indifférentes, évidemment plaquées sur des personnages très réels, — sur un seul personnage. Il s'appelle tour à tour André Sperelli, Tullio Hermil, George Aurispa, mais il reste identique à soi-même par l'essentiel de l'être, il reparaît dans chaque nouveau volume avec quel-

ques traits modifiés par l'âge, les circonstances, les acquisitions littéraires. Sous les noms divers dont la fantaisie de l'auteur le baptise, l'homme que nous retrouvons aux premières pages de tous ces romans, s'étudiant complaisamment dans les bras d'une femme, n'a changé que de vêtements, de victimes, de lectures favorites.

Cet homme, nous le connaissions depuis longtemps. Un certain Tirso de Molina, en religion fray Gabriel Tellez, le découvrit un jour dans Séville; sur la première ébauche qu'en fit ce moine, tous les maîtres de tous les arts vinrent successivement ajouter leurs retouches et leurs interprétations. Il séduisit l'imagination des pauvres humains, et en particulier des peintres, des musiciens, des poètes, aussi facilement qu'il avait séduit la fille du Commandeur. En dépit de cette collaboration universelle, don Juan reste toujours à peindre, parce qu'il cherche toujours, comme le disait Musset avec une image un peu hardie,

Mineur qui dans un puits cherchais un diamant I

Don Juan est vieux et jeune comme le monde, comme le désir qui l'a lancé à la poursuite d'un but fuyant qu'il ignore, comme l'intention de la Nature dont il est le serviteur trop empressé. Depuis l'humble ancêtre des cocotiers, qu'il ne saurait renier, il s'est fardé d'une couche toujours

épaissie de sentimentalisme et de littérature; depuis les jours de simplicité lointaine où il faisait fonction sacerdotale dans les temples de Byblos et d'Amathonte, il s'est métamorphosé à la surface avec les âges, les civilisations, les modes; grand seigneur élégant et cynique aux siècles où les grimauds de lettres Tentrevoyaient chez M. Dimanche, aujourd'hui grimaud de lettres lui-même, artiste, psychologue, analyste subtil de son cas. C'est dans ce dernier état qu'André Sperelli — gardons-lui ce nom — a pris à son compte le rôle immortel. André y apporte une originalité, un mérite, si l'on veut, mérite de romancier, s'entend ; il a conservé toute la fougue de passion que don Juan est en train de perdre, depuis qu'il observe sa passion avec la clairvoyance d'un psychologue surchargé de littérature. Les lecteurs — ce seraient surtout les lectrices, diton — estiment qu'il y a dans les romans donjuanesques de notre époque trop de science et pas assez de vie ; ils ou elles reprochent à ces savants traités de l'amour une froideur que les inventions cérébrales des écrivains ne réussissent pas à déguiser. Des guides expérimentés s'offrent à nous conduire vers un Vésuve qu'ils ont laissé éteindre. André Sperelli a sur eux cet avantage que son Vésuve est en éruption constante.

Ce Méridional a pris aux gens du Nord, et nous

sommes du Nord à cet égard, la perpétuelle acuité d'analyse dont le roman moderne ne peut plus se passer, il Ta poussée aux dernières limites; il a gardé de son pays et de son soleil la sensualité effrénée d'un conteur italien de jadis. Dans Tart d'écrire, le passionné est toujours un imaginatif, et, cela va sans dire, un sensitif. La richesse de l'imagination chez André Sperelli est prodigieuse, son aptitude à recevoir toutes les sensations indéfectible ; et son observation attentive de lui-même et du monde n'en est pas diminuée. Cet alliage rare de dons qui s'excluent d'habitude explique la vigueur et le succès rapide d'un tempérament littéraire si bien équilibré. Mais le littérateur ne s'explique complètement que si l'on descend au plus profond de l'homme. André est un grand débauché qui a su rester un grand amateur d'art; et cet amateur ne s'est pas fait par la seule étude, il tient de sa race tous les instincts raffinés, toutes les intuitions seigneuriales. La fureur des sens émousse d'ordinaire les facultés esthétiques, elle abolit rimpressionnabilité délicate qui constitue le poète. André fait exception, une exception qui serait d'un dangereux exemple, s'il ne fallait l'attribuer à une sorte d'immunité ethnique. Ce Romain présente un phénomène d'atavisme très caractérisé : il est un survivant ou un revenant du XVI® siècle, de la Renaissance italienne.

Ah! la belle chose que d'être Italien, et survivant du XVI* siècle! Non seulement on fait comprendre, sinon excuser, un paganisme persistant et une cécité absolue en matière morale, mais on traverse sans gaucherie des écueils redoutables à d'autres intelligences. André Sperelli se pique d'une large culture cosmopolite; et il est en effet le type de cet Italien nouveau, aussi familier avec les philosophes allemands et les esthètes anglais qu'avec ses lares classiques. Il donne dans tous les enthousiasmes de la dernière heure; John Keats et Dante-Gabriel Rossetti, Burne-Jones et Holman Hunt n'ont pas de secrets pour cet habitué des cénacles britanniques; il séduit les belles Romaines en leur lisant VEpipsychidion de Percy Shell ey; lui aussi, il fait repeindre ses madones à Londres. Mais tandis que le Breton ou le Gaulois évitent mal un air d'affectation, lorsqu'ils portent pieusement le lys ou le tournesol du préraphaélite, l'Italien qui les imite rentre naturellement dans son bien, ces suggestions étrangères ne font que le ramener à ses traditions de famille. Imaginez Giotto revenant parmi nous et ajoutant à son art tout ce que ses admirateurs en ont tiré; ce disciple paraîtra le maître de ceux qui l'instruisent, le créancier qui rentre dans sa créance augmentée des intérêts; elle est sienne, la pensée qui a végété depuis lui, en dehors de lui.

De même pour la mythologie, dont M. d'Annunzîo fait un grand usage en prose et en vers. Nous nous en défendons comme d'une habitude surannée, qui sent son pédant de collège; la mythologie ne fut jamais pour nous qu'un vêtement artificiel et emprunté. Le Romain s'y drape avec aisance et naturel : ce sont ses dieux héréditaires qu'il fait intervenir, les dieux encore vivants dans leurs images qu'il rencontre au détour de chaque allée, intelligibles et souriants pour lui, associés à ses émotions, animant toujours la même nature. Il a droit d'évoquer les nymphes, puisqu'elles lui parlent encore dans le ninfeo de la villa prochaine, où les iris sont mouillés de leurs pleurs, agités par leur souffle. — Enfin, s'il fait du symbolisme — et il en fait, il est de par le droit et la mesure du talent le chef actuel des symbolistes, — M. d'Annunzio peut braver fièrement le ridicule qui guette toute forme d'art nouvelle, par cela seul qu'elle est ou paraît nouvelle. Là aussi il reprend une tradition de famille, il est couvert par l'auguste symboliste de la Divine Comédie et de la Vita nuova : en dépit de leurs louables eflbrts, nos jeunes revues n'iront jamais plus loin que l'Alighieri dans les obscurités et les témérités du symbole.

Ainsi, par le seul fait qu'ils se sont donné la peine de naître, d'hériter du patrimoine où nous

avons puisé la source de toutes nos richesses, ces Italiens se sentent partout chez eux, toujours à leur aise dans nos travestissements démodés ou d'une mode trop nouvelle, seigneurs légitimes des idées et des arts qu'ils réapprennent de nous. Princes négligents, que nous croyons guider en pays inconnu, qui reconnaissent leur domaine et veulent bien moissonner ce que nous y avons semé.

Être un prince romain, dans toute la noble acception du terme! C'est l'idéal que Sperelli se propose, au début du roman. Deux conditions y seront requises, selon lui : un sentiment de l'art impeccable, et la conquête de toutes les dames romaines. Il s'efforce de nous montrer qu'il possède ce sentiment et qu'il a achevé cette conquête. C'est tout le sujet de ce livre : le Plaisir, qui vint, en 1889, préciser et compléter copieusement les révélations de V Intermezzo. A ce moment, Gœthe et Shelley sont les dieux esthétiques du jeune artiste; et il semble bien, quoiqu'il ne le dise pas, que Paul Bourget soit son maître d'écriture.

Ne cherchez pas une affabulation compliquée dans les livres de M. d'Annunzio : ses romans de description et d'analyse ne sont que l'éternelle histoire de l'homme devant la femme. Sperelli, qui se nomme lui-même quelque part « l'enfant de volupté », nous narre ses expériences volup-

tueuses; avec la liberté d'un peintre de Pompéi, avec un peu de fanfaronnade quand il se mire complaisamment dans son égoïsme, sa cruauté, son insincérité; mais aussi avec une chaleur spontanée, une adoration intelligente de la beauté plastique, une émotion vraie de détresse intérieure : nul n'a mieux rendu l'effort de Textatique cherchant à se donner plus et toujours, nul n'a mieux dit ce qu'il y a dans la passion de fuite de soi-même et de recherche éperdue de l'introuvable. Les aventures de Sperelli ne sont jamais vulgaires, parce qu'elles baignent dans cette atmosphère d'art qui lui donne une ivresse égale à celle de l'amour.

Chacune des nombreuses victimes qui se succèdent à l'holocauste est marquée d'un trait caractéristique et puissant ; elle a sa psychologie particulière, finement observée. L'une d'elles se détache avec un relief inoubliable, comme une vierge des vieux maîtres ombriens égarée dans le Triomphe de V Amour du Titien. C'est la Siennoise Maria Ferrés, celle qu'il a rencontrée « par une de ces matinées de septembre qui paraissent un printemps vu en songe », celle qui dit devant la mer et les roses l'admirable parole : « Il me semble que toutes ces choses ne soient pas hors de moi, mais que tu les aies créées dans mon âme, pour ma joie. J'ai cette illusion en moi, profonde,

chaque fois que je suis devant un spectacle de beauté et que tu es à mes côtés. » Créature angélique, pure jusque dans la chute, qui nous laisse étonnés de la hauteur d'idéal où peut s'élever cet enragé païen. Ce délicieux épisode est le point culminant du roman : l'auteur n'écrira jamais de pages qui se gravent dans la mémoire du lecteur avec plus de force et de charme que les matinées sur la terrasse de Schifanoja, la chevauchée dans la pineta de Vicomile, le journal où Maria Ferrés note la naissance et les progrès de l'intérêt dont elle s'épouvante. — Sperelli la sacrifie à une ancienne rivale, qui vient incontestablement de chez Titien, celle-là; nous avons pu nous en assurer dès le premier chapitre, devant la cheminée du jeune homme. Il la sacrifie... à demi. Toute la fin du roman est consacrée à l'étude scabreuse d'une double obsession, d'un phénomène d'imagination affolée qui a pour résultat la substitution perpétuelle de l'amante absente à l'amante présente, très présente... Passons.

Le Plaisir est trop touffu, peu composé; le jeune écrivain bouillonnant de sève y a versé pêle-mêle toutes ses sensations, toutes ses idées sur l'art, et des morceaux de description d'ailleurs enlevés d'une main très sûre, le tableau des courses, la scène du duel. Dans VInnocentj qui suivit, la composition plus rigoureuse est ramassée

autour d'une idée centrale, la suppression nécessaire du petit être né de la faute, afin que l'amour puisse rentrer dans la maison. Sperelli, devenu TuUio Hermil, reparaît avec le cœur et les sens que nous lui connaissons, avec la même ébriété ardente et trouble, déjà un peu plus triste. Mais son intelligence a subi une révolution : les Russes sont arrivés. La voilà, l'influence des « littératures du Nord » ! Alors même que l'écrivain n'en témoignerait point par ses citations admiratives de Tolstoï et de Dostoïevsky, tout le livre proclamerait que M. d'Annunzio est sous leur domination.

Aux premières lignes de la première page, quand Tullio nous dit pourquoi il confesse son crime secret, chacun de nous s'est écrié : Mais c'est Raskolnikof! c'est Crime et Châtimentl Et la suggestion du cauchemar russe ne nous quitte pas un instant, pas plus sans doute qu'elle n'a quitté l'écrivain, tandis qu'il étudiait la genèse, la croissance, l'accomplissement de l'idée du meurtre. Les couches de Giuliana nous reportent par de frappantes similitudes aux couches de la princesse Lise, dans Guerre et Paix; et l'auteur se réfère lui-même au livre qu'il appelle « le grand livre , apparu en Occident » . Giovanni Episcopo, une nouvelle de la même époque, met en scène un pauvre hère, ignoble et touchant.

qui rappelle traits pour traits le Marmeladof de Dostoïevsky. La pénétration russe apparaît jusqu'au fond de la pensée de M. d'Annunzio. Il s'essaye même à balbutier « la nouvelle chanson », la pitié pour la souffrance humaine : mais du bout des lèvres; ce n'est pas là son affaire. Tant qu'il y aura une nature pour réjouir ses yeux, et des femmes dans cette nature, Sperelli, ce suprême dilettante, ne sera jamais très troublé par une angoisse inconnue de nos pères, née d'hier dans nos démocraties : par ce bruit de douleur montante qui empoisonne nos plaisirs d'une inquiétude et d'un remords.

Le romancier italien est pénétré par les Septentrionaux, il n'est pas noyé : il sauvegarde son originalité à force d'imagination poétique et caressante, il l'atteste surtout par cette chaude passion de plein soleil que l'on ne peut confondre avec l'électricité sèche des amoureux de Dostoïevsky. La radieuse après-midi de TuUio et de Giuliana à la villa des Lilas refleurit dans le souvenir de tous ceux qui ont lu chez nous VInnocenL II a suffi d'une traduction , d'ailleurs excellente , publiée par M. Hérelle sous ce titre, Vlntrus, pour que notre monde littéraire saluât l'avènement en Europe d'un grand talent; aussi n'ai-je pas dessein d'insister sur une œuvre que le public français a toutes facilités de juger.

LA RENAISSANCE LATINE 26 i

M. d'Annunzio a donné au printemps dernier son nouveau roman, celui qu'il a couvé avec le plus de sollicitude, si je ne me trompe, et qui pourrait bien demeurer comme Tun des maîtres livres de ce temps. L'écrivain assagi, en pleine fleur d'imagination, a concentré dans le Triomphe de la Mort toutes ses qualités. C'est encore l'histoire intérieure d'un amour tourmenté, de « la lutte éternelle, en tout temps, en tout lieu ». Elle se livre entre George Aurispa et cette adorable Ippolita, qui a porte dans les cheveux un œillet allumé comme un désir ». L'auteur nous les présente au Pincio, devant la flaque de sang prophétique du suicidé : « Heureux les morts parce qu'ils ne doutent plus », dit déjà Ippolita.

A partir de cet instant, à travers les scènes de volupté frénétique d'Albano et de l'Eremo, tout va conspirer, dans le cerveau malade de celui que l'auteur appelle « un penseur passionné », « un ascétique sans Dieu », pour l'amener au meurtre final de sa maîtresse. Pourquoi? « Détruire pour posséder, il n'y a pas d'autre moyen pour celui qui cherche dans l'amour l'Absolu. » — Tout le sens du livre est dans cet aphorisme. Il étonnera sans doute plus d'un honnête ménage. Il a cependant son efiroyable logique, il est la résultante des précédentes expériences de Sperelli. Efi'ort surhumain, d'abord, pour sortir de soi-même et

se donner; puis, pour absorber en soi Vautre tout entier; et devant l'impossibilité d'y réussir, tentation d'anéantir cet autre insaisissable, comme l'enfant casse le jouet qui n'a pas donné tout ce qu'il promettait. Telle est bien la gradation de la passion chez un Sperelli ou un Aurispa.

Ah ! qu'elle le connaît bien, son poète, la pauvre Ippolita! « Ta pensée t'attire plus que je ne t'attire, parce qu'elle est toujours diverse, tandis que moi, j'ai déjà perdu toute nouveauté... Il ne peut recevoir de moi aucune joie, et peut-être lui suis-je chère uniquement parce qu'il trouve en moi des motifs pour ses chères afflictions. » Et dans ses meilleurs instants elle jauge ainsi son bonheur : « Il peut s'enivrer de moi comme d'une de ses pensées ». — Durant cinq cents pages, les cœurs sont fouillés à cette profondeur, avec la même sûreté de regard, la même vigueur d'observation, coupée par de magnifiques éclairs de poésie dans l'association constante de la nature aux sentiments humains. L'écrivain a digéré ses Russes; il ne les imite plus, mais il. s'est assimilé l'attention constante, impitoyable, de Tolstoï. On le sent bien dans la partie du livre intitulée : Maison paternelle, la plus forte peut-être, et qui soutient la comparaison avec les Souvenirs d'enfance de Tolstoï.

L'esprit toujours ouvert de M. d'Annunzio,

LA HÉNAISSANCE LATINE 263

miroir qui absorbe et transforme sans cesse toutes les idées, toutes les images, a reflété de nouveaux astres, les derniers nés, Ibsen, Nietzsche. L'épigraphe du roman est empruntée au nihiliste allemand ; la préface se termine par une invitation « à écouter le magnanime Zarathustra, à préparer dans Tart Ta vènement de V Uebermensch, . . » — Cela, c'est trop. Prenez garde : vous nous feriez redemander la mandolinata ! Je n'aime pas beaucoup cette préface qui appelle, avec la rénovation de la pensée et de la langue, la création d'une prose « alternant la précision de la science et les séductions du songe », laquelle prose peindra « la vie sensuelle — sentimentale — intellectuelle — d'un être humain placé au centre de la vie universelle ». M. d'Annunzio n'a pas besoin de ces coups de cymbales; il a des œuvres, et belles; il peut laisser les préfaces apocalyptiques aux jeunes rhétoriciens qui annnoncent ainsi des chefs-d'œuvre qu'on ne voit jamais venir.

C'est d'ailleurs vrai qu'il la rénove, sa langue, la bonne langue simplette d'un Manzoni, qu'il en tire des ressources qu'on n'y soupçonnait pas. Ils sont là quelques-uns qui font sur l'idiome courant un travail de transformation littéraire presque aussi rapide que celui de nos jeunes écoles sur le français. Plus sensible dans le Triomphe de la Mort que dans les œuvres anté-

264 HISTOIRE ET POÉSOE

rieures, Teffort parait heureux. J'ignore comment Tapprécierontles philologues ; mais c'est un délice de suivre dans cette prose la magie savante des rythmes et des couleurs. M. d'Annunzio a raison; on n*est un grand écrivain qu'à la condition de recréer en partie l'instrument dont on se sert. On entreverra la beauté de ce style dans la

traduction du Triomphe que prépare M. Hérelle; nous en avons pour garante celle qu'il nous donne en ce moment de // PiaeerCj sous ce titre assez arbitrairement choisi : V Enfant de volupté. On jugera mieux M. d'Annunzio et Tincessante métamorphose de ce curieux esprit, quand nous posséderons sa trilogie romanesque — au moins ce qu'on en peut traduire. Aucune publication française n'a osé donner intégralement les inventions de ce terrible homme. Il y faut couper des pages, parfois des chapitres, comme dans le Plaisir, La langue italienne a le privilège, soit qu'elle le doive à sa parenté plus proche avec le latin, soit parce qu'elle est restée plus près du peuple, de braver dans ses mots tout ce que brave le latin.

Quelques lecteurs s'étonneront peut-être de nous voir louer des écrits qui n'ont avec la morale que des rapports très lointains. Ils ne sont jamais vulgaires, je le répète, un grand souffle d'art y transfigure tout; et ils ont l'excuse de jaillir, spontanés et irrésistibles, d'un tempérament, au lieu d'être com-

mandés par une spéculation. Il ne sied pas de se montrer prude pour ces flambées de jeunesse; réservons nos sévérités à ce qu'on pourrait appeler la luxure commerciale, irritante surtout quand elle ose se réclamer de Rabelais, et des autres. Un Rabelais ou un Boccace, un Loti ou un d'Annunzio donnent l'expression d'une nature particulière avec les moyens d'art que cette nature leur impose ; ils n'ont rien de commun avec les industriels qui suent péniblement l'ordure demandée par un éditeur et par un certain public. Un abîme sépare ceux-ci de ceux-là : ces dififérences, qui dictent nos jugements, on ne les démontre point par des arguments de critique, le goût les sent comme l'œil distingue une fleur, vénéneuse peut-être, mais naturelle, d'une fleur artificielle empoisonnée par de mauvaises couleurs.

Et puis, l'immunité ethnique de cet enfant du soleil, de ce beau félin du xvi* siècle! Et la joie de saluer en Italie un présage certain de la Renaissance latine, une éclosion nouvelle du doux génie dont le clair sourire nous a si souvent réchaufiés ! Le monde de l'esprit et de l'art a ceci de supérieur qu'on y fait la justice et la paix pardessus les mésintelligences du monde des afiaires et des passions.

En tête du Poème paradisiaque ^ M. d'Annunzio a placé des vers émus, datés d'une nuit de Noël,

t66 HISTOIRE ET POÉSIE

dédiés à sa nourrice, à la vieille qui TaTait aUaité et qui filait sa quenouille au loin. « Nourrice, de qui j*ai bu ma première vie, qui as bercé mon premier sommeil dans tes bras... à cette Nativité nouvelle, toute la fraîcheur de ton lait revient dans mes veines, avec toute la bonté des cieux : loin de moi les choses horribles!... Tu ignores mes inutiles tristesses, tu tournes ton fuseau, et tu files, tu files, tant que Thuile dure dans lalampe, nourrice ; et mortes, tes mamelles pendent. »

C'est aussi par une nuit de Noël que j'achève ces pages. Les cloches sonnent Taube salutaire. Paix aux hommes de bonne volonté, gloire là-haut à qui naît avec une auréole au front! Je pense à la vieille nourrice, endormie sous ses claires étoiles le long des mers heureuses. Tous, nous avons bu à son sein le meilleur de la vie de Tàme, le lait de la poésie, de Tart, de la musique. Sa mamelle paraissait tarie ; si elle se gonfle à nouveau, si elle doit encore verser dans nos veines le lait de sa beauté , réjouissons-nous , souhaitons renaissance et fécondité à la nourrice de nos premiers enchantements. Disons-lui ce que le plus grand de ses fils disait à son vieux maître Brunetto :

MHnsegnavate corne Vuom s'etema;

Et quant* io Vabbia in grado, mentr' io vivo,

Convien che nella mia lingua si scerna.

Décembre 1894.

L'Esthète.

Le Vergini délie Rocce, — Milan, fratelli Trêves, 1896.

Une année a passé depuis cette nuit de Noël.

Traduits et répandus chez nous, les livres de M. d*Annunzio ont trouvé grand accueil. Le suffrage du public français a ratifié Topinion que j'en avais prise. La situation littéraire du romancier italien s'est affermie au sortir des épreuves habituelles ; engoûment périlleux chez les uns, réaction inévitable chez les autres, plaisantes accusations de plagiat. Cependant l'écrivain applaudi et discuté suivait les pentes imprévues de sa fantaisie; il se dérobait brusquement aux admirateurs qui attendaient de lui de nouvelles outrances ; il reparaît devant eux avec une physionomie modifiée, déconcertante pour ceux qui ignorent les poèmes où il s'était montré tout d'abord.

Un paquet m'arrive de Francavilla-al-Mare ; un élégant volume italien, tout de blanc habillé; sur la feuille de garde, l'envoi de Gabriel d'Annunzio, de sa large écriture volontaire ; au frontispice ce titre : les Vierges des Rochers, sous cette rubrique plus générale : les Romans du Lys,

Je viens de lire, et je n*ai pas la sensation d*une lecture. Cela ne ressemble à rien, et c'est exquis. Une symphonie de visions, un passage de belles formes dans un rêve, des figures, des attitudes, des paysages, des idées incamées, dessins lumineux et précis de Tirréel, qui font penser à une suite de gravures de Bume-Jones. En une prose aussi plastique, aussi musicale que les vers les mieux instrumentés, le poète a développé les dons qui nous charmèrent dans ses premières poésies : sensibilité toujours émue, joie de voir les choses et d'en percevoir les rapports secrets, art de les fixer dans une image inoubliable.

Avec ces œuvres violentes et passionnées, V Enfant de volupté, rintruSy le Triomphe de la Mort, M. d'Annunzîo a terminé ce qu'il appelle le Cycle de la Rose; il a achevé de jeter sa gourme — provisoirement au moins, car il ne faut répondre de rien avec lui. Le Cycle du Lys nous révèle l'écrivain sous un nouvel aspect. Ce sera, je le crains, une déception pour les lectrices qui suivirent hardiment les expériences d'André Sperelli et de George Aurispa. L'artiste s'adresse cette fois à un public plus restreint, curieux avant tout de rares jouissances esthétiques. Les Vierges des Rochers n'ont pas d'intrigue romanesque, les Romans du Lys ne sont pas des romans. C'est une grande douceur de penser que le plus avisé

■critique devra renoncer à cataloguer ces livres dans un genre défini.

Le thème est simple comme un tableau de primitif. En un coin perdu des Abruzzes, dans un vieux palais adossé au cirque de rochers arides qui ferment l'horizon, végètent les survivants d'une noble maison napolitaine; un vieillard de grand cœur et de haute mine, compagnon du vaincu de Gaëte, enseveli dans le souvenir fidèle des anciens jours et des choses mortes ; sa femme démente, ombre douloureuse qu'on ne voit jamais •et que Ton devine toujours, emplissant la demeure d'une triste inquiétude; deux fils, rejetons épuisés de la forte race, guettés eux-mêmes par la folie «latemelle; enfin, les trois jeunes princesses, fleurs superbes et suprêmes de cette race, figées vivantes dans ce reliquaire de silence, de solitude et de passé.

Claudio — c'est notre poète — a pris en dégoût la vie bruyante de Rome; il la fuit, il revient à son nid patrimonial, sous ces mômes rochers ; il y retrouve ses voisines d'enfance. Vous attendez le roman inévitable? Il est à peine indiqué dans cette longue contemplation d'un peintre devant ses modèles. Trois ou quatre visites, quelques promenades dans le parc abandonné, c'est la matière de quatre cents pages, remplies par la notation de chaque expression, de chaque nuance

d*ànie des trois viei^es; par l'étude des harmonies intimes qui rattachent à la nature ambiante Massimiila, Violante et Anatolia. Sujet fort monotone, pensez-vous, et bon pour éprouver le courage des jeunes symbolistes? — Nullement. Imaginez ces trois coryphées évoluant dans une sorte de ballet spirituel, très sensuel par éclairs, car M. d*Annunzio est toujours lui-même, et diversifié par les prestiges d'une imagination qui évoque le monde entier des formes et des idées.

Claudio trouble les recluses, et il pense à choisir Tune d'elles pour l'emmener dans sa maison solitaire de Rebursa. Il hésite longtemps, il fait réflexion qu'il faudrait les emmener toutes trois, pour ne pas mutiler cette merveilleuse fleur tripartite; des lois inintelligentes s'y opposent. Le choix qu'il ferait lui laisserait un regret éternel des deux autres. Enfin, il jette son dévolu sur Anatolia, la vierge du sacrifice, gardienne et seule joie des malades dans leur retraite morose; elle refuse d'abandonner sa mission. Le rêve finit sur un sanglot de la sacrifiée, sans dénouement; les trois lys s'inclinent sur leurs tiges, brisés par le vent du Sud qui a soufflé un instant dans leur calme atmosphère. Ils achèveront de se faner contre le rocher où le sort les enracina. Ils n'auront servi qu'à accroître le trésor d'émotions subtiles du passant qui les respira.

Tout a été créé dans l'univers pour cette fin, selon M. d'Annunzio : pour la nutrition intellectuelle et sentimentale de quelques élus. Au poète qui disait : « Nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert », celui-ci répond : « Nul ne se connaît tant qu'il n'a pas joui de tout ». Et tout est licite à l'homme supérieur pour le développement de son moi, seul devoir qu'il se reconnaisse. L'écrivain italien, nourri des théories de Nietzsche, prend à son compte cette thèse aussi banale qu'inhumaine de la magnification du moi; il la plaide dans un prologue philosophique, tout vibrant d'anathèmes contre la démocratie, contre la bourgeoisie, contre les « grands principes » et la grande platitude du monde moderne; et c'est, en somme, le vieux duel du romantique contre l'épicier. Mais les analhèmes sont fort beaux; l'écho des apostrophes dantesques retentit dans la plainte irritée de Claudio sur sa Rome profanée, dans l'invocation à cet esprit de grandeur qui continue de planer vainement sur la campagne romaine. Toutes réserves faites sur le faux point de départ philosophique , c'est plaisir de voir ensuite avec quelle désinvolture cet audacieux brise les idoles, les clichés sur lesquels notre siècle a bâti un édifice déjà branlant et ruineux.

L'individualisme effréné de M. d'Annunzio a un

tour particulier; par toutes ses façons de sentir et de penser, il est un homme de la Renaissance, ingénument païen, épris d'une admiration sincère pour l'idéal de Machiavel, le podestat élégant, le beau tyran. Il voit le type de la perfection humaine dans Léonard de Vinci, à qui il n'a manqué que l'occasion, dit-il, pour devenir un de ces tyrans. Dans ces Vierges des Rochers^ qui ont pris à Léonard juqu'à leur titre, il y a une intention visible de transposer en littérature les procédés du peintre florentin, de regarder le monde avec ses yeux. L'auteur emprunte aux écrits de Léonard les épigraphes de ses chapitres; il rattache ainsi fort adroitement le symbolisme moderne au symbolisme classique.

— « Une chose naturelle vue dans un grand miroir... » dit la première de ces épigraphes. On ne peut mieux définir et caractériser le livre. — « Tout ce qui naît et existe autour de toi naît et existe par un souffle de ta volonté et de ta poésie. Et cependant tu vis dans l'ordre des choses les plus réelles, parce que rien au monde n'est plus réel qu'une chose poétique... Ainsi, à tout moment, les concordances des choses plaçaient mon esprit dans un état idéal, qui avoisinait l'état de songe et de prescience, sans pourtant l'atteindre... Et j'assistais en moi-même à la genèse continuelle d'une vie supérieure, où toutes les

apparences se transfiguraient comme dans la vertu d'un miroir magique. »

Oui, tout ce que le poète décrit semble vu dans un miroir qui enlève de la réalité aux objets et leur ajoute de la perspective. Une perspective reculée dans le passé ; avec un art infini, il garde à ses vierges et à tout ce qui les entoure le charme d'images anciennes, étrangères au monde présent. — « Pour découvrir le mystère de leurs ascendances lointaines, j'explorai la profondeur des vastes glaces domestiques, où parfois elles ne reconnurent pas leurs propres figures, couvertes d'une pâleur semblable à celle qui annonce la dissolution après la mort; je scrutai longuement les vieilles choses usées, sur lesquelles leurs mains froides ou fébriles se sont posées avec le même geste, peut-être, qu'avaient eu d'autres mains déjà réduites en poussière par le grand temps. » — Tel le sentiment si bien rendu par notre excellent poète Pomairols, dans son beau poème des Aïeules :

Sur le fond sans couleur des époques lointaines Je vois se dessiner vos ombres incertaines, Vagues linéaments du vieil esprit français ; Et, descendant les jours dès Tobscure origine. Si je veux vous étreindre, il faut que j'imagine Suivant Page qui change et le peu que je sais.

Le secret de M. d'Annunzio, c'est d'éblouir par

le relief et le coloris dans les tableaux qu*il maintient à ce plan d^ombre lointaine; c'est de mettre une vie exubérante dans ces fantômes idéalisés. Il a le bouillonnement d'un Rabelais châtié et discipliné par le goût classique; et on pourrait lui appliquer ce qu'il dit de sainte Claire : < Cette dominicaine avait du monde une vision vermeille; elle voyait toutes choses à travers un voile de sang très ardent ».

Pour faire saisir ces nuances, pour communiquer Tenchantement que donnent les Vierges^ il faudrait citer quelques pages. Il faudrait montrer <c la tête souveraine de Violante, passant dans la lumière comme dans l'élément natal... Son petit front, où était visible le reflet de la couronne idéale qu'elle portait au sommet de ses pensées. » Il faudrait rendre sensibles les lignes parfaitement belles et vivantes des figures allégoriques qui passent dans ce nouveau songe de Polyphile : « Ses lignes parlaient un langage qui ferait semblable à un dieu celui qui en comprendrait la vérité éternelle; et ses moindres mouvements produisaient aux extrémités de son corps une musique infinie comme celle des cieux nocturnes ».

J'espère que le très habile traducteur des précédents romans transportera dans notre langue tout ce qu'une version peut retenir de cette magie des mots. Parmi les écrivains récents, je ne vois de

prosateurs comparables à M. d'Annunzio, dans les idiomes où je peux me faire une opinion, que Tourguéneff et Flaubert. — Et tous les littérateurs français vivants, bien entendu.

Voilà beaucoup de contentement pour un peu de musique, diront « les gens sérieux », ceux qui veillent, graves, aux intérêts des peuples. Il la faut bénir, si elle nous fait oublier un instant les charivaris discordants qui accaparent leur attention. M. Léon Daudet donnait à son dernier volume cette conclusion fort juste : entre tant d'idées dont les champions prétendent à un triomphe très incertain, le seul triomphe évident et assuré est aujourd'hui celui de Wagner. Cette large vague a passé, transformant assez profondément la sensibilité de nos contemporains pour que leurs idées elles-mêmes en fussent modifiées. Si tel est le pouvoir d'un musicien, et toutes proportions gardées entre l'orgue et la lyre, la voix qui nous vient de Francavilla-al-Mare aura des résonances étendues. Les rochers des Vierges abritent un petit village solitaire, Secli, bâti dans le cratère- d'un ancien volcan, « où la coulée du feu primitif est demeurée empreinte comme la contraction d'un spasme suprême demeure, quelquefois, sur les lèvres du cadavre ». Des paysans de la montagne y vivent d'une industrie héréditaire; ils façonnent avec les entrailles de leurs

agneaux des cordes de violon; elles iront porter^ bien loin dans le monde ignoré d*eux, des frissonsde tendresse, de douleur et d*admiration.

Quand il décrivait le travail de ces paysans, M. d'Annunzio a dû faire un retour sur luimême.

Décembre 1895.

Le député de la Beauté.

Encore un avatar de cet Àriel mélodieux et inquiet. On croyait M. d'Annunzio tout occupé de ses grands projets dramatiques, retranché dans cette Ville morte qui doit nous montrer, en un cadre antique, sous les traits et les gestes de nos. contemporains, les passions éternelles de l'homme. On apprend que le poète, le romancier, l'esthète demande aux laboiu'eurs des Abruzzes un mandat parlementaire : il s'est fait nommer député^ comme le vétérinaire ou l'avoué de l'arrondissement voisin, comme tout le monde, comme vous, comme moi. — C'en est trop; cette activité désordonnée insulte à notre spécialisation moderne ; et voilà qu'on dispute sur le cas de Gabriel d'Annunzio; et nous admirons une fois de plus les

généralisations intrépides du chroniqueur parisien.

Les écrivains doivent-ils entrer dans la politique? — C'est le thème débattu par des publicistes soucieux de notre hygiène, à propos de ce cas particulier et à la suite d'une feuille florentine, le MarzoccOy qui m'adressait, il y a six mois, un questionnaire sur ce point de casuistique. Je n'ai pu répondre à une interrogation que je comprenais mal, parce qu'on avait oublié de définir ces deux mots vagues : l'écrivain, la politique.

Il faut vraiment un esprit de classification effréné pour ranger les écrivains dans un groupe spécial, pour découvrir chez eux le type professionnel créé par d'autres moules puissants, par la prêtrise, l'armée, la magistrature ou la médecine. A part quelques traits généraux, don d'observer et d'imaginer, penchant à fixer les impressions par écrit, agilité innée ou acquise dans le maniement du vocabulaire, quoi de commun, je vous prie, entre des hommes si divers par la condition, les gojùts, les aptitudes, l'emploi quotidien de la vie? Quel air de famille apercevez-vous entre des courtisans comme La Rochefoucauld et Saint-Simon, des acteurs comme Shakespeare et Molière, des évêques comme Bossuet et Fénelon, des soldats comme Vauvenargues et Vigny, des diplomates comme Joseph de Maistre et Henri

Beyle, des professeurs comme Cousin et Taine, des femmes comme M"* de Staël et George Sand, des savants comme Littré et Renan, un bohème comme Gérard de Nerval, un peintre comme Fromentin, un homme des champs comme Mistral, un marin comme Pierre Loti?

C'est une prétention étrange d'édicter des règles communes pour ces individus recrutés dans Tinfinie variété des conditions humaines. Je n'ignore pas qu'une systématisation toute récente, aidée par le légitime souci des intérêts matériels, tend à constituer les écrivains en corporation fermée, à faire des lettres une profession patentée, exclusive de toute autre. Il s'agîrait de savoir si les lettres y gagneront, après une brève période de surproduction et d'éclat, si la littérature ne se videra pas de sa substance dans cette spécialisation contre nature. Mais ceci nous emmènerait trop loin.

Admettons pourtant que les écrivains d'imagination, les romanciers et les poètes, forment aujourd'hui un groupe distinct, une espèce particulière soumise à certaines lois de développement. Il resterait à se rendre compte de ce qu'on entend par ces mots : entrer dans la politique. Le même esprit de systématisation qui parque les littérateurs dans une caste, avec sa hiérarchie et ses incompatibilités, a fait de la participation aux

affaires du pays une carrière à part. L'idée que la politique est quelque chose en soi, un outil de domination et de fortune, cette idée néfaste a si profondément vicié nos cervelles qu'on n'examiné même plus la complexité des motifs qui peuvent mêler un écrivain à la vie publique.

Quelques-uns s'y jettent avec les ambitions ardentes et vagues du pur politicien. Certains y sont poussés par un don de parole impatient de s'exercer. Les apôtres y poursuivent le triomphe d'une idée qu'ils défendaient par la plume. Celuici, historien ou dilettante, curieux de toutes les expériences humaines, ne demande au Parlement qu'un sujet d'études nouvelles. Celui-là, fonctionnaire dans l'âme, y recherche la satisfaction d'une convenance personnelle, l'équivalent de la situation que tel de ses confrères a trouvée dans les bureaux de l'Etat ou d'une société industrielle. D'autres enfin acquittent ainsi leur part de la dette sociale; ils rendent un service local, continuent sur quelque coin de terre un patronage de famille, défendent une clientèle héréditaire contre ces basses et féroces tyrannies qui sont l'ulcère de nos démocraties. Ceux-là accomplissent ce devoir sans ambition et sans joie — j'en sais quelque chose, — comme on va siéger aux assises quand on est tombé du jury. Ecrivains ou non, il y a des Français bizarres qui gardent

cette conception du service local si familière à chaque propriétaire anglais. Taine a écrit tout un livre sur Y Ancien régime pour montrer comment les vieux porteurs d'épée s'étaient perdus, en France, faute de comprendre et d'accepter cette transformation de leur devoir militaire, et comment, pratiquée en Angleterre, elle y garde à ces mêmes classes force et durée.

Pour encourager ou pour dissuader M. d'Annunzio, on a évoqué Tillustre trio qui reparaît inévitablement en pareille occasion : Chateaubriand, Lamartine, Hugo. Ici encore, admirons dans le rapprochement de ces noms la fureur d'une fausse symétrie et la création rapide d'une légende. Le critique littéraire relève sans peine des points de comparaison entre nos trois grands poètes; mais à les prendre en tant que parlementaires, je ne vois plus par où Ton peut rapprocher des aptitudes et des destinées si dissemblables.

Lamartine, prophète politique, orateur éloquent, accueilli durant quinze ans par les rires dédaigneux des assemblées, rencontra enfin son heure et réalisa tout son rêve. On peut discuter l'utilité de son action; on n'en peut méconnaître la puissance. Maîtresse de l'imagination française pendant quelques semaines, sa parole balaya une monarchie où il s'ennuyait, contint un peuple pris de vertige, fit du poète-tribun l'idole éphé-

mère de ce peuple. Chez cet homme, la politique déchaîna une belle force latente.

Chateaubriand eut des intuitions historiques pénétrantes et lointaines; maintes pages de ses brochures et des Mémoires (ï outre-tombe en témoignent. Ses haines, ses colères lui furent de bons flambeaux; à leur lueur, il vit crouler son monde, vue qui honore une intelligence et n'égayé pas un cœur. Dans le train des affaires quotidiennes et à la Chambre des pairs, il ne retrouva ni ces illuminations de la réflexion solitaire, ni le balancement harmonieux de sa phrase écrite. Chacun sait qu'il ânonnait à la tribune. Les quelques paroles qu'il y prononça n'ajoutèrent rien à l'action qu'il exerçait sur les contemporains par ses ouvrages, par sa verve d'excellent journaliste.

Quant à Victor Hugo, on ne diminue point sa gloire en constatant qu'il n'y a pas dans toute son œuvre trace d'une idée politique, — j'entends une idée personnelle. De magnifiques lieux communs, tour à tour royalistes, bonapartistes, humanitaires, démagogiques, et rien de plus. Avoir des idées personnelles, ce n'était pas la fonction de ce prodigieux réflecteur d'images et de sons. On ne demande pas au fleuve de créer les paysages qu'il réfléchit avec une sereine et passive inconscience. Verbe sonore de la foule, Hugo a répercuté et amplifié toutes les rumeurs de son siècle. Cette

organisation semblait le désigner pour réussir dans la vacuité oratoire des Parlements. Il n'en fut rien. On ne reconnut pas le maître du verbe dans les tirades qu'il récita à la Législative. On n y reconnut que les antithèses sibyllines, colligées dans les plus médiocres fragments de ses préfaces. Elles ne firent pas prendre au sérieux les prétentions de la Bouche d'ombre au portefeuille de l'instruction publique. Les plus dévots admirateurs du grand poète ont négligé de recueillir les harangues insignifiantes du représentant du peuple.

Donc, nulle conclusion à tirer des aventures inégales de nos trois poètes dans les assemblées. L'un y fut porté par une vocation irrésistible, il y réussit, à la longue, souverainement. Les deux autres y passèrent accidentellement et inutilement.

Revenons à M. Gabriel d'Annunzio. Je crois bien qu'il est poussé à cette nouvelle expérience par le démon insatiable qui s'agite en lui, par le besoin furieux de tout connaître, de tout éprouver, de tout sentir, afin d'exprimer dans son œuvre la vie universelle qu'il aura vécue. Je crois aussi qu'il cède à l'attraction exercée sur lui par les grandes figures de la Renaissance italienne, toujours provocantes devant ses yeux. Jaloux de ressusciter l'activité encyclopédique d'un Léonard,

il se dit que les luttes politiques ne laissaient pas indifférent ce sublime touche-à-tout.

Il apporte d'ailleurs dans ces luttes une idée très déterminée, qui est tout son programme. Sur la foi de renseignements sommaires, on Ta représenté comme un champion conservateur, antisocialiste, je ne sais quoi encore; on a voulu l'enfermer dans notre terminologie usuelle. La lecture de ses manifestes électoraux et quelques confidences amicales me permettent de remettre les choses au point. A une personne qui lui demandait quelle opinion il professait, M. d'Annunzio répondait, en empruntant le nom de son sosie dans les Vierges aux Rochers : « Cantelmo n'a pas d'opinion ». Si l'on eût insisté, j'imagine qu'il aurait coupé court comme le directeur d'un grand journal américain, qui exposait un soir ses projets pour une édition à lancer dans Paris. Un parlementaire qui fut distingué dans le centre gauche, ou dans le centre droit, ou dans les deux, au temps du Seize-Mai, l'interrompit :

« Et vous ne nous dites pas la couleur politique de votre journal... »

L'Américain roula des yeux étonnés :

« Couleur politique? Des bêtises! Des informations, des faits, de la réclame. Couleur politique? Des bêtises ! 9

Et comme l'autre insistait timidement :

€ Cependant, vous aurez bien une ligne...

— Une ligne? des bêtises, des bêtises! » hurlait rhomme du nouveau monde, suffoqué par le manque de sens pratique chez le fossile du parlementarisme.

M. d'Annunzio juge nos formules comme ce Yankee, mais avec un tout autre idéal. Sa profesflion de foi n'est que le développement des théories esthétiques et philosophiques exposées dans la première partie de ces mêmes Vierges aux Rochers. Il Ta dit, écrit en toutes lettres, et répété maintes fois : il veut être le député de la Beauté.

Voilà une étiquette qui serait difficile à porter, chez nous. Le législateur assez osé pour s'en affubler succéderait au député musulman dans les revues de fin d'année. Un rapprochement fera comprendre comment M. d'Annunzio entend son mandat. Supposez — l'hypothèse n'a rien d'invraisemblable — l'Anglais Ruskin briguant un siège à la Chambre des communes pour y poursuivre sa croisade esthétique. Il servirait là cette religion de la Beauté qu'il a prêchée toute sa vie dans ses livres, dans sa propagande infatigable à travers les ateliers, les usines; propagande qui a modifié sensiblement la physionomie de la vie anglaise. Le Parlement l'écouterait, dans cette sérieuse Angleterre où toute tentative originale et sincère trouve un public.

Ce que Ruskin ferait aux Communes, M. d'Annunzio veut le faire à Montecitorio. Il estime que ritalie déroge à ses meilleures traditions, qu'elle méconnaît ses raisons de primer dans le monde et les vrais éléments de sa force, même politique, dès qu'elle perd le sens de la Beauté. Nul n'y contredira. La thèse est facile à soutenir, même au point de vue économique, dans un pays qui tire encore le plus clair de sa richesse du pèlerinage universel à ses trésors de beauté. De l'air tranquille et doux qu'il garde dans ses pires audaces, avec une décision aiguë masquée sous les fleurs de la phrase, le député de Franca villa a dit en substance à ses commettants :

« J'irai signifier à mes collègues qu'ils sont des philistins, grossiers contempteurs des traditions de notre race; qu'ils n'ont pas su faire la troisième Rome belle et souveraine à l'égal des deux autres; et qu'ils n'ont plus qu'à disparaître, s'ils ne retrouvent pas l'âme héroïque et somptueuse du cinquecento. »

Au cours de la campagne électorale, le candidat est resté fidèle à son plan avec une superbe intransigeance. Il faudrait traduire en entier son extraordinaire discours d'Ortona : nos professionnels en demeureraient stupides. Pas un mot de politique générale ou locale, pas une promesse, pas une allusion aux adversaires. Un

hymne à la Beauté, à la Volonté, à l'Esprit secret (le la race.

« Ma parole n'est pas solitaire; elle est Técho (l'un chœur que vous n'entendez pas et qui pourtant se compose de vos voix intimes. Vous avez devant vous votre essence révélée. Vous croyez que je métamorphose tout dans ma poésie, tandis que je ne fais qu'obéir au génie auquel vousmêmes êtes soumis. Vous me jugez dissemblable, alors que je vous ressemble comme un frère purifié... »

Gela continue ainsi, avec des morceaux de Géorgiques en prose, des élévations sur l'auguste travail de la terre, des citations de Platon, d'Hésiode, des appels aux primitives tribus sabelliques, aux fêtes Terminales de l'antique Latium; avec un flot de pensées subtiles et de périodes opulentes. Figurez-vous M. Sully Prudhomme allant capter des suffrages au fond du Cantal ou de la Gorrèze en commentant aux laboureurs son beau poème de la Justice. M. d'Annunzio a parlé sur ce ton à deux mille électeurs, et quels électeurs! Des paysans des Abruzzes! Ils l'ont écouté, applaudi, et, le plus merveilleux, ils l'ont nommé. Pour quiconque a touché aux cuisines électorales, le miracle d'Ortona passe celui d'Orphée emmenant les fauves aux sons de sa lyre.

Ce miracle se reproduira-t-il à Montecitorio? Il

faudrait une foi robuste pour le croire. Ces coups de surprise réussissent parfois sur la foule des simples : moitié ahuris, moitié charmés, ils se laissent rouler par ces grandes vagues d'éloquence, ils s'abandonnent au magicien qui leur fait entendre une langue inconnue. Mais au Parlement! Autant que je puis connaître le personnel de Montecitorio, il ne diflère guère du nôtre. Là, comme partout, d'ailleurs, la politique se fait avec des passions et des intérêts. On accordera quelques instants de curiosité à la voix de l'augure; puis on redescendra sur le terrain parlementaire, où le moindre Panamino fait bien mieux l'affaire des intérêts et des passions.

En admettant même que la parole du charmeur s'impose, il n'aura rien gagné, tant que son influence ne sera pas établie par ce lent manège d'intrigues et de conspirations qui fonde seul l'autorité du politicien; tranchons le mot, par ces petites turpitudes où le plus honnête doit tremper le bout des doigts, s'il veut approcher du pouvoir. Les hommes de pensée et de rêve y sont inhabiles. M. d'Annunzio, qu'il me pardonne ma franchise, ne reculerait peut-être pas devant un beau crime : il reculera devant les petites turpitudes. S'il doit jamais trouver son heure, ce sera vraisemblablement dans quelque convulsion tragique : l'heure de Lamartine. Je n'ose la lui souhaiter; ce sou-

hait impliquerait des perspectives trop désagréables pour S. M. le roi dltalie.

Ceci dit, ne décourageons pas, n'ayons surtout pas la sottise de railler le poète qui veut rapporter un peu de beauté dans les choses d'où elle est le plus bannie. S'il y réussissait, il serait notre bienfaiteur à tous. Nous repasserions volontiers les monts, comme nos pères, pour aller puiser à la pure fontaine d'enchantement. Succès et courage au député de la Beauté, de la Volonté! Il aura besoin de courage, dans son isolement au milieu des partis. Il y pourra méditer la remarque chagrine du vieil Huxley : « J'ai découvert d'assez bonne heure, dans la vie, qu'un des péchés les plus impardonnables aux yeux de la plupart des gens est le fait de l'homme qui a l'audace de circuler sans étiquette. Le monde regarde de telles gens comme la police considère un chien non muselé qui n'est pas surveillé. »

C'est vrai dans tous les mondes; surtout dans ce monde parlementaire où l'on a résolu le problème d'aboyer très fort en étant toujours très muselé.

Nous y suivrons le député de Francavilla avec intérêt, avec sympathie pour le prestigieux talent dont j'ai essayé d'étudier ici la genèse et les métamorphoses. Ayant aimé cette belle fleur de soleil

dès qu'il me fut donné d'en respirer le parfum, je l'ai dit avec joie, à l'époque où notre public ne connaissait encore qu'un seul de ces romans que le traducteur français a mis depuis dans toutes les mains. J'y suis revenu à plusieurs reprises. J'ai marqué mes réserves, certain qu'elles seront amicalement comprises par une intelligence ouverte à tous les points de vue. Le monde a toujours besoin de beauté, M. d'Annunzio a mille fois raison de le penser et d'en créer autour de lui; mais le monde crie à cette heure, d'une voix plus impérieuse encore, son autre besoin; il implore un principe moral qui fasse renaître une vie nouvelle de la dissolution visible où tant de choses vont mourir. Pour qu'il y ait renaissance italienne, renaissance latine, ce n'est pas assez d'évoquer l'ombre de Léonard; et ce ne serait qu'un jeu malfaisant de rappeler celle de César Borgia. Il faudra que l'autre esprit, l'esprit de Dante et de Michel-Ange, souffle des cimes du passé sur les cœurs d'aujourd'hui.

Comme il y a trois ans, je souhaite encore à la vénérable nourrice ce risorgimento dans la poésie, dans l'intelligence, dans l'art. Nous le verrons sans jalousie et sans crainte, car nous en prendrons natre part. Nous aussi, d'une autre voix et dans le même chœur, nous l'avons chantée, nous la chantons, cette « vieille romance méditer-

ranéenne » qui a bercé le monde civilisé. Belles et puissantes sont les harmonies nouvelles des gens de Thulé; notre instrument classique doit s'enrichir de tout ce qu'elles lui apportent. Ce fut d c tout temps la pratique de nos pères : je me suis efforcé de le démontrer dans quelques chapitres de ce volume, comme je m'y efforçais jadis dans la préface du Roman Russe. Nous avons aujourd'hui cent nouvelles raisons de continuer cette tradition libérale et compréhensive. Aussi ai-je commencé une étude sur le promoteur de la renaissance latine par quelques mots de riposte au spirituel confrère qui me paraissait faire trop bon marché des « littératures du Nord » . Mais je le sais et le sens comme lui, notre longue histoire ne nous permet pas d'être infidèles à l'âme qu'elle nous a faite. Les nouveaux arrivants du Nord nous expulseraient vite de la civilisation qu'ils nous doivent et qu'ils transforment à leur usage, si nous ne savions plus chanter, Italiens et Français, la glorieuse chanson latine qui fit nos aïeux enseigneurs de beauté, de sagesse et de grandeur.

Octobre 1897.

Page 1