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La poésie du moyen âge, première série, p

site OÙ nous mettait le grand et bon Mariette. Il parlait éloquemment, en conversation, des beautés poétiques et des mythes sublimes contenus dans ses papyrus. Enthousiasmés par ce qu'il en révélait, les auditeurs le pressaient : « Publiez ces merveilles, lui disait-on. — Non, faisait-il, elles ne sont pas au point. Nous sommes cinq ou six à les étudier, cela suffît. » Et il poussait parfois la logique de son sentiment jusqu'à réenterrer dans le sable des monuments qu'il avait découverts, pour les dérober à la badauderie dangereuse des profanes. Y aurait-il dans tout savant un Turc qui s'ignore, possesseur fier et jaloux d'un harem d'autant plus précieux que personne n'y peut pénétrer?

Sérieusement, et sans l'ombre de raillerie, la science contemporaine a créé un type de savant admirable. Comme elle est devenue une religion, elle a fait des moines, liés par des vœux rigoureux; ils ont le détachement du parfait cénobite, ils vivent de sa vie à la fois laborieuse et contemplative; consacrés à la recherche de la vérité pure, tout ce qui n'est pas elle ne compte pas pour eux. Nous sentons la grandeur et la beauté morale de cette discipline, mais notre besoin de communication a aussi ses droits. Il y avait probablement de très bons prêtres à Eleusis ; cependant la foule des non-initiés devait leur

reprocher quelquefois leur obstination à garder pour eux seuls les mystères divins. Les cultes d'initiés ne tiennent pas longtemps contre la soif de connaissance innée dans tous les hommes.

Quoi qu'il en soit, un étrange phénomène s'est produit à la suite de l'entrée en religion des philologues et de leur divorce avec la littérature séculière. Les études romanes occupent une élite active, nombreuse, incomparablement plus nombreuse que celle d'il y a cinquante ans. Elle se recrute chaque année dans l'école des Chartes, l'école nationale par excellence. Les publications

— je dis mal, — les impressions de documents et de travaux relatifs au moyen âge nourrissent à elles seules une légion de typographes : mémoires de l'académie des Inscriptions, bulletins des écoles et des sociétés savantes, revues spéciales, thèses, leçons, correspondances françaises ou internationales ; on en remplirait tous les ans une vaste bibliothèque. Bref, le courant de 1830 apparaît comme un mince filet d'eau quand on le compare à la nappe vaste et profonde qui en est sortie.

— Seulement, cette nappe est rentrée sous terre. Elle tient moins de place que n'en tint le mince filet dans la vie intellectuelle de la nation.

De loin en loin, on en voit surgir quelques jaillissements pour la soif du pauvre monde. Un Natalis de Wailly, un Léon Gautier, nous faisaient

volontiers l'aumône. Il suffirait de quelques beaux livres à la portée de tous comme les Épopées françaises *, pour réfuter en partie mes allégations; ou encore de cette scrupuleuse et définitive édition de la Chanson de Roland *, sortie au lendemain de la guerre, en 1872, d'une pensée touchante du patriote. Je crois bien que M. Bédier nous ménage les mêmes satisfactions, si j'en juge par son spirituel ouvrage sur les Fabliaux ' ; je lui sais du moins un gré infini de nous avoir rapporté, dans son introduction, un mot de Claude Bernard qui flatte nos pires rancunes contre la scolas tique moderne. « Un jeune physiologiste présentait un jour au savant une longue monographie d'un animal quelconque, soit le crotale ou le gymnote. Claude Bernard lut le livre : « J'este time, dit-il à l'auteur, votre conscience ; je loue « votre labeur. Mais à quoi serviraient, je vous « prie, ces trois cents pages si le gymnote n'exis- « tait pas? »

Il y avait aussi Renan, qui faisait parfois danser en public sa philologie : il la montrait plus qu'il ne la donnait, c'était encore une nuance; mais

1. Léon Gautier, les Épopées françaises, 3 vol.; Victor Palmé, 1865.

2. Le même, la Chanson de Rolande, 2 vol. ; Marne et G'% à Tours, 1872.

3. Joseph Bédier, les Fabliaux, 1 vol.; Paris, Emile Bouillon,

HISTOnUB WX POiSIK. ^

Renan était Renan. Il y a d'autres exceptions, je ne l'ignore pas et je devrais les citer : quand on les énumérerait toutes, jusques à m'en accabler, on ne changerait pas la vue d'ensemble qui règle la comparaison de deux époques, pour tout homme informé du mouvement intellectuel dans notre siècle : entre 1830 et 1840, avec un petit nombre d'ouvriers, la poésie du moyen âge envahit toute la littérature; depuis un quart de siècle, avec des travailleurs éminents et plus nombreux, elle sort à peine de ses tabernacles, elle ne pénètre plus la pensée générale manifestée par les écrits. La cause en est, je l'ai reconnu, dans l'orientation de la littérature autant que dans le désintéressement des philologues : si cette orientation persistait, nos réclamations seraient vaines; on ne jette pas des perles aux troupeaux qui demandent une autre pâture.

C'est précisément parce que l'imagination française évolue une fois de plus, et parce que nous sommes à un tournant littéraire, qu'il faut faire appel au secours des médiévistes patentés. Inutile hier encore, ce secours est aujourd'hui nécessaire. Lassés du réalisme de la vie quotidienne, déserteurs du Parnasse quand ils se tournent vers la poésie, nos jeunes écriv^-ins cherchent une voie; et la plupart d'entre eux paraissent sollicités vers une région idéale qui voisine de très près

avec celle où se complurent nos plus anciens poètes. Ils y prennent pour guide des étrangers, comme Texilé qui reviendrait dans un domaine patrimonial sous la conduite de l'usurpateur de ses biens. Puisque les philologues se sont institués gardiens de la poésie du moyen âge, c'est à eux qu'il faut demander l'aliment approprié à des besoins réveillés de nouveau; c'est eux qui peuvent apaiser, avec le plus d'autorité, l'étrange querelle soulevée entre les tenants de la littérature nationale et ceux du cosmopolitisme.

Le cosmopolitisme ! on repart en guerre contre ce fâcheux : je crois même qu'on l'appelle aujourd'hui le snobisme. C'est pourtant l'action bien innocente d'ouvrir la fenêtre, de laisser entrer l'air et de regarder le vaste monde. Aérer et meubler la maison paternelle, c'est la déprécier, paraît-il. Cette accusation, qui semble partir d'une chambre d'agonisant, pour ne pas dire d'une boutique en faillite, eût fort étonné notre robuste xvit® siècle, ce grand emprunteur. Elle est particulièrement réjouissante pour qui vient d'arrêter son attention sur le moyen âge. L'Europe a vécu pendant plusieurs siècles d'une littérature indivise; notre pays y faisait l'office d'une pompe aspirante et foulante. S'il fallait des preuves d'un fait aussi patent, on les trouverait à chaque page des livres de M. Gaston Paris. Voyez entre autres

toute la préface du deuxième volume sur la Poésie du moyen âge : « Quand nous remontons aux temps les plus reculés de notre vie littéraire, nous y trouvons, au lieu d'un développement isolé, une extraordinaire abondance de germes étrangers de toute provenance, adaptés, assimilés, transformés, et c'est grâce à cette large pénétration de tous les éléments ambiants dans sa circulation intime que cette vie déploie une sève assez puissante et assez généreuse pour féconder l'Europe autour d'elle. Quand la France ne puise plus à des sources étrangères pour enrichir et renouveler sa poésie, elle produit la pauvre poésie du xiv* siècle, la poésie vieillotte et étriquée du xv® siècle; elle n'exerce plus aucune action sur les nations voisines... *

La matière de tous nos fabliaux est commune aux nations d'Europe et à celles d'Orient. On se les renvoie comme des volants sur la raquette. Rappelons-nous, entre cent exemples, ce Roman de Troie, écrit vers H60 par un poète tourangeau, d'après deux romans byzantins abrégés en latin : l'un était le journal du siège, tenu par le Phrygien Darès ; l'autre, les mémoires d'un assiégeant, le Cretois Dictys ; des sources sûres, comme l'on voit. Le roman gréco-français court le monde, est aussitôt traduit en allemand, puis mis en latin à Messine; il fournira plus tard un poème à Boccace et une tragédie â Shakspeare : Troïlus et Cressida^

Et de tout ainsi. Le plus extraordinaire de ces objets d'échange est l'histoire de Barlaam et Joasaph, contée jadis par Max MûUer, reprise récemment par M. Gaston Paris, et d'où il appert que ce Joasaph n'est autre que le Bouddha, devenu un saint du calendrier chrétien, après avoir roulé dans la légende de tous les peuples.

Mais, dira-t-on, nous sommes loin de l'indétermination du moyen âge : des siècles de (îoncentration politique et littéraire nous ont fait un établissement domestique, franc de toute hypothèque étrangère, et où il faut nous tenir. Pas si loin, peut-être; et ce qui était vrai naguère ne l'est plus au môme degré aujourd'hui, ne le sera plus demain. J'ai relevé à maintes reprises, en traitant d'autres sujets, les symptômes concordants d'un curieux retour de l'histoire sur elle-même. Un grand nombre des traits caractéristiques qui formèrent la physionomie de l'Europe féodale réapparaissent dans notre Europe, bouleversée par tant de secousses. A coup sûr, leur réunion ne ressuscitera pas le moyen âge, tel que les bonnes gens s'en épouvantent; mais il en résultera de nouvelles formes de vie sociale et intellectuelle, beaucoup plus rapprochées peut-être du xu® ou du xm" siècle que du xvif ou du xvin®. La fusion internationale de certains intérêts communs à tous est un de ces traits; la fusion litté-

raire en découle fatalement. Des causes historiques du même ordre doivent produire des effets semblables. L*Europe féodale avait été façonnée et agglomérée par une doctrine à la fois révolutionnaire et unitaire» le christianisme. Toutes proportions gardées, et sans instituer une comparaison qui n*est pas dans ma pensée, la Révolution française a fait dans notre temps la même œuvre; œuvre complétée par cet autre Charlemagne qui fut Napoléon. Les découvertes des sciences sont venues à la rescousse, abaissant toutes les barrières. Vous pourrez encore vous défendre quelque temps, pas longtemps, contre une invasion de grains ou de vins : vous n'arrêterez pas la circulation des doctrines, des idées, des livres ; vous n'empêcherez pas la renaissance d'une littérature universelle sur les vieilles assises des littératures nationales, comme au xn" siècle, comme au xvi" ; littérature sensiblement la même de Pétersbourg à Lisbonne, influencée partout au même instant par les mêmes courants. Elle aura pour régulateur et pour guide le peuple le plus curieux, le mieux informé : ce que nous étions au moyen âge. Les plus chaudes indignations ne retarderont pas d'une heure le phénomène nécessaire. Mais comme on ne saurait avoir trop d'égards pour d'honnêtes sentiments, montrons aux indignés que leur susceptibilité patriotique s'alarme à tort.

De quoi donc s'indignent-ils? Un prodigieux génie dramatique et musical, Wagner, ravit aujourd'hui l'imagination de notre jeunesse. Il lui donne la qualité de rêve où elle trouve à cette heure le plus de volupté. L'influence de Wagner, on en a déjà fait la remarque, s'exerce sur la peinture et sur la littérature autant que sur la musique, elle a modifié toute l'âme contemporaine, partant toutes les expressions des divers arts. A un moindre degré, ce Scandinave d'Ibsen fait concurrence à l'industrie des spectacles parisiens ; on le joue peu, mais des gens malintentionnés négligent d'aller au Vaudeville et préfèrent songer, au coin de leur feu, devant ces grands symboles chargés de réflexion ; ils préfèrent écouter en eux-mêmes l'écho de ces cris de révolte qui réveillent les instincts primitifs au plus profond de notre être. — La chose intolérable est que ce soient là des importations étrangères. Et si c'étaient des réimportations d'une matière première de chez nous? Ouvrez un de nos livres sur la poésie du moyen âge, il ne vous parlera que des héros et des sentiments wagnériens, chantés jadis dans des milliers de vers par les trouvères bretons ou français. Dans la littérature universelle de cette époque, et sous la réserve des échanges incessants que j'ai mentionnés, la France fut l'atelier central où s'élaborèrent les matériaux dont un Wagner a

tiré si grand parti. Écoulez le savant, qui n'est pas suspect de flatter nos faiblesses patriotiques, car il diminue plutôt, à mon sens, le domaine de nos légitimes revendications : « La magnifique littérature poétique de l'Allemagne, à la fin du xii* et au commencement du xiii* siècle, n'est que le reflet de la nôtre. Les Minnesinger ont transporté dans leur langue les formes et l'esprit de la poésie lyrique française, fille elle-même de la provençale... Wolfram d'Eschenbach, Conrad de Wurzbourg et bien d'autres sont les imitateurs plus ou moins fidèles des Albéric, des Turold, des Chrétien de Troyes, des Benoît de Sainte-More. »

Les philologues raffinent à perte de vue sur les apports originels qui ont formé l'épopée française, « produit de la fusion de l'esprit germanique, dans une forme romane, avec la nouvelle civilisation chrétienne et surtout française ». Ils dosent à leur gré les éléments germaniques, celtiques, saxons, Scandinaves... Peu nous importe. Le bon sens dit que des rédactions, toutes postérieures au x" siècle, composées entre le Rhin et l'Océan, sont françaises plutôt qu'allemandes. L'épopée normande, transportée en Angleterre, naît chez un peuple déjà francisé. La « matière de Bretagne », la plus riche, est aussi la plus discutée, avec ses insondables fonds celtiques.

Pourtant il est clair que des poèmes composés

dans TArmorique, sur ce sol qui allait s'agréger au nôtre pour toujours, doivent être adjugés à la famille française plutôt qu'aux maîtres de la Thuringe et de la Saxe. Or, c'est dans la matière de Bretagne qu'apparaissent d'abord les plus belles légendes du drame wagnérien : Perceval (Parsifaal), la Quête du Graal, Tristan et Iseut, Plus près de nous, le Chevalier au Cygne est une légende de la maison de Bouillon.

Richesse indivise, tout au moins. Les auditeurs de Wolfram d'Eschenbach et de Walter de la Vogelweide ont su l'accaparer et la garder mieux que nous. Ce fut pour leurs fils une grande force, et non pas seulement au point de vue littéraire. M. Gaston Paris a raison de dire : « Si, par impossible, la nation française perdait ses titres, «lie les retrouverait dans la littérature du moyen âge. D'où vient donc que cette littérature est maintenant si étrangère à la nation, et que si peu de personnes s'avisent de la solidarité indissoluble qui nous rattache moralement à nos pères des temps féodaux?... Il y a longtemps que les Allemands envisagent autrement les choses : ils ont appuyé en partie la régénération de leur nationalité sur leur ancienne poésie. » — Quand un Bismarck ou un empereur Guillaume évoquent naturellement, à la tribune et dans les banquets, la geste poétique des anciens Germains, nous

sentons tous la vigueur de cet élan pris dans le passé, et quelle sève monte au cœur des vivants de la poussière des morts où ils affermissent leurs pieds. Nous, déracinés volontaires, nous avons des solennités pour maudire un passé plus grand et plus vieux que le leur. La pousse de l'autre saison, fléchissante au premier vent, renie le tronc séculaire d'où elle est sortie.

Mais revenons sur notre terrain littéraire. Si Wagner nous rapporte les personnages et l'âme même de notre première poésie, cet envahissement qu'on redoute n'est qu'une restitution. Et puisque j'ai fait allusion à Ibsen, qui ne serait frappé des intimes analogies de sentiment entre les vieux harpeurs celtiques et le moderne continuateur des sagas Scandinaves? Comparez Brand ou la Dame de la Mer, par exemple, aux quelques fragments de Tristan qu'on a publiés et aux gloses des commentateurs de ce poème. Des deux parts, c'est le même individualisme farouche, la même négation des pactes sociaux, la même acceptation tranquille de la toute-puissance fatale de l'amour. Dans le drame ibsénien comme dans les drames mythologiques de Wagner — la Walkure entre autres, — il semble qu'un Celte primitif exprime les instincts païens qui transparaissent sous les rédactions christianisées de nos poèmes. Si ces accents, retrouvés par des étran-

gers, éveillent chez nous de profonds retentissements dans les cœurs, c'est peut-être retour d'atavisme plus que curiosité du nouveau, et nos jeunes gens peuvent sourire à bon droit de cet ignorant chauvinisme qui ne reconnaît pas la vibration d'une vieille fibre endormie. Quand le héros du Montage Guillaume va conquérir, dans Orange, la belle Orable, une émotion l'arrête au moment de franchir la frontière de France :

« Vers la douce France il retourne son visage; un vent de France le frappe en face. Guillaume ouvre son sein pour le laisser entrer à plein. Sa plainte s'élève contre la brise : Eh I brise douce qui de France venez, là sont mes compagnons et mes parents!... De ses beaux yeux il commence à pleurer ; les larmes coulent goutte à goutte sur ses joues et mouillent sa tunique. » — Le jongleur du Nord qui faisait parler ainsi le comte Guillaume, confondu par lui avec d'autres preux carlovingiens, ne savait pas qu'en passant dans la Provence ce héros rentrait sur la terre même oii sa légende était née.

Pour calmer les inquiétudes des vieux et pour satisfaire le penchant actuel des jeunes, rouvrons à ceux-ci les sources obstruées de notre ancienne poésie. C'est aux philologues, détenteurs de cette poésie qu'ils vantent quand on s'en détourne [et qu'ils rabaissent lorsqu'on la leur demande, c'est

aux savants de nous frayer la route et de nous y guider. Les savants vont se gendarmer contre nos sommations : qu'ils s'en prennent à leurs dangereuses coquetteries ! Ils nous font honte de notre ignorance sur « cette grande littérature du xii« siècle dont nous devrions être si fiers et que nous connaissons si peu ». Ils laissent tomber négligemment, dans leurs gloses, des citations charmantes, ils signalent des « beautés » sur lesquelles ils attirent notre attention. Vient-on leur demander à juger sur pièces, sur pièces complètes? Autre chanson. — Ces interminables poèmes sont surfaits, ternes et plats; la matière première en est admirable, mais une critique experte peut seule la discerner; nous ne possédons que des rédactions de troisième main, faites par des sots qui ne comprenaient plus cette matière. La critique hésite entre des versions dissemblables pour chaque poème, des variantes et des parties adventices. Comment choisir entre le manuscrit d'Oxford et celui de Paris? Il est trop tôt. — En écoutant les défaites des philologues, on se prend à penser que si les manuscrits de Yiliade avaient été par malheur plus nombreux, avec plus de variantes, et si les érudits de la Renaissance avaient eu les scrupules des nôtres , Homère ne serait pas encore entre nos mains. Il y a pourtant des jours où il est doux

d'avoir un Homère, quand il pleut, qu'on est triste, et las des proses du journal. Nous avons lu les raisons fournies par M. Bédier : elles ne m'ont pas convaincu. Lui aussi, il nous conseille cette vertu : « savoir attendre j>. Mais il commence par réclamer la publication de tous les textes où dort « une des voix les plus énergiques qui aient jamais retenti sur le sol de la patrie ». Il se plaint qu'on ait négligé le cycle breton. Ce jeune profès est d'esprit trop ouvert et trop vigoureux pour que nous désespérions de le détourner de sa règle. Nous le débaucherons.

Quant à M. Gaston Paris, s'il s'indigne de nos exigences sacrilèges, qu'il accuse sa récente étude sur Tristan et Iseut; elle a fait déborder la coupe. Eh quoi! « Tristan, nous dit-il, est, entre tous les grands poèmes de l'humanité — et je n'hésite pas à le placer à côté d'eux, — le poème de l'amour. j> Rien que cela? Il en donne des fragments saisissants de pathétique ou de tendresse délicate; il souligne des inventions comparables à [ce qu'il y a de plus accompli dans la poésie antique et moderne. Lorsque nous sommes bien conquis, il nous laisse sur cette petite note désespérante : « Les anciennes éditions... sont défectueuses, incomplètes, et aujourd'hui introuvables. » On n'a jamais pratiqué le fugit ad salices avec plus de perversité, v Songez à ce qui va

arriver. Un jour, un jour prochain, je l'espère, rOpéra affichera la première représentation du drame lyrique de Wagner. Un industriel vendra de petits livrets explicatifs, mal traduits de l'allemand. Les moins érudits se souviendront que cette légende est éclose chez nous; ils auront la curiosité de la connaître, ils s'enquerront chez tous les libraires : rien; la petite note : a Editions défectueuses, incomplètes, et aujourd'hui introuvables ».

Je conclus. Nous demandons des textes, nous aussi, des publications à la portée de tous. Qu'on ne nous dise pas : Vous trouverez un fragment curieux dans telle série de tel bulletin, qui est chez quelqu'un, à tel folio, qui vous renverra au mémoire du professeur X..., lequel se réfère à la version du professeur Y..., de Berlin... — Il n'y a de livres efficaces que ceux qu'on trouve chez le libraire.

Nous demandons plus, caries textes du xii* siècle sont accessibles à bien peu de nos concitoyens : nous demandons pour eux des traductions en langage moderne, et, si tout n'en vaut pas la peine, des arrangements — disons l'affreux mot — comme ceux où les érudits de 1830 ne dédaignaient pas de mettre la main. Oh! nous ne réclamons pas les quatre millions de vers épiques décrétés par M. Fortoul! Une bonne mise au point

de Tristan et Iseut ^ pour commencer; la leçon que vous choisirez, Béroul ou Eilhart, Thomas ou Gotfrid, une fusion abrégée de ces diverses sources si vous préférez, une restitution du noyau primitif si vous osez la tenter : ceci est votre affaire. Puis trois ou quatre poèmes des différents cycles, les plus typiques, les plus représentatifs; ici encore, les maîtres romanisants peuvent seuls faire des choix judicieux. Cette tâche est-elle inconciliable avec leurs travaux professionnels? Craignent-ils qu'elle les fasse déroger? Qu'ils y préparent du moins quelques-uns de leurs élèves, dont nous serons les obligés. Sinon, il est facile de prévoir ce qui arrivera : un vulgarisateur quelconque tentera l'aventure, s'en acquittera mal, y recueillera néanmoins honneur et profit, et fera oublier le laborieux dévouement, les immenses services obscurs de ceux qui lui auront préparé ce butin. Ce sera une grande injustice, sous laquelle il y aura un peu de justice.

J'entends bien que les savants répondent :

« Notre sort n'est plus enviable. Un jour on nous traite de banqueroutiers; le lendemain, de thésauriseurs, d'affreux capitalistes qu'il faut faire dégorger. » Non, mais de riches heureux, qui nous doivent la charité, à nous autres pauvres, qui la doivent à ce pays qu'ils honorent devant l'Europe savante. Je vais être maudit, compris — et

approuvé tout au fond — par le philologue amoureux d'éloquence et de poésie qui m'a fourni l'occasion de cette plaidoirie. Ce conseiller sagace, dont les avis littéraires font loi tout autant que ses arrêts scientifiques, est vraiment le plus admirable moine qu'on ait vu depuis saint Antoine ; il observe rigidement les grands vœux de sa règle, avec des tentations incessantes devant toutes les formes de la beauté spirituelle. Peut-être cédera-t-il à une tentation plus forte encore : en communiquant davantage leurs richesses, en réintroduisant dans nos organismes appauvris un peu de la moelle des os de nos pères, ses pareils et lui serviront bien « la douce France ».

Ils serviront cette langue française qui naquit au pied de la tour de Babel, dans la confusion des idiomes, comme le raconte un compatriote et un justiciable de M. Gaston Paris, le ménestrel champenois Evrat : « Chaque pays, noble ou méprisable, a son langage. Tous sont étranges et barbares, excepté le langage français. C'est celui que Dieu entend de préférence, car il l'a fait beau et léger, et, mieux que tous les autres langages, il se prête à l'ampleur et à la brièveté. »

Juillet 1895.

ET

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