CHAPITRE XV
L'OPPOSITION DE LA NOUVELLE ACADÉMIE L'OPTIMISME stoïcien
La doctrine de l'immortalité n'avait pas obtenu dans les écoles philosophiques la place qu'on aurait pu lui croire assurée par le génie de Platon. Après les premiers successeurs du maître dans l'Académie, le dogmatisme pythagorico-platonicien, qu'ils enseignaient, entra dans l'ombre. La méthode qui ne tarda pas à
L'OPPOSIT^N DE LA NOUVELLE ACADÉMIE. ETC. il3
s'établir, et dont le premier représentant fut Arcésilas, est celle qui déjà dans les Dialogues de Platon pouvait se nommer sceptique^ au sens que son étymologie devrait donner à ce mot, et que d'ailleurs les sceptiques revendiquaient pour eux, entre plusieurs autres noms. Les critiques de ce temps atTectèrent de confondre cette méthode avec le pyrrhonisme ; mais peut-être, en qualifiant à'acatalepsie la conclusion que lui donnait l'enseignement d'Arcésilas, prirent-ils la thèse de l'impossibilité de prouver, qui était la sienne, pour celle de l'incognoscibilité, qui est fort dififérente, et qui n'est point le pyrrhonisme; car le pyrrhonien ne Jiie point la possifnlité de connaître : ce serait une affirmation. C'est que l'examen et le doute devaient produire le même etTet que la négation, en face des grandes sectes dogmatiques, dont les fondateurs étaient contemporains d'Arcésilas et niaient l'immortalité de la personne. Aristote ne l'avait point reconnue. L'aristotélisme. beaucoup plus dégénéré que la doctrine de Platon, avait alors pour chef le successeur de Tliéophraste, Straton, dit le physicien, qui remplaçant la physique d' Aristote par une théorie mécanique « des poids et des mouvements », et la cause finale universelle par le « hasard » cause du monde (probablement parle procès à l'infini des phénomènes, sans cause qu'il y eût à rechercher) pouvait passer pour le vrai théoricien de la doctrine naturaliste à laquelle Épicure donnait une forme moins savante à la même époque. Non seulement, il n'est pas certain qu'Arcésilas n'ait point enseigné l'immortalité de i'àme, tout en abandonnant les faibles preuves que Platon en avait réunies dans le Phédon, et ne se chargeant pas d'en fournir de décisives, mais encore il est probable qu'il resta platonicien de tendances, soit par une exposition libre des vues psychologiques du maître, soit surtout en réfutant les tendances opposées qui allaient aboutir à
Re.nocvier. — Problèmes métapliys. S
114 l'YRRHON. stoïciens, EPICURIENS. ACADEMICIENS
la fondation dos écoles do Zonon et d'Epicnre, dont l'une était la restauration du panthéisme cosmologiquc, et l'autre celle du matérialismemécanique. Si notre conjecture était fondée, l'écart ne serait pas grand entre cette Académie d'Arcésilas, qu'on nomma la 7noijcnne^ ou la deuxième, et celle de Garnéade, près d'un siècle plus tard, appelée la Nouvelle, qui devait elle-même être suivie d'un retour de plus en plus mai'qué des successeurs de Garnéade à ce platonisme plus dogmatisant, dit éclectique^ dont le terme dernier fut le néoplatonisme alexandrin. La différence d'Arcésilas à Garnéade tiendrait alors à ce que ce dernier fit ressortir, nonobstant l'impossibilité de démontrer, confondue avec l'impossibilité de savoir avec certitude, une sphère de vraisemblance suffisante pour légitimer l'affirmation du sage. La Nouvelle Académie n'a été tenue pour sceptique que d'après le jugement de critiques inconsciemment acquis au dogmatisme de l'évidence, quoique ordinairement sans savoir lequel; et ce jugement est d'autant plus illogique, que les Nouveaux Académiciens ne mettaient point en doute les dogmes qu'ils attaquaient; ils les niaient, ainsi que la possibilité de démontrer en général. Le vrai sceptique ne nie pas, il doute, en opposant raison à raison, croyance à croyance : regarder la négation comme le comble du scepticisme, c'est montrer l'inintelligence des noms et des questions.
Les négations de la Nouvelle Académie furent essentiellement dirigées contre les deux points principaux de la doctrine stoïcienne, l'un de méthode et de logique : le droit d'affirmer ; l'autre le concept transcendant du monde et de sa providence immanente. La certitude était, pour le stoïcien, le témoignage qu'il se rendait d'une certaine compréhension ferme de la vérité ou réalité de l'objet, saisi et pour ainsi dire serré de toutes les forces de l'entendement. En tant que formule d'une
LOProSlTlOX DE LA >;OUVELLE ACADÉMIE 11b
forte croyance, en effet, ce critère était on ne peut mieux exprime : il portait la marque de l'énergie, ou tonos^ dont notre profond historien de Taristotélisme, F'' Ravaisson, a montré l'application caractéristique à toutes les parties de la doctrine stoïcienne. Mais la valeur d'un critère se mesure sur le pouvoir qu'il a de communiquer la croyance, avec les raisons qui la peuvent soutenir; or, la vertu de celui-là ne dépassait pas les limites dune secte. Le philosophe de la Nouvelle Académie faisait voir qu'il n'en est aucun qui impose invinciblement la foi, même alors que la réelle appréhension de l'objet a toutes les qualités que les sens et l'imagination confèrent à son apparence. Dans une autre sphère de la conviction philosophique, il est naturel de supposer que les arguments célèbres, mais restés inconnus, de Carnéade pour et contre la justice, dont les Romains se montrèrent, dit-on, scandalisés, n'était autre chose qu'un dangereux exemple de la méthode qui autoriserait à tout contester si l'on n'acceptait que la parfaite et absolument irrécusable vision d'identité d'un rapport affirmé, pour consentir. De là l'assimilation fausse de ce criticisme anticipé au scepticisme; mais, au vrai, le critère du probable^ ou du vraisemblable, substitué au critère de certitude des écoles dogmatiques. Cette première attaque dirigée, dans l'antiquité, contre le droit de ce que nous appelons aujourd'hui la Raison pure ne pouvait pas alors être de grande conséquence. Elle montrait chez quelques philosophes un esprit de finesse très nouveau, mais qui ne régna que passagèrement dans la société éclairée. Tout convergeait secrètement vers la constitution d'un vaste syncrétisme dogmatique qui devait, deux ou trois siècles plus tard, envelopper la philosophie.
Le débat de la question cosmologique entre les stoïciens et les nouveaux académiciens porta sur un point
ne, PYRRIION. STOICIENS. EPICURIENS. ACADEMICIENS
plus intéressant que ces querelles touchant le critère, dont les anciens n'avaient pas encore les moyens d'approfondir le véritable sujet. La controverse sur la liberté et la nécessité put, au contraire, s'établir entre deux vues principales de part et d'autre, desquelles notre problème actuel et très vivant du déterminisme ne s'est pas éloigné sensiblement. Et la discussion se fixait là au vrai nœud de la difficulté, dans la polémique contre la doctrine stoïcienne, parce que l'œuvre mondiale du Feu artiste, sa providence, l'évolution dont la marche et la fin sont réglées pour qu'elle se produise et reproduise éternellement en une même série de phénomènes composent une hypothèse totale dépendante de la loi de l'enchaînement invariable (XIV) . Ce prédéterminisme universel est déjà celui qui devait s'imposer, grâce au dogme de la prescience divine absolue, à la théologie du christianisme. Les docteurs chrétiens prétendaient le concilier avec la liberté humaine, et les stoïciens avaient la môme question à traiter, quoique leur Providence fût le Destin, et non l'arrôt éternel d'une volonté consciente. Ils estimèrent, eux aussi, que la vraie liberté ne pouvait être celle qui s'emploierait à des actes contraires à la loi souveraine de l'univers, qu'elle devait, loin de là, s'élever et se fortifier, dans la mesure oii s'obtenait la connaissance de cette loi, et oii la volonté de l'individu se réglait pour s'y conformer. L'argument capital de la Nouvelle Académie est celui qui se résume dans la revendication d'un sens différent, donné de tout temps à la liberté morale, ou libre arbitre, par ses défenseurs, et que le déterministe n'a pas le droit de méconnaître en usurpant l'emploi du mot pour une signification contraire. Le libre arbitre est le pouvoir mental d'opter entre des déterminations de la pensée (ou de l'action) contradictoires entre elles, indépendamment de la conformité