‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiques [microform];Chapitre 126 sur 148 · LE TRANSFORMISME DE LA SENSATION · texte numérisé non relu

LE TRANSFORMISME DE LA SENSATION

opère une formation progressive de l'intelligence, avec la sensation comme simple fait élémentaire. La distinction de Locke entre les idées de pure sensation et les idées de réflexion devient inutile ; la sensation se fait d'elle-même réflexion, mémoire, attention, comparaison, imagination, passion, volonté, par certaines transformations qu'elle subit, et à Taide du langage et des signes. Ce que c'est qu'une transformation, et de quoi ses produits peuvent naître, ce singulier psychologue ne l'aurait su dire ; on ne peut le comprendre que moyennant la fiction d'un genre universel, la sensation, dont les espèces seraient des perceptions diverses et des opérations, dites actives, mais que leur origine et leur nature fondamentale forcent à envisager comme les formes du développement naturel d'une certaine matière d'idées qui se synthétisent spontanément et deviennent réfléchies. Ce transformisme de la sensation, ne s'avouant pas en tant que phénoménisme idéaliste, car Condillac admettait le jugement d'extériorité comme inhérent à la sensation, la matière d'idées ne faisait que garder la place delà matière commune, plus accessible à l'imagination, qui devait servir de base à Y idéologie de ses disciples. Quoi qu'il en soit, matière d'idées, ou matière au sens physiologique, le transformisme condillacien est une théorie d'impersonnalisme aussi caractérisée que l'associationisme composant l'intelligence avec un matériel d'idées atomiques. L'idéologie est une dépendance de la méthode réaliste.

H est aisé de juger que Dieu ou l'âme ne peuvent être que des pièces de rapport dans une telle doctrine. Condillac leur laissant une place dans la sienne, a peutêtre obéi à des considérations étrangères à la science ; il ne croyait pas les questions relatives à Tordre du monde accessibles à la philosophie, telle qu'il la comprenait. Le mépris pour la métaphysique s'était répandu

Renouvier. — Problèmes métaphys.

après Malebranche, le dernier, ou à peu près, des métaphysiciens profonds de notre nation. Il est permis de voir là une manière de prélude au positivisme qui devait, dans le siècle suivant, demander aux penseurs de se désintéresser de tout sujet inabordable aux méthodes scientifiques. Condillac était sur cette voie sans le savoir, en sa prétention de réduire toute connaissance à une analyse, et, par conséquent, au principe d'identité. Seulement, il taisait des synthèses, vraies ou fausses, en croyant faire des analyses. De même que toutes les idées, i-amenées à leur source, n'étaient à ses yeux que des sensations, de môme, réunies en propositions formelles, elles devaient trouver leurs preuves en des suites de jugements d'identité. Tout ce qui pouvait se penser pouvait se démontrer.

L'école dite idéologique, issue de Condillac, prolongea son règne en France jusqu'au moment où la réaction catholique, après la Révolution, ramena les esprits aux questions éliminées par le sensationisme. La faible réaction commençante des professeurs qui mirent à profit, pour renseignement, les écrits des philosophes écossais, adversaires de Hume, puis Fencouragement donné à l'étude de l'histoire des doctrines, tendirent à relever le crédit d'une philosophie plus profonde. Les idéologues, retenus par le préjugé de l'origine externe des idées, ne surent pas prendre, à ce moment, ou garder la direction d'un sérieux mouvement philosophique. Ils étaient restés étrangers, en dépit du nom qu'on leur donna, à l'idéalisme, où Fétude de Hume et certaines vues phénoménistes, très remarquées chez Condillac, auraient cependant pu les acheminer. Hostiles au spiritualisme, sans être affranchis du substantialisme, ils demandèrent à la physiologie cérébrale de leur fournir le sujet dont ils avaient besoin pour principe et cause des sensations, et par là des idées,

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