AUGUSTE COMTE
Si l'on réfléchit à la filiation scientifique d'Auguste Comte, aux principes d'origine empiriste et condillacienne que ce penseur admit dès le début de son Cours de philosophie positive, sans les soumettre au moindre examen, et enfin à la divergence ordinaire entre l'esprit général des physiologistes et le spiritualisme des maîtres appelés à la direction de l'enseignement, on trouvera juste do rattacher à l'école scnsationiste l'inventeur du positivisme, quoique entièrement étranger, — et il le resta toute sa vie, — à l'étude de la philosophie chez les philosophes.
Mais le positivisme lui-même, en sa partie essentielle et dogmatique, est antérieur d'un demi-siècle à l'époque où il fut vulgarisé, et, de vingt-cinq ans pour le moins à celle ou Auguste Comte, se présentant au public
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comme « élève de Saint-Simon » en donna la formule. Dès les dernières années du xvnf siècle, le docteur Burdin et Henri Saint-Simon méditaient, c'est ce dernier qui nous l'apprend, sur la loi historique en vertu de laquelle le culte des idoles a été suivi du culte des dieux naturels, et plus tard du monothéisme, lequel devait être à présent remplacé par la doctrine des lois, pour l'explication du monde. Une loi unique régissant l'universs erait, selon ces penseurs, le dernier terme de la conception à substituer au théisme. Les savants sont les hommes voués à l'étude des lois, ils doivent en avoir rapplication, ils sont les prêtres de l'avenir.
L'idée première d'une succession historique de ce genre appartenait à Turgot, auteur d'une définition de trois modes de penser qui se seraient succédé dans un certain ordre de progrès de l'esprit humain, et dont le premier aurait créé les dieux, le second les essences métaphysiques, tandis que le dernier venu, né de la physique et des mathématiques, aurait pour sujet unique la liaison des phénomènes, pour méthode les hypothèses scientifiques vérifiables par rcxpérience.
Le positivisme, envisagé dans cotte idée première, est le produit de la critique des dogmes irrationnels, et du sentiment qui se répandait de l'impuissance de la théologie traditionnelle à conserver son empire, et à fournir la règle morale de la société moderne. La chute des anciennes institutions, d'une part, qui parut plus complète qu'elle ne devait et ne pouvait l'être, et la défaite lamentable du libéralisme à l'issue de la révolution, de l'autre, portèrent des penseurs à croire à l'urgence d'une nouvelle autorité morale dominant et dirigeant, au nom d'une vérité certaine, les opinions et la politique, La loi des états successifs de l'esprit parut désigner d'elle-même le siège naturel de cette autorité, grâce à la certitude des connaissances qui
S'obtiennent par la méthode mathématique et par la méthode expérimentale, et puis au progrès des sciences. L état définitif devait être ïétat positif, l'état d'esprit du savant professionnel.
Auguste Comte définit la loi des trois.états, au début de son ouvrage capital, après sa sortie de l'école Saint- Simonienne (qui s'était alors engagée dans une tout autre direction) : „ Cette loi consiste en ce que chacune de nos conceptions capitales, chaque branche de nos connaissances passe successivement par trois états théoriques différents : l'état thôologique, ou fictif ; l'état métaphysique, ou abstrait ; l'état scientifique, ou positif. En d autres termes, l'esprit humain, par sa nature, emploie successivement dans chacune de ses recherches trois méthodes de philosopher, dont le caractère est essentiellement différent, et même radicalement opposé • d'abord, la méthode théologique, ensuite la méthode métaphysique, et enfin la méthodepositive. Delà trois sortes de philosophies, ou de conceptions sur l'ensemble des phénomènes, qui s'excluent mutuellement : la première est le point de ;départ nécessaire de l'intelligence humaine, la troisième son état fixe et définitif; la seconde est uniquement destinée à servir de transition. »
Examinons l'idée de ce point de départ nécessaire « Dans l'état théologique, dit Auguste Comte, l'esprit humain dirigeant naturellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par Vaction directe et continue dagenis surnaturels, plus ou moins nombreux, dont ^intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l'univers. » H importe de constater qu'encore bien que Comte ne se serve pas à cet endroit des mots volonté, conscience ou personne pour dési-
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gner les agents surnaturels, objets d'une croyance théologique, il sous-entend ces caractères de la divinité ; il suppose même que Tétat théologique est le seul dans lequel ils soient admis. Les définitions des deux autres états ne laissent aucune place à la croyance en l'action possible d'une ou de plusieurs personnes pour l'explication des phénomènes.
La qualité de personne est explicitement mentionnée, en effet, dans la définition du « système théologique parvenu à la plus haute perfection dont il soit susceptible : à savoir quand il a substitué l'action providentielle d'un être unique au jeu varié des nombreuses divinités indépendantes qui avaient été imaginées primitivement)). Sur ce point, il y aurait à remarquer combien il est illogique de prendre le monothéisme, avec la Providence, pour le point de perfection d'un polythéisme d'agents siirnalurels, directs, arbitraires, que la mythologie et son exégèse en tout temps nous présentent, au contraire, comme des fo7xes naturelles personnifiées. Mais, quoi qu'il en soit, ce n'est que gratuitement qu'on peut condamner à disparaître, en vertu d'une loi de l'esprit humain, la croyance en un seul Dieu, personne suprême, et dans le gouvernement divin du monde : croyance qui n'est infirmée par aucun argument positif tiré de l'expérience ou des sciences, seuls moyens du savoir aux yeux d'Auguste Comte, et qui continue d'être amplement représentée dans le monde, môme scientifique. Le théisme affranchi de la superstition des interventions divines arbitraires dans les lois naturelles, se concilie avec l'esprit scientifique en cela précisément qu'il n'a plus rien à démêler avec les sciences. Et il n'exclut nullement l'esprit positif, là où l'esprit positif est à sa place. Voyons maintenant ce qu'il en est de Vétat métaphysique. Comte le caractérise en ces termes:
« Dans Tétat métaphysique, qui n'est au fond qu'une simple modification générale du premier (se. du théologique), les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités (abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d'engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés, dont l'explication consiste alors à assigner pour chacun l'entité correspondante. )) — L'état ou, pour mieux dire, la disposition d'esprit ainsi caractérisée déborde de tous les côtés, par ses applications, les sujets de la partie de la philosophie, la métaphysique, dont Comte a pris le nom pour définir cette seconde méthode, qu'il dit être une modification de la première, et qu'il juge transitoire. C'est celle que, dans tout le cours de la présente étude, nous avons nommée le réalisme. Elle consiste à prendre des qualités, ou leurs noms, pour des causes, à attribuer la réalité et des actions physiques à des essences constituées par des abstractions. Elle n'est point une modification des croyances théologiques en elles-mêmes, mais elle s'emploie à la formation de certains concepts de divinité, d'après les attributs par lesquels se définissent les dieux. Et elle n'est point transitoire, mais ses applications se reconnaissent en tout temps et en toutes sortes de sujets.
Le réalisme est contemporain du plus ancien état théologique, quand on ne remonte pas jusqu'aux dieux fétiches. Il a dicté, concurremment avec les phénomènes d'ordre général, ou forces naturelles, des concepts de vertus et de puissances divinement personnifiées, dans les mythologies antiques de toutes les nations, tant aryennes que sémitiques. Il a fourni une part de créalions analogues aux plus anciennes formes de spiritisme qui nous soient connues, dans la Chine et le Japon, dans la Chaldée antique, dans le mazdéisme. Ses pro-
duits figurent dans les cosmogonies des mythographes de la Grèce, et dans les doctrines des philosophes : les Pythagore, les Heraclite, etc., et môme les .Démocrite, les Épicure, qui n'ont fait que réaliser des idées géométriques. Consacré dans la métaphysique par Platon, dans la physique par Aristotc, il a pris un grand essor dans les deux doctrines, alexandrine et chrétienne, des hypostases, et prolongé bien au delà du moyen âge son règne établi par la scolastique. Il n'a pas épargné la physique moderne. Encore après que Galilée, Descartes et Newton avaient créé cette méthode scientifique dont les bornes ont paru à Comte celles des connaissances humaines, Vétai métaphysique a constaté sa durée par de nombreuses fictions de théorie, dans la terminologie des sciences, dans le langage transformiste, que les savants sont sujets à employer avec une signification réaliste, et que H. Spencer a adopté, le croyant rigoureux. Enfin la philosophie, la politique, les discussions journalières de la presse en toutes matières, constatent par de fâcheuses personnifications d'idées abstraites, de faits généraux et de partis politiques, la conservation des habitudes réalistes de Tesprit. Le positivisme lui-même, en son langage, n'en est pas exempt.
« Le dernier terme du système métaphysique consiste, dit Comte, à concevoir au lieu des entités particulières une seule grande entité générale, la nature, envisagée comme la source unique de tous les phénomènes » ; et il met cette entité en parallèle avec le dernier terme du système théologique : « l'action providentielle d'un être unique »; après quoi il ajoute, — illusion vraiment extraordinaire, qui le fait revenir, en ce qu'elle a de plus caractéristique, à l'erreur qu'il pense éviter : — « Pareillement, la perfection du système positif, vers laquelle il tend sans cesse, quoiqu'il soit très probable qu'il ne
doive jamais l'alleindre, serait de pouvoir se représenter tous les divers phénomènes observables comme des cas particuliers d'un seul fait général, tel que celui de la gravitation par exemple. » Or, on peut mettre au défi le savant de définir la gravitation universelle en simple qualité de fait. La gravitation universelle est une loi^ sa formule implique la définition de la masse et les rapports mathématiques de temps, d'espace et de vitesse, toutes idées abstraites, dont l'expérience ne saurait atteindre les sujets réels. C'est une violente abstraction qu'en définitive on mettrait à la place ou de la nature ou de la conscience universelle, si par impossible on arrivait jamais à formuler tous les phénomènes de la nature et ceux de la conscience sous l'aspect des relations variables des distances mutuelles des corps, suivant de certaines lois de nombre.
Il n'est point vrai que la nature^ entité générale, soit le dernier terme du système mêtapJiysique. Le laot nature est le plus souvent usité pour désigner une source générale des choses, sans prétendre la définir. Dans l'intention de ceux qui pensent expressément au sens de ce mot comme applicable à la raison dernière du monde, il désigne le fait universel, générateur et engendré, exempt de dépendance externe. Il semble donc que le système positif de\ra,ii en admettre l'idée comme celle du fait de tous les faits, fait positif par excellence ! Au contraire, les grands auteurs de systèmes métaphysiques, philosophes illustres dont les conceptions les plus générales répondent par leur abstraction au caractère attribué par Comte à l'état métaphysique, ont cherché quelque chose qui, placé au-dessus de la nature, en fût le principe ou l'origine. Antérieurement au xvu'' siècle pour les scolastiques, l'objet était d'établir des intermédiaires entre Dieu et la nature, en définissant les essences immatérielles que Dieu emploie à modeler ou
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informer la matière, à constituer les espèces. L'école cartésienne et Spinoza, et Leibniz, ont fait rentrer les modes de la nature dans les substances créées et conservées par Dieu. Berkeley a supprimé la matière, et rapporté aux esprits les qualités sensibles. Kant a fiiit dépendre d\m inconditionné, hors des phénomènes, toutes les déterminations phénoménales. Les plus célèbres de ses disciples ont déduit de cet inconditionné, par eux diversement qualifié, la nature. Rien de tout cela, quoique 1 œuvre de la grande suite des penseurs qui reçoivent essentiellement le titre de métaphysiciens, ne ressemble à ce que Comte exprime quand il dit que le terme du stjstème métaphysique est la Nature, entité générale, source unique des phénomènes, h^ dernier terme ainsi défini s'accorde, au contraire, pour la méthode, nous Favons déjà remarqué, avec celui que Comte a imaginé en donnant le fait de la gravitation pour exemple du fait général que le système positif accompli pourrait regarder comme son terme, s'il était possible de se représenter toits les phénomènes comme des cas particuliers de celui-là.
La définition formelle de Fesprit positif nous conduit au même résultat : « Dans Fétat positif, Fesprit humain reconnaissant l'impossibilité d'obtenir des notions absolues renonce à chercher l'origine et la destination de l'univers, et à reconnaître les causes intimes des phénomènes, pour s'attacher uniquement à découvrir, par l'usage bien combiné du raisonnement et de l'observation, leurs lois effectives, c'est-à-dire leurs relations invariables de successions et de similitude. L'explication des faits, réduite alors à ses termes réels, n'est plus désormais que la liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques faits généraux dont les progrès des sciences tendent de plus en plus à diminuer le nombre. » Comte définissant ainsi, comme Fidéal
d'une connaissance positive de l'univers, la représentation de tous les phénomènes en qualité de cas particuliers d'un seul fait général, réunit nécessairement sous ce nom de fait, qui sans cela serait impropre, l'infinité des phénomènes, sous l'hypothèse d'un déterminisme éternel, universel. Et qu'est-ce que ce fait, si ce n'est la nature, avec ce sens, à tort prêté par lui au terme idéal de la métaphysique, d'un monde considéré comme l'ensemble des choses et de leurs connexions invariables? une incompréhensible entité, comme il l'aurait nommée, si on lui en avait proposé le concept avec tout ce qu'il implique de postulats sur Finfini, la substance et la cause, qu'il voulait ignorer?
Le mérite éminent de Comte a été d'enseigner le principe que les philosophes de l'école cmpiriste pure, Hume et ses successeurs, n'avaient pas su déduire clairement de leur méthode, le principe de relativité. Comte a reconnu la nature exacte de la méthode des sciences expérimentales, de celle que ses inventeurs, sans la bien formuler, ont eue pour guide de leurs plus grandes découvertes, et qui consiste essentiellement à substituer à la recherche des essences et des causes la détermination des lois des phénomènes. Son erreur est d'avoir envisagé la perfection de Fesprit positif dans la répudiation des idées, ou croyances, qui ne peuvent être ni démontrées pour l'expérience ou pour la raison pure, ni refutées, et n'admettent pas le contrôle scientifique. C'était confondre la personne morale du savant avec la profession. La profession consiste à observer fidèlement les règles imposées à chaque genre d'investigations, en matière de constatation des faits et de leurs rapports, et à se rendre un compte rigoureux des inductions ou hypo thèses qu'on ne peut se défendre de mêler aux théories. Ce serait manquer au devoir, en ce service social de la recherche de la vérité, que d'étendre la portée in-
ductive des lois, soit pour affirmer, soit pour nier, au delà des limites de chaque sujet défini qui a ses données dans l'expérience et ses principes dans la logique. Comte reconnut que les questions d'origine première et de fm, et les hypothèses ontologiques sont hors du domaine des sciences, et inaccessibles à leurs méthodes. 11 en condamna l'étude, parce qu'il ne la vit poursuivie par les philosophes que sous l'empire des doctrines absolutistes. On peut dire qu'il ne fut pas trompé par le principe de relativité, mais, au contraire, qu'il n'en poussa- pas assez loin l'application; car il aurait évité son erreur, si, par la critique de la connaissance et de la croyance, il eût été mis sur la voie de reconnaître la possibilité d'une doctrine générale du savoir qui ne placerait pas ses objets dans l'absolu, mais dans l'esprit et dans ses lois. Les sciences non plus n'en possèdent pas d'une autre nature.
Demeuré systématiquement étranger à l'étude de l'esprit et à la critique de la raison. Comte crut pouvoir décider arbitrairement de ce qui est accessible ou inaccessible au savoir. D'un côté, il admit sans examen des thèses, telles que la négation de toute contingence, l'affirmation de la substance matérielle, et celle de l'origine empirique des idées mathématiques; de l'autre, il nia la possibilité d'une psychologie, même empirique, et, jusque dans les sciences de son ressort, voulut mettre l'interdit sur des théories d'un genre qu'il était seul, entre tous les mathématiciens, à juger non positif : le calcul des chances et l'astronomie stellaire. 11 ne pensa jamais qu'il eiit à apporter une raison quelconque pour démontrer aux hommes qu'ils devaient abandonner toute préoccupation d'objets dont il ne pouvait pas dire que l'existence fût impossible, mais seulement l'accès défendu à une certaine méthode, et qui leur paraissent à eux les plus importants. Il n'en avait pas d'autre
que sa croyance propre en cette chimérique loi des trois états qui prescrit le matérialisme et l'athéisme pour condition a priori de tout exercice futur de l'esprit humain. Nous n'avons pas ici à suivre Comte dans la partie de sa carrière philosophique où, renonçant à découvrir la loi de l'humanité dans l'étude objective de l'histoire, il composa de toutes pièces, pour les races futures, une religion nouvelle sous l'inspiration de son propre état subjectif. Cette œuvre de Comte est intéressante, mais, en dehors du fait à constater : que les objets du culte positiviste sont, comme il le dit, des créations d'un esprit revenu de la raison au fétichisme, elle n'a pas sa place dans une étude historique de l'enchaînement des idées métaphysiques.