LE PANTHEISME STOÏCIEN ET LE DÉTERMINISME
opérations d'un corps ? Un panthéisme naturaliste, allié au déterminisme du développement spontané du grand Tout, nous fait seul comprendre la doctrine matérialiste embrassée par de grands esprits tels que Zenon et Chrysippe. Un corps individuel arrivant à la pensée grâce à Faction d'une partie de la matière sur d'autres de ses parties n'aurait eu aucun intérêt spéculatif sans la considération de Tagent total comme nature Raturante, et de son œuvre comme une essentiellement (»t pour le but à atteindre. L'âme elle-même, cette partie à laquelle ils attribuaient spécialement la fonction dirigeante dans l'organisation, et qui ne devait ce privilège
qu'à ridée plus subtile qu'ils se faisaient d'elle comme d'un corps insaisissable inclus dans le corps sensible, en sorte qu'ils se figurassent comprendre son action sur lui, l'âme individuelle ne devait pas être, à leurs yeux, séparée de la grande âme, non plus que le corps individuel n'a d'existence hors du grand corps de l'univers. Lîi matière et Tesprit forment, à ce point de vue, le sujet unique el solidaire, l'indivisible nature.
La raison, selon la doctrine stoïcienne, ne peut pas êlre individuelle, parce que, descendant chez tous de la même source, qui est un seul Feu vivant, une seule àme et une raison séminale universelle (Xoyo; (rTrspjjiaT!.x6;), les pensées de l'individu sont des termes successifs d'une série d'antécédents et de conséquents invariablement liés, et tous compris dans la chaîne indissoluble des causes et des effets que régit universellement la divine providence (6£la7:p6vo!.a). Or, cette liaison et cet enveloppement suppriment à la fois l'individualité réelle, et toute action réellement séparée de l'agent particulier qui est le sujet d'un groupe de phénomènes l)liysiques et de phénomènes mentais dont l'ensemble
dépend strictement de la cause la plus générale : Zeus, ou la vie du monde. La question de savoir lesquels de
liO PYRRHON, stoïciens, ÉPICURIENS. ACADÉMICIENS
ces phénomènes, de ceux qu'on dit matière et de ceux qu'on dit esprit, forment la substance des autres, n'a qu'une signification nominale et s'évanouit au fond. La substance est une pour le stoïcisme, aussi bien qu elle devait l'être un jour pour le spinosisme, où les deux attributs sont séparés tout en étant unis, quoique les modes de l'un ne soient pas appelés les causes des modes correspondants de l'autre.
Quand on écarte de l'idée de l'évolution d'une substance unique l'idée d'un commencement et d'une fin de cette évolution, — ce qui se peut faire en conservant le concept capital de Fenchaînement universel et nécessaire des phénomènes, — il n'importe plus en rien que les modes de la substance évolutive soient exprimés en termes d'un phénoménisme abstrait sous une dénomination unique, comme on peut le faire aujourd'hui, ou nommés d'après la commune distinction de l'esprit et de la matière, qui sert à les classer. Le système de la dualité des substances, celui de la dualité des attributs dans l'unité de substance, et celui qui n'admettrait que des phénomènes enchaînés d'une seule nature répondent à une seule et même conception métaphysique, s'il est entendu que les modes de l'existence soient tous indissolublement liés entre eux, tels qu'on les observe, de quelques qualités qu'ils soient pourvus, à quelques catégories de la pensée qu'ils se rapportent, et invariables dans leur ordre soit de coexistence, soit de succession, de telle manière que l'avenir se trouve à tout moment et en toutes choses écrit dans le passé. Les questions, quoique fondamentales encore, qui subsistent ne regardent plus le matérialisme, ou le spiritualisme, ou l'idéalisme. Ce sont les suivantes : L'ordre universel des choses dans le temps est-il une loi de développement allant d'un état initial définissable à une fin déterminée, ou bien est-ce un système
L'ÉVOLUTIONISME STOÏCIEN
unique et sans commencement impliquant un développement nécessaire et éternel de phénomènes toujours transitoires et non périodiques ? Dans la première hypothèse il y a une division essentielle à introduire, selon que le système de l'évolution revêt un caractère moral en supposant une intention et une finalité dans la substance évolutive, ou qu'il n'est constitué que par des rapports de fait, et par une loi ou purement logique, ou physique et mécanique. La seconde hypothèse, excluant toute finalité en ce qui intéresse les êtres particuliers, ne peut avoir pour eux une valeur morale qu'à raison de l'attitude et du jugement de l'individu en regard du monde dont il ne s'estime que le produit éphémère.
L'évolution, selon la doctrine stoïcienne, est une évolution fermée, qui a dans la nature divine son origine, sa fin et des recommencements indéfinis pour la production d'un monde, toujours le même, avec les mêmes phases, les mêmes phénomènes et les mêmes individualités passagères. Les périodes sont liées entre elles par l'unité de la substance universelle, et par un même dessein qui préside à chacune ; mais l'intelligence et la volonté, c'est-à-dire, au témoignage de la conscience humaine, les conditions préalables d'un dessein, d'une conception et d'une œuvre, ne sont pas des attributs de ce dieu qui n'est pas une personne, qui est la substance évolutive elle-même : un Feu artiste, agent unique et fini, situé dans le vide infini, tour à tour condensé et dilaté et prenant toutes les formes. De feu, il se fait air, et d'air il se fait eau, et, dans les eaux, dépose les semences des êtres, puis s'épaissit en bas, comme terre, tandis qu'en haut il redevient feu éthéré et engendre les dieux sidéraux. Un transformisme de marche renversée rai?iène également le monde àFEther, mais alors pour une conflagration universelle où se
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retrouvent dans l'unité les éléments d'une production semblable à la précédente. Le Phénix renaît de ses
cendres. .
Il est clair que ce dieu qui se fait, se défait et se refait en forme de monde, et de toutes sortes d'animaux liabitanls de ce monde, sans avoir en sa nature propre et totale la perfection d'une simple personne, est le dieu dune théorie de la production du conscient par l'inconscient, malgré ce que nous avons dû remarquer sur le peu d'importance qu'a la forme matérialiste donnée à l'explication d'une doctrine déterministe et panthéiste. Lindividu personnel, ce produit de l'Éther, mais si dilTérent de son auteur, — et qui déchoit de sa perfection si l'on admet que l'individuel est un abaissement pour l'universel, — se voit refuser la destinée propre qu'eu tant que conscience il est enclin à se proposer ; car il n'a pas droit à la durée. Les stoïciens niaient l'immortalité de l'àme, sauf peut-être de l'âme du sage, qui devait, après la mort, selon quelques-uns, s'unir à Zeus jusipi'à Ihcure de la dissolution du monde.