L'UNIQUE DISTINCTION DU DÉTERMINISME UNIVERSEL
chaînement invariable des phénomènes est prise absolument et universellement. Ce qui trompe et donne lieu à de vaines distinctions, c'est qu'on a coutume, quand c'est de la liberté qu'on dispute, d'envisager l'enchaînement au point de vue psychologique et de l'individu, dans la supposition où ses actes seraient tous rigoureusement déterminés par leurs antécédents de toute nature et les circonstances. On voit bien s'ensuivre de là un entier prédéterminisme en ce qui touche ce sujet particulier, mais on ne se rend pas aussi bien compte des rapports forcés que cette vue, quand elle est généralisée, implique entre les états et les actes des individus d'espèce semblable qui existent en même temps, et entre eux tous et les choses dont les propriétés et les fonctions sont tenues aussi pour nécessairement déterminées. En effet, chacun de ces sujets, animés ou inanimés, étant regardé, séparément, comme déterminé par les antécédents et les circonstances, il faut que, considérés ensemble, leur état général à chaque moment soit également l'unique qui ait pu faire suite à la somme de leurs états au moment précédent, de même que leur état, au moment suivant, sera la suite unique des données actuelles. 11 y a donc entière solidarité d'existence pour les phénomènes dans le temps ; pour leurs coexistences et pour leurs successions, qu'il y ait d'ailleurs, ou qu'il n'y ait pas entre eux de rapports d'autres genres.
Le déterminisme universel bien compris a pour véritable expression le concept de Véquation du monde dont Laplace a formulé parfaitement Fidée : si une telle équation était connue d'un esprit infini, la valeur de la fonction qui est le monde serait calculable, pour cet esprit, pour un instant quelconque, passé ou futur, de Féternité, à Faide de la simple connaissance de sa valeur à un seul instant. Dans l'hypothèse du détermi-
nisme, il n'«st point logique d'admettre (comme Ta fait l'ingénieux philosophe, Cournot, discutant le principe du calcul des chances) des faits accidentels, ou de hasard, qu'il définit, non comme des cas d'indéterminisme partiel, mais par la rencontre des effets de causes mutuellement indépendantes. 11 n'est point, toujours dans l'hypothèse, de causes indépendantes du temps; il faudrait pour qu'il y en eût dont les rencontres ne fussent pas prédéterminées comme elles-mêmes, qu'il en survint certaines en dehors des séries sans commencement ni fin dont les termes sont tous des effets en même temps que des causes. Mais ce seraient alors des causes libres, les seules en effet qui puissent expliquer l'existence d'un fondement de réalité pour un calcul dont Fessence est de supposer des futurs possibles qui ne soient pas aussi des futurs nécessaires. L'unique différence entre le déterminisme et le prédéterminisme est celle qui s'établit dans le concept du prédéterminisme selon que l'on conçoit l'équation du monde, et le monde lui-même, comme sans fondement et sans commencement concevables, ou qu'on le regarde comme Fœuvre d une volonté créatrice qui en a disposé les éléments de telle manière que toute existence, toute relation et tout acte fussent invariablement fixés pour chaque instant à venir de la durée sans fin, et que rien ne se pût produire en dehors ou en s'écartant de cet enchaînement. Le plan divin selon la monadologie de Leibniz est un exemple d'un tel ordre institué, loi prédéterminante, en un sens, suite prédéterminée, dans l'autre, de tous les phénomènes. Si nous comparons ridée de ce préétablissement universel des choses à celle que nous pouvons nous former d'une action continuelle de Dieu par laquelle, au lieu de préordonner les phénomènes qui doivent spontanément se produire comme il vient d'être dit, il les produirait lui-môme,
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ou comme ses actes, ou comme ses modifications propres, nous ne trouvons rien de changé, rien d'ajouté ou de retranché, ni à la dépendance du monde par rapport à Dieu, ni à la pure et simple exécution de sa volonté dans les événements naturels, la marche du monde et la vie des êtres. Seulement, c'est alors la définition du panthéisme théologique que nous rencontrons, dont le concept n'est autre chose en effet que cette substitution de l'être divin et de l'agir divin luimême à l'inéluctable volonté législatrice en vertu de laquelle toutes choses, seraient et se feraient, grâce à un automatisme divinement construit, avec spontanéité. C'est la différence unique, et c'est l'identité en ce qui concerne le fait et le destin.
Nous pouvons donc regarder le prédéterminisme absolu comme une thèse bien adaptée à celle du panthéisme théologique, pour l'expression de la nature universelle. Quelle est alors, devant la logique, la position d'un théisme philosophique traditionnel qui garde l'héritage des fondateurs du panthéisme théologique, à savoir la doctrine des attributs infinis de Dieu dans l'ordre du temps. Ce théisme admet en Dieu la prescience infaillible, actuelle et totale des phénomènes compris dans un avenir éternel. Or, il ne peut y avoir en fait de futurs certains, ou ini'àiWMemcni prévisibles, ^ que des futurs prédéterminés. Affirmer une futurition, c'est affirmer l'existence antérieure des conditions qui la déterminent. Prétendre que les phénomènes à venir peuvent s'offrir à une intuition, qu'on appellerait en ce cas parfaite, en forme de phénomènes présents, c'est dire que le temps n'est point réel et que la succession des phénomènes est une apparence propre à des modes de sensibilité illusoires. La prescience certaine ne pouvant donc pas être autre chose que la connaissance de hi prédétermination , — car c'est analytiquement la
seule idée que nous puissions nous en faire en supposant la réalité de la succession des phénomènes, — il est clair que la doctrine de la prescience divine est la même que celle du prédéterminisme divin, au point de vue de l'intelligence, la môme, par suite, au point de vue de la puissance, c'est-à-dire le panthéisme théologique. Ce serait contrevenir à Fidée d'un sujet capable d'embrasser par la vision l'étendue sans bornes du prédéterminisme absolu, que de placer hors de lui l'acte même des déterminations infinies, qui lui serait alors nécessairement imposé et le dominerait. De pareilles distinctions ne sont de mise qu'entre des hypostases.