TRANSITION DU DOGMATISME A LA CRITIQUE
aux thèses traditionnelles, et subit l'empire des contradictions qu'elles impliquaient. Ces contradictions ressortirent à mesure que diminua le respect porté à la tradition qui les défendait. Le principe théiste, anthropoQiorphique, de la doctrine fut alors le plus atteint, soit parce qu'il paraissait moins proprement philosophique, soit surtout parce qu'il était plus lié aux intérêts de l'Église, que la libre-pensée commençait à menacer. Le principe panthéiste souffrit du môme discrédit, mais seulement dans ses anciennes formes ; il en prit de nouvelles, qui se trouvèrent être bientôt plus qu'indépendantes de tout esprit religieux. L'idée de l'infini, ridée de l'universelle nécessité ne changèrent qu'en leurs npplications. Elles se conservèrent en se laïcisant, môme alors que les philosophes prétendaient se borner à des analyses et éviter les grandes généralisations. Les idées générales qui avaient produit depuis deux mille ans et imposé au christianisme le panthéisme théologique régnaient toujours et tendaient à le remplacer par un panthéisme naturaliste. Ces deux derniers mots ont leur alliance fondée sur un sens vague de natnra naturans, pour lequel on peut employer le nom de Dieu dans un sens analogue à celui de VEthiqiie, mais qui se réduit le plus souvent au sens d'un matérialisme sans élévation et sans philosophie.
Locke entreprit une œuvre semblable en un point à celle de Descartes, comme s'il eût voulu la reprendre en espérant y mieux réussir que lui; car le titre de son livre : Essai sur rentendement himiain, signifie ce que signifiait cinquante ans auparavant le titre du Discours de la méthode pour bien conduire sa raison : une étude, un examen des fondements de la connaissance, une critique de la raison. Mais Locke ne comprit pas que son examen manquait d'un principe assez compréhensif et assez profond, de cela seul qu'il prenait dans ceux des
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phénomènes de la pensée qu'on appelle des sensations le point de départ de la connaissance philosophique, et non dans le fait de la pensée, en général. Les analyses et les. raisonnements auxquels il se livra à la suite de cette erreur capitale sont dénués de précision scientifique et de rigueur. Il n'en fut pas moins l'initiateur d'une sorte de méthode critique en philosophie, parce qu'au lieu de s'arrêter à un principe capahle de porter de grandes conséquences, et de procéder ensuite synthétiquement à la composition d'une doctrine, il laissa les questioiis séparément ouvertes à l'examen, ou n'en proposa que des solutions sans lion entre elles et qui ne pouvaient recevoir de démonstrations sérieuses.
La source de celles de nos idées qui s'élèvent audessus de l'expérience ne peut être que dans les relations constitutives de l'entendement, la première desquelles, dont toutes lesautres dépendent, est la relation constitutive de la conscience elle-même : le rapport mental du sujet à l'objet. Les philosophes qui ont pris r « origine des idées » dans la sensation externe se seraient montrés conséquents s'ils avaient regardé ce rapport lui-même, c'est-à-dire le dedans, comme une sensation aussi, et donnée par le dehors; l'absurdité n'aurait pas été plus grande que d'assimiler à des représentations sensibles les rappofls fondamentaux de succession, de causation, de quantité, de qualité; car la perception de ces rapports est une fonction de Fentendcment impossible à suppléer par l'existence toute seule des objets externes à percevoir, de quelque nature qu'on les suppose. Locke, en ajoutant la réllexion à la sensation pour l'œuvre de l'élaboration des idées, ne s-aporçut pas qu'il restituait la source mentale, et par conséquent Tinnéité, des jugements synthétiques. La réllexion n'est qu'un des noms de l'entendement dont les opérations consistent à appliquer sciemment aux
objets les idées générales de rapport dont la sensation fournit seulement une matière.
On doit accorder que, en substituant l'analyse à la synthèse, Locke ouvrit à la psychologie une carrière de recherches critiques, d'oii devait sortir, par un chemin différent de la méthode cartésienne, l'immatérialisme dont ce philosophe était, comme Descartes, mais d'une autre manière, fort éloigné. En somme, et, malgré ses propres opinions, formellement déistes, il servit la cause du pur matérialisme, en enseignant que le principe de l'être et du connaître réside dans l'objet empirique des sens, que les idées générales sont des idées imparfaites et obscures, et que l'utilité des termes généraux réside toute dans leur emploi comme signes.