‹ Histoire fantastique du céèbre PierrotChapitre 9 sur 14 · IIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

IIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C

BVS PIBHRB-SAHHAZIN, N* 14

Droit de tradaetion r^s«rv^

BRANGAS.

Un matin, M. Charles Brancas, avocat à Paris (rue de Tournon, 43, au premier, la porte à gauche), reçut d'un ami de province la lettre suivante :

Vieilleville, 6 mai 1845.

« Mon cher ami,

« Si tu ne me prêtes pas ton éloquence pour huit jours, je suis ruiné. Voici l'affaire :

« Jean-Pierre-Hippolyte Ripainsel (en 1793 Caïus- Gracchus Ripainsel), mon oncle, ancien garçon meunier, vient de mourir laissant deux millions.' Je pasâe sur la douleur que ce funeste événement a causée à ses nombreux amis. Entre nous, le défunt

2 BRANGAS.

était un ladre vert qui n*a jamais donné an centime à qui que ce soit, mais qui obligeait volontiers le premier venu à vingt, trente ou quarante pour cent. Il s'est acquis par là, dans le pays, la plus grande considération. L'histoire dit que le vieux relire, qui fut, je ne sais comment, d'abord commis aux vivres, puis fournisseur général, a fait jeûner plus d'une fois les soldats de la République et de l'Empire, qu'il les a vêtus de draps à demi-brûlés» chaussés de souliers de carton, et abreuvés de piquettes horribles où les eaux poétiques du Rbin^ du Tage et du Garigliano entraient pour une bonne moitié ; mais ce sont des commérages qui ne méritent pas qu'on les relève.

« Tout cancre qu'il était, Gaïus-Gracchus Ripainsel {allas Jean-Pierre-Hippolyte) a trouvé bon de restituer, après décès, bien entendu, car le brave homme, de son vivant, n'aurait pas lâché la plus petite obole. Restituer, c'est une idée assez naturelle, pourvu qu'on restitue à ceux qu'on a dépouilléSj ou aux pauvres ; mais Gaïus^racchus ne l'entend pas ainsi. Il lègue ses deux millions à la célèbre communauté de P...., afin, dit-U^ de donner aux saintes femmes qui habitent ce couvent la richesse dont elles sont si dignes, Get acte de sa dernière volonté me plonge àans la misère.

« Quand je dis que le testament me ruine» tu en^ tends bien que c'est une figure de rhétorique, car

BBANCAS. 3

j'ai du foin dans mes bottes, et n'étais pas si sot que d'attendre pour vivre Thérilage de Caïus-Gracchus ; mais c'est une brèche. Deux millions ! d'un seul coup ! La captation est notoire. De sa vie, le défunt ne mit le pied dans une église*; il était sur ce

' point* de l'avis du feu marquis de Condorcet, bon homme, mais un peu entêté de certaines idées, qui regarda toujours l'existence de Dieu comme une hypothèse destinée à faire bouillir la marmite sacerdotale.

« Le couvent, à qui cette aubaine n'a coûté que quelques tasses de tisane, s'est h&té de mettre la main sur le mobilier du défunt, et particulièrement sur un Claude Lorrain^ jusqu'ici inconnu, et dont le Louvre, j'ose le dire, n'a jamais vu l'égal. Imagine,

^toi qui es connaisseur, un paysage d'Arménie où les eaux, le soleil, la verdure, les animaux, les ruines, les arbres et les hommes sont répartis à souhait pour le plaisir des yeux. Peut-être n'as-tu jamais vu l'Arménie; il n'importe. Au premier coup d'œil tu reconnaîtras sans peine qu'elle doit être ainsi faite ou qu'elle a tort de ne pas l'être* Pour moi, j'en suis encore ébloui.

« Or, sans parler des deux millions de Caîus- Gracchus, puis-je laisser un pareil chef-d'œuvre enseveli au fond d'une cellule, si toutefois il n'est pas vendu & quelque lord de passage? Vendu aux Anglais! quel opprobre! Un Claude Lor^

4 BRANGAS.

rain que Caïus-Gracchus avait acheté d'an prince italien en déconfiture ! Tu vois d'ici mon désespoir.

« Donc, pour Tôler aux Anglais et à la communauté de P..,., p>ur le rendre au Louvre, qui me le payera bien, j'espère, et qui est la seule galerie digne d'un tel chef-d'œuvre, enfin, pour ra-' voir les deux millions du vieux Ripainsel et né pas donner d'armes à nos ennemis les jésuites, je compte sur ton éloquence. Un petit entrefilet de tes amis du National et du Constitutionnely sur l'avidité des légataires de mon oncle, ferait grand effet dans ce pays-ci et seconderait à merveille ton plaidoyer.

« Je t'attends à Vieilleville dans une semaine. L'affaire sera plaidée le 25 mai ; mais il faut que. tu connaisses d'avance toutes les circonstances du procès et toutes les intrigues qui ont amené la donation du vieux Ripainsel. Ce n'est pas trop d'un mois.

« Vieilleville est d'ailleurs un très-joli séjour, où tu trouveras en abondance tout ce que les Parisiens vont chercher en Suisse et dans la Forêt-Noire. La ville est située sur le penchant d'une colline, à l'entrée de la plaine , près d'une petite rivière qui va se jeter dans la Loire. Le pays est un des plus fertiles de France, et le paysage, lorsqu'on entre dans les gorges qui aboutissent à la ville, du

côté de Toiiest, est aussi désert, quoique moins sauvage, que la vaHée de TArve et les environs de Ghamounix. Tu pourras y rôver à Taise si c'est ta fantaisie. ,

a Les habitants senties mellleuris gens du monde. Assez d'esprit, peu de méchanceté, un grand soin de leur enveloppe charnelle, nulle étude du passé, nul souci de l'avenir, une avarice admirable qu'ils décorent du nom de sage économie-, voilà les traits qui distinguent la race. Vrais bourgeois du siècle passé, qui seraient honteux de dépenser le tiers de

leur revenu. Au reste, point de goût pour les aven-

tures de la guerre et de l'industrie, fuyant tous les hasards, hormis ceux du loto et (les plus téméraires) ceux du baccarat,» ils vivent heureux, serrés les uns contre les autres comme un tas de Ripainsels. Gaïus-Gracchus, qui fut leur chef et leur modèle, prétendait qu'en dix-huit siècleè, il ne s'est pas perdu une épingle dans tout l'arrondissement. J'en crois le bonhomme, car il s'y connaissait. . « Adieu, mon cher ami, je t'attends au plus tard vers le 15 mai. Ma maison, qu'on appelle ici château, est meublée à la»mode du pays ; c'est-àdire que le meilleur du mobilier est dans la cave. Mes pères m'ont laissé force 'purée septembralel comme dit Rabelais, et des meilleurs crus. Je laisse aux gens du pays le soin de boire le vin de leurs vignobles, et j'envoie le mien' à Paris ; mais je

garde pour mes amis quelques milliers de bouteilles d'un vin de Bourgogne qui ne déparerait pas la table du roi Louis-Philippe. Quant à ma cuisinière, elle a servi dix ans l'évêque d'A...., et tù connais la délicatesse ecclésiastique.

< Salut et fraternité,

c Athânase Ripainsel. >

Tout Paris a connu Charles Brancas, le héros de cette histoire. Grand, bien fait, de belle structure, d'un visage intelligent et doux, presque célèbre à trente ans, assez riche pour ne pas voir de bornes à son ambition, assez désintérressé pour faire un choix parmi les moyens de pousser sa fortune, il était dans ce milieu admirable qui fait l'envie des sages. Un certain goût pour le romanesque et l'imprévu, dont rien n'avait pu le défendre, ne dérangeait pas trop ce bel équilibre de qualités naturelles ou acquises.

Gomme il réfléchissait, son oncle entra. M. Louis Graindorge, fonctionnaire prudent, était l'un des plus parfaits modèles de cette race heureuse et placide qui sert avec un dévouement inébranlable toutes les dynasties et toutes les républiques. Il était né fonctionnaire, et il fonctionnait de son mieux, & vingt mille francs par an, toujours mé-

dîocre et toujours loué de ses chefs qui ne craignaient pas sa supériorité ; au reste, inoffensif et facitement abordable, s'il n*eût été trop fier d*assister le roi en son conseil.

« Eh bien, dit-il en posant son chapeau, c'est une affaire conclue.

— Quelle affaire ?

— Ton mariage, parbleu !

— Je me marie donc ? cher oncle ; il fallait me prévenir plus tôt ; je n'ai pas eu le temps de faire ma. barbe. Avec qui, s'il vous plaît ?

— Avec Mlle Oliveira.

— Une blonde ?... Euh !

— Un million de dot ! deux millions d'espérances I

— Oui, mais une blonde I

— Vingt ans.

— Une blonde \

— Des yeux de saphir.

— Une blonde !

— Un liez retroussé et gracieux qui n'a pas son pareil.

— Une blonde !

— Des lèvres de rose, des dents blanches, un sourire charmant et le plus heureux caractère.

— Ah ! cher oncle ! une fille si parfaite doit être bègue ou bossue ?

— Ni bègue ni bossue.

— Déjà ! Vous menez rondement les choses, cher oncle.

— Parbleu ! la vie est si courte ! Au reste, rien n'est plus facile que de me désavouer et de. n'être pas député.

— Platt-il ? Que dites- vous ?

— Je dis qu'il est facile de n'être pas député.

— Le père Oliveira est donc député ?

— De l'arrondissement de Vieilleville, oui, mon cher.

— Ah ! de Vieilleville.... Et il céderait la députation à son gendre ?

— Par contrat de mariage passé devant notaire, oui, mon enfant.

— Et les électeurs rîïtifieraient le contrat î

— Je voudrais bien que quelqu'un d'eux le trouvât mauvais! Dès demain, le chemin de fer qu'on leur a promis, et qui, grâce aux savantes combinaisons de l'ingénieur, doit traverser tout l'arrondissement, ne passerait plus qu'à dix lieues de là. Plus de garnison, point de lycée ; Vieilleville serait traité comme un chef-lieu de canton. Gonçois-tu la douleur des honnêtes cabaretiers et marchands d'avoine de Vieilleville, si la clientèle de deux cents hussards et de leurs chevaux venait à leur manquer ? Ce serait une vraie catastrophe.

— Oliveira s'ennuie donc beaucoup de sa députation ou de sa fille ?

— Pas le moins du monde. C'est un homme prévoyant, qui veut se mettre à Tabri des coups du sort et des caprices du scrutin. Il a promesse du roi d'être fait pair de France dans la première fournée, et il grille de s'asseoir parmi les ducs et les comtes de la fabrique de Napoléon ou de ses prédécesseurs. •

— Eh bien î dit l'avocat, je réfléchirai. .

— Tu réfléchiras! Crois-tu qu'il soit si aisé de rencontrer ensemble une dot d'un million et mi mandat de député ? Réfléchir ! Crois-tu qu'Oliveira soit en peine de marier sa fille ? Je connais un petit duc, malmené par les révolutions et par le lansquenet, qui la ferait volontiers duchesse; mais OUveira craint de jouer chez son gendre le rôle de père aux écus, qu'on exploite et dont on rit, et il s'est déclaré contre le faubourg Saint-Germain.

— Diable ! mon futur beau-père ne manque pas de bon sens.

— Tu acceptes donc ?

— Est-ce que je puis vous refuser quelque chosç, cher oncle ?

^ — » Et "tu le souviendras toujours que je t'ai mis la députation à la main ?

— Jusqu'à la consommation des siècles'. Mais quel besoin pouvez- vous avoir de moi ? N'êtes-vous pas riche, n'êtes vous pas bien en cour ? Que vous rcste-t-il à désirer?

10 BRANGAS.

— Une misère, à laquelle je ne tiens que pour avoir la paix dans mon ménage ; mais ta tante le veut, et je n'ose rien lui refuser..

— Voyons cette misère.

— Une commanderie dans la Légion d'honneur et la présidence d*une section du conseil d'État ; ma ftmme prétend que cela fait bien au bas d'une carte.

— Eh bien, cher oncle, ce n'est pas cela qui nous empêchera d'épouser Mlle Oliveira aux yeux de saphir. Mais est-ce à moi de distribuer des croix et de régler les rangs au conseil d'État ?

— Pourquoi non? Tu parles comme un Démosthènes et tu sais te faire entendre. Crois-tu que ce soit un mérite si commun à la Chambre des députés ? Va, va, je connais plus d'un ministre qui serait en peine d'en faire autant. Si tu veux seulement nouer ta* cravate avec moins de* négligence, ne faire aucun geste, n'être ému de rien, avoir, la tête et les yeux dans la position du soldat sans armes {les yeux à quinze pas devant tai, la tête fixe et mobile), ne te permettre aucune plaisanterie, ce qui choque toujours les niais (c'est-à-dire les trois quarts de toutes les Assemblées), et citer avec respect les divins axiomes de M. Royer-Collard ; si à tous ces mérites tu ajoutes celui de voter bien, c'està-dire tantôt avec la gauche et tantôt avec le centre, suivant les intérêts du jour, je te prédis la plus

BRANGAS. 11

brillante forlune. Tu seras premier ministre avant <lix ans, et je serai, moi, grand-croix, ce qui fera plaisir à ma femme et honneur à la famille.

— Accordé. Laissez-moi seulement le temps de faire restituer à mon ami Ripaînsel un ou deux millions que la communauté de P.... a eu l'adresse de se faire léguer par son oncle : à mon retour, je vous suivrai chez le père Oliveira.

— Que veux-tu dire avec ton Ripainsel ?

— Lisez cette lettre.

— Laisse-moi là ce Ripainsel, dit Fonde après avoir lu, et prends l'occasion par son unique cheveu. Viens voir Oliveira ; c'est un bon homme qui a fait fortune dans le commerce des bottes percées et des vaudevilles éculés, et qui n'en est pas plus fier.

— Il fait des vaudevilles ?

— Il n'en fait plus depuis qu'il est homme politique ; mais il en a fabriqué, à vingt ans, cinq ou six douzaines qui n'étaient, ma foi, ni meilleurs lii pires que toux ceux qu'on applaudit et qu'on siffle. Tu ne connais donc pas ton futur beaupère?

— Je ne l'ai jamais vu. Vous dites qu'il est millionnaire et député, cela me suffit.

— Oh ! c'est quelque chose de pliis. Tu vas voir un petit homme tl)ut rond, riant, fleuri, bavard, spirituel, inventif, caressant, poli, cordial, empressé.

obligeant, indifférent à tout, excepté à ses intérêts, saciiant amasser, sachant dépenser, sachant promettre-et oublier sa promesse, homme d'affaires qui serait un grand personnage s'il voulait prendre intérêt à la politique, sceptique au point de ne pas savoir s'il est baptisé ou circoncis, honnête homme au demeurant, autant que peut l'être un spéculateur de profession, et ami des arts comme ces banquiers illustres de Venise et de Florence pour qui peignaient et sculptaient Titien et Michel-Ange. Nous irons chez lui ce soir.

— Ce soir, puisque le voulez, » dit l'avocat.

Prodomus.

Oliveira les reçut avec cette politesse aimable et simple qui est la plus utile et la moins provinciale de toutes les vertus. Déjà les vieux colonels de l'Empire, les poètes chauves et les jeunes magistrats étaient assis et jouaient au whist. Oliveira conduisit ses deux hôtes dans un salon particulier rempli de

crics malais, d'épées du moyen âge et de toute la menue ferraille qu'il est convenable d'avoir au-dessus de sa tête quand 6n veut fumer un cigare,

« D'où vient cetle dague florentine? demanda B'rancas à fon hôte.

— La poignée, répondit négligemment Oliveira, est de Benvenuto Cellini, qui la cisela tout exprès pour François I"; la lame est du senor Bermudcz de Tolède.

— Quoi ? de Bermudez lui-même, dit l'avocat d'un air d'admiration.

— Je le crois. Cetle dague a son histoire comme un cheval arabe ou comme un prince. M. de Loignac la reçut d'Henri III et l'enfonça dans la poitrine du duc de Guise. Voyez à la pointe cette tache qu'on a respectée. C'est une goutte du sang du Balafré. Un petit-neveu de M. de Loignac , émigré vers 1792, vendit sa dague à un boyard russe dont le fils est mort à Clichy. C'est de lui que je tiens cetle lame admirable, dont Bermudez emprunta le secret aux fabricants d'Alep et de Damas.

— Pardonnez-moi mon ignorance, dit l'avocat, et dîtes-moi, je vous prie, qui était ce merveilleux Bermudez ?

— C'était un alchimiste de Valence qui cherchait la pierre philosophale en Orient, vers 1520. Suivant

fk BRANGAS.

l'usage, il donna son âme au diable et reçut en échange par Tentremise d'un fabricant d'Alep, l'art de combiner le platine avec l'acier, ce qui donne aux sabres une' trempe irrésièlible. II apporta ce secret en Europe, avec beaucoup d'autres, et s'acquit une grande réputation. Par malheur, la sainte inquisition, le voyant peu assidu à la messe, car les voyages et les sciences occultes profitent rarement à la piété, le fit brûler en grande pompé à Valence l'an 1536 de notre ère.

— Il faut avouer, monsieur, dit l'avocat, que vous êtes un savant homme.

—Je cherche à me faire pardonner mes millions, répliqua Oliveira. Au reste, vous trouverez ce récit tout au long dans Y Histoire des alchimistes, sorcùrs et autres suppôts du diable dans les royaumes de Valence et d'4ra^on, par le P. Bunardez, in-4*'. Ségovie, 1640. Le seul exemplaire qui existe en France est déposé à la bibliothèque de Vieilleville, sous la garde du sieur Krantz^ ancien artilleur, le plus hargneux des hommeSé

-— Quoi ! parmi tant d'affaires vous trouvez le temps de lire les histoires du P. Bunardez ?

— oh ! je n'ai pas été toujours l'homme affairé que vous voyez. Quand j'étais clerc d'huissier j'avais bien des loisirs. »

Le conseiller d'État sourit en regardant son neveu. à Gomment peut-on être clerc d'huissier! reprit

Oliveira. N'est-ce pas ce que vous voulez dire? Je vous jure, messieurs, qu'il n'y avait pas de ma faute; j'aurais beaucoup mieux aimé être duc et pair. J'ai quitté le métier aussitôt que je l'ai pu; mais enfin il fallait vivre, et je recevais de mon patron, tous les jours, une croûte de pain et une tranche de saucisson, qui m'aidaient merveilleusement à supporter la vie. Entre deux assignations j'allais à la Bibliothèque et au Musée.,

< J'admirais la Vénus de Hédicis, si frêle et si délicate, et je regardais avec étonnement la Vénus de Milo- qu'on fait semblant d'admirer et qui n'est qu'une grande femme assez mal proportionnée* Je lisais Winckelman dans une traduction et Clarisse flarlùwe en anglais, sans oublier pour cela les livres du bon RoUin et la métaphysique de Schelling ; enfin j'envoyais des rébus au journal de Vieille ville* J'acquis en peu de temps la réputation d'un savant et d'un esprit bizarre , incapai)le de faire fortune dans les citations^ notifications et significationSé

f Je. fus mis à, la porte de l'huissier et perdis ainsi le pain et le saucisson^ Le soir même je reçus la malédiction de mon père et l'ordre de m'enrôler dans l'armée française. J'avais alors dix-huit ans, nulle ressource et un appétit féroce. Qu'auriez-vous fait à ma place ?

— J'aurais obéi, dit le conseiller d'État et porté le sac avec résignation;

16 BRANGÂS.

— Et vous, monsieur ?

— Je ne sais, répondit 'Brancas ; peut-être auraisje essayé de planter des choux.

— On voit bien que vous n'avez jamais été exposé à cette infortune. Pour moi, qui sentais mon génie, être ouvrier ou soldat, c'était la mort. Un vieux professeur de latin, sous qui j'avais déchiffré Tite-Live, me donna vingt francs et le Prodromus philosophie instaurandoBy de Campanella, qui était son auteur favori. Muni de ces deux viatiques, j'entrai dans Paris le 8 décembre 1819.

— Voilà un magnifique présent, dit en riant le conseiller d'État.

— C'étaient toutes les économies du vieux latiniste, et la moitié de sa bibliothèque, dont un Ana^ créon d'Henri Estienne formait l'autre moitié. Il vivait de pain et d'eau, comme presque tous ses confrères, en comparaison de qui les ânes et les chameaux du déseil de Mésopotamie sont des goinfres. Du reste, gai et sans souci, comme s'il eût été propriétaire des mines de Potosi. Je voulus le remercier. — « Prends donc, me dit-il brusquement, à quoi ces vingt francs peuvent-ils me servir? C'est trop peu pour jouir, c'est assez pour entreprendre. » J'embrassai tendrement le vieux latiniste et je partis nu-pieds pour ménager mes souliers.

— C'est avec le Prodromus philosophie imtaurandœ que vous avez fait fortune?

— Oui, messieurs, dit Oliveira. Râppeiez-vous le cordier des Mille et une Nuits. On lui donna un morceau de plomb. Ce morceau de plomb servit à raccommoder le filet d'un pêcheur ; le pêcheur prit un esturgeon et le donna au cordier; l'esturgeon avait avalé un diamant qui valait cent mille pièces d'or, et le cordier devint l'un des plus riches seigneurs de Bagdad. C'est mon histoire. En quinze jours je dépensai mes vingt francs , et me retrouvai seul avec mon Campanella, sans travail et sans asile. Le seizième jour, j'errais à jeun le long des quais, feuilletant tous les bouquins et mesurant de l'œil la profondeur de la Seine. Tout en feuilletant et en souffiant dans mes doigts, car il faisait grand vent, je fus remarqué d'un bouquiniste, petit vieillard très- vert, au nez pointu, aux lèvres minces et serrées, au front rejeté en arrière, assez semblable au célèbre portrait que David a laissé de Robespierre.

« C'est un Campanella que vous tenez sous le bras, me dit-il d'un air de convoitise.

— Oui, monsieur, c'est le Prodromus philosophie instaurandx, livre rare, édition princeps,

'— Oh ! moins rare que vous ne croyez, » me dit-iL

A ce trait, je reconnus un acheteur, et je me tins sur mes gardes.

« .Cela vaut bien trente sous, continua-t-il en mettant la main dans son gousset.

— Trente sous ! m'écriai-je en riant avec mépris, une édition princeps!

— Trois francs si vous voulez, dit-il, et n'en par- '

Ions plus. »

Je haussai les épaules et je fis mine de partir.

« Mon livre n'est pas à vendre. » Il me saisit le bras, et, d'un air suppliant.

c Voyons c'est une fantaisie ruineuse, ^ais enfin c'est une fantaisie, voilà trente francs, laissez-moi le livre. »

Je lui donnai le Prodromus.

« Bon! lui dis-je, j'ai de quoi vi^re trois semaines.»

Il se retourna stupéfait.

« Comment ! c'était votre dernière ressource, et vous avez su m'arracher trente francs! Jeune homme, vous avez le génie du commerce, restez avec moi, je vous formerai, et vous ne me quitterez que pour devenir millionnaire. »

J'acceptai. Le petit vieillard ne mentait pas. En peu dé temps, je connus tous les secrets du métier, et je commençai & rêver d'autres destinées. Une fois, je vis représenter im vaudeville, et. je m'écriai, comme le Corrége: Moi aussi je suis peintre! Six mois après, mes vaudevilles se comptaient par douzaines, et par douzaines aussi mes succès. À vingt francs cinquante centimes de droits d'auteur par représentation, le thé&tra ne se ruinait pas, et je commençais à faire fortune. Je n'ai jamais eu moins

BftANGAS. 19

de trente ou quarante, représentations. J'avais trouvé la recette du vaudeville. Vous la connaissez, je pense?

•— Assurément, dit le conseiller d*Ëtat, mais nous serons bien aises de rapprendre d'un maître de Tart.

— Mon Dieu! reprit modestement Oliveira, ce n'est pas plus difficile que de faire du cassis où du sirop de groseilles. Voyez plutôt: Un homme met son paletot sur une table et sort ; un autre arrive» qui est maître de la maison et marié. Ce paletot lui

' donne à penser. Voilà, dit-il naturellement, un paletot qui est l'amant de ma femme. Le paletot, le mari, la femme, la servante, le petit clerc si le mart est avoué, entrent, sortent, se croisent, s'expliquent, se querellent, se choquent, se heurtent pendant un, deux ou trois actes au gré de l'auteur. Quelques-uns ont poussé jusqu'à cinq actes, mais c'est une témérité qui réussit rarement. Ajoutez-y des couplets, des grimaces et des calembours, et extirpez soigneusement toute trace de bon sens, vous aurez un excellent vaudeville.

« A ce métier, j'amassai promptement une dizaine de mille francs, et je renvoyai à mon vieux professeur ses vingt francs et une pipe turque garnie d'argent ciselé qui venait de feu Baraïctar, Grand vizir de la Sublime-Porte. Devinez je vous prie, quelle fut la réponse du bonhomme.

— Il refusa net ?

20 BRANGAS.

— Non. Il garda la pipe du vizir et renvoya les vingt francs avec cette réponse.

« Mon cher enfant, ces vingt francs ne peuvent « appartenir ni à moi qui les ai donnés, ni à toi qui « n'en as plus besoin. Donne-les au premier pajivre « diable que tu rencontreras, à condition qu'il les c donnera lui-même à un autre, et cet autre à un « troisième, dès qu'il sera sorti d'embarras. Parla, « nous serons, toi et moi, bienfaiteurs à bon marché « jusqu'à la fin des siècles. Adieu, porte-toi bien, ne « fais pas trop de vaudevilles, car il n'est pas tou- * « jours sain de faire rire le public ; ne t'enrichis « pas trop vite, et si tu trouves quelques pincées de « bon tabac d'Argos pour bourrer la pipe du sei- « gneur Baraïctar, n'oublie pas ton" vieil ami. » . En ce moment, un domestique s'approcha d'Oliveira et lui dit quelques mots à voix basse. Oliveira sortit.

« Eh bien ! que penses-tudeton beau-père? dit le conseiller d'État.

•— Ses cigares sont excellents, dit L'avocat, mais son récit était un peu long.

— Il aime et se vanter. Les parvenus d'autrefois cachaient leur origine comme le Nil cache ses sources. Ceux d'aujourd'hui mettraient volontiers dans leurs armes les savates qu'ils ont raccommodées . Tout est vanité, comme dit Salomon. Au reste, Oliveira ne s'en fait pas trop accroire i II a fait des

BRANGAS. .21

journaux, il a fait la banque, il a fait le commerce des cuirs de la Plata et dés Méditations de Lamartine; enfin, il a fait fortune et je te jure qu'il a bieii gagné ses millions. Voici Mlle Ritaqui s'avance porlant deux tasses de thé. Passons au salon. Le moment est favorable pour entrer en matière et faire ta cour. Va donc, et bonne chance; ma commanderie est dans tes mains, et ton portefeuille .aussi. »

Marguerite Oliveira, blonde aux yeux de saphir, que ses amies de pension appelaient Rita, avait loute la grâce et la simplicilé qu'on ne trouve qu'au deux pôles de la civilisation, chez les sauvagesses d'Otaïti et dans quelques salons de Paris. Grande, bien faite, riante, pleine de douceur et de charme, assez instruite au besoin pour tout comprendre et parler de tout sans affectation, elle plaisait à tout le monde et ne s'imposait à personne. Son âme élait limpide et sans mystère comme son regard. Peutèlre n'était-elle pas faite pour les grandes passions ; ' pour parler comme Chateaubriand, elle n'avait pas été mouillée par la pluie des orages du cœur.

21 BBAMGAS.

Aita offrit du thé au conseiller d'État qui s'empressa d'accepter. L'avocat fit un geste de refus.

« Mademoiselle, ditril, je vous remercie, je n'aime pas le thé.

— Ce n'est pas une raison, monsieur, répliqua-t-elle. Qui est-ce qui aime le thé? Personne; car je ne compte pas deux ou trois cents millions de Chinois, qui en boivent par patriotisme^ et trente millions d'Anglais, par entêtement. C'est une tisane des plus médiocres, mais acceptée par les honnêtes gens. Il faut bien faire comme tout le monde. Prenez donc, monsieur, prenez et buvez! »

Pendant ce temps, le conseiller d'État se retirait sous prétexte d'aller au whist, et les deux jeunes gens se trouvèrent, non sans quelque embarras, à peu près seuls dans un coin du salon.

% Mademoiselle, dit l'avocat en feuilletant un album, voui^avez là de fort beaux paysages. Quel est ce large fleuve qui coule entre deux chaînes de montagnes escarpées? Est-ce une vue d'Allemagne ou de Suisse ?

— Ceci, monsieur? c'est une vue du Dclaware, que j'ai visité l'an dernier avec mon père. Ces montagnes sont les AUeghanys, et ce pont qui s'enfonce dans le fleuve sous le poids d'un convoi de chemin *de fer, c'est un pont du Pensylvanian Rail^Road à qui cet accident est arrivé pendant que nous allions de Philadelphie à Pittsbourg. Ce bateau à vapeur que

BRANGAS. 23

VOUS voyez un peu plus loin, appartient au constructeur du pont ; il sert à repêcher les trains qui tombent à l'eau, et je vous assure qu'au dire des voisins, il ne manque pas d'occupation.

— Vous avez vu les États-Unis? dit Tavocat étonné.

— Oui, monsieur, et le Canada. Cola n'est pas dans les règles, je le sais bien, et mon père aurait dû me .conduire en Suisse ou en Italie comme toutes les petites filles qui sortent de pension; mais alors, pourquoi se déranger? Pour voir des sites que tout le monde connaît, des auberges que tout le monde décrie, et des voyageurs qu'on rencontre partout? autant vaut rester chez soi. Mon père l'a bien compris, et m'a menée du premier coup à la cataracte du Niagara, qui est la plus belle chose de la création.... »

Réflexion inattendue.

J'avais pensé d'abord à rapporter mot à mot la conversation de Rita et de l'avocat, espérant qu'elle servirait de modèle aux jeunes gens des deux sexes

qui veulent s'engager dans les doux liens de Thymenée: déjà mon siège était fait, et mon héros comme on doit s'y attendre, n'aurait prononcé que des discours graves, sensés, spirituels, philosophiques, moraux, harmonieux et doux, tels enfin que dans les romans anglais du genre high life en débitent d'une voix posée et mélodieuse ces gentilshommes dont les favoris épais et bien brossés, la taille perpendiculaire et les grâces inimitables font les délices du peuple parisien ; mais le hasard ayant fait tomber dans mes mains une lettre de Mlle Bita Oiiveira à Mlle Claudic Bonsergent, où le même sujet est traité avec une grande supériorité, j'ai cru devoir laisser la parole à Mlle Bita, meilleur . juge que moi, sans contredit, des grâces et de l'éloquence de son fiancé. Voici cette lettre, ou plutôt le post-scriptum.

Bita à Claudie.

viP.S. Grande nouvelle. On me marie. On, c'est-àdire mon père. La femme étant au dire des poètes,

le chef-d'œuvre de la création, comment se fait-il, très-chère, que tout bon père de famille n'ait pas d'autre inquiétude que de se débarrasser duditchef-' d'œuvre en faveur du premier venu? Les poètes 'se moqueraient-ils de nous, par hasard? Réponds à' cela, subtile nûsonneuse. Pour moi, j'en suis toute humiliée.

« Hier matin, j'étais en lôte-à-tête avec Julie, cette adorable Julie qui me peigne si bien, et que tu m'as enviée si souvent. Je me regardais assez complai§ammcnt dans la glace, adoucissant mes yeux et essayant mes sourires, ainsi que tu fais sans .doute en pareille circonstance, lorsque mon «père est entré. — Bravo ! Rila, m'a-t-ildit en m'embrassant, tu aiguises tes armes, à ce que je vois. (J'ai rougi un peu.).— Papa, lu sais bien qu'il ne faut pas entrer chez les dames sans les faire avertir. — Le mal n'est pas grand, je n'ai rien vu. As-tu donné tes ordres pour ce soir? (Il faut te dire que mon père offre tous les mardis du thé, du punch et des cigares à trente ou quarante personnes qui se divisent en trois catégories: les gens riches, les gens d'esprit et les gens bien cravatés. Quand la conversation est engagée et qu'on s'échauffe> quand on partage l'Orient, donnant l'Egypte aux Anglais, Constantinople aux Russes, le reste à je .ne sais qui, et à la France la gloire de présider au partagé, je m'esquive

26 BRANCâS.

doucement sur la pointe du pied.) — Tout est prêt, papa, ai-je dit. Il m'a regardée dans les yeux, m'a embrassée une seconde fois ti'ès-tendremmt, s'est assis près de moi et m'a demandé d'un air mystérieux: — Penses-tu quelquefois au. ménage ? — Pas encore. » C'était presque vrai. Je n'y pense qu'à mes moments perdus, et je t'assure que ma toilette, les emplettes du matin, les promenades au bois de Boulogne dans l'après-midi, quelques visites à mes bonnes amies, les leçons de chant, l'Opéra, et redisante lecture des romans de M. Jules Sandeau, ne me laissent guère de loisirs. « J'en suis fâché, a-t-il repris, car j'avais justement à te proposer un mari très-présentable ; mais, puisque le mariage te déplaît,, n'en parlons plus, -r- Oh ! je n'ai ni sympathie ni antipathie pour le mariage; jen'y pense pas. Voyons un peu ton mari très-présentable. — Non, mon enfant, je ne veux pas gêner tes goûts ni tes habitudes....— Mais, papa, tu ne gênes rien ni personne, je t'assure. -— Non, Rita, je connais le danger des unions mal assorties.... -^ Mais papa, cette union n'est, ni bien ni mal assortie, puisqu'elle n'est pas assortie du tout. — Non, mon enfant, je ne suis pas de ces pères barbares I... (Plus j'insistais , plus il reculait et s'amusait à irriter ma curiosité.) — Eh bien garde ton secret, ai-je dit avec impatience. Il s'est décidé à parler; — Que dis-tu du nom de Brancas î — Duc de Brancas? — Non, non, Brancas,

BRANGAS. 27

avocat. — Il y a tant d'avocats ! — Pas plos que de ducs. — Oh ! je ne tiens pas aux ducs. Comment est-il fait ton*M. Brancas, qui n'est pas duc? — Je ne sais pas/ je le connais à peine, mais on le dit assez riche, fort éloquent, et du bois dont on fait les ministres, qui sont plus rares sur la place et plus recherchés que les ducs. — Voyons-le donc. Tu l'attends ce soirî — Tu l'as deviné. Viens déjeuner. »

« Les pédants nous accusent d'être surtout bavardes : ce sont de sottes gens qui n'entendent rien aux femmes : nous sommes mille fois plus curieuses. Je t'avoue que la journée m*a paru longue et qu'il me lardait de voir le mortel téméraire que ma dot a séduit; car, pour mes yeux, il n'y faut pas penser : où les aurait-il rencontrés? Élait-il blond ou brun? grand ou petit, aquilin ou camus ? Dans cette incertitude, les minutes coulaient avec la lenteur des siècles. Pour moi, un brun, aquilin, non sans moustaches et un peu farouche, me convenait assez.

« Enfin le désiré Brancas a paru. Ma chère, c'est un blond. J'aurais dû m'en douter. Le destin n'en fait pas d'autres > Â cela près, il a bonne apparence : il n'est ni fat ni impertinent, ni trop content de sa personne, ni dédaigneux, ni bavard, ni empesé, ni froid. Tout dans ses manières respire la politesse, la .franchise et la bienveillance : tu peux croire que si j'ai mal vu, ce n'est pasfaute d'avoir bien regardé. En entrant, il m'a fait un très-court compllmçnt

auquel j*ai répondu par un sourire ; puis mon père s*est emparé de lui et Fa conduit dans un petit salon que le sexe malpropre se réserve pour fumer et crachjer tout à Taise. Là ils ont causé de je ne sais quoi qui devait être fort intéressant, si j'en Jbge par Tair attentif de notre avocat. Mon père Ta quitté tout ravi. -* On ne peut pas avoir plus d'esprit, » m'a-t-il dit en passant près de moi. Ma chère, cet homme est sans défaut; il est avocat, et il écoute; n'est-ce pas un prodige dans son métier? Il a deviné le faible de mon père, qui est de parler, et il n'a pas dit six paroles. Curieuse à mon tour de contempler ce prodige, je me suis avancée sous prétexte d'offrir du thé, et un conseiller d'État, qui est son oncle, a eu la discrétion de se retirer et de nous ménager un tête-à-tête dans l'embrasure d'une fenêtre.

« Claudie, c'est à n'y pas croire : il parle encore mieux qu'il n'écoute. Il est d'un naturel parfait, il ne s'échauffe pas, il ne gesticule pas, il ne cherche pas ses phrases, il ne s'efforce pas d'avoir de l'èspril et il en a, il ne se moque ni des présents ni des absents, il ne discute jamais, il ne cite personne, d'un mot il dit une histoire, il n'interrompt jamais et il se laisse interrompre ; je ne crois pas qu il ait du génie, bien que mon père assure qu'il est l'un des trois premiers avocats dé Paris, mais c'est l'homme le plus aimable que j'aie jamais vu.

A ce mot tu vas rire, et je t'entends déjà. L'homme

le plus aimable ne tardera guère à être le plus aimé. Mademoiselle, vous pourriez vous tromper. Il est très-aimable, je Tavoue, mais ce n'esj pas mon idéal. Tu entends bien ce que je veux dire, toi qui cherches encore cet idéal et qui le chercharis dès la pension, tantôt dans le maître de chant, tantôt dans le maître d'italien. Mon idéal, c'est le Beau Ténébreux, c'est Amadis de Gaule sur la Roche-Pauvre, c'est je né sais quoi de mystérieux, d'héroïque, d'incompréhensible, qu'un avocat ne saurait avoir. As-tu vu quelque part l'histoire du premier roi de Portugal? C'était un brave gentilhomme, aimé des dames, et que sa maîtresse voulut obliger de lui conquérir un royaume. — N'est-ce que cela? dit-il en montant à cheval, eh ! je vous en donnerai, s'il le faut, une demi-idouzaine. — Il parlit pour l'Espagne, et tua tant de Sarrasins que ceux qui restaient, pour obtenir quelque répit, lui offrirent le Portu- * gai, dont il fit, ma foi, présent à sa dame comme il l'avait promis. Voilà un homme ! Mais ceux d'aujourd'hui ne savent que s'injurier de vive voix ou par écrit, suivant leur profession.

• Pour revenir au sieur Brancas, qui ne conquerra jamais rien, si ce n'est peut-être le droit de s'asseoir, avec quatre ou cinq cents bavards, dans une grande salle assez mal bâtie qui est au bout du pont de la Concorde, nous avons causé de toutes sortes de choses, et d'abord de voyages. J'ai déclaré, non sans

30 BRANGAS.

quelque fierté, que j'avais vu la cataracte du Niagara. Celte nouvelle a paru lui faire grand plaisir. Espèret*il, le voyage étant fait, n'avoir pas à le recom* mencer, ou bien a-t-tl admiré mon intrépidité? Ce point est encore indécis.

« Du Niagara nous passâmes au Rhin, et du Rhin aux Alpes et à la poésie, Ma chère, croirais-tu qu'il ne lit jamais les poètes? C'est à faire frémir ; on n'est pas avocat à ce point. Monsieur s'excusa suf ce qu'il est hégélien. Hegel! Qui est cette bêle-là? To as vu sans doute des loups, des ours, des renards et des éléphants blancs ; mais peut*-ètre n'as-tu jamais vu des hégéliens. Ma chère, rien n'est plus joli. Vois un peu : Tout ce qui est rationnel est réel; tout ce qui est réel ^ est rationnel. Exemple : Tu n'as jamais vu d'homme à trois tètes , mais tu as l'idée- d'un homme et d'une tète et par conséquent de deux et de trois tètes. Or, tout ce qui est rationnel est réel ; donc, l'homme à trois tètes, à cent têtes, à trente mille tètes existe, et s*il n'existe pas, c'est la faute de la Providence, de la nature ou de n'importe qui; n'est* ce pas clair? Eh bien, ma chère, il m'a débité cela couramment, sans broncher, comme un hégeUen qu'il est. De Victor Hugo, de Lamartine ou de Musset, pas un mot. Messieurs les hégéliens ne se dérangent pas pour si peu. Oh! s'il s'agissait d'objectif ou de subjectif, c'est une autre affaire. J'ai voulu pousser celui'-ci :

BR^NGAS. 31

< Mais, monsieur, si toute idée rationnelle devient aussitôt une réalité, vous avez assurément l'idée que vous pouvez mourir ; donc vous êtes mort f — Vous avez raison^ m*a-t-il répondu avec gravité.... (Vis-tu jamais, Giaudie, un hégélien de cette force?) Tous les jours il se joue, dans le fond de mon Àme, des symphonies aussi réelles et mille fois plus belles qu'aucune symphonie de Beethoven. J'en aiFidée, donc je les entends quand il me plait et sans crainte de devenir jamais sourd. De même en amour : j'aime sans crainte, je suis sûr d'être aimé.

— Vous aimez? dis-je un peu étonnée et encore plus curieuse.

— Je veux dire : s'il me plaisait d'aimer.

— Et... vous plaît-il quelquefois? »

« En faisant cette question d'un air fort détaché, je rougissais malgré moi.

— Je n'en ai pas encore fait l'expérience.... (A trente ans, Claudie! le crois-tu?) J -attends encore mon idéal. (Ha chère, il a un idéal, cet hégélien !}

— Et votre idéal a sans doute une forme ravissante.?

— Vous me feriez tort d'en douter, mademoiselle. C'est une blonde aux yeux de saphir, qui à bien de l'esprit et qui parle philosophie comme un pla* tonicien. » (Avoue qu'il cause J)ien, cet hégélien ; et si tu voyais comme ses yeux éxphquent ses paroles.)

La conversation a continué quelque temps sur ce ton, et il ne tient qu'à moi de penser que j'ai fait sa conquête. Quant à lui, mon père n'avait pas tort, il est très-présentable.

Au reste, pour que tu puisses en juger, je vais te l'envoyer lui-môme. Cela t'étonne. Apprends donc, chère belle, que mon hégélien va partir pour Vieilleville; c'est lui qui plaidera je ne sais quoi contre je ne sais qui. Cette indication doit te suffire. Il m'a gracieusement offert de se charger de tous mes paquets, messages et commissions, et, ma foi, j'en profite pour te le montrer. Il te remettra un bracelet qu'a demandé pour loi à Froment Mcurice i\ mcHleure amie et ton humble servante.

« RlTA. »

« Comment se porte le seigneur Audinet, ton futur propriétaire? Je ne sais pourquoi sa figure ne me revient pas, et je ne donne pas mon consentement au mariage. Oui, je l'entends, une fille sans dot ne fait pas ce qu'elle veut. Eh! mon enfant, est-il si dur de mourir fille? Coquette, je lis dans tes yeux * que tu ne manques pas de maris. Au moins, ne me prends pas mon Hégélien. Ce n'est pas que j'y tienne, mais un Hégélien est un oiseau rare à Paris. »

BRÂNCAS. 33

« Eh bien! dit le conseiller cl*Étal à son neveu, es-tu content de ta future ?

— Oui.... assez.

— Est-elle jolie ?

— Charmante.

— A-t-elle de l'esprit?

— Trop.

— Comment, trop !

— Eh I oui, rien ne Fétonne.

— Ah I tu aimes mieux le mystère et les petites filles qui baissent modestement le^-yeux et regardent les hommes à travers leurs doigts écartés. A ton aise, mon ami, la province est pleine de ces ingénues. Va en province.

— J'y vais.

— Ainsi, tout est rompu?

— Vous m'entendez mal, cher oncle. Rita est tout à fait séduisante, mais....

-^ Mais elle ne te séduit pas.

— Oui, elle me plaît beaucoup ; mais je la trouve

34 BRANGAS.

trop raisonnable, trop gaie ; j'ai pour elle beaucoup d*amitié, je n'aurai jamais d'amour.

• -7- Jamais d'amour! ô douleur! Tu comptais donc sur un mariage d'amour?

— Pourquoi non ?

— Très-bien, mon ami. Ce pourquoi non ? est sublime. Est-ce que l'amour est de ton âge? L'amour, c'est rinconnu. Quand on a pénétré cet Inconnu, tout est fini. Toutes les femmes se ressemblent. Les grimaces changent un peu, le son de voix est plus doux ou plus rude, la feuille de figuier est plus ou moins bien taillée, mais le fond est toujours le même. Cléopatre ou Goton, c'est tout un. Oh! si tu n'avais jamais aimé, je comprendrais ton désir. ,

— J'ai aimé.

-Qui?

— Ni Goton ni Cléopatre assurément, mais de fort aimables créatures qui m'ont été tantôt cruelles, tantôt compatissantes, suivant l'humeur du jour ou les conseils de la nuit, et je vous jure qu'aucune d'elles ne m'a ennuyé ni fait voir deux fois le même spectacle. L'amour est infini et varié comme ce vaste univers. Cher oncle, vous n'entendez plus rien à ces questions. Vous êtes comme un brave vétéran qui a cent fois affronté le feu dans sa jeunesse, mais qui ne connaît plus la manœuvre.

— C'est bon, c'est bon, jeune irrespectueux. Si j'avais le temps, je te ferais voir qu'un vétéran

comme moi manœuvre aussi bien qu'un conscrit..,. £a résumé, dois-je demander la main de Mlle OU- . voira, ou faut-il attendre qu'un rayon d'amour t'illu^ mine?

— Demandez toujours, cher oncle. Vous pourriea avoir une pire nièce. »

Deux jours après, Brancas partit pour Vieilleville. En ce temps-là, qui déjà pour nous se confond avec celui où Noé jeta Tancre sur le mont Ararat, les convois du chemin de fer s'arrêtaient à Orléans, et toute la France qui est entre la Loire et les Pyrénées ne connaissait qu'en peinture cette manière de voyager. Il fallut donc monter en diligence à Orléans. Il était minuit, et Brancas, un manteau sous le bras et les mains dafts les poches, attendait patiemment dans le bureau que le conducteur donnât le signal du départ. A ce moment, deux dames entrèrent suivies de onze malles, caisses et cartons à chapeau. Celte vue fit blasphémer le facteur, qui croyait son travail terminé. Le conducteur leva les épaules, et Brancas regarda les dames. La plus âgée paraissait avoir cinquante ans et n'avait rien de remarquable qu'une maigreur assez rare et des grâces pleines d'affectation. Ce n'était pas de quoi séduire le voyageur. En revanche la plus jeune avait les plus beaux yeux noirs qu'on pût voir, et son visage régulier et doux, mais un peu altier, était de ceux

36 ABANGAS.

qu*on n'oublie pas. Le Parisien en fut ébloui, et se rangea respectueusement pour lui faire place près du bureau. Elle le remercia par un salutetun demi* sourire auquel Brancas, fin connaisseur en sourires» devina qu'elle avait le sentiment de sa propre supériorité.

< Parbleu! se dit-il, en sortant du bureau de la diligence, voilà une petite personne à qui il ne doit pas èlre facile de baiser le bout des doigts. Mais qu'elle est belle ! Rita est à cent piques au-des* sous. »

Sur cette réflexion , il fit le tour de la place du Martrol, en regardant les étoiles, et révint à la diligence au moment où le conducteur, ayant déjà terminé rappel des voyageurs, criait à tue-tête :

« Monsieur Brancas ! en voiture ! »

Il se h&ta de monter dans le coupé, où déjà les deux dames l'avaient précédé, et s'installa dans un coin avec ie soin d'un homme qui remplit scrupuleusement tous ses devoirs envers lui-même. Le postillon fit claquer son fouet, et les quatre chevaux s'élancèrent au galop sur la route de YieiUeville.

Le temps était sombre et pluvieux. La dame maigre, qui occupait l'autre coin du coupé, avança bientôt la tète, et dit d'une voix cadencée :

« Monsieur, voulez-vous avoir la bonté dfi relever le carreau de votre côté ? ma poitrine est si

BRAKGAS. 37

délicate qu'elle ne peut supporter la fraîcheur de l'air ambiant. »

Le Parisien, déjà plongé dans les délices du pre-* mier sommeil, ne répondit rien. La dame irritée se pencha vers lui de nouveau.

« Monsieur, dit-elle avec aigreur, voulez-vous relever le carreau ? »

Brancas ouvrit les yeux.

« Plait-il, madame? que désirez-vous?

— Monsieur, dit poliment la jeune dame, ma mère, qui est malade, vous prie de vouloir bien relever le carreau. »

L'avocat s'eippressa de s'excuser et d'obéir. Il est des voix fortes, il en est de sourdes, de claires, d'agréables, de discordantes, d'harmonieuses; il en est qitî vont au cœun, il en est qui déchirent le .tympan, il en est qui donnent envie de bâiller, il en est qui donnent envie de rire, il enpst qui commandent, il en est qui supplient; celle de la jeune dame était mélodieuse et souple, mais un peu saccadée, signe certain d'un esprit pénétrant et gracieux, et d'une rare fierté. Après quelques instants de silence, Brancas regarda sa voisine à la clarté de la lune qui commençait à dissiper les nuages, et s'aperçut qu'elle dormait. Une respiration calme soulevait h^ intervalles égaux son sein, et de toute sa personne s^exhalait ce divin parfum que donnent la jeunesse, la sanfé et la grâce. L'avocat se sentit ému.

38 BRÀNCAS.

• Diable! pensa-t-il, deviendrais-je par hasard amoureux de ma compagne de voyage ? Ce serait curieux, à la veille d'épouser Rita. Ne &isoas pas cette folie. »

Cette sage résolution dura quelques minutes, mais la belle dormeuse fut bientôt la plus forte, et BrancasL reprit le cours de ses rêveries.

« Est-elle mariée? Non.... Son mari ne la laisserait pas voyager ainsi. D^aiJieurs, elle est bien jeune. On n'est pas plus belle! Yoilà une main ravissante.»

Il faut dire que la main était exposée en pleine lumière, blanche, fine, transparente, un peu longue et d'une beauté parfaite.

Un grave accident mit fin aux réflexions sentimentales de l'avocat. La diligence descendait alors le long d'une côte escarpée; le conducteur dormait, et le postillon, ivre ou maladroit, poussait aveuglément ses chevaux. La route, bordée d'un côté par la montagne, de l'autre par un précipice, tournait brusquement vers le milieu de la descente. Tout à coup les chevaux s'emportèrent, prirent le mors aux dents et se précipitèrent au galop. Les deux premiers, dans leur élan, franchirent le parapet peu élevé qui servait de garde-fou le long du précipice, et la diligence elle-même demeura comme suspendue et prête à se jeter dans l'abtme. Le postillon , renversé par le choc, tomba de son siège ; les voyageurs poussaient des cris, cherchant

à ouvrir les portières et s'embarrassaiil mutuellement dans leurs efforts. Tout paraissait perdu.

Seul, Tavocat gardait son sang-froid. Sans s*émouvoir du tumulle et aussi libre d'esprit que s'il eût été dans un salon, il ouvrit promptement la porlière et dit à sa voisine toute tremblante :

«Necraignez rien. Suivez-moi.Jerépondsde vous.»

En môme temps il sauta à terre et se trouva hors de danger ; mais le plus difficile était encore à faire. La danie sèche criait de toutes ses forces : • « Sauvez-moi! sauvez Glaudie! » et lui tendait les bras.

Brancas, mettant le pied sur la roue de la diUgcnce, malgré le danger d'être renversé et écrasé sous les pieds des chevaux, dit d'une voix forte :

« Donnez-moi la nciain, ou vous êtes perdue. »

En même temps, les chevaux tirent un violent eflort pour se dégager, et la voiture recula. Glaudie, éperdue, s'élança dans les bras du Parisien, qui l'enleva rapidement et la mit en sûreté.

« Monsieur, sauvez ma mère ! » s'écria-t-elle.

Déjà la diligence, penchée sur le talus, perdait réquiUbre et allait rouler au fond du précipice; la dame sèche, épouvantée, sortait' à demi du conpé sans oser sauter à terre et poussaiit des cris épouvantables. Le Parisien la saisit brusquement à bras le corps, l'enleva et la remit, non sans danger, aux mains de sa fille.

Au même momdnt, un grand cri se fit entendre. La diligence et les chevaux roulèrent et se brisèrent au fond de la vallée. Heureusement, le conducteur et le postillon, qui s'étaient relevés sans graves contusions, avaient eu le temps de dégager les autres voyageurs. Tout le monde frémit, et Glaudie s'écria 1

« Ah ! monsieur, nous vous devons la vie î »

Brancas reçut avec nqodestie ce remerctment et ceux de sa mère.

Le danger passé, on tint conseil. Les voyageurs étaient à deux lieues du relai le plus proche. Le conducteur, forcé d'annoncer cette triste nouvelle, fut couvert de malédictions, aussi bien que le postillon malencontreux.

« Qu'allons-nous faire? disait en gémissant la dame sèche. Il est trois heures du malin; nous gèlerons. Ce conducteur veut nous faire périr! J'écrirai à l'administration des Messageries, et je le ferai destituer. Brrr ! qu'il fait froid ! ;

— Madame, dit Brancas, je vais descendre et chercher votre châle qui est resté dans la voiture. *

— Monsieur, dft la dame sèche en minaudant, je ne sais si je dois.... »

Au fond, elle brûlait d'envie de le voir descendre. Brancas le comprit, et, s'accrochant avec les mains aux arbustes, posant le pied avec précaution dans

les moindres saillies du rocher, à la clarté de la lune, il commença cette périlleuse descente.

r Laissez le châle î lui cria le conducteur, vous allez vous casser le cou ! » .

Mais Brancas ne l'écoutait pas. Tout à coup, une grosse pierre sur laquelle ses pieds étaient appuyés glissa, et il parut près de rouler la tête la première dans le précipice. Heureusement il vit le danger et, par un effort désespéré, il reprit l'équilibre et parvint sans accident au fond delà vallée.

Les voyageurs restés sur la route le regardaient avec une inquiétude mêlée d'admiration.

« Voilà un gaillard qui ne manque pas de sangfroid, dit le conducteur. Au diable si je risque jamais ma peau et mes os pour aller chercher un châle. »

La dame sèche l'entendit et répliqua sur-lechamp :

« Ces hommes sont égoïstes et.lâchcs! »

Le conducteur vit bien qu'il n'était pas de force à soutenir une conversation qui débutait si vivement, et, ramassant le sac de dépêches qu'il s'était hâté de jeter hors de la diligence, il se mit à la tête de la caravane et prit le chemin du relais. Les voyageurs le suivirent clopin-clopant, demi-endormis, demi- éveillés, mais grognant tous avec un parfait ensemble.

Enfin, l'avocat reparut, chargé de vêtements de

42 BRANGAS.

toute espèce, parmi lesquels le cbâle de la dame sèche çt ses socques, La dame sèche se confondit en remerciments auxquels il répondit de son mieux.

Après quelques minutes, que les trois voyageurs employèrent à se rouler dans leurs châles et leurs manteaux, la vieille dame prit le bras de l'avocat et ils se hâtèrent de rejoindre les pauvres diables moins heureux qui étaient déjà en marche.

« Vous êtes Parisien , monsieur ? dit la dame sèche.

— Oui, madame, et vous aussi, sans doute ? répondit Brancas.

— Non, monsieur, répliqua fièrement la dame sèche, mais il n'a tenu qu'à moi d'habiter Paris, et nous y avons des amis haut placés. M. Duverney, mon cousin, qui est chef de bataillon dans la garde nationale, dîne avec Louis-Philippe trois fois par an.

— Diable ! dit le Parisien , c'est un heureux homme que M. Duverney; est-ce qu'il est fonctionnaire public ?

— Non, monsieur, il est bottier, dit Claudie.

.— Il est bottier, reprit la mère ; mais il n'était pas né pour faire des bottes. Il a publié, en 1835, un poëme dramatique intitulé : la danse macabre^ que Victot* Hugo appelait le « monument impéris- < sable du dix-neuvième siècle. > Je me rappelle

encore les derniers mots de la lettre de Victor • Hugo :

« Lisez la Bible et Homère, mon cher Duvemey. € Nournssez-vousde cette moelle de lion, »

— Peste ! dit l'avocat, c'est un brevet d'immortalité, cela.

— N'est-ce pas, monsieur ? Eh bien ! le public est si peu connaisseur qu'il ne s'en est pas vendu six exemplaires, et cependant je vous jure qu'il n'y manquait aucune des épices de la vraie poésie. On y voyait des femmes séduites par des gnomes, des poètes plus beaux que le jour assassinés la nuit par de jeunes princesses mal élevées, des rois qui s'em'busquaient au détour des rues pour poignarder lâchement de sublimes Ijpulangers. Monsieur, c'é-

. tait une bénédiction. J'ai compté vingt-cinq personnes qui mouraient de mort violente en six mille vers. Notez que je laisse de côté les menus crimes, les petites trahisons, les viols, les adultères et autres incidents tragiques.

— Six exemplaires vendus !

— Oui, monsieur, six.

— Au moins Louis-Philippe avait acheté l'un des six, puisqu'il a tant d'amilié pour M. Duvcmeyî .

— Sa Majesté se soucie bien de poésie! La première ifois que M. Duverney dîna aux Tuileries, Louis-Philippe lui parla (fe ses bottes pendant un

44 BRÀNGAS.

quart d'heure. Pas plus de Danse macabre que sur la main. Monsieur, mon cousin était si outré qu'il allait voter pour le candidat de l'opposition. Heureusement le ministre de l'intérieur l'apprit et lui envoya la croix. Depuis ce temps , mon cousin est tout dévoué à la dynastie, et le roi ne fait rien sans lui demander conseil. Oh! c'est un homme de caractère que mon cousin Duverney . Il l'a dit bien souvent au roi : « Sire, tenez tête aux Anglais, développez « le commerce, encouragez l'industrie, rendez le « peuple heureux, et je réponds de tout. On ne « connaît ses vrais amis que dans l'adversité; mais ' « si vous êtes malheureux quelque jour, j'irai vous Œ consoler dans votre exil. Vos, pairs et vos députés € pourront vous trahir, giais jamais Duverney ne « vous manquera. »

— Et qu'a répondu le roi ?

— Ma foi, le roi en est très-flatté; c'est que Duve^ ney le ferait comme il le dit. »

Le Parisien s'amusait fort de l'histoire du sieur Duverney, chef de ibataillon dans la garde nationale, et ami dévoué, mais indépendant, du roi Louis-Philippe. Il n'eut pas de peine à reconnaître dans la dame sèche un des individus les plus distingués de cette belle famille de vertébrés, mammifères, bipèdes, imberbes, aux doigts unguiculés, aux dents incisives, canines et molaires, qui, sous prétexte de poésie, ont*agacé, depuis trente ans,

BRANGAS. 45

un nombre considérable de maris ^e province. Il devina qu'elle devait être poète, et, moitié pour entretenir la conversation, moitié pour gagner sa confiance ; « Vous aimez la poésie, madame ?.dit-iL

— Qui ne l'aimerait, s*écria-t-elie avec enthousiasme. N'est-<;e pas aux poètes que nous devons les jouissances les plus pures et les plus sublimes ? Le poète n'est-il pas le maître souverain de la nature? Sur sa palette magique le bleu de cobalt se fond avec le blanc d'argent, et le carmin avec la terre de Sienne. La joésie, c'est l'azur du ciel où se perdent des millions d'étoiles; c'est la profondeur insondable de l'Océan qui cache à nos yeux des amas innombrables d'êtres animés, comme nous lils de rÉternel.

— Maman, interrompit Glaudie, marchons plus vite, il fait froid. >

La dame sèche jeta sur elle un regard courroucé.

• Ma chère enfant, répliqua-t-elle d'un ton aigredoux, je marche comme il me plaît. Ce n'est pas à mon &ge qu'on reçoit des leçons de sa fille.

— Permettez-moi, mademoiselle, de vous offrir mon manteau, dit Brancas.

— Vous êtes bien bon de faire attention aux discours de cette petite sotte, reprit la dame sèche. Elle n'a parlé que 'pour m'interrompre.... Où donc en étais-je, s'il vous plaît ?

— Vous faisiez, madame, Téloge de la poésie, dit le Parisien qui se mordait les lèvres pour ne pas rire.

— C'est cela ; j'y suis.... Mais que dire des mains où la poésie est tombée T Où trouver cette magni* fiqne déesse à la démarche majestueuse, à la robe flottante, au visage mobile, tour à tour riant et sombre, doux et terrible, joyeux et mélancolfqœi qui se platt aux festins, aux combats, aux discours des sages et au tumulte des multitudes, qui souffle à son gré Tamour ou la haine,- qui tient dans sa main le cœur des hommes et la destinée des empires? Où trouver ce génie si souple, si étendu, si sublime, si profond et si varié que la poésie demande au poète? Les hommes avec leurs froids calculs, leur stérile bon sens, Fhorreur qu'ils ont de l'idéal, peuvent-ils atteindre à ce sommet? Us ne le peuvent pas, ils reculent épouvantés, et, découragés eux-mêmes, ils cherchent à décourager lès plus braves. Trop faibles pour tenter l'escalade, ils renversent à coups de sottes plaisanteries les échelles déjà dressées contre le rempart, ils tirent par les pieds ceux qui de la tête touchent déjà les créneaux ! Ah! monsieur, que de génies inconnus, que de grands esprits végètent en province, à qui l'occasion seule a manqué pour soulever le monde ! Que de femmes, peut-être égales par la pensée à cette femme illustre qui est Tun dès premiers écrivains de ce siècle, s'éteignent tous les jours dans la mort

BRANGAS. kl

lente des travaux domestiques, des bas à tricoter et des chemises à recoudre ! Ah 1 qu'il est dur d'habiter Vieilleville ! »

Pendant cette tirade, le Parisien regardait la belle Glaudle qui donnait des signes non équivoques d'impatience. Tout à coup, il se retourna, frappé des derniers mois qu'avait prononcés la dftme sèche.

« Yous allez à YieillévilLe, madame )f demanda^ t-il.

— Oui, naonsîeur, et vous î

— Moi aussi, madame. Est-ce un beau pays?

— Yous ne le connaissez pas! C'est inconcevable. On m'avait bien dit que les Parisiens n'étaient pas forts en géographie, mais cela passe les bornes. Vieilleville, monsieur, est une grande ville de trente mille âmes, perchée sur une colline asse*z élevée. Les Romains l'ont bâtie, les Anglais l'ont prise, les protestants l'oat brûlée, la cour royale y rend ses arrêts, l'évoque y fait ses mandemenls, le recteur ses circulaires, et le préfet y trône. Avez-vous des amis à Yieilleville ?

— Je n'ai, madame, d'autre ami que mon client, M. Athanase Ripainsel.

— Yous êtes avocat, monsieur ?

— Oui, madame. »

La .conversation devint bientôt plus intime. La dame séche apprit à Brancas étonné qu'elle s'appe-

lait Mme Bonsergent, que Mlle Claudie était Tamie de pension de Mlle Rita, et qu'elles venaient de yisiter un oncle à succession qui habitait Orléans. Enfin» Ton atteignit le relais, et les voyageurs fatigués et à demi gelés pureqt s'asseoir et se re poser au coin d'un bon feu. Le reste du voyage se fit sans accident, et une nouvelle diligence, chargée des bagages de l'ancienne qu'on retrouva en fort mauvais état au fond du précipice, déposa Brancas à la porte de son ami Ripainsel. Au moment de quitter les dames, il demanda poliment à Mme Bonsergent la permission de se présenter chez elle et de lui porter le bracelet que Mlle Rita envoyait à son amie. La permission fut accordée avec empressement, et le Parisien entra gaiement dans la maison de son hôte.

Celui-ci l'attendait sur le seuil et lui ouvrit les bras avec effusion. C'était un grand et gros garçon de magnifique encolure, fort comme le Grand Turc en personne, cavalier achevé, fantassin médiocre, enragé chasseur , ami de la bonne chère et des

festins, bien portant, content de vivre, riche et, partant, recherché des filles à marier, mais inclinant par"goût vers les cuisinières, dont la conquête est plus facile et moins embarrassante, Après les premiers embrassemenis :

« Avant' tout, dit-il, il est tard, allons souper; nous causerons d'affaires après boire, c'est la bonne manière. »

La maison d'Athanase Ripainsel, vaste, antique, ornée de deux tourelles et d'un parc immense, méritait le nom de château. Elle fut construite vers 1512, par un compagnon d'armes de Bayard et de La Palisse, demi- héros, demi-sacripant, qui avait fait de bonnes affaires dans les guerres d'Italie. Riche du pillage de Brescia, il fit dessécher, à grands renforts d'argent, d'immenses marais, et fit ériger ses domaines en baronnie. Le père d'Athanase, associé de son frère dans les fournitures des armées impériales, acheta la plus grande partie de ce domaine et le château acquis à la nation par la fuite du propriétaire, qui fut tué en 1795 dans les rangs de l'armée de Condé. Le vieux Ripainsel, qui visait au solide, vendit les grilles de bronze doré qui remplaçaient les vieux remparts et défendaient, depuis 1750, l'entrée de la grande cour du château. Les oies, les canards et les poules.prirent possession delà pelouse, et les vieux biihuts indestructibles du seizième siècle, qui n'étaient pas encore à la mode

50 BRANGAS,

à Paris, furent le seul ornemâit de celte antique demeure,

Atbanase et le Parisien s'assirent seuls devant une table somptueusement servie. La province, où tout abonde et à bon marché, entend mieux la vie com for table .que Paris, où tout est sacrifié à la mode et à l'apparence. Après souper, lorsque les deux convives, pleins de celte voluptueuse satisfaction que donne la conscience du devoir accompli et de l'appétit satisfait, eurent allumé des cigares et mis les coudes sur la table, Ripainsel expliqua son affaire. L'avocat l'écouta attentivement, fit quelques questions, prit des notes, et conclut, au bout d'une demi'-heure, en disant :

<c Ton affaire est sùre« Nous prouverons la cap^ ts^tion, et nous reprendrons les deux millions. Parlons maintenant d'autre chose. Connais-tu Mlle Glaudie fionscrgent?

^ La fille du major Goupe-en-Deux ? Parbleu 1 si je la connais? c'est la merveille de YielUeville ; une jolie fille, noire de cheveux, blanche de peau, droite, gracieuse, un peu maigre, fort spirituelle* élégante au suprême degré, qui lit des romans et qui rêve, dit-on, d'en être l'héroïne ; en un mot, la digne héritière de la rêveuse et sensible Ëlodie. Mais toi-même, où l'as-tu rencontrée 7 >

Brancas raconta les malheurs de ses compagnons de voyage*

BRÂNCAS. 51

« D'où vient ce nom du major Coupe-^n-Deux ? dit-il en terminant.

— Jç ne sais trop.. Le vieux major, qui a fait de* puis Austeriitz toutes les guerres de. Napoléon, était, dit-on. Tune des premières lames de Tarméé. Il ne se donnait pas un coup de sabre au régiment où il ne fût juge, acteur ou témoin^ C'était la manie de ce brave homme, aujourd'hui pacifique et doux comme un marguillier de paroisse. Ses camarades disent qu'à l'espadon il était sans pareil et citent des' bras enlevés, des jambes coupées, des têtes fendues jusqu'à l'épaule comme au temps des paladins. Ce vieux-là et le colonel Audinet, surnommé Malaga, onl brisé plus de cervelles autrichiennes , turques, russes, anglaises, espagnoles, qu'il n'y a de jours dans l'année.

— Le récit de leurs campagnes doit être amusant.

— Oui, pendant une heure. Ces vieux braves ont vu toute l'Europe sans s'étonner, mais aussi sans y rien comprendre. Le colonel Audinet peut te dire, à un centime près, ce que coûtent les tables d'hôte de Madrid, de Badajoz, d'Oporto, de Vienne, de Berlin et du Caire, où se mangent les meilleurs melons, où se vend le vin le moins cher ; mais Ifi s'arrête sa science. C'est un spectacle curieux que de les entendre discuter les mérites comparés de Finfanterie et de la cavalerie. Chacun d'eux tient que son arme a décidé de tout dans toutes les ba-»

52 BRANGAS.

lailles. Quant à Fartillerie et au génie, tu devines que ce sont les goujats de Farmée.... Quel intérêt peux-tu prendre à ces braves gens ?

— Moi! aucun, dit Brancas d*un air détaché. Que ferais-je d'un yieux soudard, de sa fille qui est jolie, c'est vrai, mais qui n'a pas dit six paroles, et de sa femme pour qui Yalentine^ Indiana^ Jacques et Main prat sont les quatre Évangélistes ? »

Âthanase prit un air mystérieux.

« Écoute,^ dîl-il, tu es mon ami et mon hôte, je dois te prévenir des pièges qu'on peut te tendre. Défle-toi dtlodie.

— Qu'est-ce qu'Élodie ?

— C'est' le petit nom de Mme Bohsergent, la femme la plus poétique et la plus insupportable de Tarrondissement. Élodie sera une effrayante belle-mère , si jamais elle devient belle-mère, et tout le monde en doute. Élodie est rêveuse, Ëlodie a de's spasmes nerveux, Élodie a de l'esprit, de la bonté même et du dévouement pour ses amis ; elle a de tout, excepté du bon sens. Je parie qu'elle t'a parlé poésie"?

— Tu l'as deviné.

— Parbleu! elle ne fait pas autre chose. La pauvre femme, qui peut-être avait l'étoffe d'une Sapho, mourra de désespoir en raccommodant les vieux habits du major Goupe-en-Deux. Que veuxtu? Sapho n'a jamais reprisé la tunique du beau

Phaon ; je ne sais qui faisait le ménage ; peut-être en ce temps-là ne dlnait-on pias. On vivait de pain et d'olives ou de raisins confits ; mais le major Coupe-en-Deux n'entend pas de celte oreille -là. Le vieux brave aime à bien vivre, et s'il laisse en toute chose le ministère de Tintérieur à la sensible Élodie, c'est à la condition de bien dîner.

— Qu'ai-je à craindre d'Élodieî

— D'elle seule, rien ; de sa fille, tout. Claudie est d'autant plus dangereuse, qu'on trouverait difficilement une femme plus aimable à Vieilleville. C'est un mélange de grâce, de hauteur, de franchise et d'impertinence qui ne laissa indifférent aucun de ceux qjai l'approchent.

— Ah! ah! tu t'es trahi, dit le Parisien. Ce portrait est d'un amoureux dédaigné.

; — Dédaigné, c'est possible, répliqua Ripainsd, car je crois que la petite personne se regarde comme très-supérieure au reste de l'univers,' mais amoureux, oh! non. Athanase Ripainsel n'est pas homme à perdre son temps et à pousser d'inutiles soupirs. Grâce au ciel, ajouta-t-il en frisant sa moustache entre ses doigts, je n'en suis pas réduit à me morfondre aux pieds d'une coquette, et qui pis est, d'une fille sans dot.

— Sans dot ?

— Qu'est-ce que deux cent mille francs, dont un tiers à peine comptant ?

54 BRANGAS.

— N*es-lu pas riche, toi? demanda, après un instant de silence, Tavocat à son ami.

— Bah ! un pauvre million, est-ce de quoi faire figure? Supposons trois enfants dans le ménage, c'est une moyenne raisonnable. Que je vive encore trente ou quarante ans, eux et ses enfants tireront la langue ; il faudra retenir des places à Thôpilal.

— Eh bien, ils travailleront. Est-ce une perspective si alarmante?

— travailler, travailler 1 tu parles de cela fort à Taise. Quel travail peut-on faire, je te prie, quand on a été bercé dans un million? Plaider? ne plaide pas qui veut. Juger, ou demander en patois judiciaire la tête des gens? Veux-tu prendre en main la cause de la Providence, qui seule, en ce monde, distingue le juste de l'injuste? Ouvrir boutique, acheter, vendre, amorcer le. public, ruiner ses concurrents, menlir, faire des prospectus, côtoyer cent fois le Gpde et se garder de ses précipices? J'aimerais autant greffer des roses, comme le major Coupe-en-Deux.

— Le major est jardinier?

— Jardinier passionné. Élodie lui permet les choux en faveur des tulipes, des camélias et des rhododendrons.

— El Glaudie?

— Bon! ditRipainsel en riant, je vois l'effet de mes avertissements. Tu vas, comme les enfants,

BRANGAS. 5^

fe brûler les doigts à la chandelle. A ton aise, mon ami.

— Quelle folie 1 Je la connais à peine.

— Prends garde d'apprendre trop tôt à la connaître. Si Élodie te guette, tu es un homme perdu. Tu ne connais pas la force d'attraction de la dame.

— Va, je ne risque rien. Je serai marié dans trois mois.

— A qui?

— A la fille de M. Oliveira.

— Le député de Vieilleville?

— Lui'-mème. Le connaîs-to?

— Si je le connais ! Je suis' le chef de l'opposition dans ce pays et son successeur désigné.

— Diable ! nous sommes rivaux.

— Rivaux ! Tu veux être député à Vieilleville , toi qui peux être élu à Paris !

— Paris est plus beau, mais Vieilleville est plus sûr.

— Et c'est ta raison principale pour épouser Mlle Oliveira?

— Principale, non, mais c'est une des meilleures.

— Pauvre Rita! dit Athanase d'un air mélancolique.

— Est-ce que tu la connais 1 demanda Brancas

étonné.

— Sacrifiée aux calculs du père Oliveira!...

— Gomment I sacrifiée?.,.

56 BRANGAS. \

— Immolée à Fambition d'un avocat 1

— Immolée 1

— Brûlée comme Iphlgénié sur le bûcher de Tamour filial!...

— Ah çà! que veux-tu dire? et quelle preuve astu du sacrifice? Es-tu son confident?

— Moi! non.

— Son ami?

— Non.

— Son père ? son frère?

— Non, j'ai dansé avec elle chez le préfet.

— Je respire.... Eh bien! me crois-tu à l'abri des regards de la belle-Glaudie!

— Il ne faut jurer de rien. Heureusement, là aussi, la place est prise.

— Elle a un amant?

— Un amant? Non, mais un mari désigné.

— Quelle espèce d'homme est-ce !

— Ah ! ah ! pour un homme à demi marié, lu es bien curieux, mon gaillard.

— C'est l'influence de la province. Continue.

— D'un cuistre à ce mari désigné la distance est petite. C'est le sieur Audinet, secrétaire général de la préfecture, fils atné du colonel Halaga, menteur, rogue, insolent avec les faibles, pliant les épaules devant les forts, vil partout, auteur présumé de vingt lettres anonymes, collectionneur de soufflets qui tombent sur sa joue plus dru que grêle,

BRAI9GÀS.

homme d'esprit d'ailleurs (à ce que disent les dames, car pour moî je n'y connais rien)^ mais l'un des plus lâches coquins qui déshonorent ce pays.

— Et elle l'aime ? .

— Non; mais elle le supporte, et l'épousera, je le crains.

— Comment ! il ne se trouve personne pour faire concurrence à cet aimable garçon ?

. — Il s'en trouvera mille dès qu'elle sera mariée ; mais on n'épouse pas une fille trop bien élevée, trop jolie, trop élégante, et de qui la toilette seule coûtera peut-être quinze cents francs par an ; c'està-dire le revenu de la dot. G^esl un diamant, mais la monture est trop chère. Les femmes sont devenues des objets de luxe , comme les chevaux anglais. Elles jouent du piano comme Thalberg, elles chantent en montrant la blanc des yeux, elle& se coiffent tous les jours a Vinstar de Paris^ elles récitent George Sand et cachent sous leur chevet les poésies d'Alfred de Musset ; elles s'habillent à trois heures de l'après-midi pour faire des visites et mé^ dire du prochain. Où veux-tu qu'elles prennent le temps de faire le ménage? Aujourd'hui, le mariage est' un casse cou. Aussi, vois- tu comme il est passé de mode?

— Pas trop. On se marie quelquefois à Paris.

— Parbleu! et à Vieilleville aussi; témoin Élodie. Mais Élodie s'est mariée à trente ans, et par quel

heureux hasard I Le inajôr Bonsergent, usé par quinze campagnes et par dix ans de vie de garnison, poli par le frottement comme un caillou de grand chemin, jauni, brunie ridé, mais ferme encore sur les arçons et astiqué comme un fourniment les jours de parade,. la vit à la messe, la demanda le soir en mariage et l'obtint sur-le-champ , Theareux gaillard. Mais ce sont là des coups de fortune sur lesquels il est imprudent de compter. Ces vieux soldats de Napoléon sont d*une naïveté incomparable. Habitués à obéir sans raisonner, ils ont porté au logis cette habitude des camps, et les femmes en ont profité ; elles ont mis sur leur dos tout le fardeau de la vie, et se sont occupées à soigner les poules, opération qui ne les fatigue pas beaucoup.

— Tu n'es guère indulgent pour le sexe enchanteur !

-- Eh ! mon ami, de qui dit-on du mal si ce n*est de ceux qu'on aime?

— Voilà une maxime bien relâchée, dit Brancas. Bonsoir, je vais dormir. »

Rîpaînsel le conduisit lui-môme dans la chambre qui lui était destinée. Des fenêtres de cette chambre, située au second étage, à cinquante pieds du sol, on apercevait au loin par-dessus les arbres du parc qui descendait en pente rapide vers la rivière, les lumières des maisons de Vieilleville.

« La ville, dit Athanase à son hôte, est à une lieue

d'ici. Tq trouveras dans mes écuries un tilbury et deux chevaux , l'un de selle , et l'autre de voiture, dont je te prie d'user et abuser.

— Et toi?

— Il me reste encore trois chevaux pour moi seul.

— Le neveu de Caius-Gracchus est un grand seigneur, * dit en riant Brancas, qui s'endormit en rêvant de la belle Claudia.

Vieilleville, que peu de voyageurs ont visitée, est l'ancienne capitale d'une des plus belles provinces de l'Ouest. Des rues étroites, tortueuses étales, des nnagasins où l'acheteur ne voit goutte, une cathé« drale assez laide, où l'on trouve le portrait de saint Prétextât, le galant chapelain de sainte Aldegonde, de vieilles églises moisies que les antiquaires gar^ dent religieusement par amour de ce qui est malpropre et de ce qui encombre la voie publique, voilà les monuments qui recommandent Vieilleville à la curiosité des Anglais.

La maison du major Bonsergent était située dans

60 BRANGAS.

le faubourg , au delà de la rivière » à quelques pas de Foctroi. Le major, amateur passionné de rhorticulture, Tavait fait bâtir lui-même à l'entrée d*un grand jardin, qui était, avec sa fille, son amour et sa joie. La façade, par une bizarrerie d'homme de goût, qui n'est pas rare en province, était tournée vers lejardin. Du reste, exposée au midi et revêtue des fleurs bleues de la clématite, du liseron aux fleurs campanulées où le jaune, le blanc et le bleu s'unissent dans une admirable harmonie , et des grappes rouges de la glycine écarlate, elle annonçait à tous les yeux la maison d'un vieux soldat de Napoléon , à qui le repos était devenu cher après tant de combats livrés et tant de courses inutiles de Cadix à Moscou.

Un rez-de-chaussée, élevé d'une marche au-dessus du jardin, un premier étage et un grenier composaient toute la maison. Elle était partagée en deux parties égales par la porte d'entrée. A droite, on

trouvait la cuisine, commode et spacieuse, avec une grande eheminée sous le manteau de laquelle on pouvait se réunir en hiver et causer gaiement à la lueur du foyer; plus loin, la salle à manger, lambrissée de bois de chêne et garnie d'immenses armoires. A gauche étaient le salon et la chambre à coucher du vieux Bonsergent. Au-dessus, les deux chambres de la belle Claudie et de sa mère. Partout, à profusion, entraient l'air et le soleiL

BRANGAS. 61

Dis-moi où tu loges , je te dirai qui tu es. Cette •maison, unique à Vieilleville et reluisant d'une propreté hollandaise, était le fruit des méditations réunies du major et de sa femme que tout le monde appelait la rêveuse Élodie. Mme Bonsergent, avant son mariage, avait ébauché bien des romans sans en terminer aucun. A la fin de l'Empire , les maris étaient rares, et les guerres du grand Napoléon avaient si fort éclairci les rangs des hommes nubiles gu'un mari bien portant, bien constitué, ni trop gras, ni'trop maigre, ni Irop grand, ni trop petit, ni trop froid, ni trop jaloux, ne s'obtenait qu'au poids de l'or. Élodie, trop enorgueillie de son génie et de sa beauté pour comprendre ce simple calcul de statistique, se trouva, vers 1825, comme la fille dont parle La Fontaine, fort aise et fort contente d'épouser.... le major Bonsergent. En huit jours, l'affaire fut bâclée et le major s'aperçut, un peu tard, que la poésie est le plus dangereux de tous les ingrédients qui entrent dans la composition d'un ménage.

Ce n'est pas que le brave homme eût à se plaindre de la fidélité de sa femme. Non, grâce au ciel, Élodie, sans être exempte de coquetterie, n'eut jamais d'amant. Fût-ce piété, mépris du sexe masculin, crainte du redoutable major, dont la réputation de sabrcur effrayait les plus braves, ou ces trois motifs ensemble, Bonsergent évita le Irislc

62 BRANGÂS.

sort AanX le menaçaient les aspirations poétiques de sa femme.

Mais de quelles angoisses paya-t-il cette fidélité? Avec l'âge, i*imagination ardente et rêveuse de la belle Élodie tournait à Faigre, comme le lait trop longtemps conserré; son caractère iinpérieux et violent ne supportait plus aucune résistance , et les discours les plus étranges retentissaient du matin au soir dans la maison du major. Celui-ci, toujours impassible et calme dans la tempête , haussait les épaules, allumait sa pipe et cherchait un asile an jardin.

Ce sang-froid du vétéran accoutumé au bruit du canon et au sifflement de la mitraille exaspérait la , nerveuse Élodie. Pourquoi ne pas l'avouer? Le major n'avait rien d'idéal. Il ne soupçonnait même pas la vraie cause des colères toujours renaissantes de sa femme. Philosophe patient, endurci au malheur par les secousses de la guerre des guérillas d'Espagne, toujours sur ses gardes et prêl à tous les périls, mais positif et sage, préoccupé de la réalité présente et non des rêveries féminines, il excitait, sans se douter de rien , l'indignation de Mme Bonsergent* Cet enfant du dix-huitième siècle, qui avait sabr^sans relâche de 1798 à 1815, ne se doutait pas des ravages que la lecture de Byron et de Chateaubriand avait faits dans l'âme de sa femme. Il n'avait jamais lu René ni le Corsaire y et s'il les avait lus, il

BRAKCAS. 63

n*aurait rien compris à ces tourments imaginaires. il considérait la Henriade comme le plus beau des poèmes épiques et le plus durable monument de la langue française; il déclamait avec complaisance ces beaux vers : '

Je chante ce hëros qui régna sur la France

Et pur droit de conquête et par droit de naissance*

Et le reste. La Henriade et les tragédies de Racine et de Corneille étaient pour lui le sommet de toute littérature et de toute poésie. En vérité, je vous le dis, ce Français de la vieille roche était un homme de sens. Qu'avons-nous gagné à épeler Shakspeare et Goethe, ces fils d'une race étrangère? Sommesnous bien sûrs d'entendre Hamlet et de « déchiffrer Fav>8to\x Wilhelm Meister? De bonne foi, est-il un Français qui puisse se flatter de pénétrer ces imaginations germaniques?

Au reste, on se tromperait si l'on croyait que le major Bonsergent fût inquiet des rêveries poétiques de sa femme. Le vieux guerrier n'était pas de cette l*ace héroïque et naïve qui, sans savoir pourquoi, emboîta le pas derrière Napoléon depuis léna jusqu'à Waterloo. Sous le voile d'une tendresse conjugale qui avait passé en proverbe à Yieilleville, il cachait cet égolsme savant, délié, poli, délicat, bienveillant^ circonspect qui est la plus utile de toutes

64 BRANGAS.

les vertus sociales. Attentif à ne blesser personne, parce que la vue d'un visage attristé aurait troublé sa douce quiétude , plus attentif encore à n'écouter jamais les discours de ses voisins, il feignait de croire à l'amitié de tout le monde, et passait pour un bon homme simple et doux qu'on se fi\t fait scrupule de tromper. De plus, sa fermeté connue inspirait le respect, et sa réserve éloignait la familiarité. Habile à gouverner sa fortune aussi bien qu'à en user, il jouissait de la considération qu» la province accorde si volontiers aux gens qui n'ont besoin de personne. Son ami le plus intime était le colonel Audinet, surnommé Malaga, du pays où il avait fait sa fortune.

. Le colonel Audinet était un grand diable osseux, sec, dont la face triangulaire, pourvue de deux yeux gris, brillants et durs, enfoncés sous d'épais et noirs sourcils, effrayait tous ses compatriotes. Les moines espagnols pris les armes à la main et fusillés étaient le moindre de ses exploits. Après tout, c'étaient des ennemis et des ennemis féroces ; mais lé colonel ne revint pas les mains vicies de ce pays de Tor. Les bons habitants de Vieilleville qui l'avaient vu, tout enfant, rôder pieds nus dans la rue de la Queue- des-Vaches furent, émerveillés de le revoir, après vingt ans de combats, acheter, comme le lieutenant de la Dame-Blanche^ un château et une terre de huit cent mille francs sur ses économies. Encore vit-on bientôt qu'il n'a«

BftANCAS. 65

vait pas vidé* son sac. Il prêtait sans façon à quinze ou vingt pour cent, sur bonne hypothèque. Terrible aux Français comme à l'ennemi, il conduisait ses huissiers à la bataille et expropriait impitoyablement ses débiteurs. Un de ces malheureux, cruellement poursuivi, mit le feu à l'un de ses bois. Le <;olonel, prévenu à temps, Téteignit seul avec ses domestiques. Pas un habitant de Yieilleville n'avait voulu lui porter secours , quoique le bois fût voisin ' de la ville. Le colonel , sans s'émouvoir ni daigner demander justice aux magistrats, se mit lui-même à la recherche de l'incendiaire, le joignit et le bétonna de telle sorte' que le pauvre homme mourut à l'hôpital deux jours après. L'affaire n'eut pas de suites, et ce terrible châtiment fit trembler tous les ennemis du vieux Malaga.

Ces deux hommes, si différents l'un de l'autre, dont la confraternité d'armes expliquait seule l'intimité, se promenaient côte à côte dans le jardin du major.

< Eh bien 1 dit le colonel, quand ferons-nous ce mariage ?

— Quel mariage ? répondit Bonsergent.

— Parbleu! celui de nos enfants. L'as-tu oublié?

— Claudie est si jeune !

— Elle est grande comme père et mère I »

Le major, sans répliquer, tira de sa poche une petite serpe et se mit à tailler un églantier.

66 BRANGAS.

€ Voyons, reprit le colonel, laisse là ta serpe et réponds-moi. TeA huit enfants, chacun desquels recevra cent mille francs le jour de son mariage. Mon flls Audinet est secrétaire général de préfecture.

— Vois-tu ceci? interrompit le major.

T— Oui ! c'est un bourgeon. Après?

— Un bourgeon I c'est bientôt dit; mais quel bour* geonT

— Qu'en sais-je? »

Bonsergent éleva le bourgeon à la hauteur de ses yeux, le tourna, le retourna, le contempla quelque temps avec amour, et se penchant vers le colonel :

c C'est le géant des batailles! dit*il.

■— Ah! tant mieux.... Il sera préfet avant deux ans.

— Qui ? le géant des batailles ?

— Non, non, mon fils Audinet !

— Oui, c'est un garçon d'avenir, et je ne suis pas inquiet de son avancement.... Où diable vais-je le placer?

-— Audinet?

— Eh ! tu ne parles que de ton Audinet. Je te parle de mon géant des batailles. Tiens, voici ia rose jaune à fleurs doubles d'un vermeil orangé à Tintérieur, roja^w^p/ittrca, n'est-ce pas joli ?Mais ce jaune ferait tort au rouge écarlate de mon hea.xx géant. Ah î vois- tu ma pimprenelle à fleurs de cistei Ses larges

fleurs blanches feront valoir le géant.... Tu hausses les épaules ? Ignorant ! Comme si msL pimprenelle ne valait pas toutes les préfectures de France ! Voyons, tu disais que ton Audinet sera préfet dans deux ans?

— Préfet ou député.

— Député ! voilà qui va bien. Dans quel arrondissement, je te prie ?

— A Vieilleville.

— De mieux en mieux. Tu lui donnes ta voix, je pense ?

— Parlons sérieusement, dit le colonel. Audinet devait avoir cent mille francs le jour de son mariage avec Claudie ; mais en ta faveur et pour qu'il soit député, je doublerai la dose; cela te convient-il?

— Vrai? tu feras cette belle action, mon vieux

Malaga? Eh bien ! tu vaux mieux que ta réputation, et mieux que ton fils. Gela te fâche. Eh ! mon ami, depuis soixante ans que nous avons ensemble roulé à travers le monde, nous devons nous connaître à fond, et nous pouvons parler franchement.

— Voyons. Que lui reproches-tu ? Il n'est pas prodigue.

— Pas assez. J'aimerais mieux qu'il jetât l'argent parles fenêtres.

— Un argent si durement gagné!

— Je le crois bien ! Tu as eu assez de peine à desceller cette pauvre sainte Vierge en or massif dans la chapelle des dominicains de Malaga! Dieu! qu'elle

68 BRANGAS.

était lourde l Deux hommes avaient peine à la soulever. T'en souviens-tu ?

— Bonsergent ! dit le colonel d'un ton sévère.

— Que crains-tu? Personne n'écout-e. Et ce martyr de Velasquez dont le gouvernement t'offrit vingt mille francs Tan dernier, que de peine t'a coûté l'emballage !

— On me l'a vendu, tu le sais bien.

— Parbleu î puisque j'assistais à la vente. Je ris encore de la drôle de mine que faisait le prieur des Franciscains quand, le pistolet sur la gorge, tu lui fis signer l'acte de vente et lui jetas généreusement une piastre. Mais, comme dit Sancho, à tout péché miséricorde. Si tu donnes deux cent mille francs comptants à Audinet, la prescription est acquise, et je te donne Claudie en toute propriété, son consentement réservé, bien entendu.

— Et cent mille francs !

— Va pour cent mille francs, bien que cela me gêne un peu, car je ne suis pas un Crésus comme toi. Les saints et la Vierge n'ont rien fait pour moi.

— Encore ! dit Malaga avec impatience.

-r- Toujours, mon vieux. A quoi sert Tamitié, si ce n'est à nous permettre d'être francs avec sécurité?

— Eh bien ! l'affaire est bâclée, dit le colonel.

— Bâclée, c'est le mot, comme la Charte de 1830 et là*" royauté citoyenne.

BRANCâS. 69

^ Allons, tout va bien. 11 ne s'agit plus que de démolir Oliveira.

C'est difficile.

— Pas trop. Oliveira faitl'homme d'esprit, le frondeur, l'indépendant ; il est à demi brouillé avec le préfet dont il croit n'avoir plus besoin. Mou Audinet, qui a la souplesse du serpent et l'astuce du cbattigre, va les brouiller tout à fait. Ce sera l'affaire d'un quart d'heure. Tous les gens riches et bien pensants vont dîner chez le préfet ; les vieux de la vieille ne connaissent que toi ; les pères de famille qui veulent pousser leurs fils dan^ la magistrature, ou dans l'enregistrement, ou dans les aides et gabelles, qu'on appelle aujourd'hui, par politesse, impôts indirects (comme s'il y avait quelque chose d'indirect en matière d'impôts), tout ce monde fait bien au moins cent soixante ou cent quatre-vingts citoyens éclairés, patriotes, vertueux et délicats qui aiment à tremper leur cuiller dans la marmite du budget. Cent quatre-vingts électeurs sur trois cents, c'est une belle majorité, et je connais bien des gens qui s'en accommoderaient assez.

*— Bon ! j'accorde qu' Audinet sera nommé. Trois cent mille francs, ce n'est pas de qtioi faire figure à Paris.

— Bien répliqué. Et ses appointements de conseiller d'État, les comptes-tu pour rien?

, — Conseiller d'État! que ne t'expliquais-tu? Mch

nibus etpedtims descendu insentmtiam tuam^ comme disait après boire notre défunt curé.

— Oui, certes, conseiller d'État! Qui Ten empêcherait ?

— Pas moi, à coup sûr.

— Audinet est homme d'esprit. Il sait le métier, il connaît les affaires, il a de l'aplomb, de l'audace, une légitime confiance dans ses forces, et il n'est attaché qu'à sa propre fortune. Avec tant de belles qualités, s'il ne réussit pas, qui donc réussira 7 Va, nous le verrons ministre.

— Que le ciel t'entende ! dit Bonsergent. Voici ma Claudie. Bonjour, Glaudie. »

La belle Claudie entrait en ce moment dans le jardin. Si j'étais né poëte (et plût aux dieux immortels qu'ils m'eussent fait ce don divin de la poésie !) j'aurais essayé de peindre cette beauté admirable où la nature et l'art avaient réuni toutes leurs grâces. Fi de la beauté grecque et de la fameuse Hélène, épouse incomprise du roi Ménélas 1 fi du masque indifférent et froid de la Vénus de Milo! Glaudie était mille fois plus belle. Son front, ses yeux, sa bouche et son sourire étaient ce que les dieux ont fait de plus exguis. Ses cheveux noirs, fins et soyeux, naturellement bouclés, retombaient librement sur ses épaules, soulevés par le plus léger souffle du vent. Ses yeux avaient la douceur, la force et la sérénité ; ses épaules, un peu maigres encore, étaient

légèrement arrondies, et son corps, délicatement sculpté , mais non pas frêle, offrait toutes les sinuosités qu'on admire dans les jolies statuettes de Pradier.

Être belle^ c'est tout et ce n'est rien. C'est la puis-» sance invincible , c'est Tépée que rien n'émousse ou ne brise, c'est la gloire, c'est le génie ; mais il faut savoir manier cette arme dangereuse. Un proverbe inventé par les laides qui font la majorité du beau sexe, veut que les belles n'aient pas d'esprit. Pourquoi donc, s'il vous plaît ? la nature est-elle si avare de ses dons Y Glaudie avait de l'esprit, je vous le garantis, et du plus délicat» et du plus cultivé, un esprit gracieux, attrayant, plein de charmes, un esprit d'une forme toute divine et qui n'avait d'autre défaut qu'une fierté sans égale, que la jeune fille ne prenait aucun soin de dissimuler. B^IIe se laissait adorer et jetait à peine un regard distrait sur les fidèles prosternés dans le temple. Combien d'autres ont le même orgueil sans avoir la même excuse!

La province, qui vaut bien Paris, n'est cependant pas tout à fait parfaite. Entre voisins, les relations sont souvent très-tendues, pour parler comme mes» sieurs les diplomates, qui connaissent mieux, je l'espère, le droit des gens que la langue française. Certes, le merle blanc est un animal extraordinaire et rarement entrevu ; mais un groupe de dix oiï douze personnes qui se voient avec plaisir, qui eau-

sent sans se quereller, qui discutent sans se battre, qui ne disent pas de mal des absents, qui n'échangent, suivant les traditions de l'ancienne et noble politesse française, que des paroles amies ou courtoises, ou instructives, ou gaies, qui ont de la bienveillance pour le prochain et qui ne calomnient pas rennemî, ce groupe, j'ose le dire et ne crains que de répéter une vérité trop connue, est tout à fait introuvable. Ce n'est pas la fimle des provinciaux qui ne sont à coup sûr, ni plus bétes ni plus méchants que les Parisiens; c'est la faute du divin Jupiter,, qui n'a pas pris soin d'ajuster les angles saillants des uns aux angles rentrants des autres, et qui leur a ménagé trop d'occasions de se choquer réciproquement. On se laisse volontiers coudoyer par un passant qu'on ne reverra jamais ; mais si le passant revient chaque jour, s'il prend plaisir à vous heurter, si sa fenêtre a vue sur votre jardin, si sa femme étend son linge sur votre haie, si ses enfants montent sur vos pruniers et mangent vos meilleures prunes, si ses poules Viennent becqueter votre salade et son chien vous mordre aux jambes, il est clair qu'au bout d'un mois vous penserez au moyen de l'égorger secrètement et de vous faire un tambour de sa peau. De là, ' ces haines immortelles qui s'éteignent parfois de la même manière que celle de Montagne et de Capulet, mais avec un dénoùment plus heureux. La coupe empoisonnée tombe encore pleine des mains de Ju*

lielte, et Roméo remet à temps Tépée dans le fourreau.

Est-il besoin de dire après ce préamnule que Mlle Glaudie Bonsergent était la personne la plus brillante, la plus enviée et la plus détestée de Yieilleville ! Sa beauté excitait la jalousie des femmes, et son orgueil offensait le sexe barbu, qui n'aime pas qu'on dédaigne de lui plaire. Elle entrait au bal indifférente et superbe, recevant tous les bommages sans en désirer aucun. A l'église, où de temps immémorial se réunit la bonne société de Yieilleville, tous les yeux étaient tournés sur elle. Ses chapeaux, qui venaient de Paris, avaient je ne sais quoi de victorieux et d'imprévu, que tout le monde se hâtait d'imiter. On copiait ses airs de tète, mais vainement. Elle gar<» dait le secret de sa beauté.

Telle était la fille unique et l'héritière présomptive du vieux Bonsergent. Elle entra dans le jardin du pas léger de la belle Camille, dont les pieds ne courbaient même pas la tige des blés, donna son front à baiser au major et tendit gracieusement la main au colonel qui la baisa avec la galanterie des marquis du siècle dernier.

« Plus belle que l'Aurore! dit le colonel.

— Je m'en doutais, répondit-elle en souriant.

— Vous avez bien dormi, ma chère Claudie, reprit Malaga, car vous avez ce matin le plus beau teint du monde.

74 BRANGAS.

— Oui. J*ai fait des rêves d'or.

— Des rêves d'or ! Contez-nous cela, je vous prie.

— Oh ! c'est bien simple, et mon imagination n'a pas fait grand effort pour trouver ces belles choses. Figurez-vous que je me promenais dans une magni« fique forêt, tout à fait semblable à la forêt de Saint- Germain. Le soleil traversait à grand'peine les feuilles des arbres et éclairait ma route. J'étais seule, et je voyais au loin la vallée de la Seine et le dôme du Panthéon.

— Oh ! je tremble, dit le colonel.

— Et vous avez raison. Tout à coup un loup affamé sort du fond de la forêt et s'élance pour me dévorer. Je prends la fuite. 0 terreur! mes pieds sont cloués au sol....

— Je frémis, dit Malaga. Achevez. Vous me faites mourir de frayeur. ...

— Le loup arrivait au grand trot, les yeux étincelants, la gueule béante. Déjà je faisais une dernière prière et je me recommandais à Dieu. Heureusement....

— Eh bien ! votre histoire est finie ? Continuez donc, je vous prie. Heureusement....

— Mon cher colonel, dit Claudie, le déjeuner est servi, et ma mère me charge de vous inviter. Vous apprendrez le reste au dessert. »

Là-dessus, elle fit la révérence et rentra dans la maison.

— Ma foi, dit le colonel, je donnerais de bon cœur mes huit enfants pour une fille de ce caractère.

— Parbleu! répliqua Bonsergent, tu n'es pas dégoûté, camarade.

— Mitraille, enfe( et catapulte ! Audlnet n'est pas malheureux.

— Tu sais, dit Bonsergent, que je ne me mêle de rien.

— Que dît ta femme de nos projets?

— Ma femme ! Oh ! je sais bien ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle pense, si tu es curieux de l'apprendre, va le lui demander toi-même.

— Bon! et que dit-elle?

— Que ce parti est très-convenable, qu'il resserrera l'union des deux familles, qu'Audinet a beaucoup d'esprit, qu'il ira loin, mais qu'il n'entend rien à ridéal, et qu'il a, sur le rôle d'un mari dans son ménage, des théories déplorables.

— Total î

— Sa fille est bien jeune. Elle ne veut pas s'en séparer. Elle est d'avis qu'on attende, etc., etc.

-^ Sait-elle, reprit le colonel, qu'Audinet aura deux cent mille francs le jour de son mariage ?

— Non.

, — Ehbien, dis-le lui. Cette nouvelle lèvera, je crois, bien des scrupules.

— Tu parles comme un livre. Allons déjeuner. » Mme Bonsergent reif ut le colonel avec la cordialité

d'un vieil ami. On se mit à table, et, vers le milieu du déjeuner, les convives dont la faim était à demi calmée, commencèrent une conversation suivie. « Vous avez fait un bon voyage? dit le colonel.

— Très-bon, répondit Mme, Bonsergent , puisque, la diligence ayant roulé dans un précipice, nous n'avons perdu qu'un ou deux flacons d'eau de Cologne. »

En même temps, elle raconta tous les détails de l'accident.

« Par bonheur, ajouta-1-elle, un Parisien se trouvait là, sans qui nous aurions eu peine à nous tirer d'affaire.

— Connaissez-vous, ce Parisien ? demanda le colonel .

— C'est un avocat, répondit Claudie, qui vient à Yieilleville pour plaider la cause de M. Athanase Ripainsel. C'est l'ami de mon amie Rita.

— Il doit venir nous voir aujourd'hui, ajouta Mme Bonsergent.

— Sous quel prétexte ? demanda le major.

— Rita, dit la jeune fille en rougissant, l'a chargé de m'apporter un bracelet de Proment-Meurice, dont elle me fait présent. »

Les deux vieillards se regardèrent.

« Ce doit être un beau parleur, dit le colonel, un.de ces idéologues qui ont perdu la France avant et après Napoléon.

— 3ah! dit Bonsergent, Napoléon est mort et nous ne nous en portons que mieux. Buvons à la santé des vivants et ne méprisons personne. La France est faite pour parler et pour sabrer, alternativement. Quand elle sabre, elle se tait; quand elle parle, elle met son sabre au clou. G*est toute This* toire de France» Eh bien, le tour des avocats est à la fin venu,

— Très -bien, dit le colonel, mais voilà trente ans qu'ils parlent ; sacrebleu! la luette doit leur faire mal.

— Prends patience, dit Bonsergent, le tour des autres ne peut pas tarder beaucoup. Je vois en Algérie des gaillards qui s'escriment de la belle façon et qui découpent très-proprement les enfants du Pro* pbète. Laisse-les prendre Abd-el-Kader, et tu verras de quel air ils vont rentrer en France, et comme ils sauront se faire place. Souviens-loi du mot de Bugeaud : Le [futur maître de la France fume en ce iwomerU sa pipe dans quelque bivouac de r Atlas, »

On versa le café.

« Gomment s'appelle ton avocat, Claudie? demanda le colonel.

— Mon avocat, qui esta vous autant qu'à moi, répondit la jeune fille, est M. Brancas.

— C'est ce fameux Brancas qui a plaidé l'autre jour pour un petit coquin qui avait égorgé son père?

— Oui, colonel.

78 BR\NGAS.

*- Je ne lui en fais pas mon compliment. Faire acquitter ce scélérat, quand tout le condamnait ! Voilà un vilain tour de force.

— Qu'en sais-tu î dit le major. Qui te dit que ce malheureux n'avait pas été exaspéré jusqu'à la folie par de longues souffrances? On coupe le cou aux parricides, c'est fort bien ; mais que fait-oa aux parents qui égorgent leurs enfants ou qui les séquestrent? Presque rien. Le jury est plein d'indulgence pour eux. On leur cherche, on leur trouve des circonstances atténuantes ; chacun se fait un plaisir de leur venir en aide. C'est que les pères ont fait la loi et l'appliquent durement.

— Bon ! ne vas-tu pas démolir l'autorité pater* nelle, déjà si ébréchée? dit Malaga.

— L'autorité paternelle n'est pas un droit, c'est un devoir. Les parents sont la propriété des enfants.

— Bravo ! papa, s'écria Glaudie en battant des mains, voilà qui est bien dit, et je suis bien fâchée que tu n'aies pas rédigé le Gode.

— Tais-toi, petit serpent, dit le major; on ne te demande pas ton avis.

— Mais je l'offre, papa, et je veux que tu l'entendes. Et pojar commencer, puisque tu es ma propriété, je ne veux pas qu'on détériore mon bien. Prendsmoi cette calotte de velours pour te garantir du vent frais du soir, et allons au jardin. Venez-vous, colonel ? »

BRANGAS. 79

Les deux anciens soldats obéirent.

« A. propos, ditMalAga, raconte-nous donc la fia de ton rêve,

— Où en'étais-je?

— Au loup qui allait te dévorer. Heureusement....

— Eh bien ! un guerrier plus beau que le jour est venu l'épée en main^ et, comme un vrai Saint- Georges, il a jeté le loup {{ar terre d'un coup de pointe.

— Après quoi Ton vous amenés tous deux à l'autel ? dit le colonel en riant.

~ Tiens, comment le savez-vous î demanda Glaudie.

— Parbleu ! depuis Eve les jeunes filles ne rêvent pas d'autre chose. »

En ce moment, on annonça Brancas.

Le Parisien était en grande tenue. Dès le matin il avait fait une course à cheval dans les bois de son hôte et pris langue dans le pays. Gomme tous les gens que leur métier condamne à vivre entre quatre murs, il n'aspirait qu'au grand air. Un secret sentiment, voisin de l'amour et à coup sûr fort éloigné de TindifTérence, le poussait à s'acquitter au plus vite de sa commission et à rendre visite à la famille Bonsergent. Ripainsel, qui devina l'impatience de l'avocat, se plut à l'exciter par toutes sortes de lenteurs calculées ; enfin il fallut le laisser partir.

« Ya où les destins t'appellent, » dit-il en riant.

80 BRAIfCAS.

Brancas ne se le fit pas dire deux fois. Il sella et brida lui-même son cheval,, et partit au galop. Vingt minutes après, il descendait devant la maison du major Bonsergent, et attachait la bride de son cheval à Tanneau de fer qui, de temps imrné* morial, est scellé dans le mur des maisons cornforlables de province.

Il s'avança vers Mme Bonsergent, la salua avec une politesse exquise et chercha des yeux Glaudie qui s'était hfttée de monter dans sa chambre et de donner un dernier coup d*œU à son miroir. Éiodie présenta le jeune homme à son mari et au colonel Malaga. Le major le reçut avec un sourire et une poignée de main, et Malaga s'inclina avec une certaine roideur que le Parisien feignit de ne pas apercevoir. On s'assit au fond du jardin dans un kiosque aux verres coloriés qui était en été le salon de la famille Bonsergent.

Après les premiers compliments :

« Gomment trouvez-vous notre pays T demanda Mme Bonsergent. Il n'a pas les grands aspects de la Suisse, ni les infinis de l'Océan, ni la beauté régulière des parcs de Saint-Cloud, de Saint-Germain et de Meudon. Notre nature, à nous, est une nature de province. »

Brancas devina le danger. Tous les provinciaux feignent une modestie exagérée en parlant de leur province, et ils sont tous intérieurement de l'avis

du Gascon, qui trouvait le Louvre semblable aux écuries de son père. Celte petite vanité dont on se moque est faite des mêmes sentiments que Tamour do la patrie que nous trouvons si beau chez les Grecs et chez les Romains. Vieilleville rit des barbares d'Angoulème, de Carpentras et de Lons-le- Saunier, comme Athènes riait des barbares de Suze, d*Ëcbatane et de Persépolis ; et Paris, arbitre suprême du goût, entre Vieilleville et Lonsle-Sauuier^ se moque de tous deux. Au fond, l'amour de la patrie n*est pas autre chose que J'amour de soi, agrandi et doublé de la haine du prochain.

«. Madame, répliqua modestement le Parisien, j'ai trop peu vu votre pays pour en parler, mais ce que j'en ai vu est admirable. Les glaciers de la Suisse sont faits pour les Anglais et les chamois ; le Righi ressemble au Mont-Blanc, le Mont-Blanc au Monl-Genèvre, le Mont-Genèvre au Mont-Rosa, et tous ensemble n'ont rien de merveilleux. Ce sçntd'énormes amas de rochers sans perspective, au bas desquels sont de profondes vallées que n'éclaire jamais le soleil ; au-dessus de ces vallées et sur la pente de la montagne s'élèvent des sapins dont le feuillage sombre attriste les yeux et le cœur ; de quelque côté qu'on se tourne, on ne voit que des objets effrayants ou tristes. Les poètes sont convenus de trouver cela beau. Je le veux bien, ils s'y

connaissent à coup sAr mieux que moi, mais cette convention est de date bien récente. Groyez-vons que le sage Homère se fût fort accommodé de la vallée de Ghamounix, lui qui avait tant de peine à supporter la vue de l'Ida, six fois moins élevé audessus de la plaine que la butte Montmartre t El le doux Virgile, k qui fait horreur l'Eridan, « roi des fleuves » parce qu'il dégrade quelquefois les mare des métairies de Mantoue I Et Fénelon, qui, pour tout paysage, se contente "d'un bois d'orangers, d'un ruisseau qui coule dans une prairie, d'une petite Ile bordée de tilleuls, et d'une grotte d'où l'on découvre k mer T La grotte de Galypso n'est pas autre chose, et remarquez, je vous prie, que c'est la demeure d'une déesse ; jugez si de simples mortels doivent se contenter à moins. Tous avez de l'eau, de l'herbe, des forôls et « des collines couvertes de pampre vert qui pend en festons. > Que pouvez -vous désirer de plus? Bien des gens ont faif le tour du monde et soufflé daus leurs doigts sur le sommet du Chimborazo, qui sont trop heureux aujourd'hui de s'asseoir paisiblement au coin du feu entre leur femme et leurs enfants, et d'entendre, le verre en main, l'&pre sifflement do i bise dans les serrures.

— Mais, dit la poétique Ëlodie, Chateaubriand vait-il tort de vanter les merveilles du Niagara, les iréts immenses, les savanes et le soleil à demi en-

BBANGAS. 83

glouti dans les vagues de l'Atlantique ? Byron n'estil pas inspiré lorsqu'il chante la terre du myrte et du citronnier, ou. le Mont-Blanc, ce « roi des mon* tagnes ? »

— Ta, ta, ta ! dit le major Bonsergent, ton Chateaubriand est un habile homme ; mais, que le diable m'emporte si je vois goutte daus ses étonnantes histoires ! Tantôt c'est une sœur qui prend son frère pour son cousin, et, pour expier son erreur, s'amuse à chanter DeProfundis pendant que ce frère qui, de son côté, n'a pas la cervelle bien saine, se promène, matin çt soir, sur le bord dé la mer retentissante, insensible à tous les rhumatismes

• et à toutes les pleurésies ; tantôt c'est une aimable sauvagesse qui court le guilledou dans la forêt avec un sauvage des plus civilisés, et qui s'empoisonne juste au moment où un très-sage vieillard dont le nez s'incline vers la tombe lui fait comprendre qu'elle ferait mieux de se marier. Est-ce qu'un paysage normand, breton ou poitevin pourrait suffire à ces belles imaginations ?

— Profane ! s'écria Élodie, secrètement irritée des discours bourgeois de son mari. Tu voudrais peut-être qu'on peignît des bœufs, des moutons^ des bergères assises sur l'herbe et tressant des chapeaux de paille, ou que l'art suprême et le chef-d'œuvre du poëte fût la conversation d'un aubergiste et de sa femme qui cdniptent» les

84 BRANGAS.

Jours de foire, le gain de la journée? A coup sûr, il n'est pas nécessaire de mêler les tempêtes de rOcéan à la peinture des émotions d'un herboriste. »

' Bonsergent haussa les épaules sans parler et alluma sa pipe. Malaga suivit son exemple. Brancas, qui comprit que cette discussion littéraire ennuyait les deux soldats de Napoléon, se hâta d'y mettre un terme.

« Nous avons tous raison, dit-il....

— Voilà bien une conclusion d'avocat, interrompit le colonel.

— Oui, monsieur, dit Brancas, nous avons tous raison. N'est-il qu'une route pour le génie ? Byron ' et Chateaubriand ont eu raison d'emboucher la trompette épique ; Virgile et Fénelon ont eu raison de chanter sur un mode plus doux le bonheur des champs : l'Anglais et le Breton plaisent aux âmes troublées et violentes ; le Français et le Lombard, aux âmes douces, humaines- et pacifiques. Aux premiers, les Alpes et leurs sombres glaciers; aux seconds, le Poitou et les prairies toujours vertes.

/ — Sacrebleu I dit Bonsergent, c'est plaisir de vous entendre, monsieur le Parisien, et je suis bien fâché de ne pas connaître votre méthode, pour établir djoins mon ménage une paix perpétuelle. Jamais ma femme n'a voulu croire que j'eusse rai-

BRANGAS, 85

son contre elle ou en même temps qu'elle, et je mourrai sans le lui persuader.

— Pouç moi, dit Malaga, je suis plus heureux, ma femme marche au doigt et à l'œil.

— Pi donc ! l'horreur, s'écria Mme Bonsergent, Ne parlez jamais de choses pareilles,colonel, si vous voulez conserver mon amitié. »

Malaga se mordit les lèvres.

« Tu vas gâter nos affaires, dit tout bas Bonsergent à son ami ; tais-toi, je t'en supplie, veux-tu te brouiller avec Claudie ?

— Oh ! pour Claudie, c'est une autre affaire, répliqua sur le même ton le colonel. Tu sais bien que je l'aime comme ma fille. >

Au n^ême moment, Claudie se présenta et salua le Parisien d'une gracieuse révérence. Bonsergent et Malaga se levèrent tous deux.

c Mon cher monsieur, dit Bonsergent, après le service que vous m*avez rendu, ma maison est à vous tout entière. J'espère que j'aurai souvent le plaisir de vous y voir.

— Où va donc M. Bonsergent? demanda Brancas en le voyant sortir du jardin en même temps que Malaga.

— Il va faire le tour de la ville et jouer sa partie de billard avec le colonel, répondit Mme Bonsergent. Les maris de ce pays-ci ne peuvent pas supporter la société des femmes. Toute l'après-midi se

86 9RANGAS,

passe au café» où ils boivent, jouent, fument, se querellent et crachent tout à leur aise. Triste infortune que celle d'une femme délicate et née pour de meilleures destinées, qu'une loi absurde attache pour la vie à ces êtres brutaux.

^ Oh ! maman, s*écria Glaudie, que dis-tu là ? Mon père est si bon et si doux 1

«^ Ton père 1 Dieu seul sait^ Glaudie, combien de , fois je me suis fait violence pour.... Mais ce n'est pas aux yeux de ma fille que je voudrais déprécier son p^e. »

La pauvre Ëlodie était le type le plus parfait de ces femmes incomprises qui, pendant quelque temps, ont été à la mode en province. Tous ses chagrins, pour la plupart imaginaires, naissaient d'un immense orgueil. Quelques vers trop vantés par le rédacteur idolâtre de la gazette de Vieille* ville, une beauté longtemps célèbre, un esprit souple et facile et un caractère despotique avaient fait de Mme Bonsergent la reine de la mode dans tout le -département. Elle rêva Paris et la gloire ; mais le sage major, peu soucieux de la réputation qui s'attache aux maris des femmes ;trop célèbres, s'y opposa formellement, et passa aux yeux d'Ëlodie pour le plus féroce tyran qui jamais eût torturé un pauvre cœur de femme. Gc fut un moment critique dans le ménage. Heureusement, nul célibataire n'osa profiter de la fureur de Mme Bonsergent qui

BRANeAS. .87

66 fût fait enlever de ban cœur et conduire à Paris. Les défenseurs des belles opprimées étaient glacés d'effroi au souvenir de l'aventure du pauvre Va* rambon. Ce jeune homme, capitaine dans la garde royale en 1829, s'avisa, étant en congé, d'envoyer une lettre et un bouquet de fleurs rares à Mme Bon* sergent. La lettre fut interceptée par le major, qui fit prier Varambon de venir dans son jardin. Gelui«ci vint sans défiance et se trouva face à face avec deux sabres de cavalerie et forcé de se battre. A la seconde passe, Bonsergent lui coupa le poignet droit sous les yeux mêmes de sa femme qui était attirée par le bruit. Varambon ramassa son poigne tombé à terre, et partit le soir même pour l'Italie, dégoûté de toutes les bonnes fortunes.

L'impuissance de se venger augmentait la rage d'Élodie. En 1845, elle avait atteint l'âge où la vén. geànce est impossible aux femmes ; mais elle se consolait en décriant son mari et en se faisant à elle« même un piédestal.

« Voilà une terrible mère ! » penâ^ Brancas , mais déjà il n'avait plus d'yeux que pour Glaudie, et l'arrivée d'un nouveau visiteur lui permit de la considérer à son aise. Ce visiteur était M. Audinet, secrétaire général de la préfecture, le propre fiancé de Mlle Bonsergent.

Une figure plate, un nez de Kalmouk, un front large mais fuyant en arrière, une large bouche

semblable à colle des batraciens, on Marat en cravate blanche, voilà la physionomie de M. Âudinet, fils atné du colonel Malaga. Les yeux étaient jaunes et fixes comme dans la race féline ; tout annonçait chez lui rinteliigence, la ruse et une basse férocité.

Il s'avança comme un chat, en faisant un détour, prit un fauteuil et s'assit eu face de Brancas, en ayant soin de tourner le dos au jour. L'avocat, à sa vue, ressentit une impression pénible, et comme une secousse électrique. Il se souvint que c'était le mari désigné de Glaudie et l'examina sans affeo tation.

« Vous venez bien tard aujourd'hui, dit Mme Bonsergent au nouveau venu. •

— Madame, répondit-il d'un ton grave et doctoral, je ne connais que mon devoir. La vie est une série de devoirs à remplir. J'ai dû remplacer le préfet, qui fait sa tournée, et signer pour lui jan certain nombre d'arrêtés. »

En même temps il regarda Brancas d'un air qui n'ajouta rien aux dispositions amicales de celui-ci. Élodie s'en aperçut et se h&ta de les présenter l'un à l'autre.

< Monsieur Brancas, M. Audinet, secrétaire général de la préfecture et notre ami particulier. »

Brancas s'inclina poliment, mais avec froideur.

« Monsieur Audinet, M. Brancas, Tun des plus célèbres.avocals du barreau de Paris.

BBANCiCS. 89

-— Ah ! c'est monsieur qui a eu le "bonheur de vous sauver la vie, dit Âudinet avec une feinte chaleur ; monsieur, permettez-moi de vous en remercier particulièrement. »

A ces mots, il se leva d'un air empressé et serra la main de Brancas. L'avocat s'aperçut que la main d' Audinet était froide et gluante comme la peau d'un serpent, ce qui est, pour les physiologistes, un signe de bassesse et d'hypocrisie. Il se hâta de retirer la sienne, sans affectation néanmoins ; mais 11 fut blessé de l'air assuré dont Audinet paraissait prendre possession de Claudie.

« Vous venez plaider la cause de M. RipainseU demanda le secrétaire général.

— Oui, monsieur.

— Vous avez beaucoup à faire pour gagner votre procès. Tout le monde est d'accord que le testament est tout à fait valable.

— J'espère, dit l'avocat, prouver le contraire et forcer la communauté de P.... à une restitution.

— Je sais, monsieur, reprit Audinet, qui parut prendre plaisir à irriter son interlocuteur, que rien n'est impossible à votre éloquence ; mais je doute fort que le tribunal consente à dépouiller ces pauvres religieuses en faveur de votre client. >

Le Parisien comprit la tactique d' Audinet, qui, d'instinct et sans le connaître, le traitait en ennemi. Il sentit que le secrétaire général voulait

90 BRÂlfCAS,

l'exciter à parler et le forcer à se découvrir. Il para Iç coup.

< Je craindrais d'enuuyer ces dames, répliqua*t-il, en exposant tous les moyens de droit dont je dispose ; mais soyez sûr que révidence est pour mon client et qu'on dépouillera, comme vous dites, ces pauvres religieuses en sa faveur, si c'est être dépouillé que de restituer le bien d'autrui. »

Ainsi finit la première escarmouche. Brancas sortit qiielques minutes après, et eut le plaisir d'être invité par Mme Bonsergent à revenir tous les jours.

Quand il fut parti :

c Tout Parisien est un fat, dit Audinet. Gelui-d ne fait pas exception à la règle,

•«-Et vous, monsieur, toute parole que vous dites est une méchanceté, interrompit vivement Glaudie, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant. En cette occasion vous ne faites pas, vous non plus, exception à la règle.

•*- Glaudie! s'écria Mme Bonsergent avec sévérité.

— J'aime cette aimable franchise, dit Audinet. II paraît que vous prenez grand intérêt h ce bel étranger?

— Je me soucie de ce bel étranger aussi peu que des pyramides d'Egypte ; mais je n'aime pas que vous disiez devant moi du mal d'un homme qui nous a sauvé la vie.

*— Bah ! dit Audinet, qui n'en ferait autant ? Donner la main aux dames pour descendre de voiture , voilà qui est bien périlleux et bien difficile. »

La dispute se prolongea encore quelque temps, mais il ne se dit plus rien qui mérite d'être rapporté.

Brancag» semblable au jeune Hippolyte, reprit tout pensif le chemin du château de son ami Ri« painsel. Sa main sur son coursier laissait flotter les rênes, et le coursier en profita pour faire la route au petit pas, comme le sage bidet d'un curé de campagne. Le Parisien était ébloui de la beauté de Glaudie.

c Cette jeune fille est charmante, se disait-il, et Rila est bien imprudente de me la montrer à la veiUe de notre mariage. Elle n'est pas riche, c'est vrai, mais je plaiderai par nécessité au lieu de plaider par plaisir ; voilà tout. Une fois la vie assurée, qu'importe qu'on ait deux, quatre, six ou dix che-

92 BRANGAS.

vaux? mener quatre chevaux à la fois est un plaisir de postillon. »

Celte rêverie le mena trës*loin.

c Parbleu! continua-t-îl , je suis bien bon de m*inquiéter du ménage. Elle est à demi mariée ; et si j'en crois la physionomie de cet Audinet, c'est un gaillard à ne pas lâcher prise aisément. Et Rita? et la dépulation? >

Cette dernière réflexion le réveilla tout à fait. II poussa son cheval au galop et arriva au château.

Athanase Tattcndait et lui dit en riant :

« Eh bien! tu as vu celte petite sirène. Qu*cn dis-tu?

— Qu'elle est fort au-dessous de sa réputation, répondit l'avocat d'un air indifférent.

— Pçste ! tu es difficile. Les Parisiennes t'ont gâté, à ce que je vois.

«— Moi ! non. Mais Mme Bonsergent me parait une provinciale très-prétentieuse.

— Bon ! je te parle de la fille et non de la mère. Est-ce que les mères existant ?

— Quelquefois, à Paris surtout, où la beauté est si rare qu'on y supplée à force d'esprit, de tact et d'usage du monde. C'est un article du code féminin que les mères ont seules la parole. Par là, on évite les dangers que peut causer l'indiscrétion d'une fille trop sincère ou trop mal stylée. Bien des maris , ont pris femme qui se seraient gardés du mariage

6RÂNGAS. 93

comme de la peste s'ils avaient pu soupçonner ce que recouvrait ce silence pudique et mystérieux dont s'enveloppent toutes les filles d'Eve qui veulent faire une fin.

— Sceptique malhonnête ! Tu ne crois donc pas à la vertu des dames?

— J'y crois si bien, que mon oncle va me faire épouser Mile Oliveira avant que trois révolutions de la lune se soient accomplies.

— Ainsi, quand je te demande ce que tu penses de Glaudie , tu me réponds que sa mère est prétentieuse ?

— N'est-ce pas répondre clairement? »

Ripainsel n'en put pas tirer autre chose; mais

pendant toute la soirée le Parisien, sous divers prétextes, essaya d'obtenir toutes sortes de renseignements sur M. Bonsergent et sur sa femme.

A la fin, Athanase appuya ses coudes sur la table, son menton dans ses mains^ en regardant son ami dans les yeux :

«' Sais-tu, dit-il, quelle est la meilleure de toutes les définitions ?

— Je n'y ai jamais pensé, mais tu me feras plaisir de me l'apprendre.

— C'est celle qui définit par le genre prochain et par la différence spécifique. Par exemple : l'homme est un animal raisonnable; c'est une définition, n'est-ce pas?

— Oui, et même assez mayvaise, il me semble.

— Je te l'abandonne. Elle est de Descartes, Malebranche, Leibnitz ou Gicéron, et n'en vaut pas mieux pour cela. Bonne ou mauvaise, c'est une définition.

— Bien. Après?

— L'homme est un animal ; voilà le genre prochain. Ainsi, tu es un animal, Âudinet est un ani* mal.

— Et toi?

— Moi aussi, si tu veux. C'est par respect pour Audinet et pour toi que je n'osais me mettre en si bonne compagnie. Donc, l'homme est un animal, voilà le genre prochain ; mais c'est un animal raisonnable, voilà la différence spécifique, celle qui distingue loi et moi de mon cheval et de mon chien.

— Conclus.

— Or, quel est l'objet d'une définition ?

— C'est de faire connaître la nature d'une chose .

— Ami, viens sur mon cœur. Tu as très-l)ien répondu. On voit que tu connais à fond la logique de Port-Roy aL

— Achève donc, dit l'avocat. Au palais nous ne mettrions pas plus de temps à nous expliquer, et cependant nous parlons à l'heure.

--^ Prends patience, avocat. Tiens, voici des noisettes pour tuer le temps, et du vin de Vouvray pour digérer les noisettes. Je veux dire que depuis une

BRANGAS, 95

heure tu cherches, sans en avoir Tair, à obtenir une définition passable de la belle Glaudie.

— Moi !

— Oh ! ne t'en défends pas. Elle en vaut la peine, et si je n'avais pas contre les femmes poétiques une antipathie de naissance, je saurais à quoi m'en tenir sur son compte.

— Et que ferais-je d'une définition?

— Je n'en sais rien, mais tu la cherches. Tu connais déjà son père et sa mère, c'est à dire le genre prochain; quant à son esprit et à son caractère, c'est*à-dire à la différence spécifique, personne à Vieilleville ne peut la deviner. C'est à toi de la chercher. »

Le Parisien étendit les brâs en bâillant.

a Bâiller au nez des gens n'est pas poli, continua l'impitoyable Âthanase ; mais je te pardonne. Au reste, cela ne te sauvera pas de mes conseils. Va dormir. »

Le lendemain, dès neuf heures dumatin, le major Bonsergent se présenta au château. Brancas, un peu étonné d'une visite si matinale, conduisit le major dans le parc*

« Je vois, dit Bonsergent, qu'on ne se lève pas de bonne heure à Paris. Pour moi, je suis sur pied depuis quatre heures du matin. C'est une bonne habitude, saine au corps et à l'esprit.... Voilà de beaux espaliers.

— Oui, ce jardin, est magnilique, répliqua l'avocat.

— Par saint Christophe ! dit Athanase qui parut en robe de chambre et qui vint rejoindre les deux promeneurs, croyez^vous, major, être le seul Jardinier du pays ? Voyez-moi ces pêchers, je vous prie ! Quel est celui-ci aux feuilles longues, aiguës et dentées, aux fleurs petites et d'un rouge vif?

— C'est la Chevreme hâtive,

— Et cet autre aux feuilles planes et étroites, aux fleurs petites et d'un rose pâle?

— Parbleu ! c'est le pêcher de Troyes. Uu enfant vous le dirait comme moi.

— Ma foi, ditBrancas, qui voulut gagner les bonnes grâces du père de Claudie, je vous admire, moi qui ne sais même pas ce que c'est que la greffe.

— Ce n'est pas faute de connaître les grefi^rs, répliqua le major.

— Ah ! ah ! ah ! dit Athanase en riant aux éclats, le calembour est joli.

— Euh ! dit modestement le major.

<— Ne dites pas, euh ! Il est charmant.

— Vous êtes trop bon, reprit Bonsergent.

— Je ne suis pas trop bon. Je dis ce que je pense. Voilà un calembour sans pareil.

— Ma foi, si vous le voulez absolument....

— Je le veux ! Tenez, major, vous savez si je tiens à mon vin de Clos-Vougeot. J'en ai douze bouteilles

BRANGAS. d7

dans ma cave, et qui datent de 1811. G*est un titre de noblesse, cela. Eh bien, je donnerais tout mon Clos-Vougeot pour le mot que vous venez de dire. La greffe 1 les greffiers 1 Parole d'honneur, c'est ratissant! Vous avez enlevé le mot à la pointe de la langue, comme autrefois vous enleviez les Autrichiens à la pointe de la baïonnette.

— Hural hum! dit Bonsergent, que tant d'élogesmettaient en défiance, si nous parlions d*autre chose, qu'en dites-vous ?

— Comme il vous plaira.

— Mais non ! dit Brancas, revenons à la greffe, et enseignez-moi, je vous prie, monsieur, le grand art de greffer.

— On ne greffe donc pas à Paris î

— Pas beaucoup, répondit l'avocat.

— Eh! à quoi peut-on passer le temps, grand Dieu!

— Ma foi, je n'en sais rien, on parle, on crie, on vend, on achète, on fabrique, on imprime, on gouverne, on boit, on mange, on dort et l'on s'en va au Père-Lachaise sans savoir pourquoi, ni com« ment.

— Oh! ce n'est pas toute la vie de Paris, je pense ?

— Peu s'en faut. Vous entendrez dire quelquefois qu'il s'y fait des révolutions. C'est la querelle des gens qui impriment et des gens qui jugent, qui sa-

96 BRAMCAS.

brent et qui gouyement : grand procès plusieurs fois plaidé et qui n*est pas encore décidé. Les gens qui impriment disent pis que pendre des gens qui gouvernent : les gens qui gouYernent, de leur côté, mettent en prison et à l'amende ceux qui impri* ment, et les gens qui sabrent, et qui sont tout à fait impartiaux entreles uns et les autres, font pencJier la balance tantôt d'un côté et tantôt de Tautre , suivant qu'il leur plait ou qu'il plaît aux specta-* teurs.

^ De sorte qu'il reste très-peu de temps aux Pa^ risiens pour greffer?

— Vous l'avez dit,

— Eh bien, monsieur, je vais, si cela vous fait plaisir, vous donner une première leçon.

-^ Avant toute chose, interrompit Athanase, ne ferions-nous pas bien de déjeuner? Qu'en dites vous, major? J'ai reçu de la Rochelle, ce matin, une lan* gouste dont vous me direz des nouvelles.

^ Une langouste, ô ciel! s'écria Bonsergent.

-^Bonl c'est convenu > dit Athanase, et je vais faire mettre votre couvert. Vous, cependant, enseignez à ce jeune homme cette science admirable oâ le père Hardy lui-même Oserait à peine vous tenir tête» Je vous le confie. Faites-lui goûter les plaisirs purs et innocents de la campagne. >

A ces mots il s'esquiva, laissant Brancas aux mains du major»

« Aépondez, je tous prie, comme au catéchisme, dit Bonsergent. Qu'est-ce que la greffe?.*. Vous tous taisez ! Quoi I vous ne savez même pas que là greffe, est l'art de changer un sauvageon en arbre d'espèce cultivée î

— Oui» j'en ai entendu quelque chose , dit Brancas*

— Entendu quelque chose ! Oh ! ces Parisiens, on ne peut pas se faire une idée de leur ignorance ! Sachez donc, mon cher monsieur, que la reproduction des végétaux ne diffère pas sensiblement de celle des animaux, et qu'on peut croiser entre elles les races de rosiers, de pêchers, de ponimiers, tout comme on croise un basset avec un lévrier, et une brebis mérinos avec un béUer dishley. Vous com*prenéz, je pense.

-^ Parfaitement. U me semble même que le monde, bien que composé d'un nombre infini d'espèces d'animaux, est soumis néanmoins &un très-petit nombre de lois générales, et peût-étre tMserais*je en \;6nclure que ces lois, déjà si peu nombreuses, se confondront toutes, quand la «ciènce sera plus avancée, en une seule : Yattraotion y dont la formule et les divers modes sont encore inconnus. »

La profondeur de cette: hypothèse étonna le ma*^ jor. Ce vieux soldat , usé dans les batailles , avait passé la {duà grande partie de sa vie à observer de

100 BRAIfGAa.

petits faits sans en chercher les causes. Une pomme, pour lui , était une pomme, c'est-à-dire un fruit de couleur verte, jaune ou rouge, de forme sphérique, aplati sur son axe, creusé à sa base, et propre à faire du sirop ou de la marmelade. Il n'en demandait pas davantage. Cependant, il ne se laissa pas déconcerter, et continua en ces termes :

c Combien comptez-vous d'espèces de greffe?

-- J'allais vous le demander, dit le Parisien.

— Ah! jeune homme, vous irez loin, c'est moi qui vous le dis.

— J'en accepte l'augure.

-— Oui, vous irez loin. Vous savez écouter, vous, et respecter la vieillesse. Votre ami n'est qu'un étourdi. Incapable de soutenir pendant dix minutes une conversation sérieuse. Ce n'est pas lui qui s'in« formerait du nombre des greffes ou de leurs différences. Ce n'est pas lui qui...

•— Eh bien! eh bien 1 s'écria Âthanase qui reparut au détour d'une allée, on dit du mal de moi dans ce pays. Est-ce vous, mon cher major) Vous dites que je suis un ignorant?

"-* Oui, oui, quelque chose de cela, répliqua Bom sergent.

— En vérité ! Et si je vous disais, moi, qu'il y a quatre sortes de greffes : la greffe par approches, la greffe par scions, la greffe par gemmes, et la greffe herbacée; que la première est celle qui...,

BRANGAS. loi

la seconde, celle que..., la troisième, celle dont..., et la quatrième, celle à laquelle..., que répondriezvous, major? Me traiteriez-vous encore d'ignare et d'homme insensible aux beautés de la nature?

-— J'avoue, dit fionsergent en souriant, que vous dépassez toutes mes espérances et que je vous croyais moins fort.

— Ne faites plus de jugement téméraire, et venez boire avec moi à la santé de la vieille garde, la vieille des vieilles, celle qui n'a jamais reculé ni devant les canons de l'Europe, ni devant un verre de bon vin. Par file adroite; en avant, marche! Brancas a bien le temps d'apprendre à remuer une brouette. »

Le major et le Parisien suivirent Athanase ; et la conversation prit un autre cours. Vers la fin du repas-:

« Goûtez-moi ce vin-là , major, dit Ripainsel en débouchant une bouteille de vin de Champagne, et dites-moi si ce n'est pas un malheur public que d'en laisser boire aux Anglais?

— Pourquoi aux Anglais plutôt qu'aux Chinois ? demanda Bonsergent.

— Parce qu'ils ont gardé Napoléon à Sainte-Hélène. Eh! quoi, major, voire cœur ne saigne pas à ce souvenir ?

— Oui, assez.

— Comment ! assez ! Il devrait saigner trop ! et ce ne serait pas encore assez ! Pensez donc à tout ce

103 BRANGAS.

qu'a souffert le grand homme l et vous rëpétereat avec moi

Jamais, jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera!

Et ne boira notre vin de Champagne.

— Pour moi, dit Brancas, je suis toujours étonné de la stupidité des gouvernants.

-^ Pas moi ! interrompit Âthanase. Qui est-ce qui gouverne? Les députés. Que font les députés? ré* pondez, major.

— Ils représentent les- électeurs.

— Très-bien. Or, celui qui représente doit représenter à un degré suprême ceux qui Font choisi pour les représenter.

— C'est clair, dit Bonsergent.

— Or, les électeurs sont idiots. C'est un aphorisme qui ne souffre pas un pli, n'est-ce pas, Brancas?

— Euh! euh ! dit l'avocat.

— Bon I c'est à cause de M. Bonsergent que tu fais la petite bouche. Ehl tu sais bien que les personnes présentes sont toujours exceptées. Toi, le major et moi, nous avons du génie. Le reste est sans cervelle. Est-ce vrai, oui ou non?

— Il en est quelque chose, dit Brancas en rianti

— Parfait. Suivez bien mon raisonnement, et d'à-

bordt tendez vos verres. Un Terre .vide me donne du vague à TAme.

— Plus près des bords! dit Bonsergent en avançant son verre.

— • Bien parlé, major ! Sur ma parole vous étiez né orateur, mais vous avez échoué par la jalousie de Napoléon, qui n'aimait pas les bavards.... Où donc en étais-je!

^ Tu disais, dit Brancas, que les représentants doivent, pour bien faire, représenter à un degré suprême les représentés ; c'est-à«dlre, je suppose, que le député des bossus doit être bossu, et celui des boiteux, bancroche.

— Oui, c'est cela. J*ai ajouté que tous les électeurs sont fdlois.

— Même ceux qui ont voté pour toi aux dernières élections?

— Ceux-là, surtout. Tire maintenant la conclusion.

— C'est facile. L'électeur est idiot, donc le député est idiot; mais que dire de celui qui, n'ayant pas été trouvé assez idiot pour obtenir au premier scrutin, les suffrages de ces idiots, s'occupe de les mé» riter?

— Mon cher ami, dit Atbanase, je respecte la logique. C'est l'art de dire de grandes sottises qu'on aurait de la peine à trouver sans elle. Ne pousse pas trop loin cet art admirable. Maintenant

104 BRANGAS.

je reviens à nos moutons. Tu étais étonné de la stupidité de nos gouvernants. A propos de quoi, ja te prie?

— A propos du vin de Cliampagne.

— Qu'y a-t-il de commun entre le vin de Gliampagne et le gouvernement?

— Tu vas voir. Gonnais4u Téconomie politique?

— Oui, de réputation. Et toi?

— Intimement. Sais-tu ce que c'est qu'exporter?

— C'est, je crois, porter son vin, son bœuf ou son drap chez le voisin, et lui en faire présent moyennant beaucoup d'argent.

— Très-bien. Tu parles comme un dictionnaire de Guillaumin. Et importer?

— C'est faire le contraire.

— De mieux en mieux. Lequel est préférable, je te prie?... Major, ne le soufflez pas.

— Ma foi, dit Athanase, je suis de ton avis.

— De quel avis î .

— De celui que tu vas émettre.... Major, le café estHl assez chaud?... Ya toujours, je t'écoute.

~ Quand tu as «oif, dit Brancas, aimes-tu mieux donner ton vin à un autre et prendre son argent, ou donner ton argent et prendre son vin ?

— J'aime mieux boire, répondit Athanase. Et vous, major?

— Moi aussi, répliqua Bonsergent.

— Eh bien, reprit l'avoc^U» nos gouvernants font

BRANGAS. 106

justement le contraire. Non-seulement ils donnent notre vin poor recevoir de Targeot et nous laissent mourir de soif, mais encore ils donnent une prime à ceux qui nous enlèvent notre vin et qui le portent aux Anglais. Est-ce juste, cela ?

— C'est inique, dit Bonsergent.

— C'est vexatoire, dit Ripainsel.

— Aussi, continua Brancas, que font les Anglais?

— Je ne veux pas le savoir, dit Athanase.

— Que font les Anglais? répéta Brancas. Mes gaillards, qui sont rusés....

— Ce sont des brigands, interrompit le major.

— El qui voient que notre vin nous gêne....

— Il ne nous gône pas, dit Alhanase.

Vive le vin , Vive ce jus divin...

— Mes gaillards, continua Brancas sans se soucier d'être écouté, font les dégoûtés. Ils font des façons pour recevoir nos barriques. Ils se font payer des droits d'entrée....

— Auras-tu bientôt fini ton histoire? dit Ripainsel.

— Dans deux minutes.

— Allons, dit Alhanase en offrant des cigares à ses hôtes, ne vous impatientez pas trop, mon cher

109 BBAJICAd^

major, et laissez parler ce bavard. Songes que Napoléon en a bien vu d'autres à Sainle-Hélèue.

•«- Ma conclusion, dit Brancas, c*est qu'au lieu de payer une prime à ceux qui nous enlèvent noire vin, nous devrions mettre sur leur dos tous les im<> p6ts. De deux choses Tune : ou les Anglais ont besoiji de notre vin, et ils le payeront aussi cher qu*il noua plaira; ou ils sont trop ladres pour le payer, et c*est nous qui le boironi;.

— Amm^ dit le major. Et maintenant, messieurs, permettez-moi de vous inviter à dtner chez moi mardi prochain. C'était le but de ma visite, i

Les trois convives, animés par le vin, allèrent se promener dans le parc et se séparèrent quelques heures après, fort contents les uns des autres, par* ticulièrement M. Bonsergent qu'émerveillait la docilité du Parisien.

Entre nous, le père d'une jolie fille est rarement ennuyeux.

Le mardi suivant, après dîner, Athanase*Ripainsel, Brancas, le colonel Malaga, son fils Âudinet et trois notables de Yieillevitle goûtaient le frais dans

BBANGAS. 107

le jardin du major Bonser^ent, et |>arlaient politi* que, selon l'usage.

« Que pensez- vous d'Abd-eUKader? demanda le Parisien à Audinet.

— Abd-el-Rader n'a pas dit son dernier mot, » répondit le secrétaire général.

Tous les assistants furent frappés de la profondeur de cette réponse.

« Vous croyez que le père Bugeaud n'en viendra pas à bout ?

— On ne sait pas jusqu'où Bugeaud peut aller! > répliqua Audinet d'un air sombre.

Les trois notables se regardèrent en souriant. Ce sourire signifiait clairement :

« Quel homme ! »

Le peuple français étant de tous les peuples le nxoins porté à faire des sentences, est aussi celui qui les respecte le plus. Avec quelques sentences et un habit noir, le premier venu peut se faire une réputation. Le secrétaire général, médiocre, du reste, en toute autre chose, avait eu le génie de comprendre la bêtise publique et de la faire servir à son profit. Les sentences, d'où il tirait toute son autorité, avaient l'antiquité, mais non pas la gaieté des proverbes de Sancho Pança. Il s'était acquis par là, dans Vieilleville, une réputation que Siéyès et Montesquieu lui auraient enviée.

Le Parisien^ ennemi des sentences, et d'ailleurs

mal disposé pour le fiancé de Glaudie, tourna le dos à Audinet, et, par une manœuvre habile, alla se placer auprès de Mlle Bonsergent. De son côté, Athanase Ripainsel olGCrit son bras à la mère de Glaudie et les deux couples, à quelque distance Tua de l'autre, allèrent se promener dans la partie la plus reculée du jardin.

« Voilà un beau bracelet ! dit Tavocal en regardant le bras blanc et nu de la belle Glaudie.

— C'est celui que vous m'avez apporté, réponditelle. Rita ne fait pas les choses à demi.

— G'est le présent de Mlle Oliveira ? Il est d'un goût et d'un travail exquis. Vous la connaissez depuis longtemps, mademoiselle ?

— Depuis l'enfance. Nous avons récité ensemble la grammaire française de Noël et Chapsal. C'est un lien que rien ne peut rompre. N'est-ce pas qu'elle est bien belle ?

— Oui, dit Brancas un peu embarrassé, elle est fort aimable.

— Port aimable ! Vous ne l'avez donc pas regardée? Le préfet de Vieilleville a fait des vers en son honneur.

— Oh! c'est une raison sans réplique. Un préfet!

— Monsieur, dit Glaudie en faisant une petite moue fort agréable, je vois bien que vous me prenez pour une provinciale qu'éblouit l'habit doré d'un préfet; mais vous vous trompez.

BRANOAS» lOd

— Oh! mademoiselle ! pouvez-vous .croire !

— Apprenez, monsieur, que je ne me soucie nullement des préfets.

— Celui de Vieilleville est-il marié ?

— Non, monsieur.

— Ah ! Et il fait des vers ?

— Oui, monsieur, pour mes amies.

— Et il n'en fait pas pour vous ?

— Je n'en sais rien, mais j'espère que non.

— Pourquoi non?

— Parce que j'aime mieux la prose.

— Est-ce la poésie que vous haïssez, ou le poëte ?

— Ni l'un ni l'autre. Je les regarde tous deux avec la même indifférence.

— Mademoiselle, dit Brancas, 'voulez-vous me permettre une question?

— Je permets.

— M. le secrétaire général delà préfecture. fait-il aussi des vers ?

— Je l'ignore ; mais vous pouvez le lui demander.

— Oui, je le sais bien, mais je n'ose pas ; il est si imposant!

^^ N'est-ce pas? dit Claudie. On dirait qu'il dehiande la tète des gens à qui il parle. Il porte en lui des sentences comme un pommier porte des pommes. G*est lui, je crois, qui a dit que la vapeur ira plus loin qu'on ne pense.

— Diable ! a-t-il mis sa tète dans ses mains pour tnm?er ceite pmsée f

— Probablement.

— - J'ai peur que vous ne vous ennuyies beaucoup.

— Pourquoi, monsieur, sMl vous plaît?

— Parce qu'il a l'air bien ennuyeux.

— Eh bien, après?

— Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en feignant d'hésiter, je viole peut-être un secret Âe famille.

— Quel secret de famille ?

*— Oh! rien. Je ne veux pas pousser plus loin l'indiscrétion.

— Poussez-la jusqu'au bout, monsieur, et ditesmoi, je vous prie, le fameux secret que tout le monde parait connaître, excepté moi.

— Vous le vouiez ?

-* Je le veux.

— Vous n'en serez pas fâchée ?

— Je vous l'ordonne.

— Eh bien I le bruit court que vous allez épDnser M. le secrétaire général. »

Glaudie rougit.

* Je rignorais, dit-elle*

— En vérité ! Voyez à quoi l'on est exposé. Et vous êtes bien sûre de ne pas avoir donné votre consentement? *

BRANGA5. 1 1 1

Elle fit un geste d'impatience.

« On ne me Ta pas demandé, dit-elle.

— Et si l'on vous le demandait î

— Monsieur, vous êtes bien curieux.

— Pardonnez-moi, mademoiselle» dit Brancas en s' excusant, d*oser mlntéresser si vivement au sort d'une personne....

^ A qui vous avez sauvé la vie, interrompit^lle vivement.

— Ce n'est pas ce que je voulais dire.

. — Oh 1 dites, monsieur, je ne suis pas ingrate, et je sais tout ce que je vous dois.

— Ainsi, vous n'êtes pas mariée î •*- Non, non, mille fois non !

— Eh bien ! mademoiselle, j'en suis personnellement ravi.

— Plaît-il, monsieur? dit-elle avec quelque hauteur.

-^ Oui, mademoiselle, reprit gaiement l'avocat, tant que vous ne serez ni mariée, ni près de l'être;^ il me sera permis, je crois, de vous dire combien VOUS' êtes belle.

— Monsieur, dit Glaudie d'un air réservé» voyezvous ceci?

— Yolre bras, mademoiselle t il est plus beau que le marbre.

— Ce n'est pas mon bras que je vous prie de re« garder, c'est mon bracelet.

na BRANGAS.

— C'est un chef-d'œuvre, nous l'avons déjà dit. Remember.

— Oui, justement. Que veut dire ce mot !

— Souviens-^toi.

-* Vous traduisez à merveille.

— Eh bien, monsieur, souvenez-vous.

— De quoi?

— De la fidélité que vous devez à Rita. » Le Parisien se mordit les lèvres.

« Je ne dois rien à personne, dit-il.

• — Vraiment ! Vous n'êtes pas fiancés ?

— Pas le moins du monde. Mon oncle, conseiller d'État, m'a présenté chez M. Oliveira, où j'ai eu l'honneur de causer une seule fois avec Mlle Rita.

^ Rien de plus î

— Rien de plus.

— Que signifie donc la lettre de Rita ?

— Mlle Rita vous a écrit?

— Une longue lettre où il est fort question de vous.

— Je ne me croyais pas si heureux, dit ^Brancas en souriant.

^« Ohl ne vous enorgueilissez pas trop, monsieur, il est vrai qu'il est fort question de vous , maïs je n'ai pas dit que la lettre fit votre éloge.

— Tant pis. Et que dit Mlle Rita de son serviteur?

— C'est un mystère.

— Bon ! les mystères sont faits pour être dévoilés*

*- Oui , les mystères diplomatiques ; mais ce^ lui^-là?

— C'est donc un mystère bien mystérieux?

— Un mystère mystérieux; c'est cela même. Vous avez trouvé le mot.

-^ Au nom du ciel, mademoiselle, dites-moi la première syllabe du secret. Je t&cberai de deviner le reste.

— Mais, monsieur, dit Glaudie, pour un homme qui n'a vu Rita qu'une fois, et qui ne lui doit aucune fidélité, vous êtes bien curieux, ce me semble ?

' — Oh! mademoiselle, répliqua Brancas, pouvez* vous ainsi méconnaître la pureté de mes intentions ? Si je veux* connaître ce secret, c'est pour vous aider à le porter.

— Je le porterai bien toute seule.

— A deux, il sera mieux gardé.

— Avez-vous lu le Coran ? demanda Claudie.

— Jamais. Et vous ?

— Pas davantage. C'est égal. Ouvrez-le. Verset 24, chapitre.... Ah! j'ai oublié le chapitre. Au reste, peu importe. Vous y verrez cette belle sentence : « Si tu veux qu'on garde ton secret, garde-le toi- « même. »

Au même moment, M. Audinet parut au bout de l'allée et se dirigea vers les jeunes gens.

114 BRANGAS.

« Mademoiselle, dit Brancas» je vous quitte; mais s'il est permis de vous parler sans porter atteinte aux droits de M. le secrétaire général, j'ose me dire, non le plus ancien, mais le plus passionné cfe vos amis.

^ Remember! lui dit tout bas Claudie avec une menace pleine de coquetterie. Je le dirai à Rita. La politique vous occupe donc beaucoup, monsieur Audinet ? » conlinua*t-elle eu s'adressant au nouveau venu.

Audinet voulut sourire et fit une laide grimace,

< Qui s'occupe aujourd'hui de politique? répondit-il. La politique est encore dans l'enfance, comme la chimie*

— Raison de plus, dit Brancas pour chercher la formule.

— Les ressources de la science sont innombrables, mais il faut laisser la science aux savants ; il faut relever l'autorité.

— L'autorité de qui? demanda le Parisien. L'autorité des hommes, ou l'autorité des lois?

— Ni l'une ni l'autre. C'est le principe d'autorité qu'il faut relever.

— Hum ! ceci n'est pas clair, dit Brancas.

— Ni amusant, ajouta Claudie. Monsieur Audinet, voyez donc ce bracelet, je vous prie.

— Je le vois.

BRANGAS. 115

— Comment le trouvez-vous ?

— Trop ipoderne. Le beau, c'est l'antique,

— Et ce que nous faisons aujourd'hui ne vaut rien ? demanda Brancas.

— Rien ou peu de chose, répliqua Audînet,

— Et datis dix siècles, ajouta Glaudie, on s'arrachera nos moindres brimborions? Voilà qui est bien encourageant pour nos artistes,

— Les artistes meurent; l'art est immortel, dit Âudinet d'un ton solennel.

— Ma foi, monsieur, reprit Brancas, j'ai grande envie de dire de la science ce que vous disiez tout à Fbeure d'Âbd-el-Kader, qu'elle n'a pas dit son dernier mot. »

Audinet lui lança un regard plein de haine. Heureusement pour la paix publique, le major Bonser* gent et ses hôtes s'avançaient à la rencontre de Glaudie.

c Eh bien! messieurs, dit le major, vous laissez les vieilles perruques ensemble, et vous vous cachez dans les petits coins avec les demoiselles? Que di* siez^vous tout à l'heure de si intéressant ? Audinet parait tout ému.

— M. Audinet parlait de relever le principe d'autorité, répondit Brancas.

— Bigre 1 dit le major. Cet Audinet n'en fait jamais d'autres. Tu ne sais donc pas, camarade, ajouta-t-il en lui mettant familièrement la main sur l'épaule,

1 le BRANGAS.

qu'il n'y a riea de plus malsain après un bon dîner. Et ioU Glaudie, que dis-tu de l'autorité?

— De l'autorité des préfets?

— Oui.

^ Je n'en pense rien.

— Et de celle de leurs secrétaires généraux ?

— Pas davantage.

— Et de celle des parents sur leurs enfants t

— Qu'elle est contre nature.

— Et de celle des enfants sur leurs parents ?

— Qu'il n'est rien de plus beau.

— Admirablement parlé, ma chère en&nt, Voilà justement l'opinion des préfets sur leur propre autorité. Juge si leurs administrés doivent être contents. Laissons cela, et venez ici, monsieur le Parisien. Nous allons, si vous le voulez bien, reprendre notre petite leçon d'horticulture. »

Il fallut quitter Glaudie et suivre le major. Brancas, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, suivit tristement son professeur. La jeune âlle et le secrétaire général restèrent seuls. Il y eut un motnent de silence. Chacun d'eux sentait l'approche d'une crise.

Audinet n'était pas un amoureux vulgaire. La beauté de Glaudie, qui était vraiment ravissante, le fascinait, son esprit hautain lui plaisait, l'orgueil de la jeune fille était une garantie de sa vertu, et l'ambitieux voyait en elle un instrument nécessaire

BRANCAS. m

à sa fortune. II est tant de femmes qui gênent leurs maris au lieu de les seconder !

Le secrétaire général regarda Brancas que le major emmenait et dit à Claudie :

« Je ne sais pourquoi ce monsieur me déplaît.

— Je le sais bien, moi, répondit-elle.

'— Dites-le-moi.

— Parce que vous êtes malveillant.

— Qui ? moi !

— Oui, vous!... Qui aimez-vous, hors vousmême ?

— Tout le monde et vous en particulier, mademoiselle.

— Je vous suis bien obligée.

— Oh! très-peu! dit galamment Audinet. Cet amour est si involontaire !

— C'est donc de l'amour?

— Vous le savez bien, cruelle!

— Moi ! je ne m'en doutais pas, je vous jure. A quoi reconnalt-on l'amour, s'il vous plaît?

— Claudie ! s'écria Audinet.

— Monsieur ! reprit-elle. >

— Je vous aime, votre père le sait et l'approuve ; le mien vous regarde déjà comme sa fille ; voulezvous être ma femme ? »

Claudie garda le silence. « Vous ne répondez pas?

— Puis-je répondre? répliqua la jeune tille. Vous

me tirez une déclaration à brûle-pourpoint, comme un coup de pistolet^ et vous voulez qu'on vous réponde dans la même minute. Gela n'est pas raisonnable. Laissez aux gens le temps de réfléchir.

— Est-ce qu'on réfléchit quand on aime?

— Oui, mais quand on n'aime pas?

— Qui vous aimera, Claudie, si ce n'est moi?

— Mon Dieu! je vous crois ; mais prenez patience et laissez-moi consulter ma mère.

— VoTre mère y consent.

— Eh bien , laissez- moi me consulter moimême. »

Il y eut un instant de silence. Claudie, qui n'aimait pas Audinet, ne se hâtait pas de se prononcer et ne voulait ni l'encourager ni le décourager. Celui-ci, de son côté, réfléchissait, et, commençait à soupçonner Brancas de n'être pas étranger à celte résistance inattendue. La situation devenait trèsembarrassante. Tout à coup Audinet rompit le silence.

« Avez-vous remarqué la figure de cet avocat? dit-il. •

— Non.

— Sa physionomie est effrayante.

— Eff^rayante ! et pourquoi ?

* — Elle annonce un naturel pervers.

— Tant pis, car c'est un assez joli garçon. Est-ce que vous êtes physiologiste, par hasard?

BRANGAS. 119

— Je le suis.

— Et la physiologie dénonce sa perversité?

— Elle la dénonce, dit gravement Audinel.

— A quoi le voyez-vous ?

— C'est le secret de la science.

— Mystère incompréhensible! dit Claudie en riant. Vous rae faîtes frémir.

— Vous riez !

— Oui, j'ai l'audace de rire.

— Avez-vous vu Lacenaire, mademoiselle?

— Lacenaire? non, jamais.

— Eh bien 1 regardez cet avocat ; c'est son vivant portrait.

— Je remarque, dit Claudie, que tous ceux qui vous déplaisent ressemblent soit à Lacenaire, soit à Castaing, soit à- Papavoine, soit à quelque autre aimable brigand.

— Quel intérêt aurais-je à le décrier ?

— Je ne sais; mais, du premier coup, le comparer à Lacenaire, c'est bien fort !

— Je n'ai pas dit que ce fût un scélérat.

— Non, mais vous dites que c'est le vivant portrait de Lacenaire. De là à dire qu'il a tué son père et sa mère, la distance n'est pas grande. Défaites-vous, mon cher monsieur, si vous voulez me faire plaisir, de cette mauvaise habitude de médire du prochain.

— Que vient-il faire ici? demanda Audinet irrité de ce petit sermon.

— .Qai?/f.

— Votre avocat.

— Mon avocat» puisqu'il vous plaît de rappeler ainsi, vient voir mon père à qui il a eu le bonheur de rendre service en sauvant la vie' de sa femme et de sa fille. Permettez-moi de vous quitter un instant. Ces messieurs prennent leurs chapeaux et vont partir. »

Audinet resta seul et de fort mauvaise humeur. Glaudie arriva assez à temps pour entendre les dernières paroles du major à Brancas.

« C'est en pleine terre, disait Bonsergent.

— A la fin d'avril, répliquait le Parisien.

-^ Oui, ou bien au commencement de mai, dans des trous.

— De quel diamètre?

— De cinquante centimètres.

— A quelle dislance l'un de l'autre ?

— Entre quarante et quatre- vingt •?• dix centi* mètres.

— De quoi parlez-vous? demanda Claudie.

— Du melon , mademoiselle, répondit Brancas. Le melon , melo cucumis , genre concombre, famille des cucurbitacées, est l'ami de l'homme.

— Et l'homme est l'ami du melon, répliqua Bonsergent. Prenez-moi un bon cantalou, semez-moi ses graines dans des pots remplis de bon fumier, recouvrez-moi cela d'une terre meuble, c'est-à-dire

BEANGAS, 121

labourée^ pétrie, concassée avec soin, arrosez-moi le tout, couvrez-le d'une cloche pour le garantir du soleil, et vous m'en direz des nouvelles.

— Mademoiselle, dit Brancas, monsieur votre père est un puits de science.

— Puisez 1oujoui*s, jeune homme, répliqua Bonsergent, et ne craignez pas de tarir la source. >

A ces mots, Ripainsel et le Parisien prirent congé de leurs hôtes, et montèrent dans un tilbury que conduisait Athanase. Brancas était plongé dans une profonde rêverie.

« Il faut avouer, dit Ripainsel, que j'étais né pour jouer les rôles de confidents.

— Aimerais-tu mieux jouer les tyrans que les confidents?

— Les tyrans, non ; mais les jeunes-premiers.

— Qui t'en empêche?

— Toi, parbleu 1 qui me jettes Mme Bonsergent sur les bras, et qui prends la fuite.

— La conversation a dû être intéressante?

— D'un intérêt palpitant , comnoe disent les réclames. Élodie m'a raconté ses malheurs.

— Pauvre femme !

-- Oh ! oui, pauvre femme! C'est un récit à faire dresser les cheveux sur la tête.

— Bon ! Rien n'est plus agréable que de sentir ses cheveux se dresser en bonne compagnie. C'est marque qu'on n'est pas chauve. La lune sort des

ISS BRANCAS.

nuages et éclaire la vallée sombre. Voici de bons cigares, le cheval va de lui-même et connaît sa route. Tout se tait, c'est & peine si Ton entend cette délicieuse harmonie des sphères qui faisait pâmer Pythagore. Commence ton récit; j'écoute.

*- Tu sauras d*abord , dit Athanase, qu*Ëlodie €st d'illustre naissance.

— Je m'en doutais.

— - Son père, qui fut chapelier, avait l'âme d'un roi.

— D'un roi en fonctions ou d'un roi détrôné? Lçs rois détrônés sont ordinairement de fort méchante humeur.

— Il avait l'âme d'un très-grand roi, une âme noble et belle. Sa mère....

— La mère du roiî

— Non. La mère d'Élodie, belle comme Vénus, sage comme Minerve, poétique comme Apollon....

— .... Filait comme Arachné ?

— Non c'était une médiocre fileuse, mais une parleuse de premier ordre.

— Tant pis. La soupe ne devait pas être bonne.

— Que parles-tu de soupe , âme grossière et livrée aux appétits des sens? La mère d'Élodie ne sut jamais de quoi se faisait la soupe.

— Je plains le chapelier, dit Brancas.

— Or, continua Ripainsel, cette mère accomplie ne soutTrit pas que sa fille fit œuvre de ses dix

doigts ; d'où il suit qu'elle comprît de bonne heure que le lot du sexe barbu était d'apporter à boire et à manger au sexe timide, lequel, en échange, consentait à recevoir avec bonté les hommages dudit sexe barbu. Gela dura trente ans, pendant lesquels le sexe barbu, comme tu peux penser, ne faisait pas queue à la porte d'Élodie.

— Elle te l'a dit?

— Non ; mais je l'ai deviné. Dieu merci, ce n'était pas difficile. On sait assez ce que signifient ces amouï^s trompées, ces espérances déçues , ces soupirs , ces yeux levés au ciel. Ce n'est pas tout d'ailleurs. J'ai des faits plus positifs.

— Des faits !

— Quel héros c'était!

— Qui? Le major Bonsergenl?

— Il est bien question de Bonsergent! Je te parle de ce hussard qui fut tué à Waterloo....

— Quel hussard ?

— Celui d'Élodie, qui unissait la grâce à la force, le génie à la beauté, et qui n'ignorait pas le respect qu'on doit aux dames. C'était un homme, celui-là!

— Et nous, qui somme&-nous donc?

— Des gens mal élevés, je suppose.

— Continue. Ton récit m'intéresse.

— Après dix ans passés à pleurer le hussard, Bonsergenj: se présenta....

— Et fut accepté d'emblée? dit le Parisien.

\2k 6RANCAS.

— Que de larmes versa la triste Élodie avant d*unir son sort à celui de cet homme vulgaire! Mais quoi! Le chapelier ordonnait. Par piété filiale, elle obéit.

— Triste victime !

— Oh ! oui, triste victime ! Le chapelier n'eut pas plutôt passé l'onde du Styx qu'on ne repasse plus, irremeabilis unda^ comme dit Virgile, que Taffreux Bonsergent dévoila toute sa perfidie.

— Je t'avertis , dit Brancas , que tu ménages trop tes effets de scène. Tu prends des temps comme un acteur, et le public finira par te tourner le dos.

— Patience! dit Athanase. La patience, c'est la force continuée. En deux mots, la dame s'est fort ennuyée, et je la soupçonne d'écrire en secret ses mémoires pour servir à l'instruction et à l'édification de son sexe.

— Voilà ce qu'elle t'a conté pendant une heure et demie?

— Oh ! mon Dieu, oui. Je croyais entendre Esther raconter à la jeune Élise coiïiment , avec la protection du Dieu d'Israël, elle parvint à devenir l'une des cinq cents femmes du sultan Àssuérus, et je repassais involontairement tous les récits fameux des vieilles tragédies.... Or çà, j'espère que tu as été plus heureux que mcH ?

— Oui, Bonsergent m'a donné de bons conseils sur la culture des melons.

— Ne fais donc pas le réservé. Tu as vu Claudie?

— Mon cher ami, dit Brancas , es-tu capable de garder ton sérieux pendant quelques instants ?

. — Toute l'éternité, s'il le faut.

— Eh bien, je l'aime.

— Toi ! Ejffectivement, il n'y a pas de quoi rire.

— N'cst-(îe pas ? à la veille de mon mariage !

— - Ma foi, ce serait bien plus triste le lendemain.

— Que faire ?

— Te voilà bien embarrassé î Aime-la quinze jours si tu veux, et cela se passera. C'est une petite fièvre qui n'a rien d'inquiétant et qu'il faut traiter par les sédatifs.

— Mauvais plaisant !

— Parbleu I je ne vois pas là de quoi s'arracher les cheveux. Claudie est charmante, et tu fais preuve de goût.

— N'est-ce pas qu'elle est belle ? dit l'avocat *— Oh! ravissante, répHqua Ripainsel.

— Crois- tu qu'elle aime cet Audinet?

— Qui sait! On voit tant de rencontres bizarres! Audinet est un homme, après tout.

— Lui, un homme ! c'est un babouin.

— Mon ami, dit Athanase, la' douleur t'égare. Audinet n'est pas un babouin, c'est un vilain animal, je l'avoue; il est d'une capacité, médiocre, mais il est homme et secrétaire général, et, ce qui vaut

126 BRAIÏGAS.

mieux encore , il est le fils du colonel Malaga. Or, tu sauras qu'il n'est personne à Yieilleville qui ose déplaire au terrible colonel. Quiconque Ta fait, s'en est toujours repenti.

— Je me moque de tous les Malaga du monde. Ce colonel est fait de chair et d'os, je suppose?

— Oui , mais sa cbair et ses os sont 'taillés dans l'acier le mieux trempé. Il est homme à tuer pour une épingle, pour un salut manqué, pour un sou^ rire douteux. Après 1815, il était la terreur des ûffi« ciers de la garde royale.

— Diablel Yoilà qui met le comble à mon amour.

— Tu vas faire la cour à Mlle Boilsergent ?

— Pourquoi non ?

— Et t'en faire aimer?

— Si c'est possible.

— Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.

— Jupiter se soucie très - peu de mes affaires. Quant au colonel, je rengage à ne pas faire le méchant, car je retrousserais fort bien, dans l'occasion, ma robe d'avocat et mes manches, et tu verrais une belle bataille.

— Est-ce que tu sais manier une épée ?

— Oui.

— Et un pistolet?

— Encore mieux.

— C'est égal, sois prudent, ef si tu vois venir Malaga sur le trottoir de droite, prends le trottoir

BRANGAS. 127

de gauche ; cède-lui le haut du pavé, ne lui épargne pas les saluts , et ne te fais pas embrocher comme une mauviette.

— J'y veillerai.

— Un mot encore. Avant toute chose, gagne-moi mon procès et fais-moi rendre Théritage du vieux Gaïus-Gracchus Ripainsel , mon oncle vénéré ; car il n'est pas juste que je pfttisse de tes fredaines.

— Tu auras tes deux millions et le plaisir de voir donner une leçon à ce vieux rodomont. >

En même temps, les deux amis entraient dans la cour du château.

Un domestique remit à Brancas une lettre de son oncle ; il la lut sur-le-champ, et frappa du pied avec impatience.

« Qu'as-tu donc? demanda Ripainsel.

— Une tuile sur la tête I Ah ! que la divine Providence est dure aux pauvres gens ! Écoute ceci :

a Mon cher ami,

c Tout est conclu. La dot est d'un million. Oli- \eira te trouve charmant. Miss Rita ne dit mot et

ne parait pas moins bien disposée. Ton bonheur est assuré. Oliveira s'engage à donner sa démission à la fin de l'année. Il a parole du ministre d'être pair de France & cette époque. Pour un ancien marchand de cuirs, c'est assez joli. Ma future nièce a de l'esprit, du bon sens, et, ce qui est plus précieux que tout, elle a le romanesque en horreur. Ta tante la trouve admirable. Allons, tu as le pied à l'étrier, monte à cheval et galope.

< Oliveira et sa fille vont passer deux mois à YieiUeville pour faire dîner les électeurs. Je n'ai pas besoin de te recommander l'assiduité. Une fille de ce caractère et une dot d'un million ne se trouvent pas dans le pas d'une mule.

« Adieu, mon cher ami ; mille prospérités.

< GRAmDORGE. >

— Suis-J2 assez malheureux^ dit l'avocat.

— Toi! répliqua Ripainsel, tu es né coiffé. Rita et un million, et monsieur se fait prier, monsieur fait le difficile. C'est à hausser les épaules, paMe d'honneur.

— Et Claudie?

— Ton amour s'en ira comme il est venu, en une soirée. A première vue, tu t'enflammes, et tu te crois pris pour l'éternité.

-— Diable d'oncle! s'écria Brancas. De quoi se mêle-t-il ?

SRÀNGAS. 129

— Ton oncle est un sage, dit Athanase> et toi un écervelé, malgré tes épais favoris et ton air d*homme grave. Il sait qu'on ne vit pas seulement d'amour et d'eau fraîche, mais de bon potage, comme dit le bonhomme Ghrysale ; il te sauve, sans le savoir, des griffes du vieux Malaga, et il te donne pour femme la plus délicieuse Rita, qui jamais ait vu le jour, soit à Paris, soit à Vieille ville.

— Mon ami, dit Brancas après un long silence, c'en est fait, je l'aime.

— Qui? Rita?

— Non, Claudie.

— Tu fais une sottise.

— Je m'en moque.

, — El tu l'en repentiras.

— Soit. Je m'en repentirai, mais je l'aime.

— Ah ! dit Athanase, si je n'avais pas fait concurrence au père Oliveira dans les dernières élections !

— Achève.

•— Et bien ! je ferais ma cour à Rita, qui vaut une vingtaine de Glaudies.

— Fais-la, tu me rendras service, ^

— Bien vrai?

— Je te le jure!

— Eh bien ! présente-moi à la première occasion,

— C'est convenu. Et toi > àide-moi à bourrer cet Audinet qui m'agace cruellement les nerfs.

130 BRANGAS.

— Quoi! vraiment! tu veux épouser Claudie?

— Je n'en sais rien, mais je veux chasser l'Au* dinet.

— Qu'il soit fait suivant ta volonté ! » dit Athanase.

L'avocat se coucha fort agité. La pensée des obstacles qu'il aurait à surmonter excitait son ardeur, car les âmes nobles et courageuses n'aiment pas à triompher sans péril ; mais il se voyait prêt à sacrifier tous ses rêves à l'amour, et, pour un ambitieux, c'était un cruel sacrifice. Avant d'épouser Claudie, avant même de savoir s'il en serait aimé, il fallait désavouer son oncle, rompre avec Oliveîra, et se fermer probablement le chemin de la députation de Yieilleville. Cependant, il n'hésita pas un instant, et, prenant la plume % il écrivit à son oncle la résolution qu'il avait prise , en le priant de dégager sa parole. Ce devoir accompli, il se coucha, et dormit assez bien, bercé dans des rêves d'azur et d'or. La belle Claudie, impératrice des lies Fortunées, lui offrait son trône et sa main.

Athanase, de son côté, rêvait à Mlle Oliveîra. Cô n'est pas qu'il fût au fond de l'âme ni très-ambitleux ni très-amoureux. Non. La députation lui semblait être le complément naturel et nécessaire de son château, de ses cinquante mille livres de rente et du bien-être qui l'entourait. Comme il avait toujours été heureux, il était optimiste. Il aimait son ami,

maïs il n'oubliait pas le soin de ses intérêts , et il voyait avec plaisir cet amour naissant qui allait brouiller Brancas avec le père Oliveira. De plus, Rita le séduisait avec sa grâce toute parisienne , et lè gentilhomme campagnard n'avait pu rester insensible à sa beauté. Que Brancas épousât ou non Claudie, il s'en souciait peu, pourvu qu'il pût luimême approcher de la belle Rita , et satisfaire en même temps deux passions de force égale , la passion d'épouser une femme aimable et la passion de représenter le peuple français.

Pendant ce temps, la famille Bonsergent était réunie en conseil et délibérait sur les plus graves questions. Lorsque Claudie, tenant à la main une bougie, s'approcha de son père pour l'embrasser, suivant l'usage de chaque soir, et se retirer dans sa chambre, le major la retint par la main et la fit asseoir à ses côtés,

« Ma fille , dit Élodie d'un ton solennel, reste un moment ; il s'agit de ta destinée.

— Ma chère enfant, dit le major, es-tu heureuse?

— Assurément, papa, répondit-elle, étonnée de cet (Bxôrde et commençant à deviner ce qu'on allait lui dire.

— S'il se présentait un bon mari, sage, prudent, avec une belle fortune, une belle position sociale et un nom honorable, qui voulût vivre avec nous, et qui fût notre ami, que ferais-tu ?

m IftAHCAS,

— Je ferais, dit Glaadie, ce que yous auriez jugé couTenable. >

Le major Fattira doucement sur ses genoux et rembrassa.

« Il est trouYé, dit-iL C'est notre ami Audinet. >

Claudie, qui s'attendait à ce nom» ne put cependant s'empêcher de se mordre les lèvres.

« Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Élodie.

— Moi| maman, je n'en dis rien.

— Et qu'en penses^tu?

— - Pas davantage.

— Diable ! dit le major entre ses dents , cela va mal.... Comment! tu n'as pas d'opinion sur un homme que tu vois tous les jours ! »

Claudie garda le silence.

c Est-ce que tu ne veux pas te marier ?

i^ Je n'ai pas dit cela, papa.

— N'est-ce pas un homme intelligent?

— Assurément, quoique son esprit consiste surtout à médire du prochain.

— Son père lui donnera deux cent mille francs le jour de son mariage.

— Eh ! papa, n'avons-nous pas de quoi vivre ?

— Il sera préfet ou député, à son choix.

— Tant mieux pour la France.

— Il est estimé de tout le monde.

— Pas trop, dit Claudie, qui fut heureuse de trouver ce prétexte, et voilà ce qui me fâche.

BRàNGAS. 133

— Hum! hum! dit le major, le temps est à Toràge.»

Au fond du cœur, il était dé l'avis de sa fille. Un homme tant de fois souffleté lui semblait un gendre médiocre ; mais, comme beaucoup d'honnêtes gens, avec un égoïsme assez naturel , il s'étourdissait vdlontairement sur l'insolence et la lâcheté d'Âudinet, et voyait, avant tout, dans ce mariage, la certitude de garder sa fille près de lui et de plaire à son ami

Malaga.

Cependant l'attaque de Claudie était si directe qu'il n'osa insister. Par malheur, Mme Bonsergent , fort engouée d'Audinet, qui divaguait avec elle pendant des heures entières sur des subtilités de métaphysique , et flattée d'entendre vanter son génie par le secrétaire général, prit vaillamment la défense de son favori.

« Mademoiselle , vous êtes une sotte , dit-elle tout d*abord. M. Âudinet est un homme de la plus haute intelligence et du plus grand avenir. Peut-être ne le trouvez-vous pas assez beau ?

— Ma foi, dit bonnement Claudie, je n'y pensais pas, mais, puisque tu m'en parles, je t'avouerai qu'il est plus laid qu'une chenille.

— Comme une chenille, c'est le mot, répéta le major en éclatant de rire.

— Bon ! encouragez-la dans sa désobéissance, répliqua d'un ton amer Mme Bonsergent.

— Je ne l'encourage pas, dit le major.

— Mais, dit Claudie, je n'ai pas à désobéir ; vo\is ne m'avez rien ordonné.

— C'est vrai , cela , dit Bonsergent , qui voulut mettre fin à la discussion et surtout ne pas attrister sa fille. Elle est libre de ses actions.

— Le devoir d'une mère, dit Élodie avec solennité, est de préparer l'avenir et le bonheur de sa

fille. Il faut que la prévoyance d'une mère supplée

à l'aveuglement de ses enfants. Il faut....

— Il faut que tu le taises, interrompit Bonsergent d'un ton ferme et sans réplique. C'est assez causé d'affaires pour ce soir. Nous ferions prendre ce pauvre Audinet en grippe à Claudie. En attendant, qu'il vienne ici comme à l'ordinaire , et tu le recevras de ton mieux.

— Oh 1 de grand cœur, dit la jeune fîUe, pourvu que cela ne m'engage à rien.

— Bonsoir, mon enfant, dit le major ; va dormir. Et toi, ma femme, fais-moi préparer un lait de poule, car j'ai gagné un mal de gorge au jardin ce soir. »

Mme Bonsergent sortit et appela la servante. « Catherine! Catherine! »

Personne ne répondit.

Élodie cria plus fort :

« Catherine î

— Elle est couchée , sans doute , dit Je major. Laisse-la dormir. »

BRÂNGAS. 135

Mme Bonsergent entra dans la cuisine où se trou* vait le lit de Catherinei et vit que le lit était vide. Au même instant , Catherine accourut précipitam^^ ment, les joues et les oreilles rouges, et les cheveuic à demi dénoués. C'était une jeune fille assez belle et très-bien faite.

« D'où venez-vous? demanda Mme Bonsergent, et que faites-vous dehors à onze heures du soir? »

L'apostrophe était foudroyante. A onze heures, en province, tous les gens paisibles dorment du plus profond sommeil. Cependant Catherine répondit avec assurance :

« Madame» j'étais au fond du jardin et je fermais la porte du kiosque.

Sa maîtresse la blâma sévèrement de n'avoir pas fermé plus tôt cette porte , et toutes deux, se hâtèrent de préparer le lait de poule du major.

Pendant ce temps , M. le secrétaire général de la préfecture sortait tranquillement du jardin au moyen d'un passe-partout , présent d'amour de la tendre Catherine.

Cette petite scène de la vie intime, qui se renouvelle souvent en province, devait avoir sur la suite de cette histoire et sur le sort de la belle Claudie la plus tragique influence.

Un matin, M. Graindorge conseiller du roi Louis- Philippe en son conseil d'État, commandeur de la Légion d'hpnneur et de l'Aigle noir, grand-croix de

l'ordre de Charles III, et officier de celai d'Isabelle la Catholique, déjeunait téta à tête avec sa femme et décachetait rapidement ses lettres, lorsque l'écriture de son neveu attira plus particulièrement son attention. li se h&ta de lire la lettre et la jeta sur la table avec colère.

« De qui? > dit sa femme.

C'était une Anglaise laconique, sèche com^ne les vieilles femmes de son pays, laide et sans enfants, dont la dot avait triplé la fortune de son mari . Rousse, du reste, avare et revèche, elle jouissait dans son ménage d'une influence toute-puissante.

< De cet écervelé de Brancas, répondit le conseiller d'État.

— Quelle nouvelle î

— Lis.

Yieilleville, mai 1845.

« Vous avez trop réussi, cher oncle. Je n'accuse que moi-même de ma mésaventure, mais il faut rompre à tout prix. Courez, je vous en conjure, chez M. Oliveira, et dites-lui.... non, ne lui dites rien. J'ai commis l'imprudence, c'est à moi delà réparer et d'être sincère, dussé-je l'être à mes dépens. J'aime une fille adorable, une perle de beauté, un ange, une péri, tout ce qui vous plaira, mais j'aime. Son père est un vieux soldat de Napoléon, sa mère est une ancienne jolie femme ; mais elle !

BRAMCAS. 137

oh! elle! c'est une fleur, c'est un bouton de rose, c'est une grâce, c'est-..., tout ce qu'il faut pour devenir votre nièce. M'airaera-t-elle? Voilà la question. Un orang-outang, à demi préfet, la garde à viie comme les muets du sérail. Le monstre la convoite, mais la divine Providence ne permettra pas que le crime s'accomplisse, et, au besoin, mon bras aiderait la Providence.

c Bonsoir, cher oncle. Je tourne au mélodrame ; c'est vous dire jusqu'où va mon amour. Adieu, adieu. Je voys quitte pour penser à ma Glaudie.

« Mettez-moi aux pieds de mon adorat)le tante, et soyez indulgent pour ma folie. Il est si rare et si doux de perdre le sens pour ce qu'on aime. J'en ferai quelque jour, s'il n'est déjà fait, un opéra sous ce beau titre : // pazzo per amore. Le Fou par amour, pour faire pendant au chef-d'œuvre de Cimarosa. 0 Glaudie, étoile polaire, axe du monde, mon cœur est à toi.

• Adieu, oncle chéri. Si vous la voyiez, vous voudriez être neveu.

« A vous,

« Brancas. »

— Eh bien? dit Graindorge après la lecture •

— Eh bien î

— Est-il assez fou?

— Trop.

138 BlUNCAS.

— Que fafre î Je ne puis aller chez Oliveira et lui dire : mon cher, je me suis trompé. Gela n'est pas admissible. Que le diable emporte sa Glaudie!

— Une petite provinciale !

— Un bouton de rose !

— Quelque sotte !

— Une perle de beauté !

— Voilà ma commanderie à bas !

•<— £st*ce que tu vas consentir à ce sot mariage? *— Il le faut bien. 11 a passé T&ge des lisières.

— Il faut le déshériter.

— Tu ne le connais pas, répliqua l'oncle. Il ne tient pas à l'argent, et toutes les successions du monde ne le feront pas changer d'avis. Il va manquer par sa faute le plus beau mariage du monde. Oliveira n'est pas embarrassé de sa fille. Hita est femme d'esprit; elle mènera très-bien la barque de son mari.

— Rien n'est perdu, dit l'Anglaise. S'il est amoureux, c'est de fraîche date, car il n'en parlait pas le jour de son départ. Ce feu de paille se consumera et s*éteindra tout naturellement. Traîne l'affaire en longueur. Suis Oliveira, qui t'a invité à voir sa maison de Vieîllevîlle ; tu sonderas le terrain, tu verras toimême sa Gaudie. Il faudrait être bien malheureux ou bien maladroit pour ne pas lui trouver quelque défaut ou quelque vice.

— Rédhibitoire?

BRANGAS. 139

— Voilà^ dit sèchement rAnglaisê, une plaisanterie de gentilhomme ou de palefrenier que le conseil d'Etat ne devrait pas connaître, »

Graindorge s'inclina humblement. Il courut ehez Oliveira, se hâta de se faire inviter, et cacha soigneusement le but de son voyage.

Trois jours après, M. Oliveira, sa fille et Graindorge partaient pour Vieilleville, Oliveira pensait à ses électeurs, Graindorge à sa commanderie, et Rita à son mariage. Cette dernière n'était que eurieuse de revoir son fiancé. Brancas ne lui déplaisait pas, mais c'est un phénomène connu au moral, comme au physique, que les' fluides de même nature se repoussent et que les fluides contraires s'attir^nt. L'avocat et la Jeune Parisienne étaient tous les deux trop spirituels, trop raisonnables et trop civilisés pour s'accrocher fortement. Entre deUx corps parfaitement rondsj il y a trop peu de points de contact. De là vient que certains ménages, composés d'ailleurs de deux individus, homme et femme, parfaitement aimables, sont médiocrement heureu}^ et médiocrement unis. Saint Pierre ne put jamais s'accommoder de saint Paul, bien qu'ils fussent saints tous deux au même degré.

Quand les trois voyageurs entrèrent à Vieilleville»

toute la ville était en rumeur. On devait plaider le lendemain le fameux procès pour lequel Ripainsel avait fait venir son ami. Deux partis s'étaient formés,

140 BRANGAS.

comme il arrive dans toutes les causes de ce genre, et soutenaient, l'un ïa validité du testament et les droits de la communauté de P**% et l'autre les droits de Ripainsel. La politique s'en mêlait. Le journal de l'évêobé ne tarissait pas sur l'éloge de ces saintes femmes qui avaient renoncé au monde pour ne relever que de Jésus-Christ; c'étaient les sœurs des pauvres, les mères des orphelins, les anges de Dieu sur la terre. Allait-on dépouiller encore l'Église catholique, si honteusement pillée en 1789, et achever l'œuvre sacrilège des révolutionnaires? Et pour qui, grand Dieu ! violer ce testament? Pour ajouter au luxe et à la richesse de l'un des hommes les plus riches de tout le pays, pour entretenir des chevaux et peut-être pis que cela. Ce dernier point n'était pas clairement exprimé, mails on l'entendait du reste.

De son côté, le journal de l'opposition, ami de Ripainsel, qui était le plus riche actionnaire du journal, déclamait vigoureusement contre les envahissements du clergé, et citait Grégoire VII qui déposait les rois, Alexandre VI qui empoisonnait ses propres cardinaux, et tous les mauvais prêtres dont l'histoire a parlé. La kyrielle était longue. Pour qui ces trésors arrachés à l'aveugle piété des mourants? Pour les jésuites, pour les évêques, pour les congrégations de toutes sortes. Rien n'était plus éloquent que ce rédacteur tempêtant pour son actionnaire.

Seul, le journal de la préfecture gardait le plus profond silence et enrageait tout bas de ne pouvoir prendre part à la bataille. Tout n'est pas roses dans le métier de journaliste officiel. Comment avoir un avis quand le préfet n*en a pas? Ce serait une impiété. Or, le préfet, bon homme d'ailleurs, et assez embarrassé de son rôle, n'était occupé que de vivre en bonne harmonie avec tout le monde, de peur d'être en butte aux foudres du National..

Oliveira eut grand'peine à pénétrer chez le prési* dent du tribunal, qui distribuait à son gré ou refusait les billets d'entrée. On faisait queue chez lui comme au bureau d'un théâtre.

C'était un grand vieillard, à la parole lourde et indistincte, bredouillant, ànonnant» ne comprenant rien, honnête homme du reste et incapable de faire tort à son prochain. Le hasard, et une fortune dont l'origine se perdait dans la nuit des temps, l'avaient fait nommer président ; l'inamovibilité l'avait maintenu sur son siège, et l'usage s'opposait k ce qu'on lui donnât sa retraite, dette espèce de magistrats n'est pas la plus mauvaise ; ils valent bien les gens plus sulflils qui cherchent moins le sens de la loi qu'une opinion singulière et paradoxale, et qui s'enlêlent d'autant plus volontiers dans cette opinion qu'elle n'appartient qu'à eux seuls. Entre un juge trop subtil et un juge qui Test trop peu, le plaideur est fort embarrassé.

14S BRANGAS.

Le président sô leva dès qu'il vit entrer le député, et le Qt asseoir.

« Mon cher président, dit Oliveira, je venais vous demander trois places.

— Je n'en ai plus, interrompit le vieillard*

— Pour ma fille ?

— Oh! c'est une autre affaire. Je lui céderais mon siège plutôt que de lui refuser quelque chose.... C'est donc un bien grand avocat, continua-t-il, que ce M. Brancas?

— C'est une merveille, dit Oliveira qui crut devoir faire l'éloge du futur époux de Rita.

— Pantfiiéon, ce jour est un beau jour pour toi, dit la présidente, jusque-là tapie et silencieuse dans un coin de la salle. Faut-il faire repasser ta cravate blanche ?

— Fais, ma chère Léonide, répliqua-t-il avec une certaine majesté.

— J'espère, ajouta-.t^elle, que ce M. Ripainsel recevra sur les doigts, et qu'il laissera désormais tranquilles nos bonnes sœurs de P...

— J'espère, dit Pantaléon en bégayant, que Caton d'Ulique, s'il vient par hasard à l'audience, sera content de moi. Va faire repasser ma cravate, va Léonide. »

Léonide sortit en grognant un peu.

« Ah! monsieur, dit le président à Oliveira qui souriait, un pauvre homme a bien de la peine à

BRANGAS. 143

faire son métier en conscience. Ma femme et mes cinq enfants ont pris parti, trois contre trois, dans cette affairé, et m'ennuient tout le jour dé leurs exhortations à bien feire, c'est-à-dire à juger eil . faveur de leurs protégés. C'est un vacarme à ne pas s'entendre. Heureusement, je suis à moitié sourd, et le partage égal des voix dans ma famille main^ tient ma neutralité. »

Oliveira sortit avec ses trois billets qui lui assuraient des places réservées derrière les juges. Vieilleville, où les événements sont rares, était tout ému de l'espoir d'entendre un de ces fameux avocats de Paris auxquels les journaux font un piédestal. Dô toutes les parties du département, de nombreuse^ députations d'oisifs s'étaient donné rendez-vous à l'audience, et l'on s'attendait, vu la renommée de Braiîcas, , à des effets de scène merveilleux. Son adversaire, venu de Paris, lui aussi, était un homme illustre à qui il n'a manqué peut-être, pour égaler les plus grands orateurs, que de défendre une cause plus sympathique à la nation française. C'était le plus brillant représentant du parti légitimiste.

Dès le soir même, Brancâs reçut la visite de son oncle, Inais il ne fut question ni d'OUveira ni de sa flUe dans la conversation. Le conseiller d'État sentait assez la nécessité de ne troubler, par aucune préoccupation, l'esprit de son neveu. A la veille d'une grande bataille, on ne songe qu'à l'ennemi.

144 BRAItCAS.

« Souviens-toi, dit Graindorge, que du haut de ce prétoire trois cents électeurs te contemplent.

^ Je m'en souviendrai, » répliqua laconiquement Tavocat, à qui il tardait d'être seul.

Dès que son oncle fut parti, il fit atteler un tilbury et descendit au grand trot du côté de Vieilleville pour aller voir Claudie, suivant son usage. En trèspeu de jours il était devenu Tami intime du major Bonsergent, et la rêveuse Claudie préparait pour lui ses phrases les plus poétiques et ses discours les plus exquis. Personne ne se défiait de ses visites, si ce n'est peut-être le soupçonneux Audinet; quanta la jeune fille, si elle avait deviné l'amour de l'avocat (et comment ne l'aurait-elle pas deviné?) elle n'en laissait rien paraître. Elle était secrètement flattée déplaire à un homme aimable, déjà célèbre, et qui devait être si bon juge du mérite et de la beauté. Nulle femme n'est exempte de vanité, et Ja belle Claudie Tétait moins que toute autre. Audinet, qu'elle avait toujours vu avec indifférence, lui devenait peu à peu odieux, car en amour l'indifférence n'est pas loin du mépris, ni le mépris de la

haine.

Il faut avouer aussi que le secrétaire général était l'amant le plus incommode du monde. Eq garde contre Brancas, dont il avait deviné la rivalité, il sun'eillait our et nuit les démarches du Parisien et s'offensait, non sans raison, des fré-

quentes visites que celui-ci faisait à la famille Bonsergent. Ses relations avec Catherine lui permettaient de savoir, heure par heure, tout ce que faisait sa maîtresse et de le lui répéter. De son côté, Glaudie, irritée de cette surveillance continuelle, recevait fort mal les plaintes d'Audinet, ^t semblait, contre le gré de ses parents, prête à tout rompre.

Ce soir-là, Audinet était assis dans un coin, prè« de sa fiancée, pendant que le major et sa femme, discrètement retirés à l'autre bout du salon, laissaient au secrétaire général la faculté de faire librement sa cour. Claudie brodait, et sa main impa* tiente cassait souvent ou arrachait les fils, signe précurseur d'un orage prochain,

c Vous êtes agitée, ce soir, dit Audinet.

— Je ne suis pas agitée, répliqua- t-elle.

— Ou ennuyée?

— Oui, je suis ennuyée.

— Pourquoi ?

— Que sais-je ! Probablement parce que vous êtes là» .

— Ou parce que quelqu'un n'y est pas ?

— Que voulez vous dire î dit impérieusement Claudie. Qui est ce quelqu'un?

— Quelqu'un^ dit froidement Audinet, c'est quelqu'un ; cela s'entend du reste.

•— Cela ne s'entend pas du tout, monsieur. Ditesmoi, je vous prie, qui c'est. ^

146 BRÂKGÀS.

AiidiDet, comme tous les jaloux, ne pouvait cacher sa jalousie. Rieh n'était plus maladroit que d'en p^rlqr, maiarien n'était aussi plus naturel. Cependant, il sentit qu'il allait trop loin, et voulut sortir d'un mauvais pas.

« C'est peut-être une femme? dit-il négligemment* — Non, ce n'est pas une femme, répéta vivenoyent Qaudie^ que cette question irritait.

— C'est donc un homme ? Vous en convenez ?

. — Ce n'est ni un homme ni une femme, dit Glaudie.

— A moins que ce ne soit un avocat, reprit Au* dinet, je ne sais qui ce pourrait être. »

Glaudie rougit légèrement.

« Eh bien, dit-elle, supposons que ce. soit un avocat; que voulez- vous dire?

— C'est donc un avocat? Bon. Je suis bien aise de le savoir. Justement, il est sept heures du soir, et M. Brancas, contre son usage, n'a pas encore paru.

— Vous êtes bien au courant des habitudes de M. Brancas.

— Je le crois bien, dit Audinet. Un hompie si célèbre ! Il n'est question que de lui à Vieilleville et de son prochain mariage.

— Ahl dit la jeune fille qui se sentit pâliré Avec qui, s'il vous plaît?

— Je savais bien, dit Audinet, que je finirais par vous dire des choses intéressantes. Oh ! je connais mon métier de narrateur.

•^ Et de faiseur de cancans.

— De cancans^ si vous voulez. Mais quel mal y a^t-ily s'il vous platt^ à dire que M. Brancas» avdocat, épouse prochainement- Mlle Marguerite Oliveira, votre amie d'enfance?

— CoiBjmienl le savez-vous?

-^ Parbleu! ce n'est pas difftcile. Toute la ville eu e^. informée. La femme de chambre de Mlle Oliveira, le dit à qui veut l'entendre. L'affaire est arrangée, et M. Graindorge, conseiller d'État, oncle du futur,^est venu en poste tout exprès pour assister à la noce.

— Vous ne perdez pas de tenaps, dit amèrement Gkudie, et vou3 êtes fort au courant des affaires du prochain. »

En même temps, elle se leva.

« OibL donc allez-vous? demanda Audinet.

— Je me sens un léger étourdissement, et je vais dans ma chambre. Gela se passera. Excusez-moi, eber monsieur, et allez, je vous prie, tenir compagnie à ma mère. »

Gomme elle finissait de parler, Brancas entra. Glaudie hésita et revint sur ses pas.

« Eh bien, dit Audinet, vous n'êtes pas encore partie?

-^ Vous êtes insupportable.

•^ Merci* »

Claudie replit sa place, et Brancas vint les saluer.. I#. secrétaire général répondit au salut de l'avocat

148 BRANGAS.

par un mouYement de tète froid et cérémonieux, auquel le Parisien ne fit aucune attention.

— C'est demain, dit le major Bonsergent, que nous allons entendre Démosthènes et Gicéron. »

Le Parisien s'inclina en souriant.

< Je ne sais de quoi vous voulez parler, dit-il, mon cher monsieur; mais vous aurez le plaisir d'entendre l'un des plus grands avocats de ce siècle. Ce n'est pas moi que je veux dire.

— Est' ce que vous allez à l'audience ? demanda Audinet au major. Je né vous connaissais pas tant de goût pour les procès.

~ Ma foi ! répondit simplement Bonsergent, je vais où Glaudie me mène. Tu sais bien que c'est mon chef de file.

— Âh 1 dit Audinet d'un air fin, c'est Mlle Glau* die...*

— Oui, monsieur le secrétaire général, répondit la jeune fille, qui sentit le coup. G'est moi-même. »

Le Parisien les observait tous deux sans rien dire et commençait à concevoir de grandes espérances. Audinet sortit plein de fureur contre son rival et contre Glaudie. G'était un entêté mortel que le fils atné du colonel Malaga; il aimait Glaudie, et il était prêt à la disputer à son rival par tous les moyens que le Gode tolère, faute de pouvoir s'y opposer.

Tia conversation devint générale après le départ

BRANGAS. 149

du secrétaire général, et ne fut interrompue que par l'arrivée du colonel Malaga et de quelques yoisins à qui Mme Bonsergent offrit du thé. Ou dressa une table de whist, les gens graves commencèrent à jouer» et Brancas s*assit à côté de Glaudie.

Il y eut d'abord un assez long silence, que Glau* die interrompit eu demandant d'une voix brusque et saccadée :

« A quelle époque est fixé votre mariage ? »

Brancas tressaillit.

« Quel mariage? dit-il. On me marie donc?

— Pourquoi rougissez-vous? dit Glaudie. Il n'y a pas de honte à se marier. Le mariage n'est-il pas le plus beau de tous les sacrements ?

— Je ne rougis pas, répliqua le. Parisien, et je tiens comme vous que le mariage est le plus beau des sacrements; mais encore, pour se marier, fautil être deux, et je ne sais pas même si nous som^ mes un.

— Vous êtes deux, Rita et vous» Ne niez pas, je le sais.

— Alors vous êtes plus savante que moi, car je ne le sais pas.

~ En vérité?

— En vérité.

— Dites-moi, reprit Glaudie, ce que vient faire à Vieilleville M. Graindorge, conseiller d'État, votre oncle?

150 BRAIfCXS.

^ II vient se promener, je suppose^r

— Chez M. OU voira? •

— Oui , chez M. Oliveira. Ce «ont àefut vieux amis.

— Ah!... Rita et vous, n'êtes-vous pas aussi de vieux amis?

— Je le voudrais, dit Brancas, maïs je n'ose to*en flatter. Je n*ai vu Mlle Rita qu'une fois.

— Eh bien, voyez la calomnie. On dit que vous l'épousez, et que votre oncle vient ici pour assister au mariage.

— Qui? on.

— Tout le monde.

— Ne serait-ce pas plutôt M. le secrétaire gêné» rai, qui prend. beaucoup d'intérêt à mes aflairesî

— Après tout, dit Claudîe d'une voix Un peU altérée, je vous prie d'excuser, monsieur, ma curiosité. Je n'ai, certes, aucun droit à connaître vos secrets. »

La jeune fille avait le cœur ulcéré. Le Parisien s'en aperçut et devina la cause de cette sourde colère. Il comprit en même temps que la jalousie maladroite d'Audinet lui fournissait une occasion qu^il aurait longtemps et vainement cherchée de déclarer son amour. Il regai^a autour de lui. Tout le monde jouait au whist. Deux vieilles femmes, reléguées dans un coin , disaient du mal de leur prochain, Mme Bonsergent était absente et dirigeait la confec-

BRANGAS. 151

tion du thé, le major dormait comme un loir, il vit le moment favorable, il prit la maîn de Claudie et lui dit à voix basse :

« Mademoiselle, on vous a menti. Je n'épouserai jamais Mlle Oliveira, car je n'ai- aimé, je n'aime et n'aimerai jamais qu'une seule femme : c'est vous. »

Claudie retira sa main sans colère. ïlUe vit dans les yeux de l'avocat qu'il disait vrai, et elle sentit au fond de l'âme les tressaillements de l'amour. Elle n'osa répondre : Et moi aussi, je vous aime, mais ses yeux le dirent assez clairement à défaut de sa bouche. Cependant, elle s'efiforça de composer son visage et son maintien. ^

« Monsieur, dît-elle en feignant de rire, j'entends très-bien la plaisanterie et je vous remercie de ne pas punir plus sévèrement ma curiosité. Veuillez croire, cependant, que l'amitié de Rita me donnait quelques droits à votre confiance.

— Claudie, répéta le Parisien d'un ton passionné, m-entendez-vous? Je vous aime.

— Si vous m'aimez, répliqua-t-elle , que vient faire ici M. Graindorge? »

Brancas vît bien qu'il fallait parler avec franchise. Il raconta lès projets de mariage que son oncle avait formés pour lui et qu'il avait lui-même approuvés, jusqu'au jour où il entrevit la belle Claudie.

158 BIUIICAS.

< Ce jour, contîBiia-t-il, a déddé de ma destinëe. Je vous aime. »

Il peignit cet amoor des couleurs les plus passionnées, n était sincère, et il était aTocat ; aussi fut-il éloquent : son amour passait avec ses paroles dans le cœur de la jeune fille. Elle se sentit vaincue et fit un dernier efibrt.

« Vous arrivez trop tard, dit-elle.

— Trop tard ! s*écria Brancas découragé. Quoi ! votre mariage est-il décidé et irrévocable?

— Il Test.

— Quoi! vous allez devenir madame Audinel?

— Il le faut.

— Vous l'aimez ?»

Un profond soupir fut la^seule réponse de Claudie. Brancas se bftta de Tinterpréter en sa faveur.

« Mais, dit-il, si vous ne l'aimez pas, qui vous force de l'épouser ? »

J'essayerais vainement de rapporter cette conversation. L'amour ne se décrit ni ne s'explique. U suffira de dire qu'après deux heures de protestations, de serments et de reproches, Brancas obtint ce seul mot qui était pour lui la plus éclatante victoire :

« Espérez. »

Au même moment le major s'éveilla ; en voyant les joueurs de "whist déjà levés, il s'avança vers le

BRANGAS. 153

groupe que formaieiit Brâneas et Glaudie, et dit gaiement au Parisien :

< Que dites -vous donc de si intéressant à ma chère enfant ? Ses yeux brillent ce soir comme deux charbons allumés.

— Papa, répliqua Glaudie, M. Brancas me faisait Thonneur de me répéter le plaidoyer qu'il va prononcer demain.

— Et tu en es contente ?

— Ravie. Je suis sûre qu'il gagnera son procès»

— Tant mieux, dit le major; je n'aime pas les jésuites. »

Sur ce mot, Brancas partit après avoir salué toute l'assemblée, y compris le colonel Màlaga, qui le regarda de travers et lui rendit à peine son salut.

Quand tous les visiteurs furent partis, Malaga fit un signe de l'œil au major, qui embrassa tendrement sa fille et lui dit :

« Va te coucher, ma chère enfant, il est tard. Malaga et moi, nous allons rester ici et fumer une Çipe en buvant un verre de Xérès.

Glaudie, qui avait bâte de rester seule avec ses pensées, ne se fit pas prier et sortit.

Qui pourrait dire la couleur des rêves d'une jeune fille qui aime et qui est aimée pour la première fols; quelle divine symphonie s'élève dans cette âme vierge ; quels échos de la musique des anges retentissent \ Pour la première fois, Glaudie goûtait un

1S4 BRANG/iS.

bonheur parfait et sans mélange ; elle ne voyait plus dans la yie que des sujets de se réjouir et de remercier le Créateur de toutes choses ; elle rêvait de mener avec Brancas cette vie pure, innocente, exempte de trouble et de malheur que Milton a peinte dans TEden, et qui fut le partage du premier homme et de la première femme. Elle aimait! Qu'il est doux d'aimer ! Hélas ! aucun bonheur n'est de longue durée, et la félicité parfaite est toujours voisine des épouvantables précipices du malheur.

c Mon cher ami, dit Malaga en allumant sa pipe, il est temps de conclure.

— Hum ! dit Bonsergent, il est dangereux de trop précipiter les choses.

— Est-ce que Claudie n'est pas décidée ? demanda le colonel.

— Je n'en sais rien. Les petites filles n'ont pas l'habitude de faire des confidences à nos vieilles moustaches.

— Si ce mariage ne se fait, pas tout de suite, dit le colonel, il ne se fera jamais.

— Est-ce que tu retires ta parole? demanda le major. En ce cas, dès à présent, tu es libre.

— Tu m'entends mal, répliqua le colonel. Audinet ne peut plus attendre ; Audinet est jaloux. »

Le major haussa les épaules.

« De qui?

— De ce Parisien qui vient si complaisamment,

tons les jours, te demander une leçon d'horticulture.

— Quelle folie ! dit Bonsergent. Ma fille m*a dit qu'il doit épouser Mlle Oliveira»

— Folie ou non, ce garçon-là vient trop souvent ici; ce n'est pas pour tes beaux yeux, camarade, à moins que ce ne soit pour ceux de Mme Élodie.

— Oh ! pour ceux-là, dit le major en riant, je les lui abandonne. Le temps des fredaines est passé.

-* En deux mots , reprit le colonel , quel jour Veux4u faire le mariage î

— Eh bien! quand tu voudras.

— Dans trois semaines,

— C'est convenu. »

Les deux amis se donnèrent là main, fumèrent encore quelques pipes et s'en allèrent dormif comme deux braves qui ont souvent dormi au bruit du canon.

Pendant ce temps l'heureux Brancas retournait dé cent mille manières le dernier mot de Clattdie î ÊspéreZy et repassait dans son esprit les périodes qu'il devait prononcer le lendemain devant lés juges. •

156 BRÀNCA8.

Le jour suivant, dès neuf heures du matin, tout te qui s'appelle à Yieilleville la haïUe société avait envahi le prétoire. Les avocats, coiffés de leurs to« ques et vêtus de vastes robes noires sans grâce , mais non pas sans trous, disputaient leurs bancs aux dames, et les rejetaient brutalement hors de l'enceinte. De leur côlé, deux ou trois comtesses sur le retour glapissaient contre l'huissier et contre les avocats, et répandaient autour d'elles des odeurs de musc et de patchouli capables d'effrayer le gendarme qui commença le supplice du criminel Jean Hiroux. Derrière les juges, sur des fauteuils réservés, étaient assises une douzaine de personnes que recommandaient au président leur beauté, les liens de famille ouïe désir de plaire aux puissants. Parmi ces privilégié son distinguait le député Oliveira, sa fllle, Glaudie Bonsergent, sa mère, le vieux major et le conseiller d'État.

Rita et Glaudie se rencontrèrent dans un couloir étroit, et Rita se jeta tout d'abord au cou de son

amie. Claudie, bien qu'elle eût quelque remords d'avoir enlevé Brancas à Mlle Oliveira, ne se fit pas trop prief et lui témoigna la plus vive-'tendresse. De son cèté, le député se montra fort poli pour le vieux major, qui était l'un des électeurs' les plus influents de l'arrondissement. Le cpnseiller d'État entendant nommer Claudie, se douta qu'il avait sous les yeux la rivale de Mlle Oliveira, et écouta très-attentivement la conversation des deux amies.

« Que tu es belle aujourd'hui, dît Ri ta. Comment se fait-il que je sois obligée de te chercher dans Jes couloirs d'un palais de justice.

— Au moins, dit le major qui voulut placer son mot, n'est-ce pas dans la salle dès Pas- Perdus. »

Les deux jeunes filles poussèrent des éclats de rire que les rossignols leur auraient enviés, si les rossignols, ces chanteurs de génie, pouvaient être jaloux.

Rita répondit qu'elle était arrivée la veille , et qu'elle n'avait pas eu le temps de faire visite à son amie.

« Dis-moi, ajouta-t-elle, quel est ce jeune homme à la barbe large. et blonde qui nous regarde si obstinément ?

— Qui te regarde, veux-tu dire, car il n'a pas la moindre attention pour ton humble servante.

— Oh 1 toi ou moi, peu importe.

158 BAANGAS..

— Ç!e%t le bel AtliiMiase%

— Athaaase qui? Athanase quoi? Quel âge! QuA s^xe 7 Quelle pro&8si<Hi ?

•«r Curieuse i

•m.. Le spectacle n'est ]^& forès de eoiiii»eiicer. Que pDavons-aous faire eu attendant si ce n'est dé*^ Tirages le pcoclBâin?

•»" G*eat le bel Atbanase Bipaiosel, âge, trente ans ; sexe : beau garçon, trop content de lui; professi<m : qûllionjoaire et plaideur.

-^ Quoi! c'est lui qu'on va juger î

— C'est lui-même.

«^ Je le reconnais, dit tout à coup BMa.

^ Tu l'as déjà vuî 1

— Oui.

-oa? »

— Chez le préfet. Nous avons valsé ensemble. N'est-ce pas un républicain 7

— Je n'entends rien à ces choses-là, dit Ciaudie. Âidresse4oi à mon père.

-»Que désires-vous y mademoiselle? se bâta de dire le major.

-^Monsieur, dit Rita, nous voudrions savoir si AL Athanase Ripainsel ici présent, et dont vous pouvez voir la barbe blonde à gauche près du pilier,, est un républicain?

— M^ foi, dit le major, je n'en sais rien ; mais je crois qu'il veut être député.

BJ^NGAS, 159

~ Hein ? plaît-il ? dit Oliveira ; qui veut être dépisté, je vous prie ?

— M. RipainseU répondit Rita. »

Athanase, se voyant regardé, se mit à lorgner les dames. A défaut des grâces civilisées de son ami Brancas, il possédait la plupart des qualités qui frappent les hommes et qui séduisent le sexe timide. Sa poitrine large, sa figure éner^ gique, régulière et gaie, attiraient les regards de la foule. Son habit de velours à larges boutons», signe distinctif de tous les gentilshommes campa'* gnards ou de ceux qui les imiteiii, était croisé sur sa poitrine, et sa main large, mais blanche, ouverte e\ sympathique, faisait sauter un léger binocle. As'^ sis à cdté de la place réservée à son avocat, il at« tendait patiemment l'arrivée des juges et le corn-*, mencenxent du procès.

Enfin les deux avocats entrèrent. Un murmure flatteur s'éleva dans la foule ; les dames se penchè-i rent et chuchotèrent. Brancas s'assit, regarda autoup de lui, vit Glaudie et la salua. Rita s'en aperçut :

c Tu connais donc mon hégélien? dit^elle à son amie.

— Un peu. Je l'ai vu quelquefois à la maison, répondit Qlaudie> qui se sentait rougir.

— Pourquoi rougis-tu î dit Rita étonnée.

~ Quelle idée 1 C'est la chaleur de la salle. On étouffe ici. «

En ce moment, le président entra avec les juges.

Il s'assit carrément dans son fauteuil, se coiffa de sa toque, ouvrit son canif, bâiila posément, sans se presser, comme un homme qui prévoit qu'il 4>ftillera plus d'une fois, tailla sa plume, la trempa dans l'encrier, esquissa légèrement un front, un nez, une bouche, et près d'arriver au menton, voyant ses collègues bien assis et en train de bien faire, il donna la parole à Brancas, qui demandait la nullité du testament de Gaïus-GraccbusRipainseL

On ne s'attend pas, sans doute, à voir ici les détails du procès. Tous les journaux de France en ont donné un compte rendu fidèle, suivant leur habitude. Les journaux légitimistes supprimèrent le discours de Brancas, et donnèrent en échange quelques phrases très-mal faites et sans suite. Quant à l'avocat de la communauté de P...., on publia tout au long tous ses arguments, on corrigea ses fautes de français, défaut assez commun aux iniprovisateurs, et l'on vanta l'enthousiasme de l'assemblée. De leur côté, les journaux de la gauche montrèrent l'ineptie de l'avocat des religieuses, le vide de ses raisons, et firent entendre qu'il parlait du nez et faisait de pitoyables calembours. Brancas, au contraire, avait mis la plus parfaite éloquence au service de la cause la plus juste et faisait retentir dans la salle une voix plus sonore que la trompette Sax et plus douce que la flûte de Tulou.

BKANCÀS. 161

D'où VOUS conclurez, je pense» que tous les alfonnés furent très-contents, ayant été servis selon leur goût, et ayant entendu dire beaucoup de bien de leurs amis et beaucoup de mal de leurs ennemis. G*est ce qui maintient l'équilibre dans le monde.

Les juges étaient fort embarrassés, et vous l'auriez été comme eux. Quand on voit deux honnêtes gens, qui ont de l'esprit, du jugement, de l'éloquence, qui connaissent la loi, et qui ne voudraient pas faire de tort à leur prochain, soutenir avec une assurance égale deux thèses contradictoires, et d'un air poli s'envoyer des démentis qui n'offensent personne, on a beau avoir Thabitude de juger, on ne peut guère s'empêcher d'hésiter.

Ils hésitaient donc, et le cœur d'Âthanase battait fortement. Toute l'assemblée, partagée entre deux orateurs d'une puissance presque égale, car Brancas n'était guère inférieur à son adversaire, attendait en silence les conclusions de M. le procureur du roi, organe de la loi et défenseur de la société.

Enfin ce magistrat se leva, retroussa ses manches d'un air noble et gracieux, jeta un coup d'œil sur Rita et Glaudie, un autre sur lui-même, un troisième sur la foule, et content de lui, content des autres, et content de l'éloquence qu'il allait déployer, il ouvrit la bouche.

C'était, du reste, un homme assez grand> de belles proportions, d*uoe figure douce, de fayuris lar* ges, de menton carré, de nez grand et saillant, un vrai modèle de procureur du roi . Ses cheyeux noirs et épais étaient relevés sur le sommet de la tète à Finstar du roi Louis-Philippe, et son front, saillant au-des« sus des yeux, mais rejeté en arrière comme la plupart des fronts limousins, indiquait un parfait magistrat et un redoutable parleur. Aussi était-il né à Limoges, la ville de France, après Bordeaux, qui a fourni le plus d'orateurs à nos assemblées délibérantes.

\^ Son discours, médité avec soin et débité avec élégance, fut fort écouté, et, chose plus rare, emporta la balance encore indécise entre Brancas et son rival. Le procureur conclut en faveur de Brancas à l'annulation du testament, fit ressortir les vices de forme, démontra la caplation et décida, sinon l'auditoire, lequel en majorité était décidé avant les plaidoiries des avocats, du moins les juges.

Il y parut bientôt. Le président se leva, et, tout bégayant, dicta de son mieux au greffier un jugement qui n'aurait pas excité la jalousie du roi Salomon, le plus illustre des jugeurs du temps passé. Au moins, l'essentiel y était, et Athanase était mis en possession de l'héritage de son oncle.

De nombreux applaudissements accueillirent cet arrêt et chacun alla dîner.

BRâNGâS. 163

« Que dites-vous de mon neveu ? dit le conseiller d'État, tout fier du succès de Brancas.

— Il parle assez bien, répondit Mlle Olîveîra.

— Tu fais la modeste, » dit tout bas Claudie à roreille de son amie.

Rita se mit à rire.

* C'est assez joli, dit-elle, ces boutons de couleur bronzée sur le velours noir.

— De qui parles-tu î demanda Çiaudie.

— De ce binocle à gauche du pilier.

-— Pour moi, dit Claudie, j'aimerais mieux une belle veste, sans boutons, rattachée seulement par des aiguillettes à la façon de Van Dyck.

La foule s'était écoulée, et les personnages de distinction, qui nulle part moins qu^à Vieillevîlle n'aiment à être confondus avec le vulgaire, sortirent à leur tour. Sur le grand escalier, Rita et Claudie rencontrèrent le bel Athanase et Brancàs, déjà dépouillé de sa robe et de sa toque. Oliveira serra les mains de l'avocat et le complimenta sur son succès avec cette politesse enthousiaste qu'on ne trouve qu'à Paris et qui est peut-être la récompense la plus enviée des artistes.

« Je n'ai rien entendu de plus beau , de plus simple, de plus clair et de plus juste, même à la Chambre des députés, » dit Oliveira.

L'avocat s'inclina en signe de remercîment et salua Claudie et Rita. Claudie lui tendît la main et le

regarda d'un air d'admiration que son amie et le conseiUer d*Etat remarquèrent seuls.

Pendant ce temps, x Atbanase , assez embarrassé de sa {tersonne, recevait les félicitations du major Bonsergent. Brancas profita de l'occasion et dit à Oliveira :

« Permettez-moi , monsieur, de vous présenter M. Ripainsel, mon amî, et votre ancien rival.

— Rival infortuné! se hâta de dire Alhanase, mais qui ne vous garde pas rancune de son échec.

— Vous avez reçu aujourd'hui une belle fiche de consolation^ dit Oliveira.

— Bah! deux millions, tout au plusl Qu'est-ce que cela quand on est déjà riche ? >

Graindorge haussa les épaules.

c Ce niais de Brancas, pensait-il, va tresser lui^ même la corde qui le pendra. Quel besoin avait-il d'amener ici cet Alhanase?

— Viendrez-vous ce soir prendre une leçon d'horticulture? dit le major.

— Non.... je ne pense pas.... » répondit l'avocat d'un air embarrassé.

Rita fut étonnée de cet embarras et regarda Glaudie qui paraissait très-mécontente.

« Mon neveu, dit vivement Graindorge, m'a promis de passer la soirée avec nous chez M. Oliveira.

— Eh bien! à demain, > dit Bonsergent en partant avec sa fille.

BRANGAS. 165

Brancas était fort embarrassé de son rôle. Malgré sa franchise ordinaire, il ne savait comment sortir du mauvais pas où la démarche de son oncle, qu*il ne pouvait désavouer, l'avait engagé. Il est fort aisé de ne pas demander une fille en mariage; mais quand on l'a demandée et obtenue, il n'est pas poli de se retirer en disante Mademoiselle, je vous prie d'excuser ma distraction. Ce n'est pas votre main que je voulais demander, c'est celle de votre voisine. »

« Messieurs, dit Oliveira en se retirant avec sa fille, quelques amis me font l'honneur de venir me voir ce soir; si vous voulez être de ce nombre, vous me ferez le plus grand plaisir. On ne parlera pas politique. »

Brancas et Ripainsel acceptèrent tous deux, l'un avec quelque ennui, l'autre avec une joie qui n'échappa point aux yeux de la clairvoyante Rita. Graindorge, resté en arrière, prit son neveu à par et lui dit :

« A nous deux maintenant. C'est ce soir qu'i faut te déclarer.

— Je me déclarerai, réponditfroidement Brancas.

— Et la noce se fera dans un mois.

— Quelle noce? *

— La tienne.

— Je vous ai dit qu'il fallait y renoncer.

— Étourdi ! tu lâches la proie pour l'ombre.

166 BRAUGAS.

— J'aime.

'^ Tu aimes! la belle affaire ! C'est une marqae certaine que tu as le cœur bien [dacé et uae grande s^isibilité. C'est l'essentiel. Qu'importe après cela que tu aimes la brune ou la blonde !

— U importe beaucoup. Je Yeux aimer ma femme, et je sens que je mourrais si Claudie passait aux bras d'un autre.

-* Tu as yu cela dans les romans.

— Peut-être.

-* Est-ce qu'on meurt de désespoir ?

-» Quelquefois.

^ Oui. Une petite fille s'en va tous le» matins acheter un boisseau de charbon et s'asphyxier un peu parce que son amant l'abandonne; mais tu dois voir que les sergents de ville s'en aperçoivent toujours à temps et ouvrent les fenêtres. C'est le préfet de police qui fait courir ce bruit pour montrer combien sa police est vigilante. Au fond, le charbon ne sert qu'à faire cuire les beefsteacks.

— Je vous crois, mais je n'aime pas Rita.

— Tu Taimeras. N'est-elle pas aimable?

— Elle est charmante.

— Eh bien ! foi>ce*toi un peu. L*amour viendra, ou l'habitude, qui en tient lieu si souvent. Crois-tu que je fusse passionnément amoureux de ta tante quand je l'épousai?

— Que sais^je I Vous aimiez peut-être les rousses ?

— Non, j'aimais le repos, la richesse, le comforlable, ce bonheur que rien ne peut ôter, et qui nous console de tous nos nialheurs. Je \is miss Evelina Shenectady : elle avait un million, elle était grande, un peu maigre....

— Très-maigre.

— Trop maigre, si tu veux, un peu rousse.. .•

— Trop rousse.

— Un peu inégale d'humeur....

— Le respect m'empêche de vous approuver , cher oncle.

— Je ne te demande pas de m'approuver, mais de m'écouter, interrompant son neveu.... un, peu inégale d'humeur.

— Vous l'avez dit.

— Assez insupportable....

— Oh! oh!

— Et folle des puddings et des roatsbeefs, que je déteste.

— Et vous l'avez acceptée î

— Acceptée ! Je l'ai choisie ! Un million de dot !

— Un million I s'écria Brancas.

— Et feu sir Gaspardus Shenectady, ancien receveur des finances de Bénarès, lui gardait deux autres millions.

— Vous m'en direz tant !...

— Oui, mais l'animal....

-Qui?

Page 1