OFFICE DE SAINT THOMAS BECKET
ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRV.
Notre dix-neuvième siècle ajoutera plusieurs chapitres au martyrologe des Évéques. L'empiétement de l'autorité civile sur les droits de la société religieuse a été dans d'autres temps la cause de la persécution dont plusieurs prélats ont été les victimes; mais, hélas! les mêmes crimes ont eu d'autres causes. Un archevêque de Paris a dû fuir de son palais dévasté, saccagé, renversé de fond en comble par une populace en délire. Son successeur a été frappé sur l'horrible champ de bataille de notre guerre civile, bon pasteur égaré au milieu de loups furieux. Enfin, neuf ans plus tard, le plus doux des prélats a reçu le coup mortel en pleine poitrine d'une main parricide et sacrilège, dans l'asile même de la paix, dans le sanctuaire le plus cher à la vénération des Parisiens.
La pièce liturgique qui va nous occuper a été composée en l'honneur d'un Prélat martyr de l'indépendance catholique, de saint Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry . Ce document qui nous a servi à compléter l'ensemble des œuvres lyriques qu'on pouvait entendre dans les églises au moyen âge a un intérêt particulier pour les archéologues et les liturgistes. Écrit dans les premières années du xiii^ siècle, il a une importance d'autant plus grande qu'il nous fait connaître comment on savait allier à cette époque les charmes de la poésie et de la musique à la sévérité d'un office liturgique. Le sujet d'ailleurs était de nature à inspirer le poëte et le musicien. La vie de saint Thomas Becket a
DRAMics i,rn'H(ii(jri;.s dans i,i;s i'/imsks 291 été émouvante et dramatique. Sa naissanco m/^me est due à un concours de circonstances presque merveilleuses et qui sembleraient tenir du roman si leur authenticité n'était pas incontestable. Cette existence nous oHVe des traits de fermeté qui retracent celle de saint Athanase et de saint Aml)roise. Comme elle a eu en grande partie la France pour théâtre, elle doit nous intéresser d'autant plus qu'elle flatte notre amour-propre national. Le clergé, le peuple, les hommes d'Etat, le roi Louis VII ont donné à l'exilé les témoignages les plus généreux de sympathie. A peine eut-il quitté notre sol hospitalier qu'il trouva la mort dans son église cathédrale. 11 a été mis au rang des saints peu d'années après. C'est probablement en France qu'on composa son office, et cet office est éminemment lyrique comme la plupart des productions liturgiques des xu* et xiii" siècles.
Il y a de nombreux rapports entre la forme de cet office et celle de l'office de la Circoncision conservé dans le dyptique de Sens dont nous publions le texte et une partie de la musique. Dans l'un et dans l'autre, tous les morceaux sont rimes ou soumis à l'assonnance ; on croirait que la main de Pierre de Corbeil a tracé ces Antiennes, ces Versets en l'honneur de saint Thomas de Cantorbéry, et il n'y aurait là rien d'extraordinaire. Le séjour que l'illustre archevêque fit à Sens, la vénération qu'on avait pour lui, l'effet produit par sa fin tragique sont autant de motifs qui nous feraient attribuer à Pierre de Corbeil cette composition conçue et exécutée dans les mêmes formes, avec les mêmes procédés et dans le même style, jusqu'à ce que de nouvelles investigations nous fassent découvrir des renseignements plus complets. Il convient d'ajouter que la cathédrale de Sens offrit la première aux fidèles dans des vitraux du xni* siècle l'histoire de saint Thomas Becket et qu'elle a toujours accordé à ses reliques et à ses vêtements sacerdotaux parfaitement conservés une place d'honneur dans son trésor.
Une courte biographie du saint est ici nécessaire afin qu'on puisse juger du talent que le poëte a mis en œuvre pour mettre en relief les principales circonstances de l'existence de son héros.
292 nisrouu; gknkkalk mvsiqi k rl;i>i(;ii;x si:.
Thomas Becket naquit à Londres, le 21 décembre 1117. 11 eut pour père un gentilhomme anglais nommé Gilbert, et pour mère la fille d'un émir Syrien, qui reçut au baptême le nom de Mathilde.
Gilljert ayant pris la croix dans sa jeunesse fit le pèlerinage de la Terre sainte avec son écuyer nommé Richard. Ils furent faits prisonniers par les Sarrasins et restèrent en esclavage pendant un an et demi chez un émir qui, charmé des brillantes qualités et de la conversation du chevalier anglais, le traita avec assez d'humanité sans toutefois lui ôter ses fers. Il avait une fille unique qui prit le captif en affection et lui faisait en secret tout le bien qu'elle pouvait. Un jour, elle lui fit plusieurs questions sur son pays et sa religion. Gilbert lui expliqua le mieux qu'il lui fût possible les vérités de la foi chrétienne. Cette conversation fit une impression profonde sur l'esprit et le cœur de la jeune musulmane : « Souffrirais-tu volontiers la mort, dit-elle, pour ton Dieu et pour la foi du Christ? » Il répondit aussitôt : « Je donnerais ma vie de grand cœur pour mon Dieu.)) La fille de l'émir lui déclara qu'elle voulait se faire chrétienne à cause de lui, mais à condition qu'il lui promit de la prendre pour femme. Gilbert surpris et embarrassé d'une telle proposition garda le silence et différa de jour en jour sa réponse. Sur ces entrefaites, il trouva moyen de s'évader avec quelques compatriotes et de revenir en Angleterre. Plus d'une année après, l'écuyer Richard accourt trouver son maître et lui apprend que la fille de l'émir est à Londres, qu'il l'a reconnue et qu'elle le cherche. En effet, ayant appris la fuite de l'Anglais qu'elle aimait, elle s'était enfuie de la maison de son père, s'était embarquée avec quelques pèlerins du nord de l'Europe et s'était fait conduire en Angleterre. Errante dans un pays inconnu, elle ne savait que deux mots : Londres et Gilbert. C'est ainsi qu'elle parcourait les rues de cette ville lorsque l'écuyer Richard se trouva sur son passage. Gilbert touché de telles marques de l'amour qu'elle avait pour lui, la plaça d'abord chez une veuve respectable et alla raconter cette aventure extraordinaire à l'évêque de Londres. Six évèques qui se trouvaient réunis dans cette ville furent consultés par le pieux chevalier sur la conduite qu'il devait
DHAMK.s i.iri Ji(;Hîi i;s dans i,i:s ]',(;lisi;.s. 293
tenir. Tous furent d'avis que le doigt de Uieu s'était montré dans cette iiirairc. La jeune musulmane fut baptisée dans la cathédrale de Saint-Paul, devint la femme de Gilliert Bccket et lui donna un lils qui reçut le nom du saint apôtre dont on célébrait la i'éte le jour de sa naissance. Cette fidélité, cette énergie, cette constance dont ses parents lui transmirent l'héritage, Thomas les consacra par la suite au service de Dieu et de l'Église.
L'éducation de Thomas Becket fut naturellement chrétienne. Son père était mort en 1138 et sa mère ne lui ayant survécu que de quelques mois, il se rendit à Oxford, puis à Paris où il se livra à l'étude de tous les genres de littérature. De retour à Londres, il s'abandonna avec une certaine ardeur aux plaisirs de la jeunesse et particulièrement à la chasse. Un jour, son faucon s'abattit sur un canard et se plongea avec lui dans une rivi(«re. Craignant de perdre son gibier, il se précipite dans l'eau; mais le courant l'entraine pendant la distance d'un mille. Il allait passer sous la roue d'un moulin, lorsque la roue s'arrêta tout à poup. Cet événement parut miraculeux et Thomas Becket pénétré de reconnaissance envers Dieu renonça dès ce moment au monde pour mener une vie plus chrétienne. Il était grand, bien fait et d'une figure agréable. Ses vêtements que nous avons vus dans le trésor de la cathédrale de Sens annoncent une taille très-élevée. A peine eùt-il embrassé l'état ecclésiastique que Thibaut, archevêque de Cantorbéry, l'appela auprès de sa personne et lui confia les affaires les plus importantes ; il l'envoya même à Rome et le nomma archidiacre de Cantorbéry, dignité qui lui donnait un siège dans l'assemblée des lords après les évéques et les abbés.
Henri II monta sur le trône d'Angleterre en 11.54. Il ne tarda pas à distinguer le mérite de Thomas Becket, et il le nomma chancelier en 1157. Ne mettant aucune réserve dans les faveurs dont il le comblait, il lui confia l'éducation du prince Henri, son fds, l'envoya en France pour y négocier un traité et le mariage du jeune prince avec Marguerite de France, fdle de Louis le jeune. Après la mort de Thibaut, en IIGO, le roi fit part àThomas Becket de sa résolution de le nommer archevêque de Cantorbéry. Le chancelier se défendit d'un tel honneur et dit au roi ces paroles
prophétiques : « Si Dieu permet que je sois archevêque de Cantorl)éry, je perdrai bientôt les bonnes grâces de Votre Majesté; et cette grande aifection dont elle m'honore se changera en haine. Qu'il me soit permis de lui dire que je la vois faire plusieurs choses contraires aux lois de l'Église, et que je craindrais qu'elle n'exigeât de moi ce que ma conscience m'empêcherait de lui accorder. Nos ennemis ne manqueraient pas de représenter ma résistance comme un crime, et de s'en servir pour me perdre auprès de vous. » Sa résistance fut vaine et il fut contraint d'accepter cet archicpiscopat par le cardinal de Pise, légat du Saint- Siège en Angleterre. Il fut élu la veille de la Pentecôte de l'année 1162. Peu de temps après son sacre, il reçut le pallium du pape Alexandre III, qui avait chargé Jean de Salisbury de le lui remettre. Depuis ce moment, il se livra tout entier aux fonctions de l'épiscopat. Les chanoines de la cathédrale étant moines, il prit leur habit qu'il porta toujours sous ses vêtements et il se revêtit aussi d'un rude cilice qu'il garda jusqu'à la mort.
Il se levait tous les jours à deux heures du matin, assistait à tous les offices , lavait lui-même les pieds à treize pauvres tous les jours, faisait d'abondantes aumônes, etse livrait fréquemment, surtout en voyage, à l'étude de l'Écriture sainte. îl revint en France pour assister au Concile de Tours en 1163. Le roi d'Angleterre laissait vacants plusieurs évêchés pour s'en approprier les revenus. Saint Thomas Becket fit cesser ces abus et nomma à tous ces évêchés de dignes pasteurs. Il donna sa démission des fonctions de chancelier et, toujours au grand mécontentement du roi Henri, il s'opposa aux entreprises des juges laïques qui citaient des personnes ecclésiastiques à leur tribunal. Toutes ces choses lui avaient déjà aliéné l'esprit du roi d'Angleterre. Celui-ci exigea j que les évèquès fissent serment de maintenir les coutumes du royaume. Thomas vit bien tout d'abord que sous le nom de coutumes on entendait conserver des abus et des prérogatives contraires aux intérêts de l'Église. Il déclara dans l'assemblée des évêques qui se tint à Westminster, qu'il ne ferait le serment exigé qu'avec la clause sauf le devoir et la conscience. Ce fut le signal de la persécution qui s'éleva contre lui. Pressé par des évêques
DRAMICS I.ITl lU;iQl'i:« DANS LES K(;i,l.s|:.S. 295
qui craignaient de perdre les bonnes grâces du roi et cédant aux iujportunitës , il consentit à signer seize articles dans un acte appelé Constitution de Clarmdon , en \H.\k. Il ne tarda pas ;V comprendre quelles pouvaient être les conséquences d'une telle faiblesse, et consulta le Pape qui était alors à Sens en lui demandant l'absolution. Le pape la lui donna et l'invita à réparer sa faute par une vigueur toute épiscopale. Le roi irrité de son changement de conduite, fit assembler les évéques à Northampton, le 8 octobre de cette même année. Saint Thomas fut condamné et ses biens confisqués. On le pressa même de se démettre de son archevêché. Il n'en voulut rien faire, disant que ce serait trahir la cause de la vérité et de l'Église. Comme la persécution augmentait de jour en jour, il quitta secrètement le royaume, débarqua en Flandre et se retira dans l'abbaye de Saint-Bertin , à Saint-Omer.
Louis VII, informé de la disgrâce de Thomas Becket l'invita à venir dans ses États. Celui-ci quitta l'abbaye de Saint-Bertin pour aller à Soissons où se trouvait le roi de France qui lui offrit tous les secours dont il pouvait avoir besoin dans son exil. De là, le saint se rendit à Sens, où le Pape le reçut entouré de plusieurs de ses cardinaux. Quoique les envoyés d'Henri l'eussent devancé pour indisposer le Pape contre lui, il n'eut pas de peine à se justifier. Le souverain Pontife l'encouragea à persévérer dans sa conduite et ordonna à l'abbé de Pontigny d'avoir le plus grand soin du prélat et de lui procurer dans son abbaye la retraite la plus honorable. En effet, saint Thomas trouva dans ce monastère des marques de respect et de sympathie qui le consolèrent quelque temps de ses malheurs. On y suivait la règle austère de Citeaux, saint Thomas s'y conforma avec un zèle et une piété qui excitèrent l'admiration des religieux.
Pendant ce temps-là, le roi d'Angleterre s'abandonnant à sa passion, confisqua tous les biens des amis, des parents et même des domestiques du saint archevêque et les bannit de ses États. Les enfants, les femmes enceintes, les vieillards n'échappèrent pas à cette proscription. Il leur fit promettre par serment d'aller retrouver leur maître, afin que le spectacle de leur infortune ajoutât à sa douleur. Ce serment fut fait à Lambeth, on présence de
296 IlISTt)lKi: GÉNÉRALE DE LA MI SIQI E RELIGIEUSE.
Renaud de Brocke que le roi avait chargé de s'emparer du temporel de l'archeviiché de Cantorbéry. Cette foule de malheureux arriva à Pontigny, où ils furent traités avec toutes sortes d'égards; des évôques, des prôtx'es, la reine de Sicile, l'aixhevèque de Syracuse pourvurent à leurs besoins.
Le roi d'Angleterre ne sachant quelle vengeance tirer de son ancien chancelier, informa les religieux de Pontigny qu'il abolirait l'ordre de Clteaux dans ses États s'ils continuaient à donner l'hospitalité à Thomas Becket. Cette nouvelle le détermina à s'éloigner de Pontigny. Il se sépara donc de ces bons religieux avec des larmes dont son malheur personnel n'était pas la seule cause. 11 gémissait sur le sort des infortunés qui l'avaient suivi dans son exil et étaient dispersés comme un troupeau sans pasteur. Ce fut vers ce temps qu'il eut une vision, dans laquelle sa mort tragique lui fut annoncée. Une nuit, pendant qu'il était prosterné devant l'autel, il entendit une voix qui lui disait : « Thomas, Thomas, mon Église sera glorifiée par votre sang, — Qui ètes-vous, Seigneur?» lui demanda le saint. La même voix répondit : «Je suis Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, votre frère. » Thomas raconta à l'abbé cette vision et ajouta qu'il serait massacré par quatre hommes dans sa cathédrale : qu'il les y avait vus entrer et lui enlever le haut de la tête.
Louis VII, pénétré d'admiration pour ses vertus, donna l'ordre qu'on l'entretint à Sens avec une magnificence presque royale, disant : « Il est de la dignité de la couronne de France que les exilés, et principalement les personnes ecclésiastiques, trouvent dans notre royaume sûreté et protection. » Thomas logea au monastère de Sainte-Colombe, et y demeura quatre ans. M. l'abbé Brullée, dans son Histoire de V abbaye de Sainte-Colombe , a donné des détails intéressants sur le séjour qu'y fit l'illusti^e archevêque (1). « En dehors de l'église, du monastère et près du dortoir, il existait une antique chapelle de saint Jean , où saint Thomas avait coutume de se retirer pour prier dans un recueillement encore plus profond ; plus tard , elle lui fut consacrée comme
(1) Histoire de l'abbaye royale de Sainte-Coloml.é-lcz-Sens, précédée de la vie de sainte Colombe, vierge et martyre du pays Sénonais, par M. l'abbé Brullée, 1852.
UliAMKS I.rn KCilQl KS DADS LKS KGMsl ;s. 297
souvenir de son séjour ù, Sainle-doloinbe , et l'on ;i loni^temps conservé comme une relique un petit vase en Lois, dont le saint se servait pour boire, et que les moines avaient fait enchâsser dans une coupe d'arpent. »
Saint Thomas excommunia tous ceux qui, d'après les ordres du roi, s'empareraient des biens de l'Église, et menaça Henri de la même peine tout en l'invitant avec douceur à faire pénitence. Le roi envoya à Rome des députés qui parvinrent, en dénaturant les faits, à surprendre l'esprit des Cardinaux et du Pape lui-môme. Celui-ci nomma deux légats a latere,\e cardinal de Pavie et le cardinal Othon, pour examiner cette affaire ; en outre il invita le roi de France à réconcilier rarclievèque avec Henri II. Les deux monarques eurent une entrevue à ce sujet, près de Gisors. Thomas qui aimait tendrement le roi auquel sa conscience lui commandait de résister, qui lui avait donné mille preuves de son dévouement, qui l'avait assisté dans ses guerres en lui fournissant des troupes et de l'argent, se jeta à ses pieds. Le roi d'Angleterre le releva en protestant de son désir de faire la paix. Il ajouta qu'il ne demandait pas d'autres droits que ceux qui avaient été reconnus par les archevêques, ses prédécesseurs. Saint Thomas répliqua qu'ils avaient toléré mais non pas approuvé ces droits. Les deux rois le trouvèrent trop inflexible et blâmèrent fortement ce qu'ils appelaient son opiniâtreté. Le saint, abandonné de tout le monde, retourna à Sens. Mais Louis VII ne tarda pas à rentrer en lui-même et à reconnaître que saint Thomas avait raison. Il l'envoya chercher et le pria de lui donner l'absolution de sa faute.
Cependant le Pape députait de nouveaux légats vers Henri, qui éludait les difficultés par mille artifices. Il fit couronner le prince de Galles son fils, par l'archevêque d'York, dans le diocèse même de Cantorbéry, ce qui était une violation des droits attachés au titre de Thomas. Mais contre toute attente, il changea subitement de conduite à l'égard de l'exilé. Il montra le désir de se réconcilier avec lui et l'invita à le venir trouver. L'archevêque de Sens l'accompagna , et l'entrevue eut lieu avec toutes les marques de l'affection la plus sincère. Les ennemis du saint, notamment l'archevêque d'York, les évêques de Londres et de Salisbury ne tar-
dèrent pas à susciter de nouveaux troubles. Saint Thomas écrivit à Henri : « Je retourne à mon Église avec la permission de Votre Majesté, c'est peut-être pour y mourir et pour empêcher au moins par ma mort son entière ruine. Votre Majesté peut cependant m'y faire ressentir les effets de sa clémence et de sa religion. Mais que je vive ou que je meure , je conserverai toujours inviolablement l'amour que j'ai pour vous en Notre-Seigneur. Quelque chose qui puisse m'arriver, je prie Dieu de répandre sur vous et sur vos enfants ses grâces et ses dons les plus précieux. »
Avant de partir il voulut remercier le roi de France: il vint donc à Paris et logea dans l'abbaye des chanoines réguliers de Saint-Victor, où on conserva longtemps un de ses rilices. On célébrait la fête de saint Augustin, patron de cette abbaye; saint Thomas y prêcha sur ce texte : « 11 a choisi pour sa demeure le lieu de la paix. « (Ps. LXXV, 2.) C'est à cette circonstance que nous devons sans doute le manuscrit qui est l'objet de notre travail et qui provient de l'abbaye de Saint-Victor. Thomas prit congé du roi de France, en lui disant : « Je vais chercher la mort en Angleterre. y> Louis VII, dont les sentiments à l'égard du saint ne se démentirent pas, le pressa de rester dans ses États, où il pourvoirait à tous ses besoins. Le saint archevêque répondit que la volonté de Dieu devait s'accomplir. Il fut reçu à Londres avec de grands transports de joie. A peine y était-il arrivé que l'archevêque d'York le pressa de le relever des censures portées contre lui. Le saint lui promit l'absolution à la condition qu'il se conformerait aux canons de l'Église. Mais, suivant une marche toute contraire, cet ennemi acharné alla avec d'autres prélats trouver le roi en Normandie, et accumula tant de griefs que Henri, transporté de colère, s'écria : « Qu'il maudissait tous ceux qu'il avait honoré de son amitié et qu'il avait comblés de biens, puisqu' aucun d'eux n'avait le courage de le débarrasser d'un prêtre qui lui donnait plus de peine que le reste de ses sujets. » Aussitôt quatre courtisans formèrent la résolution de massacrer l'archevêque. C'étaient Guillaume de Tracy, Hugues de Morville , Richard le breton et Renaud Fitz-Othon. Arrivés en Angleterre, ils s'associèrent Renaud de Brocke et douze autres chevaliers.
DHAMivs LiTi iu;Kii i;.s DANS Li:s i:(;i,i.si;s. 29&
Ils se présentèrent chez l'archevêque pour le sommer de donner l'absolution à ceux qui étaient excommuniés, saint Thomas leur fit la même réponse qu'il avait déjà faite à l'archevêque d'York.
Les assassins retournèrent chez eux et revinrent quelque temps après avec leurs boucliers et leurs armes, comme s'il s'agissait d'aller au combat. Il était l'heure de Vêpres; saint Thomas sortait de son palais pour se rendre à l'église, dont il défendit de fermer les portes. Les conjurés entrèrent l'épée à la main. « Où est le traître? » crièrent-ils. Personne ne répondant, l'un d'eux s'écria : « Où est l'archevêque ? » Le saint s'avança alors vers eux et dit : « Je suis l'archevêque, mais je ne suis point un traître. » Les ecclésiastiques et les moines se sauvèrent alors, et il ne resta auprès de Thomas que trois de ses prêtres. « Vous êtes mort, » dit l'un des assassins. « Je suis prêt, répondit le saint, à mourir pour Dieu, pour la justice et pour la liberté de l'Église; mais je vous défends, au nom du Dieu tout-puissant, de faire le moindre mal à aucun de mes religieux ou de mes clercs. Tant que j'ai vécu, j'ai pris la défense de l'Église, lorsque je l'ai vue opprimée. Je serai heureux si, par ma mort, je peux lui rendre la paix et la liberté. Je recommande mon âme et la cause de l'Église à Dieu, à la Sainte Vierge et aux saints patrons de ce lieu, aux martyrs saint Denis et saint Elphège. » Il pria ensuite pour les assassins et leur présenta sa tête. Comme ils voulaient le tirer de l'Église, il leur dit : « Je ne sortirai point, faites ce que vous voudrez. » De Tracy déchargea alors un coup sur la tête du saint. Son portecroix, Edouard Grimber voulut parer le coup en étendant le bras; il fut grièvement blessé. Deux autres assassins donnèrent chacun un coup d'épée à leur victime qui tomba sur le pavé près de l'autel de saint Benoit. Richard le breton lui enleva le haut du crâne, et Hugues, avec la pointe de son épée, lui tira la cervelle qu'il répandit sur le pavé.
Cet assassinat horrible par ses détails , un des plus exécrables dont l'histoire fasse mention, eut lieu le 29 novembre 1170.
Saint Thomas était âgé de cinquante-deux ans et dans la neuvième année de son épiscopat. Les moines veillèrent toute la nuit auprès du corps de leur archevêque, et l'enterrèrent secrète-
300 UISTOIUE (iÉ.XKKALI-: DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE.
ment le lendemain matin. Une telle nouvelle jeta la consternation dans la ville et partout où elle parvint. Le roi Henri , dont les imprécations et la colère avaient été la cause probablement involontaire de ce tragique événement, montra une profonde douleur, resta enfermé quarante jours et se soumit à une pénitence qui lui fut imposée. Plusieurs miracles qui s'opérèrent par l'intercession du saint et le culte de ses reliques hâtèrent sa canonisation , qui fut promulguée parle Pape Alexandre III en 1173 (1).
Le séjour prolongé de saint Thomas en France explique facilement la dévotion dont il a toujours été l'objet dans notre pays. Philippe-Auguste dut sa guérison à un pèlerinage à la châsse de saint Thomas de Cantorbéry, que son père Louis VII accomplit en 1179. En regard de cette protection divine accordée à l'enfant dont le père s'était montré humain et bienfaisant à l'égard du prélat exilé, nous voyons les fils d'Henri II se révolter contre leur père. La reine elle-même Éléonore d'Aquitaine se joint à eux. Henri se sent frappé par la colère céleste ; il va se prosterner sur le tombeau de saint Thomas, il y passe un jour et une nuit sans prendre de nourriture, il fait des présents considérables à l'éghse de Cantorbéry. La révolte éclate contre lui de toutes parts, et il ne tarde pas à succomber à ses chagrins.
Les assassins de l'archevêque , en butte à l'exécration universelle, allèrent à Rome implorer leur pardon. On leur imposa de faire un pèlerinage en Terre sainte. Trois d'entre eux partirent et moururent peu de temps après leur arrivée, en donnant la marque d'un sincère repentir. Ils furent enterrés devant la porte de l'église de Jérusalem, et on mit sur leur tombeau cette inscription : K Ci-gisent les malheureux qui martyrisèrent le B. Thomas, archevêque de Cantorbéry. » Le quatrième mourut d'une maladie cruelle à Cozense, dans la Calabre. Tous les quatre ne survécurent pas plus de trois ans à leur sainte victime , selon les biographes contemporains.
Le chef de saint Thomas, renfermé dans une riche châsse, fut donné par saint Louis à l'abbaye de Royaumont qu'il fonda dans
(1) On peut voir le récit de la canonisation de saint Tliomas Becliet dans Mnratori, Scripl. ital., t. 2, vie d'Alexandre III.
DHAMics i,i-r( i((;iQi i:s DA.N's i.ics K(;i,i.si:s, 301 le diocèse de Beauvais. Le P. Dan, de l'ordre de la Trinité de l;i rédemption des captifs, affirme dans le Thrcsnr des mci'veillçs de Fontainebleau, » que saint Thomas Becket a fait la dédicace de la chapelle du château de Fontainebleau. Chacpie église voulait posséder de ses reliques, et un grand nombre de châsses en renferment encore.
Le frère de Louis VII, Robert, comte de Dreux, fit élever à Paris une collégiale en l'honneur de saint Thomas de Cantorbéry. D'après l'abbé Godescard, cette collégiale a été réunie â celle de Saint- Nicolas du Louvre et à celle de Sain t-Maur des Fossés. Le chapitre composé de ces trois églises était autrefois connu sous le nom de chapitre de Saint-Louis du Louvre.
Au xvu'" siècle, cette noble et sainte figure de saint Thomas Becket s'offrit aux regards de l'aigle de Meaux. Bossuet écrivit en son honneur un magnifique panégyrique.
Le manuscrit d'où l'office de saint Thomas Becket a été tiré, appartient à la bibliothèque de l'Arsenal. Il porte le numéro llO, (hist. lat.,) et se compose d'un assez grand nombre d'ouvrages sur divers sujets, reliés ensemble par leur auteur ou leur possesseur. La couverture en bois qui les renferme est dans un tel état de vétusté, qu'on peut faire remonter au xui" siècle l'assemblage de ces différentes pièces. Il sera peut-être intéressant d'en donner une courte description, qui fera connaître les objets d'étude sur lesquels se fixaient les esprits à cette époque.
Au bas du premier folio, le nom de Saint-Victor accompagne un écu dont le champ est d'azur aux fleurs de lis de France. La forme de ces fleurs de lis est celle du xin'' siècle. Les mots Jhs Maria et S. Ajigustinus qui l'accompagnent, sont d'une encre rouge moins foncée et semblent postérieurs. Il ne peut donc exister aucun doute sur la provenance du manuscrit. La bibliothèque de l'Arsenal le tient de l'abbaye de Saint-Victor, illustrée par les
302 HISTOIRE GK.xÉKAia'; dk la musique religieuse.
Hugues, les Richard et les Adam, et qui comptait saint Augustin au nombre de ses patrons.
Ce manuscrit contient :
1° Des questions et des solutions tirées de quatre livres de la Somme de saint Thomas d'Aquin.
2° Un dialogue entre plusieurs personnages sur l'amour divin, la Passion de Jésus-Christ et les sept péchés capitaux.
3° Des notes sur les Épitres de saint Paul.
ï" Des sermons sur différentes fêtes.
5° Des extraits des lettres de saint Jérôme, des livres du B. Grégoire, pape, du livre des Saturnales de Macrobe, des proverbes tirés des philosophes de l'antiquité, du livre d'Apulée de Deo Socratis, du livre II des Lettres de Pline , de M. Tullius Cicéron, Pridie quam in exilimn iret; Cum senatui grattas agat, etc., des Excerpta Caii Solii (Caïus Solinus) , du traité de Sénèque de Beneficiis; des lettres An7iœi Senecœ ad Lucilium, etc., des extraits de Pythagore, d'Aristote, de Gallien.
6° Il renferme en outre : Aggelii dicta ; de lihro Epistolarum Ennodii; des sermons de Fuga avaritiœ^ luxuriœ, etc. ; de Patientia; de Victu spirituali; de Gaudio spirituali; de Obedientia ; de Perseverantia; de Misericordia ; de Justitia; de Caritate Dei; de Caritate proximi ; de Pace ; de Prudentia ; de Fortitudine; ce dernier sermon paraîtrait peut-être un peu extraordinaire s'il était prononcé de nos jours dans une chaire de paroisse ; l'orateur recommande aussi bien le courage civil et la bravoure militaire que le courage que l'âme doit déployer à vaincre ses passions ; de Temperantia sive modestia ; de Verbositate sive de lingua ; de Detrectatione; de Oratione ; de Contritione ; de Pœiiitentia ; de Confessione ; de Satisfactione ; de Eleemosyna; de Jejunio; de Vigilia; de Lectione sive de studio; de Hospitalitate; de Militibus qui injuriantur aliis; ce sermon est très-intéressant : les exemples de saint Sébastien et de saint Maurice sont offerts aux gens de guerre, trop enclins à toutes les époques, aussi bien au xix^ siècle qu'au xiii% à la cruauté et à tous les désordres; de Oratore sive Advocato ; ce discours tourne à la satire et on peut y trouver les éléments de la farce de maître Pathelin ; de Principïbus ; de
DRAMES LITl'lîGIQUKS DANS IJiS KGLISKS. 303
Clmistralibus; de Sacerdotibiis; de Conjugio; de Viduis; de Virginibns ;de Conflictu vitiorum et machina virtutum , imitation de la Psychomacliie de Prudence ; des sermons de saint Augustin ; enfin diverses méditations sur les fôtes de l'Église.
7" Les folios 180 et 187 olîrent un dessin représentant l'arbre des vices et l'arbre des vertus; à la base du premier est l'Orgueil. Ses branches sont les vices généraux dont il est la source. Ces branches portent des fruits et ces fruits sont des vices qui, à la droite souillent l'àme et à la gauche atteignent le corps. Le mot « Luxuria)) est écrit à la cime de l'arbre. L'arbre des vertus est en regard de l'arbre des vices. Il a pour racine l'Humilité et pour couronnement la Charité. Un comrnentaire accompagne cette représentation.
8° C'est à cet endroit du manuscrit que l'office de saint Thomas Becket est placé.
9° Les Séquences étaient en honneur dans l'abbaye de Saint- Victor. Le succès qu'avait obtenu le célèbre Adam dans ce genre de composition, devait engager le possesseur de ce manuscrit à leur donner une place dans son recueil. Nous désignons par le premier vers ces Séquences dont nous avons publié une partie dans les Carmina e poetis christianis excerjota :
Eya Domine Jésus Xre salus et re-
demptio mea.
Verbum bonum et suave.
Virgini Mariae laudes.
Hodiernœ lux diei.
Ave mundi, Jubilemus.
Tibi cordis in altari.
Stella maris, o Maria.
Ave virgo virginum.
Mater patris nati nata.
Salve sancta Xri parens.
Ave virgo gloriosa, virgo mater.
Ave virgo gloriosa, celi jubar.
Salvatoris mater pia.
10° Suit un compendium de l'Écriture sainte.
11° Après quelques nouveaux sermons sur les fêtes, le manuscrit nous offre un curieux Bestiaire qui contient l'histoire symbolique d'un grand nombre d'animaux tels que la calandre, l'autruche, le pélican, l'hirondelle.
12° Enfin plusieurs tableaux du Comput ecclésiastique et une dissertation ; des considérations sur les corps célestes et quelques
304 UISTOIRIC GÉ.NÉIULK DK LA MlSIQrE RKLIGIKISE.
verslatins terminent ce manuscrit, qui peut être considéré comme un abrégé de la Lil)liothèque d'un religieux au xiii" siècle.
Nous allons donner ici la transcription de la partie de ce manuscrit qui se rapporte à l'objet de notre étude.
HIC INCIPIT HYSTORIA BEATI THOME MAllTYBIS CANTUARIENSIS ARCHlEPISCOri, AD USUM rARISlENSEiM.
Paslor, cesus in gregi medio, Pacem émit cruoris precio ; Cecus dolor in trisli gaudio :
Grex respirât pastore niorluo.
Plangens plaudil mater in fiiio, Quia vivit victor sub gladio. Euouae.
Ant. Félix locus, felix ecclesia,
In qua Thome vigei memoria!
Felix terra que dédit presulem !
Felix illa que fovit exulem!
Felix Pater succurre miseris, Ut felices iunganiur superis. Euouae.
Vers. Gloria et honore.
Oral. Deus pro cuius Ecclesia gloriosus marlir pontifex Thomas giadiis impiorum occubuit, presta, quesunuis,ut omnes qui eius implorant auxilium pie peticionis sue salutarem conse([uamur cffectum pcr Doniinuni nostruni .Ihesum.
(Sequitur memoria sancti Slephani, Joannis et sanctorum Innocentium. Coinplelorium ut supra.)
Invitatorium. Adsunt Thome martiris solempnia ;
Virgo mater iubilet ecclesia.
Ps. Venite exullemus.
Hymnus. Deus tuorum militum.
IN PRIMO NOCTURNO.
Ant. Summo sacerdocio Thomas sublimatus.
Est in virum alium subito mutatus.