FRANCE
CONSIDERATIONS GliNERALES.
Lorsqu'on compare entre eux les monuments des anciennes provinces de la France, on y remarque des styles qui se ressemblent à peine. Des auteurs ingénieux ont essayé d'expliquer l'origine de ces styles divers, sans tenir aucun compte de l'ancienne géographie politique de la France. On les a attribués à l'influence d'une école sur une autre, sans dire comment s'étaient établies ces écoles; on a parlé du plus ou moins de goût des artistes, de leur caprice, de leur imagination ; on a émis enfin une infinité d'hypothèses, basées sur un sable mouvant, quoique ingénieuses et quelquefois peut-être même vraisemblables. Mais, nous le répétons, on ne s'est nullement préoccupé des influences étrangères, des influences de race, et surtout de celle qui' est due à l'ancienne division politique do la France'.
11 n'existe ni chez nous ni en Allemagne de monument antérieur à Charlemagne. Nous verrons, dans les pages qui vont suivre, que, jusqu'à ce grand empereur, l'architecture en usage dans ces deux pays était l'ancien style chrétien de l'école romaine, auquel sont venues se joindre de légères influences orientales. 11 a dû y avoir cependant déjà vers cette époque une différence de style entre les monuments delà France et ceux de l'Allemagne. La civilisation romaine, établie avant la formation du royaume de Neustrie, a dû adoucir les mœurs des habitants de la partie septentrionale de la Gaule; les monuments nombreux élevés partout par les Romains devaient servir de modèles pour l'édification des premières basiliques chrétiennes, tandis qu'en
1. Vojez, pour fintelligence de l'iiistoire île cette époque, les belles cartes de S. Don Spruntr, ■éifiovifd)'gci'9ta).'|ifdicr ■'3.int.5(tlaé, ®otÇii, 1840. Iii-fol.
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Allemagne, dont les habitants ne reconnurent qu'à peine la civilisation des Romains, et cela seulement sur le Danube et le Rhin, et dans quelques villes peu éloignées de ces deux fleuves, l'architecture a dû presque exclusivement porter un caractère plus barbare et un cachet particulier, qui lui sont restés propres encore longtemps après. L'histoire nous apprend que les mœurs du royaume d'Austrasie étaient moins policées que celles du royaume de Neustrie, et la proximité du Rhin, de l'autre côté duquel habitaient des barbares qui convoitaient continuellement la prospérité naissante de leurs voisins, nous indique la cause de celte différence. Les Austrasiens, obligés de faire constamment la guerre ou exposés à la voir transportée chez eux, pouvaient moins s'adonner à la culture des arts, et des arts industriels, que les Neustriens.
Enfin arriva Charlemagne, qui poussa ses conquêtes au delà du Rhin, et qui mit les deux royaumes sous le même sceptre. Alors s'élevèrent les nationalités des diverses provinces de son vaste empire, et leur caractère a dû nécessairement se faire sentir aussi sur les monuments qu'on élevait. Lors du démembrement de l'empire de Charlemagne surtout, ces nationalités se constituèrent d'une manière puissante, les influences étrangères se firent sentir dans les diverses provinces de la France, et de cette époque reculée date déjà la diversité des styles que nous remarquons même dans les monuments postérieurs, c'est-à-dire des x", xi'' et xii" siècles.
Jetons un coup d'œil sur la carte de France, et voyons ce qu'elle était alors; considérons l'étendue qu'elle avait sous les derniers Carlovingiens.
Le royaume de France ne s'étendait, au sud, que jusqu'à la Loire. L'Aquitaine, la Gascogne et la Se|)timanie n'en faisaient pas partie. Le royaume d'Arles s'étendait jusque vers la rive gauche ou orientale du Rhône. La Bourgogne formait un duché à part. La Champagne et la Bretagne avaient chacune leur duc. Dans l'ancien royaume de Neustrie même, nous voyons la Normandie avec son puissant duc souverain. 1/lle-de-France seule formait les États héréditaires des rois de France. L'étendue des domaines de quelques-uns de leurs vassaux était plus grande que celle de leurs propres domainis. Le roi de France étendait à la vérité sa suzerainet('^ sur toutes les provinces que nous venons de nommer; mais composées d'une diversité de nations que Charlemagne avait .soumises, chacune d'elles tendait vers son unité individuelle, et un caractère politique et moral diffc'renl se forma dans
CONSIDKIIATIONS GÉNÉRALES. 783
les provinces composant le roynuino de France. De là aussi les diversités de slyles que nous reniariiiHins (l;ins nos monuments. Le iniili siirlont conserva longtemps, jusqu'au xir' siècle même, des souvenirs de Rome antique. Nous y voyons régner le pilastre cannelé et la transformation maladroite de la feuille d'acanthe. Pliilippe-Auguste fut le premier qui songea à réunir le Midi avec le Nord, et, dans ce but, il commença la guerre des Albigeois, terminée seulement sous son petitfils Louis IX. C'est à ces souverains que la France doit une partie de sa nationalité et de son étendue territoriale.
Un autre fait vint encore augmenter et continuer cette séparation des diverses contrées de la France.
La langue d'Oc, dernière -transformation du latin, née du mélange de la lingua romana rustica avec les dialectes provinciaux germaniques vers le x" siècje, formait un lien entre les habitants de toutes les provinces situées au midi de la Loire jusqu'à la Méditerranée, entre les Espagnols même d'un côté , et entre les Italiens de l'autre. La langue d'Ollou d'Oui, née au centre de l'ancienne France, s'étendait au nord de la Loire ; elle passa avec les Normands en Angleterre et en Sicile. Du teinps de Dante encore, à la lin du xiii*^ siècle, il régnait dans la haute Italie, chez la noblesse, un préjugé conti'e la langue italienne vulgaire; on la trouvait commune, et on se servait de la langue provençale ou d'Oc'.
La civilisation romaine, modifiée par le christianisme, fut longtemps maintenue dans le midi de la France. Entre antres preuves, l'organisation municipale en fait foi. Au wf sii'-cle, il y a encore des Raimond Trencavel de Béziers qui s'intitident proconsuls ; des comtes de Lavidan, dans le Bigorre, qui se nommenX proconsules Lavitanenses : des comtes Roger Bernard de Foix, auxquels on donne le titre de consul de Fuxo; des comtes d'Anjou, qui portent la dignité de consul.
Beaucoup de traditions romaines devaient donc subsister avec les municipalités et se conserver longtemps intactes; l'influence de l'Italie en outre devait puissamment se manifester. La grande ligne de commerce entre la France et Constantinople traversait la presqu'île; rinrmence des communications avec 1? royaume d'Arles devait se faire sentir, et passer de celui-ci dans les provinces méridionales de la France. Les traditions de l'école d'architecture romaine que nous
1. Dante, Convito. « Lingua d'oco più l)clla et raigliore — cVie questi fanno vile lo parlare italien, e pevziosn quello di Provenza. ■■ l'rose e Uiiue liriclie di Dante .-Vlij^liieii. Venezia, 1758, t. IV, p. 1''', p. 72 etsuiv.
remarquons dans la description des églises faili; ])ar Grégoire de Tours, la vue constante des monuments romains du Midi, à Orange, à Arles, à ISîmes, etc., lo manque d'artistes et la nécessité d'en appeler de l'Italie, oîi l'art ne périt jamais, tout cela nous apprend pour quelle cause nous apercevons de si grandes analogies entre le style des monuments d'architecture du midi de la France, et le style de ceux qu'on voit en Italie. Sur le sol français, néanmoins, des modifications nombreuses et diverses ont nécessairement di"! arriver dans chaque province, modifications qui étaient naturellement amenées par le caractère, les idées, les mœurs des habitants, les nouvelles exigences du culte, l'imagination et le goût des artistes, et en dernier lieu par le genre de matériaux qu'olïraient les localités dans lesquelles l'architecture se développait. D'où appelait-on les artistes, les architectes étrangers? De la Toscane, des écoles d'architecture de Pise et de Florence, qui ont élevé le dôme de Pise et l'église de Saint-Miniato à Monte, près Florence; des écoles qui ont employé le marbre de diverses couleurs, les incrustations blanches et noires que l'on voit aux monuments de la Toscane, ornements que nous voyons reproduits dans ceux du midi de la France.
Les moines ont eu une trop grande influence sur l'ordre social au moyen âge, sur le développement et les progrès des arts, et surtout sur l'architecture, pour que nous passions sous silence une partie de leur histoire.
La conversion de Clovis, à la fin du V siècle, fut bientôt suivie de l'établissement de couvents en France et dans le reste de l'Occident '. L'Egypte dota le monde de cette institution : c'est là que les moines prirent naissance ; et cette institution devint imjKjrtante pour l'Europe chrétienne. L'état monacal n'a cependant acquis une certaine autorité que lor.squ'il fut régénéré en Occident. Saint Benoît \ natif de Nursia, dans le duché de Spolète, opéra cette révolution en instituant la grande congrégation religieuse qin' porte encore son nom. II doit être regardé comme le véritable législateur des couvents et des moines. Il lia la volonté de ceux qui se vouaient à cet état par des vœux solennels; il demanda d'abord une soumission pleine et entière à la nouvelle constitution, à la règle; secondement, la pauvreté et la chasteté, c'est-à-dire une réforme dans les mœurs; et troisièmement,
1. Voyez les Monasth-ps de France, \Y,\i' M. L. de Mas-Latrie, Annuaire (te la Société de l'histoire de France, année 1838, p. (i(i à 230.