‹ Histoire générale de l'architecture (volume 2)Chapitre 182 sur 309 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

DE LA FIN DU X ! I I ■-' SIEt;LE JUbûU'AU COMMENCEMENT DU T V e.

Les cent cinquante-trois ans qui s'écoulèrent depuis la fin du xni^ siècle jusqu'à la prise de Consiantinople forment une époque d'évolulion générale des idées et la transition à un état social nouveau qui clierciiait à se constituer sur des bases nouvelles. Beaucoup de formes et beaucoup de qualificaiions traditionnelles furent encore maintenues dans ce nouvel état de la société, mais le génie qui les avait fait naître dans le principe avait disparu depuis des siècles. Toutefois, la transition qui s'opérait lentement du sein d'un état dégénéré sous bien des rapports, mais ayant une certaine vie et un certain empire, ne put s'accomplir sans une puissante fermentation, des efl'orts inouïs et une opposition acharnée de la part de ceux qui devaient être privés de la direction et de l'autorité dans les affaires. De là des tourmentes et des luttes, en tout et partout; de là des chocs, des oppositions et des contrastes, d'oi^i s'éleva un magnifique développement de l'esprit humain, dans une voie encore inconnue et avec un renversement complet des usages et des traditions en vigueur. Cette grande transition, préparée de longue main par le génie des races occidentales, irrémédiable du fait de la faiblesse et de l'égoïsmedes chefs du pouvoir, secoua le christianisme jusque dans ses fondements. La grande réaction des idées qui s'opéra au xiv'" et dans la première moitié du xv= siècle, et qui aboutit enfin à la Renaissance, marque la fin du moyen âge qui s'était élevé sur un vaste échafaudage d'éléments divers mais où dominèrent ceux élaborés au sein de la race sémitique.

Dans la personne de Boniface VIII s'obscurcissent la gloire et l'éclat de la monarchie papale. Les moyens employés pour maintenir cette royauté étaient iniques et montrent la perversité dans toute sa laideur lorsque l'égoïsme et l'orgueil la prennent à leur service. Des travaux intellectuels avaient frayé le chemin aux violences exercées par les pouvoirs séculiers. En 125/t, Jean de Parme attaqua le pape dans son Évangile éternel qui fut brûlé en 1250. Les vices de la hiérafchie sacerdotale furent attaqués par le carmélite Nicolas de Narbonne dit Galhis (mort en 1272), Nicolas de Biberacii en 1290, Pierre Cassiodori vers 1300, et le dominicain Jean de Paris, qui disserta sur les limites du pouvoir royal et monarchique ainsi que sur l'Antéchrist. La translation du siège papal en France (1305) découvrit à l'Europe la corruption et les matfvaises mœurs des chefs ecclésiastiques et de leur entourage ; la lutte do l'empereur Louis de Bavière avec le pape Jean XXll en 1323 et avec Clément VI en 13^3, pour se défendre contre les violences du sacerdoce, lutte à laquelle prirent part les hommes les plus distingués de l'époque par leur intelligence et leur savoir, tels qu'un Marsile de Padoue, un Jean de Gand et un Guillaume Occam, et beaucoup d'autres circonstances amenèrent la dissolution des préjugés séculaires et consolidèrent l'indépendance de la nouvelle conception sur les affaires de ce monde. Enfin, aux conciles de Constance de HU à 1Z|18, de Bâle de l/t31 à 1W8, on posa en principe et on détermina que le pape était soumis à l'Église : ainsi furent reconnue la liberté de l'Église, et proclamées l'indépendance et l'autonomie de la raison.

Par les considérations dans lesquelles nous sommes entré sur les faits capitaux qui caractérisent les xii', xm' et xiv° siècles, il est facile de voir quel travail et quel temps a demandé la délivrance d'une foi imposée, d'une obéissance passive et servile, d'une coutume surannée, pour s'élever ensuite au jiressentiment de la liberté, à l'exercice facultatif de l'entendement et enlin à l'appréciation des grands modèles légués par l'antiquité.

Depuis que l'aclivité guerrière et l'enthousiasme des aventures avaient abandonné les courses lointaines en Asie en vue de la conquête du saint Sépulcre, l'esprit militaire et l'énergie nationale des peuples de l'Occident avaient pris une autre direction. Ine plus grande action intérieure eut lieu au sein de chaque nation de l'Europe. Les princes travaillaient à l'agrandissement territorial de leur pouvoir. Le XIV" siècle devint donc une «époque de guerres européennes qui

CARACTKRE DT XIV SIKCI,E. 9M

n'arrêtèrent point le développement intellectuel , mais qui furent un obstacle à rédificatioii d'un grand nombre de nidiiuincnls di)nt l'époque sentait l'ulilitc'.

Dès le xiv^ siècle l'arcbitecture ogivale di'Cboit , elle devient une décadence sur le st\le du xm'' siècle. L'imagination des artistes n'est plus aussi vive ni aussi fraîche; l'Architecture s'inspire mécaniquement des types posés dans le siècle précédent; elle amplifie les règles appliquées auparavant, pousse leurs principes à l'excès et fait déjà plutôt de l'érudition que de l'art. La finesse des détails antérieurs dégénère en maigreur, et beaucoup de monuments du xiv* siècle semblent élevés en partie en fil de fer. Aux circonstances d'empêchement amenées par les guerres et les tourmentes politiques, il faut faire remarquer que le xui" siècle avait vu s'élever en tous pays une trèsgrande quantité d'édifices, tant religieux que civils. Les architectes du XIV* siècle eurent donc un champ moins vaste que leurs prédécesseurs du xni*.

Ce fut encore au xn" siècle que s'élevèrent avec l'Orient les guerres qui avaient pour but le commerce dont l'Occident voulait avoir le monopole. La première de ces guerres fut commencée par Venise; les rois d'Aragon et Venise guerroient contre Gènes; enfin une troisième guerre, de 1378 h 1381, eut lieu où les Génois furent obligés de se soumettre aux Visconti. Ces guerres avec leurs résultats stimulèrent le génie du commerce de toutes les nations de l'Occident.

A mesure que nous avançons dans notre travail, notre lâche devient plus facile. Le système d'architecture suivi dans les xiv" et XV* siècles est le développement et la décadence des principes établis au xm" siècle, avec des changements et des modifications qu'on ne peut étudier d'une manière approfondie que sur les monuments euxmêmes. Mais ces modifications et ces changements sont tellement variés et nombreux, que chaque édifice établit, pour ainsi dire, im système à lui, un exemple spécial. Lorsqu'on a étudié les églises du siècle de Louis IX, il est aisé de comprendre la différence des monuments des deux siècles postérieurs. Au xiv siècle les mêmes lois sont encore en vigueur. Elles reçoivent seulement une application plus variée, plus capricieuse, une richesse plus grande. A la fin de cette époque l'arbitraire arrive à s'introduire dans les formes des édifices, et, dès lors, la décadence de l'architecture à ogive commence aussi à s'établir.

Le XIV' siècle fut une époque désastreuse pour la France, une

époque de guerres et de grandes épidémies. Si les Valois aînés avaient été obligés de lutter avec les Plantagenets d'Angleterre pour la possession de fiefs considérables, les princes de la ligne cadette furent obligés, de leur coté, de défendre avec opiniâtreté jusqu'à leurs droits de succession contre les mêmes antagonistes. De là des malheurs nombreux et une luKc entre les rois de France et d'Angleterre, qui dura au delà de cent ans (de 1336 à l/t49): en 13^6 la funeste bataille de Crécy, en 1356 celle de Poitiers, perdues par l'incapacité militaire des rois Philippe VI et Jean, et dans lesquelles succomba la plus grande partie de la noblesse française. Avec cetle noblesse de sang franc s'engloutirent les meilleures traditions sur l'ordre temporel que la bourgeoisie ne cessait de battre en brèche pour s'en saisir. Il y eut en France aussi des dissensions intestines: en 1357 une révolte considérable à Paris, qui changea presque la forme du gouvernement ; en 1358 éclata la Jacquerie, révolte des paysans, obligés de payer la rançon de la noblesse française faite prisonnière à la bataille de Poitiers ; ensuite luttes entre les grands feudataires et les princes de la maison royale de France ; enfin des épidémies qui ravagèrent l'Europe entière et sévirent particulièrement en France où les soldats licenciés en outre faisaient partout le brigandage. On voit par cet exposé succinct que le xir"" siècle était peu propre à favoriser le développement et l'extiMision de l'architecture ; ce n'est qne pendant le dernier tiers de celte période qu'elle semble renaître.

Après une longue époque de tourmentes, Charles V dit le S"age (de 136/t à 1380 ) monta sur le trône de France. Ce prince aimait la littérature et les arts, le faste et les constructions, et ce fut lui qui agrandit et embellit le palais du Louvre. Haimond du Temple fut mmtrc des œiicres ou premier architecte du roi. Cet artiste obtint un grade militaire : le roi le nomma son « bien-aimé sergent d'armes et maçon.'» A Paris Charles V éleva l'église .des Célestins. qui nn-rila tme gi-andf réputation ; il agrandit et embellit plusieurs demeures royales, qui , par leur petitesse et le peu de commodité qu'elles offraient, ne convenaient plus, depuis le progrès de l'architecture, à l'habitation des rois de France. De nouveaux châteaux .s'élevèrent, entre autres Creil, la Bastille, qui fut un château fort en même temps qu'une maison de plaisance, hingtemps avant di' devenir jii'ison d'Etat. Charles V augmenta beaucoup Vinccnnes, dont il termina (jui'lques parties, telles que le donjon, à ])artir du troisième étage. C'était un des cliâleaux (pii, par la pureli' de l'air et par la beauté de ses bois.

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