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CHAPITRE IV

L'Architecture n'est pas une des manifestations matérielles primitives de l'âme humaine. Sa conception par l'esprit et le sentiment ne s'élève qu'à la suite de la poésie chantée, accompagnée de musique et de danse. Elle suppose à son origine quelques connaissances dans les sciences naturelles, plus particulièrement dans les sciences mathématiques, les plus puissants auxiliaires de l'Architecture.

L'Architecture est l'art de manifester matériellement des idées d'objets qui n'existent pas, qui ne sont possibles et qui n'entrent dans la réalité qu'au moyen de Vart, et dont l'apparence n'a pas pour objet la nature, mais un but déterminé et arbitraire, en soumettant toutefois la manifestation réelle de ce but aux règles du beau et de l'harmonie. L'Architecture reste limitée à la nature inorganique; c'est la liberté et l'arbitraire dans leur essence qui en font le plus indépendant et le plus original de tous les arts.

C'est par la forme matérielle, par les lignes, les surfaces, les solides et les vides, que l'Architecture vient frapper notre âme au moyen des sens. C'est d'une manière absolue que de l'emploi et de la combinaison raisonnes et mesurés de la ligne droite naît et résulte la beauté de la forme architectonique; c'est dans l'agencement rationnel et proportionné de lignes et d'angles produisant des surfaces et des solides que naissent l'ordre, la pureté et la grâce du monument conçu, et c'est par la sympathie qu'il réveille en nous qu'il nous procure le plaisir et- la joie qui nous saisissent à son seul aspect. L'Architecture est un accord, un jeu harmonieux de proportions géométriques et de lignes variées décrivant des surfaces et des corps solides, en un mot, une véritable musique de l'étendue. Mais simultanément

avec le beau en arcliitecture, il faut qu'il s'y manifeste encore le rationnel. Il faut que dans son apparence matérielle le monument d'architecture exprime clairement son but et son usage; c'est là une de ses qualités essentielles.

L'art du dessin et l'art plastique ne sont qu'une imitation de la nature. L'Architecture, au contraire, n'est point un art d'imitation. Elle crée, mais au moyen des règles et de l'âme des formes employées par l'Architecte de l'univers pour faire sortir la nature du néant. La perfection de l'Architecture consiste donc dans le déploiement savant, judicieux et rélléchi de ces règles, en un mot dans leur emploi harmonieux. L'aptitude de l'emploi de cette harmonie musicale par l'imagination constitue le goiil, qui est aussi en même temps le sentiment et la jouissance du beau et du vrai.

11 y a trois sortes de beauté : la première et la moins élevée est celle qui embrasse la cause d'un plaisir purement sensuel amené par la vue. La seconde espèce de beauté est celle qui repose sur des rapports et sur des combinaisons déterminées de formes et de lignes dont l'action agit non-seulement d'une manière agréable sur le sens de la vue , mais saisit également l'ensemble de l'activité humaine. Cette espèce de beauté a, comme l'harmonie, son équivalent dans l'ordre universel du monde. La troisième sorte de beauté, sans contredit la plus importante pour des êtres intelligents et moraux, repose sur la symbolique des formes, fondée dans la nature même et inaccessible à l'arbitraire de l'homme. C'est au moyen de cette symbolique que ces formes sont converties en indices et en signes, à la vue desquels nous nous souvenons forcément, soit de représentations et d'idées déterminées, soit de sentiments qui sommeillent en nous. Au moyen de cette propriété et indépendamment du plaisir sensuel comme de la beauté de la proportion dont il vient d'être parlé, les formes réveillent une satisfaction morale et intellectuelle qui s'élève, soit du plaisir causé par la vue des images , soit aussi du plaisir direct que produit la simple activité de connaître.

Par rapport à l'art, la beauté en général est celle qui renferme les propriétés des choses qui incitent le sens de la vue en le contentant, ou qui par lui émeuvent l'àme et réjouissent l'esprit. Ces propriétés se divisent en trois catégories distinctes, dont la première n'agit que sur le sens de la vue, la seconde sur ce sentiment inné chez l'homme des rapports qu'il a de l'étendue; la troisième enfin sur la raison, et ensuite, au moyen de l'intelligence, sur le sentiment ou le

cœur. — La première sorte de beauté dont nous avons parlé, qui comprend en même temps la coideur et le clair-obscui-, ne peut souvent être observée , isolée ou seule, dans certains objets qui fréquemment satisfont l'œil sensuel sans occuper l'esprit ni réjouir le cœur : ou bien, blessent plus ou moins le sens matériel. Ce qui plaît aux sens dans les arts se manifeste souvent dans un isolement complet; voilà pourquoi les adeptes préfèrent le plaisir sensuel à l'émotion de l'esprit et du sentiment; voilà la raison pour laquelle ils préfèrent aussi un autre genre d'œuvres d'art que celles distinguées par des connaisseurs émérites. Ces connaisseurs au contraire s'élèvent au-dessus de l'impression matérielle et répudient, à cause de leur nullité ou vide intrinsèque', ces objets ornés et agréables seulement aux sens.

Il n'a point été possible jusqu'à présent de saisir et d'exposer la loi par laquelle naît et agit le second genre de beauté indiqué plus haut, ainsi que cela a eu lieu pour la proportion et la série des tons en musique. Cette seconde sorte de beauté n'est point variable comme la première : elle est au contraire innnuable. Il y a des hommes, à la vérité, qui ne la comprennent pas, soit que leur esprit sommeille, soit qu'elle leur reste inaccessible par des préjugés ou des caprices.

Dans l'action esthétique, l'artiste poursuit et réalise un idéal conforme au but qu'il se propose, et qu'il accomplit avec plus ou moins de succès au moyen de l'emploi des lois qui ont produit le beau et le vrai dans la nature. L'Architecture la plus parfaite est celle où se manifeste le plus simplement et le plus complètement la beauté créée à l'instar de celle qui existe dans la nature. Un seul peuple a pu atteindre à cette hauteur : les Grecs.

Si l'Architecture est le plus noble et le plus dilïicilo de tous les arts, elle exerce aussi une inlluence et une action bien plus directes sur la vie que ne le font les autres. Elle n'inculque pas seulement comme eux un idéal ou une poésie à l'homme; elle ne se contente pas de développer ses tendances intellectuelles, mais elle s'unit encore étroitement à son existence. L'Architecture ne satisfait pas seulement à des besoins réels et urgents, mais en réfléchissant il est aisé de comprendre que nous sonnnes sans cesse en contact permanent avec ses œuvres. C'est encore une des nombreuses supériorités qu'elle possède sur les autres arts.

1. Voyez 9{umol)v, 3taUciii|d)e Sovfduiiigcii, 1H27. Vol. I, p. 137 ot suivantes.

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L'Architecture proprement dite ne s'élève généralement point au commencement des sociétés humaines. Elle n'apparaît que longtemps après la phase patriarcale , lorsque les nationalités se sont formées et que les exigences collectives se sont fait sentir. Pour appeler l'Architecture à la vie, il faut l'idée, la conception d'un Dieu actif: il faut des guerres, des héros et de la poésie épique. Alors l'activité et la faculté créatrices de l'homme se réveillent et inculquent leurs émotions à la pierre, au marbre et à l'airain. Dès lors aussi des monuments à la gloire des dieux et des héros, où les lois de l'ordre et du beau sont essayées, s'élèvent en grand nombre. C'est encore ce qui arrive quand avec le culte pratiqué par la famille s'établit un culte collectif et national. Le foyer et la maison de la divinité sont bâtis à l'instar du foyer et de la maison domestiques. L'Architecture est d'abord toujours religieuse : son but primitif fut de concourir à rendre le culte de l'Être suprême plus solennel et plus auguste. L'Architecture est donc à l'origine un art hiératique pratiqué exclusivement par un sacerdoce poëte et en même temps savant. Il forme de père en lils des corporations secrètes où se conservent les règles, les connaissances acquises et les saines traditions. Tous les architectes primitifs sont des prêtres, mais non séparés, comme dans le moyen âge et dans les temps modernes en Europe, des laïques dans la vie des actes sur cette terre.

Dans l'antiquité, à l'origine de l'architecture religieuse, de grandes multitudes, mues par le sentiment de la reconnaissance et du devoir, concoururent volontairement, sans contrainte ni salaire, et d'un commun accord, à l'édification collective des monuments de la souveraineté. Jamais, comme le prétendent quelques auteurs, de grands édifices n'ont été élevés que dans un but futile, ni uniquement dans le dessein d'absorber ou d'anéantir même l'activité populaire pour la détourner de la vie ou des idées politiques ou sociales. Cette hypothèse est complètement fausse, et particulièrement pour les Ég^'ptiens, quant à leurs plus grandes et plus anciennes pyramides, et pour les Grecs et les Romains sous Pisistrates etTarquin. Jamais ces chefs d'État n'ont voulu énerver le courage et diminuer la fortune du peuple au moyen du travail assidu, au moyen de grandes édifications monumentales qu'ils entreprenaient. Cette idée était antipathique à l'esprit grec et à l'esprit des Romains primitifs. Elle est due dans l'antiquité à un sentiment de fausse démocratie; le travail assidu a été vanté de nos jours par une école athée et démoralisatrice.

Lorsque les peuples entrent dans la phase civile, l'Architecture est

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pratiquée par des artistes laïques. Elle se maintient plus ou moins longtemps dans sa pureté originelle, mais tôt ou tard elle finit par trop se séculariser; l'arbitraire y est introduit, les saines traditions sont dédaignées ou oubliées à dessein, le caprice et la mode imposent leur empire, et alors aussi l'Arcbitecture s'altère, dégénère et finit par se rabaisser. C'est ce qu'enseigne l'histoire de rArcliitecture de toutes les nations qui en ont eu et qui en ont cultivé le génie. Quand l'art d'élever des édifices, selon les règles du beau ou de l'harmonie, est exercé sans passion, soit directe, soit indirecte sur les multitudes, uniquement pour la gloire et l'utilité de la nation, de la souveraineté, l'art est indépendant et national, les vices de l'égoïsme en sont exclus et l'universalité des citoyens jouissent en chœur et dans un parfait accord des sensations que l'Architecture est destinée à produire ; les foules jouissent alors, avec un légitime orgueil, de la gloire des œuvres auxquelles elles ont contribué. Toutefois, il n'en est déjà plus ainsi dans les époques oi^i se prépare la phase civile des peuples. La justice et l'amour disparaissent, l'égoïsme s'infiltre peu à peu dans le corps social ; le travail devient forcé à certaines conditions, conditions dures et souvent arbitrairement imposées par le caprice d'un tyran ou d'une classe entière d'oppresseurs politiques; mais comme la liberté est l'essence de l'art, comme il n'y a plus que contrainte et misère, l'Architecture est l'esclave des dominateurs qui la font plier à leurs idées et à leur goût. Alors aussi ce n'est plus le vrai talent qui s'exerce : à sa place se met le savoir-faire et l'intrigue, et la décadence est prolongée indéfiniment. Mais cette décadence est primitivement amenée par celle des idées religieuses et sociales.

La manifestation matérielle de l'Architecture dépend donc primitivement, comme nous l'avons dit, de la conception plus ou moins vraie et élevée de Dieu, laquelle influe aussi sur la forme politique et sociale. Elle dépend en second lieu de la nature des matériaux employés et enfin du degré de civilisation du peuple oi^i elle se développe, de son esprit, de son caractère, du climat et de la nature du pays qu'il habite. Ainsi , en Egypte, l'Architecture sera grave , sombre , sévère comme l'aspect des rives du Nil et des montagnes qui les bordent. En Grèce, au contraire, elle sera élégante, svelte, variée, gracieuse, riche et riante comme la nature au sein de laquelle elle s'est élevée. Dans les plaines de la Babylonie, elle sera simple, régulière et symétrique, comme les matériaux artificiels dont elle était formée et qui se pétrissaient dans des moules. Dans l'Inde, aux sites

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gigantesques, elle sera colossale mais sans sévérité, participant à la fois des architectures grecque et égyptienne , parce que les idées religieuses de ces peuples avaient quelque analogie entre elles et parce que les matériaux et le sol de l'Inde ont également quelque ressemblance à ceux de la Grèce et de l'Egypte. Chez les Germains et chez les Celtes, l'Architecture sera primitive, rustique et presque sauvage, comme ces peuples eux-mêmes et les contrées qu'ils habitaient.

Chez les races d'origine ariane seules , adonnées à la vie stable et laborieuse, à l'agriculture et à l'industrie qui en dépend , l'Architecture se développa très-primitivement avec logique et conséquence, avec une majestueuse élévation et une simplicité remarquable. Chez chacune de ces races, elle revêtit une originalité particulière, tandis que chez les peuplades de race sémitique elle ne resta qu'à l'état d'ébauche ou d'imitation atrophiée ou exagérée. Chez ces races sémitiques l'art simple et le bon goût disparaissent sous une exubérance de richesse qui amena la profusion et la confusion. Chez elles l'Architecture est surchargée de détails qui écrasent les masses, détruisent l'harmonie des lignes, le calme et la dignité que doit offrir un monument bien conçu.

L'histoire de l'Architecture retrace ces variétés : elle enseigne les causes diverses de la manifestation des formes architectoniques chez les différents peuples que l'histoire universelle nous fait connaître. L'Architecture est l'expression la plus vraie du caractère des peuples.

Il y avait une idée généralement répandue chez tous les peuples de l'antiquité et intimement liée à celle de Dieu, que le monde est la demeure ou la maison de Dieu et que le ciel est son séjour habituel. L'univers , et plus particulièrement le ciel , étaient pour cette raison considérés comme un véritable temple de la divinité, bâti par elle et regardé comme le temple primitif qu'on devait nécessairement prendre pour modèle, comme type de tous les autres temples élevés ensuite par la main des hommes. Il semblait par conséquent indigne de Dieu et contraire à l'idée qu'on se faisait de lui , d'élever des sanctuaires à l'Être suprême sur le modèle des maisons que l'homme construisait pour s'abriter contre , les rigueurs des saisons. On crut donc plus naturel de créer une habitation à Dieu , à l'imitation de l'univers ou du ciel seul, qui devait pour cette raison porter un caractère divin, et dans laquelle la divinité se trouvait pour ainsi dire comme chez elle.

Voilà pourquoi la construction des temples était regardée, dans toute l'antiquité, comme un art religieux ou hiératique dont les inventeurs

et les maîtres étaient les dieux eux-mêmes. Si l'Architecture était l'art de bâtir d'après de certains principes, de certaines règles invariables et de certaines lois sur l'étendue, la dimension et la forme ; si, de plus , les sanctuaires devaient être une imitation de la grande construction du monde et du ciel plus particulièrement, alors la science et l'art d'élever des temples demandaient avant tout la connaissance de la terre et du ciel en général , et de leurs lois en particulier. Mais ces lois sont précisément, dans les religions primitives, l'âme, le cœur delà nature, la divinité niêipe enfin, la divinité immédiate, et ne sont par conséquent connus que de ceux qui ont construit le monde, de ses créateurs, c'est-à-dire, des dieux. Comme architectes primitifs, les dieux étaient aussi les véritables et les premiers maîtres dans l'art de l'Architecture, et cette science se confondait elle-même avec la théologie, qui, dans l'antiquité, n'était autre chose qu'une véritable cosmogonie ou science de la formation de l'univers.

L'Architecture était donc une science, un art purement religieux , dont l'exercice était confié à ceux qui s'occupent de la connaissance des choses divines, c'est-à-dire aux prêtres.

Les Indiens reconnaissent pour arcliitecte primitif Brahma. Il est le créateur de toutes les formes, et cette puissance de créer est représentée par l'image de Visvakarma '. Les Égyptiens faisaient honneur à Osiris de l'invention de l'Architecture ^. Les Babyloniens et les Chaldéens adoraient Oannès ' comme fondateur de leurs villes et de leurs temples. Les Grecs voyaient dans Vesta '' la déesse qui avait inventé l'art de construire des maisons, dans Pallas ^, celle qui avait enseigné l'Architecture à Phéréklès.

L'Architecture sacrée, celle des temples était donc un art significatif, un art symbolique. Nous allons expliquer par quelques exemples généraux ce qu'on entend par art symbolique. Quant à ce qui concerne, en premier lieu, la représentation symbolique de l'univers, nous voyons dans l'Inde des temples dans lesquels le créateur, Brahma,

1. Asiat. Bescar., t. IV, p. .'^91. Yojez N. Rliiller, lieligion, sciences el arts des anciens Indiens, vol. I, p. 457.

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