Partie du palais lirimitif des Tuileries
prétention, due à leur ignorance en fait d'iiistoire de leur pays; ou bien ont-ils eu la naïveté de vouloir ajuster l'histoire à leur taille, et mieux encore de la supprimer, en effacer les grandes leçons ? Nous leur apprendrons donc ce qu'ils paraissent ignorer : c'est que Louis XVI quitta les Tuileries pour aller à la Tour du Temple et, de là, sur la place de la Révolution, le 21 janvier 1793 ; c'est que l'ex-empereur Napoléon I" fut obligé de quitter les Tuileries pour aller subir sa honteuse captivité de l'île Sainte-Hélène ; c'est que Charles X, le ci-devant comte d'Artois, de triste mémoire, ayant donné un crocen-jambe à la Révolution, fut embarqué à Cherbourg pour voguer une seconde fois vers un exil forcé ; c'est que Louis-Philippe, aidé
d'un ministre atrabilaire et vindicatif, haineux, voulant jouer au Louis XI, se sauva de France en habit de cocher pour retourner, lui aussi, en Angleterre ; et enfin que le fils visionnaire-charlatan de Hortense se laissa enfermer à Sedan par les Allemands, oi^i il eut la honte d'offrir son épée au roi de Prusse, après avoir quitté les Tuileries qu'il ne dut plus revoir ; c'est qu'enfin la Convention Nationale siégeant aux Tuileries, depuis le 21 septembre 1792, abolit la monarchie en France qui, en République, déclara la guerre à l'Europe féodale et que la République Française fut glorieusement victorieuse de l'Europe monarchique. Cette gent se dit conservatrice tout en démolissant et travestissant les gloires de la France. Que conservent donc enfin ces conservateurs? Ce sont le maintien, les souvenirs des abus dont le gouvernement d'un seul était la clef de voûte, ce sont les rancunes rebelles mordant les jarrets de la grande Révolution que la Convention Nationale, siégeant aux Tuileries, fît avorter malgré les efforts désespérés des deux Assemblées précédentes pour relancer la royauté sur une société qui en avait assez, et n'en voulait plus.
Le palais conçu par Philibert De L'Orme ' n'a existé qu'en partie : c'était la façade côté du jardin avec un pavillon central (dit de THor- ,loge) flanqué de chaque côté d'un corps de bâtiment avec galeries à jour d'une grande élégance, et qui s'étendaient dans leur longueur décorées par treize arcades donnant jour à l'intérieur du palais. Ces arcades étaient d'ordre ionique. Le pavillon était carré et en avant-corps sur les galeries : son style gracieux rappelait l'apogée de l'architecture toscane-florentine de la Renaissance. La façade en question devait être couronnée d'un dôme hémisphérique élégant, placé sur un tambour circulaire. La transition du carré au circulaire était rachetée par quatre petites tourelles; tout cet ensemble était du goût le plus pur, du style le plus distingué.
Le pavillon du centre avait 11™, 25 de largeur, flanqué de colonnes isolées. Chacune des galeries à jour avait une étendue de 50", 50 sur 10 d'élévation; elles étaient terminées par un pavillon en avantcorps de 24 mètres de longueur, construit par Jean Rullant, le successeur de P]iili])ert De L'Orme, mais il en altéra le caractère, en changeant les détails. En 1572, Bullant avait achevé le pavillon qui termine le corps de bâtiment de De L'Orme, au sud, et il commença
1. Voyez Androiiel du Cerceau, Les plus cxccllens bastimens de France. — Jean Marot, V Architeclure francoisc, 1727, in-folio.
à élever les colonnes de celui de l'autre extrémité. Ce fut vers celle époque que Catherine abandonna la continuation des Tuileries. La partie que nous venons de décrire avait une longueur de 69"', 90.
Henri IV chargea Jacques Androuet du Cerceau de continuer l'agrandissement des Tuileries. Il construisit en 1608 l'aile qui reliait le pavillon, dit de Flore, au bâtiment de Catherine de Médicis, au pavillon de Bullant. A l'élégante décoration de De L'Orme, Androuet du Cerceau substitua une lourde ordonnance de pilastres comprenant deux étages et terminés par des tourelles saillantes, décorées de deux ordres composites, tout à fait hors de proportion avec ces énormes pilastres.
Du Cerceau ne put terminer ces travaux : forcé de s'expatrier par son attachement au protestantisme, il mourut en 1614 '; Du Pérac fut chargé de les continuer.
Vers 1624, sous le règne de Louis XIII, Jacques Lemercier fut chargé par le cardinal de Richelieu de continuer les travaux du Louvre, et c'est probablement vers la même époque cpi'il fut aussi chargé de terminer le pavillon du côté de la rue Saint-Honoré commencé par J, Bullant, et de construire presque en entier, sous ce règne, le corps de bâtiment qui le suivait du même côté.
Le palais des Tuileries, tel que nous l'avons connu en 1870, avait une longueur de 334 mètres depuis la rue de Rivoli jusqu'au quai, c'est-à-dire de l'extrémité du pavillon Alarsan à celle du pavillon de Plore \
1. Il ne mourut pas en 1601; comme le dit la Diograplde universelle de Michaud.
2. Au mois de juin 1880, le sénat fit un rapport après avoir été chargé d'examiner la proposition de loi, adoptée par la Chambre des députés, tendant à l'aire disparuilre les ruines des Tuileries. On lit ce qui suit dans ce rapport : » Les récries les plus élémentaires de l'architecture exigent que les pavillons de Flore et de Marsan, nous le répétons après tant d'autres, soient reliés par une grande construction afin de dissimuler les irrégularités que nous venons de signaler. » Il s'agit du défaut de parallélisme des bâtiments du Louvre et des axes des deux palais.
L'auteur de ce livre avait estimé la restauration complète à la somme de 4 500 000 francs. — L'estimation de M. Lefuel se montait à 5 000 000. — M. de Freycinet, alors ministre des travaux publics, demandait un crédit de 5 100 000 fr. montant de la somme totale jugée nécessaire, d'après les calculs officiels qu'il avait prescrits.
On juge maintenant, que le palais est détruit, le mauvais effet produit par cette démolition. Du jardin on voit une série de bâtiments irréguliers longeant le midi et le nord, qui n'ont pas l'air d'avoir une raison d'être, ne se reliant au vieux
Au sujet (le la démolifion du château des Tuileries', il est opportun de rappeler ici ce que disait Victor Hugo en 1832. — «Le vandalisme a ses journaux, ses coteries, ses écoles, ses chaires, son public, ses raisons. Le vandalisme a pour lui les bourgeois. » — « Au prétexte dévot a succédé le prétexte national, libéral, patriote, philosophique, voltairien. On ne res^aurt'plus, on ne gàtoplus, on n'enlaidit plus un monument, on le jette bas. » — « On dénonce un monument, on massacre un tas de pierres, on septembrise des ruines. » — « Nous leur en voulons » aux édifices du passé) « de tous ces crimes des temps passés dont ils ont été témoins. Nous voudrions effacer le tout de notre histoire. Nous dévastons, nous pulvérisons, nous détruisons, nous démolissons par esprit national. A force d'être bons Français nous devenons d'excellents Welches. » — Le poète a dit encore :
Les héros peuplent ces décombres ; Si ce ne sont plus que des ombres, Ce sont des ombres de géants !
0 Français ! respectons ces restes !
On lit aussi dans cette troisième ode [La bande noire) :
Ce siècle entre les temps veut être solitaire, Allons 1 frappez ces murs, des ans encor vainqueurs; Non. quïl ne reste rien des vieux jours sur la terre : Il n'en reste rien dans nos cœui-s.
Un troisième architecte français de la Renaissance, que nous savons avoir étudié son art en Italie, était Jean Bullant^, né vers 1515 et
Louvre qu"à l'orient, mais à une trop grande distance du jardin. Ensuite qu'on se place dans Taxe des Champs-Elysées, qu'on prolonge cet axe dans le jardin traversant lesTuileries jusqu'à l'arc de triomphe du Carrousel, on reconnaît le point où cette ligne vient aboutir, et puis on reconnaît que ce point se trouve à peu près à l'angle de la colonnade le plus rapproché de la Seine.
Il eût été convenable de restaurer les Tuileries au lieu de les jeter bas, d'abord pour ne pas détruire un chef-d'œuvre de l'école de la Renaissance française, et ensuite pour l'économie des deniers publics : car si une Chambre réellement patriote comprend la nécessité indispensable d'une reconstruction comme musée des arts français, au lieu de quatre ou cinq millions, l'État sera forcé d'en dépenser trois fois autant.
1. La commission pour l'examen de la proposition de loi de M. Antonin Proust, tendant à faire disparaître les ruines du palais des Tuileries, était composée de iMM. Tiersot. Reyneau, Boysset, Raynai, Gatineau. Proust. Nadaud. Clemenceau. Duclaud, Bigot de Fonteng et Brelay.
"2. Les Grands Architectes français de la Renaissance, p. 151.
JEAN BULLANT ET .lEAN GOUJON. 259
mort en 1578. Retiré àÉcouen pendant sa disgrâce, de 1541 à 1547, le connétable Anne de Montmorency eut l'idée de faire rebâtir son château ; il en confia la reconstruction à BuUant, son protégé. Il consiste en quatre corps de bâtiment, aux quatre angles desquels sont autant de pavillons plus élevés d'un étage que le reste de l'édifice. L'avant-corps, qui est au centre de la fayade du sud, est décoré des ordres dorique et ionique et d'un atlique couronné d'un campanile ou lanterne, aux angles duquel sont des termes avec gaines : sous le cintre de cet attique, on voyait la figure équestre en pierre du connétable tenant une épée nue. Au premier étage, deux galeries occupent les ailes du bâtiment.
Bullant était un artiste de goût. Son style, inspiration élevée et élégante de l'antique, est moins pittoresque que celui de De L'Orme ; il a de la finesse, du moelleux et de la grâce : il est presque plus grec que romain. Bullant devint architecte de Catherine de Médicis et surintendant de ses bâtiments, et conduisit les travaux du château des Tuileries à partir de l'année 1570, date de la mort de Philibert de L'Orme. Le pavillon (jui flanque l'œuvre de De L'Orme au sud-est attribué à Bullant : ce pavillon était aussi reproduit au nord.
En 1564 notre âvchitecte ]mh\isi\a. Reigle geueraUe d'arcltitecture, des cinq manières de colomies, à ><çnvoir, Tusctcie, Dorique, Ionique, Corinthe et Composée, etc. En 1568 il parut une seconde édition de ce livre.
Il nous reste encore à parler d'un grand artiste de la Renaissance française, plus connu comme sculpteur qu'architecte; il s'agit de Jean Goujon. Sculpteur d'un goût élevé, élégant et gracieux, original et naturel, ce que confirment toutes les créations dues à son imagination et à son ciseau, il est à déplorer que nous ne connaissions pas ses œuvres d'architecture. Car il était expert dans ce difficile et grand art, dont quelquefois il accompagnait ses œuvres plastiques. Il existe dans la cathédrale de Rouen un tombeau^ tout entier en albâtre et en marbre noir, et rehaussé d'or; ce mausolée est celui de Louis de Brézé, mort au château d'Anet en 1531. Ce mausolée a 3'", 25 de longueur sur 7'", 50 de hauteur; commencé en 1535, il a été achevé en 1544. Le nom de l'artiste aucpiel Diane de Poitiers en
1. A. DevillCj Tombeaux de la cathcdralc de Rouen, 1 vol. iri-8", 1833. — Moyen âge pittoresque^ pi. 140.
confia l'exécution est resté inconnu. Toutefois, en comparant cet élégant et parfait petit monument, à un certain nombre d'œuvres de Jean Goujon, on est porté sans peine à Tattribuer à ce grand artiste qui éleva la sculpture à un liaut degré de perfection et de supériorité, et dont les œuvres sont restées une des nombreuses gloires de l'art français.
Dans une épître qu'on possède de J. Groujon, qui se trouve à la suite de la traduction de Yitruve par Jean Martin de 1547, et orné de dessins sur bois, dont la plupart sont de la main de Jean Goujon luimême, il dit ce C[ue confirment plusieurs auteurs antiques et modernes qu'entre les autres sciences requises à décorer l'arcliitecture, ou art de bien bâtir, la géométrie et la perspective sont les deux principales et n'est aucun digne d'être estimé arcbitecte. s'il n'est préalablement bien instruit en ces deux. Jean Goujon pense que cela est vrai et il cite Raphaël, Mantegna, Michel- Ange, Antoine San Gallo, Bramante et assez d'autres excellents hommes, dit-il, qui ne voulurent jamais entreprendre à conduire aucun ouvrage d'architecture, qu'ils ne fussent avant toute œuvre, bien entendus dans ces deux sciences. Ensuite il cite Sébastien Serlio, qui a savamment expliqué beaucoup dérègles de Yitruve et commencé à mettre telles doctrines en lumière. Il est visible (pi'uu tel jugement ne peut venir que d'un grand artiste, compétent en architecture. Si Rabelais était l'ami et peut-être coopérateur des œ'uvres d'architecture de quelques architectes ^ de son temps, comme il l'était de Philandrier ainsi que nous l'avons déjà dit, il est probable que Jean Goujon le fut de De L'Orme, de Lescot et de BuUant, avec lescpels il était intime.
Jean Goujon cesse de figurer dans les comptes du Louvre immé-
t. On s"est servi de l'expression d'architecte dés le moyen âge. Christine de Pisan dit que le roi Charles V était « vray architectcar, deviseur certain et prudent ordeneur ». Ce qui est certain, c"cst que ce roi, comme tous les Valois, aimait et protégeait les arts e; les sciences. Charles V fit construire les châteaux: de Vincennes, de Montargis, de Creil et la Bastille. Il bâtit le vieux Louvre, peut-être en collaboration de son architecte, Raimond du Temple, maître des œuvres ou premier architecte du roi. On a de De L'Orme un mémoire où il s'intitule urchitccleur du roy. Ce travail paraît être de l'année 1560. Le mot d'architecte ne date et ne s'est popularisé qu'à la suite de la Renaissance, sous l'iniluence du grec, de la langue italienne et de l'étude de Vilruve. IL a désigné le chef de l'œuvre, comme composition, dessin et exécution matérielle, et apparaît à la suite des études des lettres antiques.