CHAPITRE II
EPOQUE OOIVAI E.
Le peiit-fils de Frédéric Irr continua les desseins de ce prince qui consistaient à rétablir l'indépendance de la couronne impériale, à reconstituer, tel que Charlemagne l'avait établi, le pouvoir temporel que la faiblesse de ses successeurs et la hardiesse des papes avaient miné. L'Italie, étant le siège et le foyer du pouvoir spirituel , fut le point de mire de l'empereur, et les Italiens, en se déclarant guelfes, c'est-à-dire pour le pape, se préparaient, dès le xnr siècle, six cents ans de tyrannie et de malheurs. L'immortel Dante1, lui-môme guelfe, fut exilé de Florence l'impériale en 1302. et ce ne fut que pendant son exil qu'il devint gibelin. Or, c'est à l'initiative de Florence qu'est due en grande partie à cette époque la protestation contre le moyen âge, ses mœurs, ses lois, ses arts et sa littérature. Florence comprit qu'il était plus rationnel d'être avec l'empereur, rot d'Italie, qu'avec le pape.
Frédéric II, petit-fils de Rarberousse , né le 20 décembre de l'annéo 1 104, à Jesi dans la Marche d'Ancône, fut empereur de 1215 à 1250. C'était un prince d'une grande intelligence, ferme, brave, hardi et animé des plus nobles sentiments. Son esprit était très-cul-
1. Pénétré que l'unité de l'Italie, brisée et empêchée par les idée* démocratiques de la cour de Home, u* pouvait être rétablie qu'avec le concours de l'empereur, Dante composa son livre Dt la Monarchie en faveur du pouvoir temporel de Henri Vit d'Allemagne.
tivé; il parlait grec, arabe, français, allemand, latin et italien. Ayant secoué les entraves et les préjugés qui enlaçaient ses contemporains, il était arrivé à une grande clarté de jugement, avec laquelle il eut le courage de plonger dans les ténèbres de l'ignorance et de la superstition. Homme d'un goût élevé, animé du sentiment du beau, Frédéric II distinguait les artistes de mérite : il attira à sa cour Nicolas de Pise, le grand sculpteur, le promoteur de la renaissance de l'étude de la statuaire antique, et Barthélemi de Pise, architecte et statuaire qui entra au service de l'empereur vers 1223. Frédéric II fut un des premiers à collectionner des œuvres d'art et de littérature de l'antiquité qu'il fit déposer à Capoue et à Naples : il fit faire des fouilles en plusieurs lieux; il utilisa ses rapports avec les princes orientaux pour introduire dans ses Ivtats des animaux destinés à servir à l'étude de l'histoire naturelle. Il avait auprès de ses palais des ménageries dans lesquelles on conservait des chameaux, des léopards, des tigres, des lions, des girafes, etc., etc. Il fit traduire par Michel Scott plusieurs ouvrages d'Aristote, entre autres son Histoire naturelle des animaux et l'Almageste de Ptolémée. Il composa lui-même des poésies en italien; on a de lui des lettres curieuses en latin, un traité de la chasse au faucon et un autre sur l'éducation du cheval. Frédéric II était religieux, mais non point dans le sens que le pape le désirait : il n'était ni crédule, ni superstitieux, ni fanatique. Comme son grand -père, il était l'ennemi juré des empiétements du pouvoir spirituel. C'est sous ce prince distingué que la poésie allemande atteignit son plus haut développement comme sa plus complète perfection dans le nioveu âge, et ce fut encore ce Hohenstaufen qui fonda en \ 224 une université à Naples. 11 est aisé de comprendre que, sous un tel prince, les arts devaient prendre un essor nouveau et puissant; Frédéric 11 peut passer, en effet, pour avoir contribué fortement à la renaissance de l'antiquité , longtemps avant que les (ïrecs de Constant inople en eussent vulgarisé les chefs-d'œuvre en Occident. Au milieu des tourmentes et des malheurs de toute sorte, pendant le xuie siècle, l'art sut trouver, en paix, les moyens de créer des œuvres délicates et élevées. Au lieu du cri de « Dieu le veult » du siècle de Henri IV et de Grégoire VII, qui ébranla d'une manière si terrible et si désastreuse les pays chrétiens ce fut l'accent harmonieux de la poésie en langue nationale qui vibra avec douceur et espérance à travers les violences Amenées surtout par l'anarchie dans l'ordre politique, que le christianisme avait
ÉGLISE DE GELN H AUSEN
introduit au sein des contrées de l'Occident, et dont l'extension et l'affermissement du pouvoir spirituel furent les principaux promoteurs.
L'imitation de l'architecture française à tiers point n'a pas eu lieu en Allemagne par le contact de contrées voisines les unes des autres, mais elle a été amenée par des architectes et des artistes voyageurs. On ne trouve point cette imitation primitivement dans les provinces occidentales de l'Allemagne ; elle ne s'est pas faite, comme il serait naturel de le supposer, de l'ouest à l'est. C'est sur certains points éloignés les uns des autres qu'on remarque l'importation en Allemagne du style français. Un des premiers exemples de l'influence française dans les édifices d'outre-Rhin est visible dans le dôme de Magdebourg, situé sur l'Elbe. L'incendie de 1207 nécessita une reconstruction de cette cathédrale, dont le chœur fut achevé en 1236. Il est polygonal, à cinq pans, formé de la moitié du décagone. Un collatéral règne autour du sanctuaire; cinq chapelles polygonales rayonnent autour du chœur, comme
à Noyon, à Soissons et à Scnlis, dont les cathédrales avaient plus d'un demi-siècle d'existence en 1207. La longueur dans œuvre de cet édifice est de 113 mètres, sa largeur totale 31m60, la largeur de la nef 11 mètres, hauteur de la voûte principale 32 mètres, celle des bas côtés 12in86, celle des tours IOO^/jO. Les détails du chœur sont encore romans avec un mélange du style du xme siècle, griffes aux bases, colonnes annelées , arcades à tiers point peu prononcé, etc.; le haut n'a plus rien du roman.
Dans la série des monuments de transition, il faut ranger l'église paroissiale de Gelnhausen , basilique à piliers carrés à trois nefs, un transsept avec chapelle circulaire de chaque côté du chœur sur la face orientale du transsept, et enfin un chœur à trois pans. Sur la face de l'ouest, s'élève une tour massive enclavée dans l'église; à L'est il y a deux tours, circulaires au rez-de-chaussée et octogones dans leurs quatre étages supérieurs. Cette église a 50m 85 de longueur dans œuvre et 19m 10 de largeur; celle de la nef est de 8" 78 entre les piliers. La nef et les collatéraux ont des plafonds plats, le reste de l'église est voûté; au-dessus de l'intersection s'élève une coupole octogone. Dans la décoration du chcour, le cercle rompu est employé h. . 30
avec profusion. Par analogie avec d'autres monuments à date certaine, il faut placer la construction de cette église de 1220 à 1230. La nef est la partie la plus ancienne de l'édifice. La chapelle Saint- Matthieu à Kobern, sur la Moselle, est un autre monument de la transition ; son plan forme un hexagone de 1 0m80 de diamètre dans œuvre: sur la face orientale, les trois quarts d'un cercle (de kn 30 de diamètre dans œuvre) forment un chœur. Au centre de l'hexagone sont placés six faisceaux de colonnes , chacun desquels est composé d'une plus forte colonne centrale flanquée de quatre plus petites. Ce petit hexagone intérieur, de 3™ 53 de diamètre, s'élève à une hauteur de l/im60, coupole comprise qui est à six pans. Cinq des bas côtés ont une voûte formée d'un quart de cylindre; le sixième, entre le centre et le chœur, a une petite voûte en berceau. Le chœur a une coupole à sept pans. Les arcades formant le noyau de la chapelle sont à tiers point, les colonnes de cette partie sont annelées, mais sans griffes. Les diverses combinaisons du cercle employées et l'élégante ornementation font de ce petit édifice un sujet curieux pour l'étude de l'antiquaire. On pense que cette chapelle fut élevée peu après 1218.
L'église Saint-Georges, de Limbourg, sur la Lahn,est un autre édifice où s'est fait sentir l'influence de l'architecture française; l'arc à tiers point y domine. Commencé en 1213, Saint-Georges fut achevé en 12£|2 ; ce monument a, ainsi que nous l'avons dit, la plus grande analogie avec Notre-Dame de Noyon, qui lui est antérieure. Saint- Georges a 50m 20 de longueur dans œuvre, 19m 12 de largeur, la nef a 7m 92 de largeur. La hauteur de la voûte de la nef sous clef est de 21 mètres. Cette église a sept tours, deux à l'ouest, deux à chaque extrémité du transsept et une octogone sur l'intersection. Comme à Notre-Dame de Noyon, il y a dans cette église une vaste galerie audessus des collatéraux, et au-dessus de celte galerie, une autre plus petite, ce qui donne une grande légèreté et beaucoup d'élégance au monument. Quant au plan, il est encore tout à fait celui de la basilique romane voûtée, avec des murs extérieurs très-épais. Il y a un collatéral autour du chœur qui est circulaire; mais il n'y a point de chapelles rayonnantes.
On trouve la première trace de la connaissance du style à ogive français , dans les provinces rhénanes , à la partie à dix faces de l'église Saint-Géréon de Cologne, commencée vers 1212 et terminée vers 1227. Son plan est bizarre : cette partie à dix faces touche à un chœur allongé terminé en hémicycle flanqué de deux tours; elle est