‹ Histoire générale de l'architecture Moyen ageChapitre 327 sur 367 · ET TEMPS MODERNES · texte numérisé non relu

ET TEMPS MODERNES

RENAISSANCE

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INTRODUCTION

Il y a toujours eu pendant le moyen âge des esprits d'élite, des intelligences supérieures, des hommes du Nord, doués du sentiment du vrai et du beau, qui se sont mis plus ou moins en opposition avec l'Église, le sacerdoce et les dogmes qu'ils soutenaient et qu'ils voulaient faire prévaloir dans l'éternité. Il y a eu de tout temps au moyen âge deux partis qui furent constamment en opposition. Le premier était celui qui, fondé sur une constitution épiscopale-princière, ou hiérarchie sacerdotale absolue, cherchait à conserver et à étendre au moyen d'un christianisme historique et dogmatique un pouvoir universel sans bornes; le second était le parti qui demandait le retour de droits communs à tous les membres composant la société et admission de la raison dans les dogmes de la foi (christianisme rationaliste). Le premier parti, qui disposait de la force brutale amenée par l'ignorance qu'il avait étendue sur toutes les nations de l'occident, était hardi, audacieux, cruel : il tuait ses adversaires. Le second parti, ' n'ayant d'autres armes que la raison, la vérité et la conviction, mais point encore de science pour auxiliaire, était obligé de se tenir sur la * réserve et la défensive, jusqu'à ce qu'enfin les excès de tout genre de son adversaire lui donnèrent de la force et mirent de son côté l'opinion publique qui s'était lentement formée et qui commençait à se manifester. Peu à peu, après la première croisade, une opposition se fit jour en Occident contre les éternels empiétements de l'Église, tant matériels qu'intellectuels. Malgré les ténèbres répandues, elle acquit

de la force jusqu'à ce que, sous le règne d'un prince plus hardi que ses prédécesseurs, peu soucieux de l'excommunication et de l'interdit de plusieurs papes, de grands progrès fussent enfin faits dans la voie du naturel, par conséquent dans la voie de la vérité et du beau. Dante, Pétrarque et Boccace vinrent ensuite et mirent, sans ménagements, les faiblesses et les infirmités de l'Église et du clergé haut et bas à découvert.* Dante avait combattu pour ce qui est noble, élevé : il avait cherché sincèrement la vérité, et dans ses rapports avec le monde catholique de son temps il n'avait rencontré que des apparences, des illusions, des faussetés, de la fourberie et de la duplicité. Alors aussi il déchira le voile qui couvrait les fraudes du sacerdoce et l'astuce des moines, et, dès ce moment, d'autres circonstances aidant, l'Europe vit poindre une nouvelle aurore pour elle. Le xive siècle fut celui de la réflexion, le suivant celui de l'explosion, et enfin le xvi* celui de la lutte.

La Renaissance a donc eu de profondes racines et ses origines dans le plus fort du moyen âge, que l'imperfection de ses éléments constitutifs de tout genre condamnait à la décadence et à la mort. Nous avons déjà parlé de l'action bienfaisante que l'empereur Frédéric II, insensible aux excommunications papales, a exercé sur le génie et les arts de son siècle. Nicolas de Pise, qui vivait sous ce prince et qui fut employé par lui comme architecte et comme sculpteur, fut le véritable restaurateur de l'art, précurseur au moyen âge de l'art de la Renaissance. Doué du sentiment du beau, frappé à la vue de quelques monuments et de quelques sculptures antiques, il ouvrit à l'art une voie nouvelle, la voie dans laquelle entra deux siècles plus tard le monde européen. Nicolas de Pise avait devant lui les monuments élevés en Italie depuis cent cinquante ans; il a pu voir encore les monuments antiques de l'Italie et de la Sicile, en bien plus grand nombre et mieux conservés que ceux qui restent aujourd'hui dans ces deux pays. L'archaïsme et le vieux style caduc du Bas-Empire, en désaccord avec le goût nouveau de l'époque, furent abandonnés, et la grande école florentine d'architecture continuait ses traditions et son style sévère et pur jusqu'à ce que vint Brunelleschi qui, en U20, élevait déjà la magnifique coupole de la cathédrale de Florence dans un caractère élégant, inspiré entièrement de l'architecture antique. Cette véritable renaissance de l'art fut donc amenée par Nicolas de Pise, les grands artistes ses contemporains et leurs successeurs. Ce retour au romain purifié et métamorphosé, ramené à l'élégance, a surtout été favorisé

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et protégé par le sentiment du beau et du vrai, si vivant chez Frédéric H, une des grandes individualités souveraines du moyen âge, et qui consacra plus des trois quarts de son règne à son séjour en Italie.

Quoique Saint-André de Verceil fût élevé dans le style ogival dès 1219, l'architecture toute française de cette église n'eut aucune action sur la conception des monuments du centre et du sud de l'Italie, et Rome ne vit s'é|ever un édifice à tiers-point qu'à la fin du xiv* siècle; Sainte-Marie de la Minerve est la seule église de cette architecture à Rome.

La Renaissance fut une grande et belle époque de l'histoire de la société occidentale. Elle a continué la destruction du moyen âge, commencée depuis longtemps '; elle a ouvert une ère nouvelle, une ère d'émancipation intellectuelle, de droit et de justice, qui eut la plus heureuse influence sur le progrès de la civilisation européenne. Elle a tiré la raison humaine du long et funeste engourdissement où l'avaient ensevelie l'ignorance et la barbarie des dix siècles qui l'avaient précédée. Celte ignorance et cette barbarie, résultats de l'esprit et de la routine d'un mauvais orientalisme, avec Rome antique pour intermédiaire, avaient enveloppé la presque totalité de l'Europe d'un voile de ténèbres; les esprits s'étaient déshabitués de la réllaxion, la pensée n'existait plus, la vérité était une lettre morte, les hommes des machines inertes, sans initiative. La Renaissance est venue, et c'est avec le secours de la science antique, surtout de la science grecque, qu'elle a émancipé l'esprit humain des rêves poétiques, sentimentaux et mystiques, des abstractions vides et purement verbales, enfantés par Pignorance et le penchant au surnaturel de la race sémitique, rêves et abstractions devenus funestes à l'ordre temporel, à la liberté et aux mœurs, par conséquent à l'ordre, à la paix et au bonheur de l'Occident. Après un assoupissement de mille ans, la Renaissance sonna le réveil de la raison, lui rappela les prérogatives qui lui appartenaient, et reconstitua les bases de son autorité. La Renaissance a remis l'humanité européenne en possession d'elle-même, elle lui a rendu ses tendances et ses traditions naturelles. Dès lors commença la lutte de la raison contre la révélation; elle ne voulut plus admettre l'anticipation delà Providence sur les progrès futurs de la raison humaine. Alors aussi l'esprit de recherche et d'examen, l'esprit d'indépendance devaient

1. Voycx notre Théologie Cotmoyonique, p. 395 à 412. Préludes de la Renaissance.

remplacer l'esprit d'abnégation aveugle, d'obéissance à l'arbitraire, et la Renaissance, enfin, déclara la guerre à des fictions abstraites qui devaient disparaître en face de la science. Au xvi« siècle, la raison chercha à reconquérir -son essence divine, au moyen de l'étude de l'univers, de la réflexion et de l'expérience. Or, comme toute religion répond an degré de développement de l'intelligence, dès l'instant qu'il y a progrès dans ce développement par la connaissance de l'univers et de ses phénomènes, la raison entre en lutte avec la croyance religieuse du passé : plus la méditation et la science développent la raison au moyen de la connaissance du monde et de ses lois, plus cette lutte devient forte et opiniâtre. C'est effectivement aussi ce qui eut lieu pendant le xvi' et le xvne siècle. Des sommités de la raison individuelle, le doute et la critique descendirent dans la raison universelle; étouffés quelquefois par la violence, cela ne les empêcha toutefois pas d'exister et de se répandre de plus en plus.

Tout en ressuscitant la science antique avec le dogme théologique qu'elle renfermait, et trop obscurément métamorphosé par les auteurs qui la rapportaient, c'est-à-dire les écrivains de la moyenne antiquité hellénique et ceux de Rome, le xvic siècle ne put naturellement pas évoquer un nouveau dogme théologique et social, dogme qui sommeille dans la science moderne comme il s'est manifesté dans la science antique. Cela était naturel : au xvi* siècle, la société s'efforçait de quitter la \ie imaginative et toute de fiction que l'Église avait créée. Lorsque l'expansion de l'âme, lorsque la passion et le désir que possède l'homme de connaître la terre qu'il habite, se saisirent de la société occidentale au sortir du moyen âge, lorsque l'esprit aventureux, chevaleresque et presque héroïque des marins espagnols et portugais leur tirent découvrir l'Amérique et une nouvelle voie maritime pour aller aux Indes, lorsque l'homme put reconnaître enfin que la terre qui le porte était sphérique, avait une forme bornée que son esprit pouvait saisir; lorsque l'imprimerie, découverte à la même époque, commença à répandre avec une incroyable rapidité les merveilleux résultats des nouvelles découvertes, les nouvelles connaissances et par conséquent les nouvelles idées qui s'ensuivirent : alors une vie toute nouvelle commença pour les esprits supérieurs et méditatifs. Il put vraiment leur sembler que le soleil, la lune, les planètes, les étoiles, les animaux de l'air, de la terre et de l'eau, les plantes, le sol qu'ils foulaient, venaient d'être créés; ils purent croire qu'ils avaient découvert les lois immuables qui régissent le système universel. Ce n'est

INTRODUCTION

qu'à partir de la Renaissance que l'esprit humain, sortant d'un assoupissement de douze siècles, d'un dédain et d'un oubli profonds du monde extérieur ou physique, a repris un intérêt réel à la reconnaissance de la raison et de l'intelligence, en se livrant à l'étude de la grande loi qui régit la nature; l'étude des anciens auteurs contribua puissamment à ce réveil et conduisit à d'innombrables recherches sur les phénomènes naturels. A l'aide de quelques lois élémentaires, déduites de l'observation des choses, on commença à combattre les funestes superstitions et les ténèbres profondes de la période précédente. Avec ces premières données, on se mit à battre en brèche les fausses idées qui attribuaient la cause de certains phénomènes à des puissances occultes personnifiées par l'ignorance, et qu'on prétendait ne pouvoir vaincre ou adoucir que par certaines pratiques religieuses en dehors de la morale, ou bien, ce qui était plus fréquent encore, par les mystères de la magie ou les secrets de la sorcellerie! Mais il arriva bientôt que le diable du moyen âge fut emporté sur les ailes de la science laïque. 11 y eut une prodigieuse ébullition d'idées au sein des peuples de race latine et de race germanique, plus particulièrement encore chez ces derniers, qui, par la remise en évidence des idées grecques pendant la Renaissance, retrouvèrent heureusement et reconnurent leurs traditions que l'action sémitique des évoques n'avait pu détruire. La Renaissance fut donc un immense progrès. A cette époque, il y eut dans presque toute l'Europe un retour, unique dans l'histoire, aux idées, à la littérature, à la philosophie et aux arts d'un âge et d'une civilisation séparés de la Renaissance par un espace de temps de quinze siècles. Cela vient de ce qu'alors l'esprit humain comprit qu'il avait quitté la bonne voie, qu'il s'était fourvoyé; il eut conscience de son erreur religieuse et sociale, et d'un bond il voulut se relier de nouveau à cette société antique qui avait fait quelque chose de normal de la vie réellcsur cette terre, qui avait joui ouvertement, au grand jour, sans restriction, selon les lois naturelles et la morale vraie des races arianes, de tous les trésors intellectuels et physiques offerts par la nature et destinés au bonheur des hommes, chacun selon son caractère et ses vertus. /

A l'aurore de la Renaissance, les doctrines de l'Église furent examinées et passées au crible de la raison; l'examen et l'anahse remplacèrent naturellemeul la foi au merveilleux et au surnaturel, foi tout à fait étrangère aux nations non sémitiques de l'Europe. Les idées du merveilleux, les croyances au surnaturel, ont toujours été et

ne sont encore enfantées de nos jours que chez les peuples du midi qui ont subi d'une man$rc plus intime et plus générale TactiorTdu contact commercial et religieux des Arabes et des Juifs. Ainsi que nous l'apprend d'abord l'observation et ensuite l'histoire, les erreurs de toute nature n'ont pénétré chez les peuples de race indo-germanique que par les innombrables essaims de traficants et de brocanteurs sémites qui surent s'introduire adroitement au sein des plus nobles souches de la famille humaine, pour les perdre peu à peu et les conduire à l'état de dégradation morale, d'énervation intellectuelle, d'impuissance d'action et de conception nouvelle auxquelles sont réduites aujourd'hui presque toutes les nations de l'Europe.

Dès le moyen âge, au retour des croisades, la raison était entrée en lutte avec les enseignements de l'Église : la raison avait mesuré son adversaire, elle avait jeté les prémisses du grand tournoi intellectuel que l'esprit de la Renaissance entreprit avec les idées ennemies du progrès selon la morale et la science, idées qui servaient d'appui à certaines castes pour s'emparer du gouvernement des choses temporelles. Mais au xvi* siècle la vérité n'était pas encore parvenue à se rendre maîtresse du champ de bataille ; l'erreur avait encore trop d'adeptes ambitieux intéressés à la soutenir. L'empereur Charles- Quint, et après lui son fils, Philippe II, l'exécration de l'Europe contemporaine, en avaient trop besoin pour asseoir l'infâme despotisme qu'ils firent peser sur leur empire. C'est à ce joug pervers qui pesa par les princes et par l'Église sur la société au xvi* siècle, qu'est encore due cette émigration vers de nouveaux continents qu'entreprirent les esprits supérieurs et chevaleresques, les hommes fiers de leur dignité, afin de se soustraire momentanément au joug dégradant imposé à leurs consciences par les princes temporels, et les chefs spirituels. O poids devint surtout insupportable aux nations germaniques qui, faisons-le remarquer en passant, avaient si justement égorgé le premier inquisiteur envoyé de Rome : l'Allemagne conquit aussi, après de longues et sanglantes luttes, la liberté de conscience qui est le premier et le plus grand pas vers une entière et complète régénération sociale et religieuse.

Le défaut de connaissances sur le monde et ses lois, l'ignorance de la nature de Dieu et de ses modes de gouvernement des choses physiques et morales, avaient donné naissance, dans le ve siècle de l'ère vulgaire, à la doctrine de la grâce qui aboutit en ligne directe à l'injustice divine. Les fortes tètes de la Renaissance attaquèrent et

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nièrent la doctrine de l'Africain saint Augustin. La Renaissance en faisant appel à la raison, en tentant de grands efforts pour régulariser ses tendances, dans l'insuffisance de ses découvertes et de ses méditations, ne put donner encore à l'esprit les lois qui devaient le régir dans le cercle prescrit par sa nature. Sans les entraves que la réaction de l'immobilité sémitique et intéressée apportait sans cesse aux progrès scientifiques, le xvie siècle aurait terminé la révolution qui se poursuit depuis, et qui ne cessera que lorsque la raison et la justice seront satisfaites. Ce résultat ne sera amené que par le concours de la science et des traditions sociales des Grecs anciens auxquelles on commence de nos jours à faire effectivement des emprunts nombreux.

La Renaissance est l'entrée dans la vie réelle d'une société fourvoyée et caduque, dont les tendances naturelles de race avaient été faussées, l'entrée dans la vie réelle telle qu'elle est réglée par la nature qui a rempli cette vie de joie et de bonheur. La Renaissance a fortement contribué à faire sortir l'esprit humain d'une torpeur funeste : elle l'a aidé à se retremper dans sa propre essence, par la liberté de penser, en- le réchauffant à la chaleur des traditions de vérité d'une des plus nobles et des plus admirables portions du genre humain. Si le Dieu esprit des Juifs avait poussé toutes les nations occidentales à se traîner mélancoliquement dans une vie en dehors des réalités, dans ufte vie contemplative, les croyants de l'islamisme, frères des Juifs, en plantant le croissant de Mahomet sur Sainte- Sophie de Constantinople à la place de la croix, rendirent indirectement l'immense service à l'Europe de lancer les restes des trésors de la science antique sur les pays plongés dans les ténèbres et l'immoralité par l'action d'un mauvais orientalisme, ainsi que nous l'avons déjà dit et prouvé plus haut. Car enfin, qu'était-ce que le moyen âge, sinon une masse ignorante d'hommes, au sein de laquelle la révolte était en permanence, où les facultés et les aptitudes les plus naturelles et les plus légitimes étaient converties en passions brutales, auxquelles on n'opposait de frein que la violence arbitraire ou la menace du purgatoire et de l'enfer avec des peines éternelles? La science laïque, la connaissance plus approfondie de l'univers ébranlèrent ces doctrines ténébreuses pendant le siècle de la Renaissance. Au moyen âge, la connaissance du monde • extérieur et celle de l'essence de l'homme étaient comme placées sous un voile commun. On dirait qu'elles rêvèrent ou qu'elles ne furent qu'à demi réveillées:

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la foi, la candeur et l'imagination, formaient le tissu de ce voile : vus à travers sa trame, le monde et l'histoire semblaient merveilleusement colorés. Mais l'homme lui-môme ne se reconnaissait que dans sa race, sa nation, son parti, sa corporation, sa famille ou dans toute autre forme générale. Ce fut la Renaissance italienne qui, précédant celle des autres pays, eut la gloire de soulever le voile en question : dès ce moment il s'éleva une observation de la réalité, qui s'appliqua au maniement de l'état et de toutes les choses constituant le monde; mais parallèlement aussi s'éleva avec puissance l'observation directe dans le sujet qui pense et observe; l'homme devint alors individualité intellectuelle et se reconnut lui-même pour tel. Le grand mouvement de l'esprit humain au xvi* siècle restitua à l'homme son individualité; il lui remit dans l'âme la joie et le bonheur, en lui faisant envisager de nouveau la terre comme sa véritable demeure, en lut donnant le goût, la passion môme de l'étude de toutes les magnificences terrestres, tant physiques qu'intellectuelles. Dans cet immense mouvement moral de la Renaissance, les artistes ne restèrent pas non plus inactifs. La manifestation matérielle des arts revêtit de nouvelles formes en concordance avec la régénération sociale et les exigences du temps. Les arts quittèrent le service de l'Eglise, ils abandonnèrent les types conventionnels auxquels ils avaient été astreints depuis plus de trois siècles et demi. Ils s'affranchirent de cette monotonie, de cette tristesse attachées à toutes les œuVres du moyen âge.

L'Église prêta involontairement un grand secours au développement d»js idées de la Renaissance. Au commencement du xvt* siècle, la tiare était portée par un pontife aussi distingué par l'élévation et l'étendue de son intelligence que par son goût pour le beau. Léon X, d'une famille qui cultiva constamment l'esprit, avait reçu une éducation brillante : elle lui fut donnée par les hommes les plus illustres de son époque. Marsile Ficin l'initia à la philosophie de Platon; Jean Argyropyle lui enseigna celle d'Aristote; Politien faisait renaître la littéral ure classique et la lui rendit chère ; Démétrius Chalcondyle et Pierre l'Éginèle lui enseignèrent le grec. Élevé au sein des grandes collections de fresques, de tableaux, de sculptures, de médailles, de camées, de manuscrits à vignettes et d'une foule d'autres objets précieux des arts de l'antiquité et de l'époque contemporaine, rassemblés par les soins éclairés et assidus de ses ancêtres, Léon \ dut infailliblement développer son esprit, former son goût au contact de tant de chefs-d'œuvre et désirer qu'on s'inspirât d'eux en créant de

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nouvelles œuvres d'art. Quelque décidés que fussent son amour et sa sympathie pour l'antiquité grecque et romaine, le milieu dans lequel vivait ce pape s'imposait cependant encore en certaines occasions à son âme indécise pour le faire agir quelquefois contre ses sentiments intimes. 11 eut souvent la sagesse d'en contenir l'essor ou de dissimuler avec prudence. Par ses connaissances scientifiques, Léon X était naturellement exempt de la superstition qui fut la honte du moyen âge, comme elle doit l'être de tous les temps, circonstance qui prouve assez la clarté et la vigueur de sa raison. In jour il tourna en ridicule la folie de l'évoque de Pcsaro, son maître des cérémonies, qui lui avait demandé d'ordonner des prières pour détourner certaines calamités, tflles qu'inondations, effets de la foudre, chute d'un crucifix, ou celle d'une hostie consacrée, occasionnée par l'air ou le vent, calamités réelles ou imaginaires. « 11 n'y a rien dans tout cela, lui répondit le pape, que de très-naturel. Le peuple croit que cela indique une invasion des Turcs, et hier encore j'ai reçu des lettres de l'empereur qui m'informent que les princes de la chrétienté se sont alliés pour attaquer Constantinople et chasser les Turcs de leurs possessions. »

La vente des indulgences, conception très-profane, qui aurait pu réussir pendant les siècles d'ignorance et de superstition du moyen âge, mais qui était une inconséquence et un anachronisme au commencement du XVIe siècle, témoigne au plus haut degré de l'idée qu'avait l'Kglise de la décadence de la moralité publique. Celte vente prouve encore l'affaiblissement de la foi qu'on espérait restaurer et réchauffer par la construction d'une basilique dans Rome, qui devait surpasser en dimension et en magnificence toutes celles qui existaient dans la chrétienté. Ce qu'il y a encore de remarquable, c'est que le style choisi et adopté pour cet édifice dans son apparence verticale, fut le style antique, le style gréco-romain, qui remportait ainsi la victoire dans la métropole catholique l, et refoulait pour toujours le style même issu des idées conçues au moyen âge. Mais l'enthousiasme mystique, la surexcitation extatique du sentiment religieux étaient éteints; c'est pour cette raison que l'Kglise dut faire un appel au reste de la crédulité ignorante qu'elle avait provoquée, à l'espérance facHe qu'elle avait enseignée, aux acquéreurs d'indulgences auxquels on promettait la rémission des péchés, la grâce divine et la délivrance

1. Un siècle plus tôt, Brunei Itsclii élevait déjà sa magnifique coupole du Dôme «le Florence daus le style antique.

L1VRK TROISIÈME.

des peines du purgatoire ! Spéculer sur la tranquillité d'une conscience troublée, rachetée par le sacrifice de quelques pièces de monnaie, c'était en vérité faire bon marché de la morale et de la raison. Quels que fussent les ressorts qui firent agir Léon X, ou les meneurs dont le pape est toujours entouré, il est certain que sa part d'action sur la société ne fut que défavorable à la continuation de l'influence des idées catholiques sur la société, et que cette action favorisa, au contraire, le développement du génie de la Renaissance que nous avons déjà caractérisé plus haut.

Le caractère normal et distinctif des nations européennes, abstraction faite du christianisme qui est un élément exotique, est un sentiment ardent de droit et de justice, par conséquent aussi de liberté individuelle, mais révoqué en doute et combattu par un égoïsme à faces diverses, produit des doctrines sémitiques qui faussèrent les peuples pendant le moyen âge. Ce sentiment, devenu une puissance irrésistible, a subi de vives attaques, a soutenu victorieusement des chocs terribles, s'est vu quelquefois arrêté par des bornes artificielles, des oppressions momentanées, mais il n'a jamais succombé sous les coups de ses adversaires dépravés. Cette puissance morale n'a cessé d'acquérir de nouvelles forces; elle a triomphé tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, et, à chaque étape qu'elle a faite, elle a pu célébrer de nouveaux et de plus éclatants succès. Une autre définition de cette puissance serait l'aspiration que possède l'homme de jouir du bien, du beau et du sacré qui existent pour lui sur ce globe quand il sait les mériter et les acquérir selon les lois morales qui régissent toutes choses.

Ce sentiment de justice, de droit et de liberté, patrimoine inaliénable des races arianes, s'est toujours maintenu vivace au milieu des oppressions de tout genre du moyen âge. Étouffé au sein des masses par l'établissement de ce qu'on nommait le droit divin ainsi que par l'anéantissement des traditions sur le gouvernement des choses temporelles qu'amena à dessein le sacerdoce chrétien, ce sentiment était cependant resté vivace dans les intelligences supérieures, antipathiques aux fictions et au surnaturel et qui pensaient que l'homme pouvait vivre dans les réalités de ce monde et cependant ne pas encourir la disgrâce divine. Ce sont ces intelligences supérieures que le moyen âge qualifiait d'hérétiques et qu'on assassina odieusement. C'est ce sentiment de liberté qui, pendant la Renaissance, a rendu à l'art le cachet de l'indépendance, le caractère de la beauté.

INTRODUCTION

à ses créations cette élégance qui charme le goût. Cela provenait aussi d'une réconciliation intellectuelle qui s'opéra. Dans toutes ses prétentions le moyen âge avait été hostile à la nature humaine. Il aurait perpétué la doctrine de l'homme déchu de la vertu primitive : il demandait une régénération morale; le moyen âge persécutait avec une conséquence logique et immuable toutes les manifestations, non prévues, de la nature humaine. Le moyen âge infligeait comme souverain devoir à l'homme de combattre sans cesse ses intuitions naturelles; par là, il le poussait avec violence hors du cercle de la naïveté de son existence primitive, il remplit son âme d'un sentiment de lutte et d'antagonisme, et l'isolait ainsi dans l'antre solitaire d'une spiritualisation éthérée. La Renaissance battit en brèche et anéantit ces doctrines, elle rendit à l'homme sa nature propre, et cette nature produisit les œuvres rationnelles, riantes qui succédèrent à ces créations fantastiques, tristes et éternellement les mêmes que nous a léguées le moyen âge. Lors de la Renaissance, cette nature sortit enfin de la monotonie mélancolique qui caractérise les arts aussi bien que la littérature du moyen âge.

Or, cette révolution, dans la société européenne, n'était qu'une réaction violente et salutaire contre les doctrines et les idées qui eurent cours pendant les douze siècles qui précédèrent le règne de François Ier. La civilisation 1 du nord-ouest de l'Europe ne commence réellement qu'au xvr3 siècle, lorsque Copernic, doutant de la vérité du système de Ptoléméc et ne connaissant point l'hypothèse d'Aristarque de Samos, enseigna* que le soleil était le point central de l'univers, que la terre était une planète, qu'elle faisait une révolution annuelle autour du soleil en suivant une ellipse, et qu'enfin la terre faisait dans vingt-quatre heures une révolution sur son propre axe; lorsque Conrad Gesner fonda systématiquement la science de l'histoire naturelle; lorsque Vésale 3 créa l'anatomie du corps humain; lorsque la propagation des ouvrages de la science grecque, enfin, fraya le chemin à toutes les sciences et à toutes les découvertes qui consti-

1. Il n'y a pas de civilisation chrétienne autre que ce que montre te moyen âge. Notre civilisation contemporaine est tirée île la raison qui en bannit tout ce que l'intérêt personnel voudrait y maintenir de miraculeux et de surnaturel.

2. Dans son ouvrage De orbium cœlestium rriululionthus, composé et terminé tlès 1Ô3U, mais imprimé seulement en 1543, Copcrn c n'osa donner ses idées que sous forme d'hypothèses : il craignit l'Église.

3. Vésale eut des démêlé* avec l'inquisition qui débarrassa d'un savant incommode la réaction de l'erreur volontaire et du mensonge.

tuent le savoir humain des temps modernes. C'est ce savoir, c'est la connaissance d'une grande partie des lois générales qui régissent l'univers qui ont rendu la vie, le mouvement et l'activité à la société occidentale ou européenne, immobilisée, pétrifiée môme au moyen âge, où l'on s'imaginait que notre terre n'était qu'une étendue plane, carrée1, qu'il n'y avait point d'antipodes, où l'on regardait la dissection d'une créature faite à l'image de Dieu comme une impiété digne du dernier supplice, et tant d'autres erreurs déplorables qu'il serait inutile et trop long d'énumérer ici.

Mais l'aurore de taules ces lumières nouvelles apportées par la science fut obscurcie par des ombres qui prirent naissance au sein de l'égoïsme et de l'ambition. On regrettait dans certaines classes le bon vieux temps des ténèbres; les consciences furent violentées, les bienfaiteurs de l'humanité, les créateurs des sciences modernes furent persécutés, on coupa les ailes au génie, le despotisme royal et sacerdotal reprirent momentanément pied, les États les plus prospères furent dévastés par les guerres civiles et religieuses; Servet, Giordano Bruno et Vanini sont brûlés à cause de leurs opinions antireligieuses ; les assassinats du duc d'Albe et la Saint-Barthélemy furent les expressions d'une ligue typhonique entre une soi-disant orthodoxie et un arbitraire gouvernemental ennemis de l'humanité.

L'art dans toutes ses formes a, en quelque sorte, suivi la marche de l'esprit à travers les trois derniers siècles et demi que l'Europe vient de traverser. Depuis la Renaissance, l'architecture a maintenu les(types créés par le peuple le plus rationnel et le plus distingué de l'antiquité. Les ordres corinthien et ionien ont décoré depuis plus de trois siècles les églises, les palais, les châteaux, les hôtels, les maisons communes, les sanctuaires de la justice, les hôpitaux, les douanes, les arcs de triomphe, les phares, les théâtres, les fontaines, etc. L'architecture et les autres arts du dessin sont restés classiques, antiques, païens; toutes les réminiscences du moyen âge ont été abandonnées.

La Renaissance n'ayant point donné de nouveau dogme théologique, d'où serait sortie tout naturellement une nouvelle loi universelle pour la sociélé, n'eut pas la faculté de substituer une nouvelle religion ni un nouveau culte au christianisme. Ce dernier se maintint donc, et il se maintint aussi par une foule de causes qui lui avaient jus-

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