INDE
Il y a peu d'années, on assignait encore une haute antiquité à certains monuments de l'Inde ; mais les études philologiques, littéraires et historiques de notre époque, les éclaircissements sur l'histoire du brahmanisme et du bouddhisme en Asie, ont suffisamment prouvé que tous ces monuments étaient loin d'avoir l'âge qu'on leur supposait. Beaucoup d'entre eux ne datent que de quelques centaines d'années avant l'ère vulgaire; d'autres ne furent élevés que dans les premiers siècles de cette ère , et enfin le plus grand nombre ne remontent pas au delà de notre moyen âge européen. Mais ces dates récentes n'ôtent rien de leur intérêt à ces monuments, qui n'en restent pas moins remarquables pour l'étude de l'architecte et de l'archéologue.
L'architecture indienne offre une immense série de monuments du culte, presque tous dans un parfait état de conservation. Seulement bon nombre d'entre eux ont reçu dans certaines localités des additions et des surcharges d'ornementation, qui en rendent souvent l'âge douteux ou équivoque.
Les peuples arians qui descendirent du centre de l'Asie vers le sud ou dans le Dekan venaient du nord-ouest, de la région au nord de Vindhja, des contrées arrosées par le Yamouna et du Pengab oriental, qu'ils traversèrent dans leur marche de l'intérieur du grand continent, aux environs et à l'orient de la mer Caspienne. Les plus anciens témoignages nous indiquent la Bactriane comme étant le siège d'une haute
civilisation. C'est par les passages occidentaux de l'Indou-Khou que l'Inde a été de tout temps entamée par les conquérants étrangers. Les Indiens appartiennent à la race ariane , et ils avaient une mère patrie commune avec les Iraniens.
Lorsqu'à une époque qui se perd dans la nuit des temps les Indiens se séparèrent de la souche primitive, en immigrant dans les plateaux du sud, ils apportèrent avec eux le culte symbolique qu'on retrouve chez toutes les nations primitives. L'ancienne religion indienne a dans son ensemble de puissants points de contact avec la religion primitive des Grecs, des Germains et des Scandinaves : il ne pouvait en être autrement. L'antique croyance des Indiens est contenue dans les Vidas (la science, mot qui dans une acception plus large signifie Révélation ou ce qui est révélé). Les quatre livres des Védas contiennent des hymnes, des prières, des préceptes de sacrifices, des doctrines et des sentences : ce sont les livres sacrés des Indiens. Après les Védas, vient le livre de la loi de Manou qui fut remanié dans le ve siècle avant l'ère vulgaire ; on en fait remonter la rédaction primitive à mille ou douze cents ans avant cette ère. Ce livre contient des règlements religieux et civils sur l'éducation, le mariage, le culte, le gouvernement, le droit, la constitution des castes, etc. La loi de Manou consacre le despotisme politique et sacerdotal ; elle appartient à l'époque féodale qui a suivi , chez tous les peuples de l'antiquité , l'époque purement théologique, connue et chantée sous le nom de l'âge d'or, de Kritayouga ou Dîvayouga, époque des Dieux, etc., etc. Les Védas et la loi de Manou s'adressaient aux brahmanes. Les deux grands poëmes épiques du Râmâyana et du Mahâbhârata, nés dans l'âge héroïque, chantent les prouesses des héros et s'adressent à la caste militaire. Les Indiens ont aussi des poésies dramatiques , parmi lesquelles on remarque surtout le Sakountala et le Kalidasa, écrits en sanscrit.
Le peuple qui habita pendant une longue série de siècles un pays où se déploie et brille une nature vraiment féerique joignit à la longue à l'imagination la plus riche, la plus fertile et la plus variée, une spéculation profonde et savante. La plus ancienne religion des Indiens consistait en un système d'émanation selon lequel l'ensemble du monde visible et invisible naissait de Dieu , dans le sein duquel il retournait insensiblement après de longues époques intermédiaires. Le noyau de cette croyance était la doctrine de la métempsycose ; d'après elle l'âme humaine n'est liée au corps matériel que par la
punition qu'elle a encourue dans une existence antérieure. Son but et ses efforts doivent consister à chercher à s'identifier de nouveau avec l'âme de l'Être universel, avec l'âme de l'Esprit divin. C'est pour ce motif que l'Indien n'envisageait la vie terrestre que comme un temps d'épreuve et de punition , qu'il n'est possible d'abréger que par une vie sainte et pure, la prière et le sacrifice, des ablutions et des purifications, ou encore par une existence contemplative, une vie qui cherche son bonheur dans la méditation sur Dieu , t l'abri de la corruption de ce monde. Si l'homme néglige toutes ces choses, s'il se plonge davantage dans le mal en s'éloignant de Dieu, son âme, après avoir quitté son enveloppe terrestre , passe après le jugement des morts dans un être inférieur (un animal); il est alors obligé de recommencer une nouvelle pérégrination , tandis que l'âme du sage, du héros et du pénitent, commence sa course vers le ciel, et, traversant des corps resplendissants, va s'unir enfin de nouveau à l'âme universelle et primitive d'où elle était émanée. Cet être divin, cette âme universelle et primitive est appelé Brahma. 11 est le Dieu antérieur à la composition des poèmes épiques. 11 a trois personnifications appelées Trimûrtis, Brahma comme créateur, Vishnou comme conservateur, et Sfiiva comme destructeur. Cet esprit a primitivement constitué un ordre et une harmonie dans l'univers, selon lesquels il existe et se meut. De temps à autre cependant, il y a confusion , désordre. Alors il faut que l'ordre primitif y soit rétabli, ce qui a lieu par les soins de Vishnou fait homme sous le nom et l'apparence de Krischna. Bouddha, vers le milieu du vi» siècle avant l'ère vulgaire, se présenta comme la huitième personnification ou incarnation de Vishnou. Il fut le fondateur du bouddhisme, doctrine rationaliste, enseignant la vertu et l'amour du prochain et qui se répandit en peu de temps sur une immense superficie du territoire indien. Bouddha était fils de Soudhodanas, roi de Kikata ou Magadha, le Behar moderne. Il descendait de la famille Sakya : de là son nom de Sakyamuni. Bouddha n'est qu'un surnom qui veut dire Sage; car le fils de Soudhodanas se nommait Gautamas.
Deux grandes époques forment l'histoire de l'Inde. La première commence aux temps primitifs et s'étend jusqu'à la fin de l'année 1000 de l'ère vulgaire ; l'Inde existe dans une condition indépendante et de son propre fonds; les conquêtes étrangères ne sont que passagères, temporaireset limitées aux contrées situées sur les frontières de l'ouest. Dans la seconde période , des conquérants étrangers l'envahissent à
l'occident; ils (Mondent leurs victoires et leurs conquêtes à l'orient et finissent par soumettre la totalité du pays. Ils ne font pas seulement la guerre pour la possession territoriale, mais dans le but d'anéantir l'antique croyance des Indiens pour y substituer l'islamisme. Ces conquérants sont des Arabes, qui ont porté la dévastation et la misère partout où ils se sont montrés. Mais la fureur de l'islamisme se brisa contre la solidité de la religion indienne. Au bout de huit siècles l'Inde tombe au pouvoir des Européens.
La première grande époque nationale ou indigène se subdivise en deux parties, et cette division est accusée par l'apparition du bouddhisme. Selon les livres bouddbistiques de l'Ile de Ceylan, la mort de Bouddha serait arrivée au commencement de l'année 563 avant l'ère vulgaire. Le commencement de l'ère bouddhislique est 563. Bouddha avait atteint l'honneur d'un Bouddha en 588, dans la trente-cinquième année de sa vie, et sa naissance est placée en 623 avant l'ère vulgaire. Le bouddhisme disparut entièrement de l'Inde au xi° siècle; il se réfugia dans des colonies, comme Ceylan et Java. La guerre commencée entre le bouddhisme et le brahmanisme au ve siècle avant l'ère vulgaire se termina seulement au xtve siècle de cette ère.
Les livres des Védas exposent un état social essentiellement différent de celui qui nous est offert dans les poèmes épiques ; les premiers montrent une vie plus simple, une théologie et un culte plus primitifs et plus purs, un ordre de choses qui convient tout à fait au krilayougu ou saljayouga, époque des dieux; les seconds exposent bien l'âge du tétrayouga, l'époque des trois dieux, l'époque de l'anthropomorphisme, l'époque féodale, héroïque, qui correspond en Grèce à l'âge d'airain et à la phase postérieure chantée plus tard par Homère.
La tradition sacrée des Indiens , retracée dans les anciens livres sanscrits, donne pour berceau à leur nation la contrée située sur les deux rives du Gange, et le# nord de l'Inde est constamment désigné comme le siège primitif du culte brahmanique. « Le pays situé entre les chaînes des montagnes Himalaya et Vindhja , dit la loi de Manon, depuis l'Océan oriental jusqu'à l'Océan occidental, est appelé par les Sages Arya-Averta , » c'est-à-dire la demeure des hommes respectables. Arya, honestus, est le nom propre des Indiens, ou titre d'honneur qu'ils se sont donné en opposition avec les Mlêchhas , c'est-à-dire les barbares, et sous cette dénomination sont compris tous les peuples qui n'observent pas la loi brahmanique. Le même texte donne les
subdivisions suivantes : Le pays situé à l'orient de la perte du fleuve Sarasvalî (leSoursouti actuel), et à l'occident du confluent du Gange • et du Yamouna (par corruption Jumna , Dschoumna) est la contrée du milieu. L'espace compris entre le Sarasvat? et le Drishadvatî est le siège de Brahma, ou, ce qui revient au même, de la révélation. Le pays limitrophe de celui-ci, au nord , est le séjour des sages qui ont cultivé la théologie; il comprend plusieurs États, entre autres la terre des Cou rous, la scène principale du Mahàbhârata, aux environs de Delhi. Toute autorité en matière de religion et de culte dérive de ces deux pays-là.
Manou , cet antique législateur, est considéré en môme temps comme le père du genre humain , dont plusieurs noms (Manuja, Mânava, Manmhya) sont des noms patronymiques dérivés du sien. D'après la tradition, il aurait vécu au centre du pays défini dans le Code qui porte son nom. Le Râmàyana lui attribue expressément la fondation de la ville d'Ayôdhya, aujourd'hui par corruption Oude, située au nord du Gange, sur les rives du Sarayou, vulgairement appelé Goggrah. Le même poème donne une généalogie des anciens rois de ce pays; il place Jeshvâcou, fils de Manou, à la tète de la dynastie dont était issu le héros Rhàma. De Manou, la généalogie remonte, par l'intermédiaire de trois patriarches, êtres allégoriques, au dieu créateur Brahmà, qui lui-même est la première manifestation de l'être invisible et infini.
Le Râmàyana place au midi du royaume d'Ayôdhya, sur le Gange, au-dessus de son confluent avec le Yamouna, un roi des chasseurs, des Mshâdas. Il est tributaire du roi d'Ayôdhya, le gardien de sa frontière et l'ami du héros Rama. Il reçoit avec hospitalité Ràma et son frère cadet ; mais il ne peut leur offrir que des viandes fraîches et séchées, des fruits et des racines sauvages, « parce que, dit-il expressément, il n'y a pas d'agriculture dans mon domaine. » Ces Mshâdas étaient les sauvages indigènes, noirs, à front aplati, à chevelure laineuse, au nez écrasé, que leur figure et leur taille caractérisent comme des nègres asiatiques, tels que les Bhils des provinces de Malva et de Candeish.
Le Râmàyana nous fait encore connaître dans le nord un nombre de royaumes florissants, très-populeux et parfaitement policés. Vers le midi, au contraire, tout le pays que Ràma parcourt dans son exil jusqu'à l'extrémité de la péninsule est encore inculte. Les forêts impénétrables ne sont peuplées que de tigres, d'ours, d'éléphants, de buffles.
de sangliers, d'antilopes et d'innombrables troupeaux de singes. Çà et là seulement le héros rencontre les ermitages de quelques pieux anachorètes. Ces ermites , entourés de leurs disciples, sont des missionnaires; la tradition nomme Agastya, qui joue personnellement un rôle dans le Ràmâyana, comme celui qui , le premier, aurait propagé dans le Midi la foi et la loi brahmaniques.