CHAPITRE PREMIER
les premières et acquéraient ainsi une simple priorité de date. Quant au fond même de l'ouvrage, Voltaire a dit sans détour : « n est vrai que* tout le livre porte sur un fondement faux - ce » qui est visible. » Pascal avait pour but d'attaquer la compagnie de Jésus, dont les membres se montrsdent les plus ardents adversaires du jansénisme. Il réunit, à cette intention, des textes épars dans tous les écrits de leurs casuistes et de leurs théologiens, les isola du contexte, les groupa avec un art infini et souvent une mauvaise foi indigne de son génie. Il trouva dans leurs décisions, souvent remplies d'incertitude et d'équivoque, ainsi que dans la doctrine de quelques-uns de leurs moralistes sur le probabilisme, l'autorité et les restrictions mentales, une ample matière à la plsdsanterie et un fonds inépuisable de ridicule. Il ne se fit d'ailleurs aucun scrupule d'exhumer des écrits, la plupart obscurs et entièrement oubliés, et surtout d'attribuer à une compagnie entière les opinions de quelques particuliers. Cependant le livre des Provinciales obtenait un prodigieux succès. La cour de Rome le condamna, et Louis XIV, de son côté, le fit examiner par treize commissaires, archevêques, évêques, docteurs ou professeurs de théologie, qui formulèrent leur avis en ces termes : a Après » avoir examiné avec soin le livre qui a pour titre : Lettres pro- 9 vindaleSj nous certifions que les hérésies de Jansénius, con-- 9 damnées par l'Eglise, y sont soutenues et défendues. Dans sa » malignité et son insolence, l'auteur n'épargne ni le Pape, ni D les évêques, ni le roi, ni ses principaux ministres, ni la sacrée » faculté de théologie de Paris, ni les ordres religieux. En conséi> quence, ce livre est digne des peines que les lois décernent 9 contre les libelles diffamatoires et hérétiques. » Un arrêt conforme du conseil d'Etat condamna les Provinciales au feu. Pascal ne se rétracta point. On regrette de lire parmi le recueil des Pensées, cet ouvrage immortel, les lignes suivantes : a J'ai craint que s> je n'eusse mal écrit, en me voyant condamné, mais l'exemple D de tant de pieux écrits qui ont eu le même sort me fait croire au p contraire. Il n'est pluB permis de bien écrire, tant l'inquisition D est corrompue et ignorante. Il est meilleur d'obéir à Dieu » qu'aux hommes. Je ne crains rien, je n'espère rien. Le Port- 9 Royal craint, et c'est une mauvaise politique. Quand ils ne
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» craindront plus, ils se feront plus craindre. Le silence est la )» plus grande persécution. Jamais les saints ne se sont tus. Il est y> vrai qu'il faut la vocation ; mais ce n^est pas des arrêts du conseil » qu'il faut apprendre si l'on est appelé, mais de la nécessité de » parler. Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y con* » damne est condamné dans le ciel. L'Inquisition et la société de » Jésus sont les deux fléaux de la vérité. » Déplorable aveuglement qui égarait, dans les routes de l'erreur, un des plus beaux génies dont l'humanité puisse se glorifier.
29. Le docteur Antoine Amauld venait, dans le même temps, de publier son livre de la Fréquente communion, où l'esprit du jansénisme se dévoilait ouvertement. Le Dieu de l'Eucharistie n'est plus, aux yeux d'Âmauld, le Dieu de la grâce et de la mi« séricorde; c'est un juge inexorable, plus environné de terreurs que sur la montagne de Sinaï. Les fidèles épouvantés ne doivent plus approcher de cette majesté redoutable. L'effet du livre fut immense. Le nombre des communions diminua d'une manière effrayante à Paris (1). Ce ne fut d'abord qu'un cri général de tous les catholiques contre un écrit si dangereux. Le livre fut déféré au Saint-Siège, et son auteur fut obligé de se rétracter. Pour justifier leur coryphée, les jansénistes disaient qu'Âmauld avait eu seulement en vue de combattre le relâchement des confesseurs, qui admettaient trop facilement les pécheurs à la participation des saints mystères. « C'est là, dit saint Vincent de Paul, un excès » que saint Charles Borromée déplore lui-même. Mab les principes » du livre de la Fréquente communion vont plus loin. L'auteur » loue sans restriction la piété de ceux qui voudraient*différer ï> la conununion jusqu'à la fin de leur vie, comme s'estimant in-
(1) Saint Vincent de Paul écrivait à un de ses missionnaires : « U se peut faire
• que quelques personnes aient proGté de la lecture de la Fréquente communion^ 9 mais si ce livre a servi à une centaine, en les rendant plus respectueux à Fé- » gard des sacrements, il y en a pour le moins dix mille à qui il a nui en les en 9 retirant tout-à-fait; on ne voit plus que la sainte communion soit fréquentée 9 comme elle Tétait autrefois, pas même à Pftques : plusieurs curés de Paris s*en 9 plaignent; à Saint-Sulpice on avait trois mille communions de moins qu*à For- 9 dinaire; à Saint-Nicolas du Chardonnet, quinze cents personnes avaient man*
• que à ce devoir de religion, et il en est ainsi des autres. »
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)» dignes d'approcher du corps de Jésus-Christ. Il assure qu'on » satisfait plus à Dieu par cette hiimilité que par toutes sortes de » bonnes œuvres ; que c'est parler indignement du Roi du ciel de » dire qu'il soit honoré par nos communions. Quand même on D fermerait les yeux à toutes ces considérations, peut-on ne pas » apercevoir que les dispositions qu'exige ce jeune docteur, pour » la réception des saints mystères, sont si hautes, si éloignées de » la faiblesse humaine, qu'il n'y a personne sur la terre qui puisse » s'en flatter? Si, comme il le soutient sans aucun adoucisse- » ment, il n'est permis de communier qu'à ceux qui sont entiè- » rement purifiés des images de la vie passée, par un amour di- » vin, pur et sans aucun mélange, qui sont parfaitement imis à » Dieu seul, entièrement parfaits et entièrement irréprochables, » peut-on se dispenser de dire avec lui, que ceux qui, selon la » pratique de l'Eglise, communient avec les dispositions ordinai- » res, sont des antechrists? Non! avec de tels principes, il n'ap- 9 partient plus de communier qu'à M. Âmauld, qui après avoir » mis ces dispositions à un si haut point, qu'un saint Paul en se- 1» rait eiirayé, ne laisse pas de se vanter plusieurs fois, dans son » apologie, de dire la messe tous les jours, d Amauld, pas plus que Pascal, ne se soiunit aux différentes censures que son livre encourut. Il s'expatria et finit, à Bruxelles, des jours qu'il eût pu employer à la gloire de l'Eglise, a Amauld, dit un auteur mo- » deme, était né avec une grande éloquence, mais il n'en réglait » pas assez les mouvements. Les négligences de la diction, le ton D pesant et dogmatique nuisirent quelquefois à la force de sa lo- D gique, et, dans les premières disputes qui le signalèrent, il eut D besoin que Pascal fit valoir ses raisons par les charmes de l'ex- » pression et par le piquant de la plaisanterie. Il n'eut pas^ comme y^ cet écrivain inimitable, l'art de se resserrer et d'être précis, y> sans cesser d'être éloquent. » Parmi les cent cinquante volumes qu'on doit à sa plume féconde, le plus considérable et le seul irrépréhensible est le célèbre traité de la Perpétuité de la foi, où il établit la vérité du dogme de la présence réelle contre les calvhiistes; il le composa en collaboration avec Nicole. Nicole, cet autre chef du jansénisme, eut d'abord la même fortune qu'Arnauld. Gomme lui, il préféra l'exil à la soumission. Plus tard,
cependant, il revint des premiers égarements de sa jeunesse et obtint la permission de se fixer à Paris. Ce fut alors qu'il composa ses Essais de morale, ouvrage moins lu qu'estimé, où l'on retrouve, noyés dans des dissertations qui paraissent maintenant froides et pesantes, les principales idées de la secte. Telle était, à Tépoque du pontificat de Clément IX, le jansénisme en France. Retranché à PorIrRoyal, comme dans sa forteresse, il étendait sa séduction sur les plus beaux esprits du grand siècle. Le tendre Racine abandonnait son âme aimante à cette désolante doctrine ; le sévère Boileau écrivait à sa louange quelques-uns de ses beaux vers, et décernait au grand Amauld un brevet d'immortalité. Etrange contradiction de l'esprit humain! Au moment même où l'autorité temporelle était glorifiée dans sa plus haute personnification, et atteignait son apogée sous Louis XIY, on ne rougissait pas d'encourager des sectaires qui se mettaient en révolte ouverte contre la plus haute autorité spirituelle, et qui affichaientla prétention de faire de l'Eglise une sorte de république aristocratique dont le chef ne l'eût plus été que de nom.
30. Cependant l'attention publique avait été un instant détournée de ces luttes déplorables, par une série d'événements qui menaçaient la sécurité de l'Europe et l'avenir du monde chrétien. Pendant l'année 1662, l'empereur d'Autriche, Léopold P', avait pénétré à main armée dans la Transylvanie, province tributaire de la Porte, et s'était emparé de quelques places fortes, telles que Szecklhyel et Serinwar. Les Turcs étaient alors gouvernés par le sultan Mahomet IV, prince faible et voluptueux qui passait ses jours à la chasse, et eût été personnellement incapable de venger l'hoimeur de ses armes ; mais il avait pour visir un homme d'un grand caractère, Achmet Eéprilu, qui se mit à la tête de toutes les forces ottomanes et traversa en vainqueur toutes les régions hongroises. La prise de Neuhausel, d'Ujiwar, de Sermwar par Achmet, ne fut que le prélude de la célèbre bataille de Saint-Gothard, village situé près du Raab, qui verse ses eaux dans le Danube. Les Turcs rencontrèrent, dans ces plaines fameuses , les Autrichiens et les Hongrois , auxquels s'étaient réunis six mille Français, envoyés par Louis XTV et placés sous le commandement du comte de Coligny et du vicomte d'Aubusson