CHAPITRE V
Parme, sa sœur, à laquelle il avait donné pour premier ministre le célèbre cardinal Granvelle, évêque d'Arras. C'était un homme laborieux, infatigable, profondément versé dans les affaires, et pour qui le mot d'obstacle n'avait pas de sens. Du reste, on avait conservé de l'ancienne administration tout ce qui pouvait raisonnablement satisfaire l'amour-propre national, sans compromettre la tranquillité publique; chaque province avait continué à être régie par un stathouder. Malgré ces concessions, les calvinistes, qui comptaient au sein de la population de nombreux partisans, semèrent bientôt, de toutes parts, le feu de la discorde. La révolte couvait sourdement, lorsque le conseil de régence fut saisi de la question de savoir si les actes du concile de Trente seraient promulgués dans les Pays-Bas. L'influence du cardinal de GranveQe fut tout entière employée à la faire résoudre par l'aflBrmative. Les calvinistes prirent occasion de ces démarches pour manifester hautement la haine qui les animait contre lui. Guillaume de Nassau, prince d'Orange, stathouder de la Hollande, de Zéélande et d'Utrecht; le comte d'Egmont, stathouder de la Flandre et de l'Artois; le comte de Hom, grand amiral des Provinces- Unies, se liguèrent contre le cardinal. Les réformés publièrent en même temps une confession de foi, précédée d'une lettre, dans laquelle ils déclaraient au roi que, sujets soumis, ils avaient jusque^ payé les impôts. C'était une menace indirecte adressée à Philippe II. Cependant le peuple commençait à se soulever contre la régente. Marguerite, effrayée , pria le roi d'éloigner Granvelle. PhiUppe H s'y refusa. Les confédérés se retirèrent alors du conseil d'Etat jusqu'à ce que les instances de Marguerite eussent obtenu le rappel du ministre (1564). Cette concession accrut l'influence des triumvirs. Néanmoins la majorité du conseil opina pour l'adoption du concile de Trente ; et PhiUppe, auquel les votes furent transmis, décida que les lois contre les hérétiques seraient exécutées dans toute lem* rigueur. L'ordre royal fournit un prétexte aux mécontents, que Guillaume dirigeait avec une dissimulation peu commune. C'était un homme froid, réservé, timide en apparence et parlant peu, ce qui lui fit donner le surnom de Taciturne. Il était gendre de l'amiral Coligny, et, comme son beau-père, étroitement uni au parti des huguenots. Une dou-
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zaîne de nobles, soumis à son influence, signèrent, le 16 février 1 565, le pacte ou Compromis de Bréda, par lequel ils réclamaient le redressement de leurs griefs. Quelques mois après, la ligue comptait quatre cents gentilshommes qui lui apportèrent le concours de leur dévouement et de leurs armes. Les triumvirs, chefs réels du compromis, ne le signèrent pas, comme pour maintenir une sorte de neutralité. Les assemblées tenues par les rebelles remuèrent les Pays-Bas d'un bout à l'autre. Vers le mois d'avril, deux cent cinquante gentilshommes se rendirent à Bruxelles, pour présenter une requête à Marguerite. La gouvernante écrivit à Philippe II pour lui transmettre les demandes des confédérés, et suspendit les édits dont ils se plaignaient. On dit qu'un seigneur de la cour de Marguerite se servit, en parlant des pétitionnaires, du mot de Gueux. Les révoltés s'en emparèrent, et le terme de Gtteux devint un nom de parti dont ils se firent honneur. Us prirent poiu* signe de ralliement une médaille d'or, portant d'im côté l'image de Philippe, et, de l'autre, une besace soutenue par deux mains, avec la légende : Fidèle au roi jusqu'à la besace. Les calvinistes levèrent partout la tête : ils pillèrent et profanèrent plus de quatre cents églises dans les seules provinces du Brabant et de la Flandre : leur culte impie fut partout introduit à main armée (août 1566). Cependant Marguerite lève des troupes, reprend Yalenciennes et Cambrai, soumet la turbulente Anvers et rétablit l'autorité royale avec la religion catholique dans toutes les provinces insurgées. Les rebelles ne trouvèrent plus de salut que dans la fuite. GuiUaume-le-Tacitume voulut entraîner avec lui le comte d'Egmont, qui, craignant de perdre ses biens, s'était réconcilié avec la cour. Les deux amis persistèrent chacun dans leiu* résolution : Adieu, prince sans terrcj dit le comte à Guillaume; Adieu, comte sans tête, répondit le prince ; et ils se séparèrent après cet échange de sinistres augures.
20. Le calme le plus profond semblait avoir succédé , dans les Pays-Bas, à la plus tumultueuse effervescence. Néanmoins la révolte, pour être comprimée, ne couvait pas moins sourdement. Des émigrations de populations entières appauvrissaient le pays. Philippe n était convaincu que la torce seule pourrait sauvegarder
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la majesté de la religion et du trône, offensée par les rebelles. Le duc d'Âlbe, nommé généralissime, reçut ordre de se rendre dans les P^ys-Bas avec une armée de vingt mille hommes, et Marguerite donna sa démission pour laisser l'administration au général. Le duc d'Âlbe entra solennellement à Bruxelles, le 22 août 1567. Peu de temps après il procédait à l'arrestation du comte d'E^ont et du comte de Hom, qui furent exécutés (3 juin 1568). La sentence du prince d'Orange fut prononcée en même temps que la leur. Mais le Taciturne, comme nous l'avons vu, avait pris soin de se soustraire au châtiment qui lui était réservé. Une commission royale, connue sous le nom de Conseil des Troubles^ fut chargée d'informer contre tous ceux qui avaient fait partie de la révolte des Gueux, Les biens des rebelles furent confisqués. Cependant Guillaume-le-Tacitume prit les armes, leva des troupes en Allemagne et en France, et forma le projet d'attaquer à la fois les Espagnols dans la Frise, la province de Gueldre et celle de Brabant. Louis de Nassau, son frère, se mit, de son côté, à la tète d'une armée. Le duc d'Albe réussit à déjouer tous leurs projets. Louis de Nassau fut vaincu à Gemningen , près de l'Ems (21 juillet 1568). Il rallia, avec les débris de ses troupes, l'armée de Guillaume son frère , et, de concert , ils essayèrent d'opérer leur jonction avec le prince de Gondé, chef des calvinistes français; mais le duc d'Albe, qui avait pénétré leur dessein, les força bientôt, par de nouveaux succès, à repasser en Allemagne. Là, Guillaume-le-Tacitume, changeant de tactique, transporta toutes ses forces sur mer, et se prépara, par cette voie , à rentrer en maître dans un pays où sa tête était mise àprix,
21. Philippe II ne devait pas avoir à combattre que des ennemis extérieurs. Il eut le malheur d'en rencontrer au sein de sa propre famille. Ses affections de père ne fmrent pas plus é^gnées que ses sollicitudes royales, ce Très-saint Père, écrivait-il à saint D Pie V (20 janvier 1568), je me vois obligé, non seulement par n un devoir qui m'est commun avec tous les princes chrétiens, yi mais surtout par la soumission filiale que je rendrai toute ma i> vie à Votre Sainteté, de vous instruire de ma conduite et des n graves événements qui viennent troubler mon règne. C'est pour » m'acquitter de ce devoir que j'avertis Votre Sainteté, de la ré-
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» solution que j'ai prise de faire arrêter le sérénissime prince D Charles, mon fils. Elle pourra juger de la nécessité puissante » qui m'oblige à cette action, par la violence qu'il me faut faire à » moi-même pour en venir à cette extrémité. C'est assez dire que » je suis père, et un père qui s'intéresse à l'honneur de son iils. » J'ai employé toutes sortes de moyens pour corriger ses incli- » nations vicieuses, et pour réprimer ses excès. J'ai tenté les y* voies de la douceur, et j'ai eu l'affliction de me convaincre que p tous ces remèdes n'ont pu lui inspirer aucun sentiment de piété v> envers Dieu, ni aucune des qualités nécessaires à un prince, » héritier présomptif de tant de royaumes que Dieu a soumis à D mon obéissance ; je me trouve obligé de m'assurer de sa per- » solme pour essayer de le ramener, par cet acte de rigueur, à. » de meilleurs sentiments. Mon gouvernement est suffisamment » connu de Votre Sainteté et de toute l'Europe. Elles doivent êlre » persuadées que je n'ai pris cette détermination qu'après avoir D mûrement délibéré, avec mon conseil, sur l'importance du » sujet qui m'y engage, et qu'après m'y être vu obligé par la » mauvaise conduite du prince, mon fils, dont le naturel pervers » a corrompu les bonnes instructions de ses maîtres, et les soies » qu'ils ont pris de son éducation. Votre Sainteté connaîtra, je > l'espère, par ma conduite , que je n'ai d'autre vue que la gloire » de Dieu, l'intérêt de mes Etats, le bien et le repos de mes » peuples, auxquels je sacrifie toutes les tendresses que la nature » m'inspire pour un fils unique. y> Don Carlos, fils dénaturé, avait en efiPet mérité le châtiment qu'on allait lui infliger. Il avait conspiré contre la vie du roi son père; et on saisit toutes les pièces du complot. La réponse du Pape à la lettre du roi d'Espagne fut ce qu'elle devait être, confiante, patemeUe, consolante. Saint Pie V unissait à ime âme forte un cœur tendre et généreux. Don Carlos, arrêté par le duc de Féria, capitaine général des gardes, fut jugé par le conseil de Castille, et non par le tribunal de l'Inquisitioiii suivant les assertions erronées de quelques historiens. Cette malheureuse affaire fut traitée comme un crime de lèse-majesté. La sentence fut portée d'après les lois du royaume. Elle condamnait Don Carlos à la peine capitale. Quelques auteurs prétendent que Philippe, pour prévenir cette dernière extrémité, fit accélérer.