‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos joursChapitre 149 sur 324 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

41. Mais l'attention de l'Europe était alors exclusivement fixée sur la croisade. Guillaume, archevêque de Tyr, qui devait plus tard en être l'historien, l'avait prêchée en Angleterre et en France. Il racontait à l'Europe consternée les désastres de l'Orient et les cruels revers dont il avait été témoin. Son éloquence partait du fond d'un cœur brisé; ses larmes, plus touchantes encore que ses discours, avaient rallié près de 300,000 hommes sous l'étendard de la croix. Philippe-Auguste remit le gouvernement de son royaume à la reine Adèle , sa mère, et à l'archevêque de Reims, son oncle. Richard Cœur-de-Lion laissa la régence à Guillaume de Longchamp, évêque d'Ely,son chancelier. Les deux rois se donnèrent rendez- vous, avec leurs armées, à Vézelay. L'expérience des deux premières croisades, et celle plus récente encore de Frédéric Rarberousse, avaient appris à l'Europe qu'elle ne pouvait plus compter sur le secours des Grecs dégénérés de Constantinoplc. On résolut de prendre la voie de mer, et la ville de Messine fut indiquée pour le lieu de l'embarquement général. Depuis la prise de Jérusalem, Guy de Lusignan, sorti des fers de Saladin, avait réuni sous ses drapeaux 9,000 guerriers, seul reste de tant d'armées, dont les ossements blanchis couvraient le sol de la Palestine. C'était bien peu pour résister à l'Asie entière et à l'Egypte elle-même , dont les forces concentrées obéissaient à Saladin. Lusignan espéra contre toute espérance et vint, avec ses faibles ressources, mettre le siège devant l'immense cité de Plolémaïs (Saint-Jean-d'Acre) . La flotte des Pisans, armée sous le pontificat de Grégoire VIII, était venue l'y rejoindre. Peu de temps après, 12,000 guerriers de la Frise et du Danemarck vinrent planter leurs étendards à côté de ceux du roi de Jérusalem. Une autre flotte, portant plus de 20,000 Flamands, débarquait, à son tour, sous les ordres de Jacques d' Avesne, déjà célèbre par ses exploits dans les guerres de Lombardie, et que les palmes du martyre attendaient dans la Terre-Sainte. Ainsi l'Occident tout entier se levait, comme un seul homme, et envoyait en Asie l'élite de ses guerriers pour combattre les ennemis du nom chrétien. Près de 60,000 guerriers se trouvaient réunis sous les murs de Ptolémals : le courage de Guy de Lusignan était récompensé. A la nouvelle de cet armement prodigieux, Saladin accourut, à

290 célestin m (1191-1198).

la tête d'une armée innombrable d'Egyptiens, d'Arabes et de Syriens. Les tentes des Sarrasins furent dressées autour du camp des croisés et lui formaient comme une sorte de ceinture : les assiégeants étaient assiégés eux-mêmes. La plaine de Ptolémaïs devint un champ de bataille où se renouvelaient les prodiges de valeur et les exploits héroïques des guerriers d'Homère et du siéçe de Troie. Le sort du monde allait se décider sur ce théâtre si étroit et si resserré.

42. Tel était l'état des choses quand Philippe-Auguste et, bientôt après, Richard Cœur-de-Lion abordèrent à Ptolémaïs. L'arrivée de ces renforts assurait la victoire aux croisés. Philippe- Auguste, brave et magnifique; Richard, dont l'héroïque surnom de Cœur-de-Lion, décerné par l'admiration contemporaine , caractérise assez la valeur , étaient des adversaires dignes de Saladin . Tous les chroniqueurs latins rendent cette justice au sultan, qu'il rivalisa de noblesse et de grandeur avec les deux héros chrétiens. Pendant une maladie de Richard Cœur-de-Lion, Saladin envoya au roi d'Angleterre des fruits de Damas et d'autres rafraîchissements. Des intervalles de trêve suspendaient quelquefois les hostilités. Les croisés organisaient des tournois dans la plaine de Ptolémaïs et y invitaient les Musulmans. Dans ces fêtes guerrières, les Francs mangeaient à la table de Saladin , au son (hs instruments arabes, et les troubadours de l'Europe faisaient entendre aux Sarrasins leurs épopées nationales et leurs poésies chrétiennes. L'admiration du sultan pour Richard Cœur-de- Lion alla si loin, qu'il voulut être armé chevalier de sa main. Tant d'hommages adressés à un roi, son vassal, irritaient secrètement Philippe-Auguste. La fierté du héros anglais ne fit qu'accroître encore cette semence d'animosité. On fut obligé d'intervenir pour éviter une collision. On convint que lorsqu'un des deux monarques de France et d'Angleterre attaquerait la ville, l'autre demeurerait au camp pour veiller à sa sûreté et le défendre contre les attaques extérieures de Saladin. Cette mesure rétablit l'harmonie et le siège fut poussé avec plus de vigueur que jamais. La famine était horrible à Ptolémaïs; les flottes des croisés fermaient son port, et l'armée de terre interceptait toutes les communications avec le continent. Après une résistance de deux

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