CHAPITRE II
Robert Bruce, roi d'Ecosse. L'Italie, toujours livrée aux dissensions funestes des Gibelins et des Guelfes, offrait autant de champs de bataille que de cités. Robert d'Anjou, roi de Naples , l'élève du Pape, luttait avec Frédéric, roi de Sicile; le sang chrétien coulait de toutes parts.
2. Jean XXII inaugura son pontificat par la canonisation de saint Thomas d'Aquin et de saint Louis d'Anjou, évêque de Toulouse, frère aîné du roi de Naples Robert. Il avait été, comme son frère, sous la direction de Jacques d'Euse. On conçoit quelle dut être la consolation du souverain Pontife, en plaçant , sur les autels, le prince dont il avait élevé la jeunesse. La mère du nouveau saint, la veuve de Charles II, vivait encore, a Quel trioni- » phe pour vous, lui écrivait le Pape, quel sujet de joie d'avoir » mis au monde un fils dont la protection vous soutient auprès b de Dieu, et dont la gloire vous couronne sur la terre ! En con- » sidération de ses mérites et des nombreux miracles opérés par » son intercession, de l'avis de tous les prélats de notre cour, » nous venons d'inscrire solennellement son nom au catalogue » des saints. » Une mère, une reine qui voit son fils l'objet d'un culte public, qui peut lui offrir son encens et ses vœux, recueillir ses reliques sacrées, les environner de tout ce que l'amour et la vénération imaginent de plus précieux, c'est peut-être la situation la plus touchante que l'esprit humain puisse se figurer. En même temps que Jean XXII consacrait ainsi, par l'autorité apostolique, une mémoire qui devait lui être si chère , il s'occupait à régler tout ce qui concernait le progrès des études et la discipline intérieure des Universités; il érigeait la fameuse école de Cambridge et accordait de nombreux privilèges à celles d'Orléans et de Toulouse; il complétait la collection des décrétâtes en y ajoutant les bulles de son prédécesseur, qui prirent le nom de Clémentines (1317). Des soins plus graves exigèrent bientôt toute la sollicitude de Jean XXII. Les divisions qui s'étaient élevées dans l'ordre de saint François, au sujet de la pauvreté absolue, un instant arrêtées parla décision du concile général de Vienne, s'étaient renouvelées avec plus d'animosité que jamais, durant l'interrègne qui suivit la mort de Clément V. La faveur populaire était pour les prétendus Spirituels ou Fratricellcs , qui,
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s'appuyant de l'autorité de Pierre -Jean d'Olive, franciscain exalté, soutenaient que les frères mineurs ne pouvaient pas même avoir la propriété de leurs propres aliments. Les Conventuels furent accuses de manquer au vœu de pauvreté, en conservant chez eux les provisions nécessaires à la vie. La populace se jeta sur leurs monastères et sur leurs églises, qu'elle livra au pillage. Dès la première année de son pontificat , Jean XXII publia sa décrétale Quorumdam exigit , où , après une discussion lumineuse des points contestés par les Spirituels , il ordonnait de s'en tenir au jugement des supérieurs, et recommandait aux dissidents la soumission , par ces paroles remarquables : « La pauvreté est grande , la chasteté l'est encore davantage ; » mais l'obéissance est supérieure à ces deux vertus. » Ce paternel langage ne fut point écouté ; il fallait recourir aux mesures de rigueur. Une sentence de l'Inquisition de Marseille remit quatre de ces fanatiques aux mains du juge séculier (1318). Une exécution capitale s'ensuivit. Des hommes graves comme Nicole, et des hommes passionnés comme M. de Sismondi, se sont moqués de cette secte des Fratricelles ; ils n'ont vu qu'une risible folie dans l'obstination de ces religieux à vouloir réaliser une pauvreté impossible; ils ont accusé l'Eglise et Jean XXII de cruauté et de barbarie. Il y a quelques années , on ne voyait non plus qu'un ridicule nouveau dans les doctrines de Saint-Simon, de Fourier et du phalanstère ; mais depuis la terreur a succédé au mépris, lorsque ces théories insensées, s'unissant tout à coup au signal des révolutions , se dressèrent pour menacer toutes les existences, sous la dénomination de Socialisme. Qu'est-ce, après tout, que le Socialisme, sinon un fils du communisme fratricelle, une proscription , au nom d'un bien-être immoral , de la propriété, que repoussait le spiritualisme franciscain, au nom d'une perfection exagérée T Ain.<i, les noms et les formes changent; mais les principes restent immobiles ; et , après des siècles de mouvement pour arriver au progrès, l'humanité se trouve étonnée d'avoir tourné sur elle-même.
3. Le calme , rentré dans l'ordre de saint François à la suite de ces mesures énergiques , fut bientôt troublé par une nouvelle discorde , d'autant plus fatale , qu'elle n'attaqua pas seulement
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cette fois l'unité de l'ordre, mais mit en péril l'unité de l'Eglise elle-même. Les Spirituels bannis de leurs couvents, se réfugièrent dans les écoles de théologie et y soutinrent cette proposition, que « Jésus -Christ et les Apôtres, ces modèles de la perfection » évangéiique, n'avaient jamais rien possédé , ni en particulier, » ni en commun. » A peine produite à la lumière , l'opinion nouvelle se répandit avec la rapidité d'une étincelle électrique. Deux hommes, l'un remarquable par sa position éminente, l'autre par ses talents supérieurs dans la dialectique, qui lui ont valu le titre de Docteur invincible , Michel de Césène , général des Franciscains , et l'Anglais Guillaume Occam , simple frère mineur, embrassèrent ouvertement l'erreur et la soutinrent, le premier, de toute son autorité, et le second, de tout son génie. Occam était le chef de l'école des Nominaux. Ce système , abandonné pendant la dernière moitié du xm« siècle, s'était relevé sous les efforts de sa puissante intelligence, et était devenu, en peu d'années , le système prépondérant. Leibnitz a glorifié le Nominalisme, en l'appelant Ja plus profonde des sectes de l'école. Occam n'était donc pas seulement un des hommes les plus distingués de l'ordre franciscain , c'était encore une des plus brillantes illustrations de la chrétienté. L'opinion qu'il venait d'embrasser dans la nouvelle controverse fut d'un poids immense ; il la fit triompher au chapitre général des frères mineurs, à Pérouse (1322). Les Franciscains s'engagèrent à la soutenir comme une vérité de foi , et à la défendre contre toutes les attaques. Jean XXII vit, non sans raison, une entreprise factieuse dans la décision doctrinale de Pérouse. Il publia immédiatement sa décrétaient conditorem canonum , dans laquelle il déclarait que , pour les choses qui se consomment par l'usage , la séparation de la propriété de l'usage lui-même est inconcevable; que l'usage présuppose essentiellement un droit , sans lequel il deviendrait illicite. Ce décret pontifical n'était pas encore définitif : il faisait pressentir le jugement que le Pape se proposait de porter ; mais il ne tranchait pas la question. Avant de prononcer la décision suprême, le Pape voulut attendre près d'une année, profitant de tous les avis, faisant rédiger des mémoires par les théologiens Jes plus célèrbes des Universités, s'éclairant de toutes les lumières,
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procédant avec cette lenteur majestueuse, qui fut toujours le caractère de l'Eglise romaine, et qui contrastait si étrangement avec la précipitation du chapitre de Pérouse. Enfin, le 12 novembre 1323 vit paraître la décrétale Cum inter nonnullos, dans laquelle le souverain Pontife flétrissait de la note d'hérésie la proposition que a Jésus-Christ et ses Apôtres n'avaient rien pos- » sédé, ni en particulier, ni en commun, et qu'ils n'avaient pas » eu le droit d'aliéner les choses qu'ils possédaient. » Michel de Césène et Occam furent excommuniés. Ils se retirèrent tous deux à la cour de Louis de Bavière, qui était alors en lutte avec le souverain Pontife. En abordant l'empereur, Occam lui dit : « Prince, je vous apporte le secours de ma plume; prêtez-moi » celui de votre épée. » L'un et l'autre se tinrent parole.
4. Louis de Bavière avait triomphé de son compétiteur, Frédéric d'Autriche, à la bataille de Muhldorf (1322). Frédéric, vaincu et prisonnier , renonça à la couronne. Cet événement aurait pu rendre la paix à l'Allemagne et à l'Italie , si Louis de Bavière avait voulu comprendre le rôle d'un empereur chrétien; mais aveuglé par les conseils d'une ambition d'autant plus exaltée que la fortune semblait lui sourire, il prétendit soustraire l'empire à la confirmation du Saint-Siège, et déclara qu'il voulait tenir sa couronne du droit de son épée et non des mains du Pape. Jean XXII se trouva donc placé, vis-à-vis de Louis de Bavière, dans la position où avait été saint Grégoire VII à l'égard de Henri IV. Il soutint la lutte avec énergie et cita le roi des Romains à comparaître devant son tribunal. Louis de Bavière répondit à cette sommation en envahissant la Lombardie et la Toscane, en faisant alliance avec les Visconti de Milan , et en soulevant partout des ennemis contre l'autorité pontificale. Pour mieux braver le souverain Pontife, il se rendit à Rome avec son armée et se fit solennellement couronner empereur par un évêque déposé. Cependant, des écrivains, dont il payait la plume, inondaient l'Italie et l'Allemagne de pamphlets insultants, où Jean XXII était appelé Y Antéchrist, hérésiarque, le dragon à sept tètes de t Apocalypse. On croirait, à ces injures, entendre parler quelques disciples de Luther anticipés. Deux docteurs fameux alors, Marsile de Padoue et Jean Jeaudun . se