CHAPITRE V
présence des cardinaux, l'évêque Léonelli lent disait : « Hâtea- » vous de choisir un successeur au dernier Pontife, car Rome » est, à chaque heure du jour, un théâtre de meurtres et de bri- » gandages. » — a En effet, dit un auteur contemporain, la d ville était sillonnée en tous sens par des malfaiteurs, des ban- » dits, des hommes au visage sinistre et repoussant, d Les cardinaux suivirent ce conseil. Dès le lendemain des obsèques d'Innocent, ils entrèrent en conclave. Les voix se partagèrent tout d'abord entre les cardinaux Ascanio Sforza et Rodrigue Borgia (Lenzuoli). Le premier avait en sà faveur l'éclat de son nom et l'autorité de sa famille; le second paraissait, par son énergie et sa vigueur, plus propre à conjurer les dangers présents de l'Eglise. Il fut élu et prit le nom d'Alexandre VI. Si le Siège apostolique était un trône ordinaire, qui ne demandât que l'habileté, la souplesse du génie, la libéralité du caractère, l'esprit de suite dans les plans une fois conçus, l'activité dans le maniement des affaires, Alexandre VI eût été digne d'y monter. 11 avait ce qui plaît dans les princes, l'affabilité, la magnificence, l'éclat et le prestige. Aussi son exaltation fut-elle accueillie avec des transports d'enthousiasme par la population de Rome, « Tout » le monde, dit Guichardin, appréciait la prudence de Borgia, » sa rare perspicacité, sa pénétration, son éloquence portée au *> plus haut degré, son incroyable persévérance, son activité, » son adresse infinie dans tout ce qu'il entreprenait. » Mais ces qualités d'un homme d'Etat ne suffisent point à un Pape. Il manquait à Alexandre VI les vertus d'un Pontife. Sa jeunesse avait été livrée aux orages des passions. Quatre enfants, issus d'une alliance illégitime, étaient restés comme un témoignage vivant de ses désordres. César Borgia, l'aîné, fut créé duc de Valentinois, par le roi de France, et compromit trop le pontificat de son père par les violences qu'il exerça sous son nom en Italie. Un autre duc, le duc de Candie, ne se conduisit pas mieux; il périt assassiné, et son corps fut retrouvé dans le Tibre, percé de coups de poignard. Enfin la célèbre Lucrèce Borgia, exaltée par tes uns, comme la merveUle de son temps, avilie par les autres outre mesure, fut trop louée ou trop calomniée pour que ses moeurs aient été irréprochables. Quant aux
reproches qui atteignirent personnellement Alexandre VI, au sujet de Lucrèce Borgia, sa fille, ce sont les inventions d'une malignité excessive : l'histoire sérieuse ne les a jamais pris en considération. La licence des romanciers a pu seule les admettre. Il y a des plumes qui ramassent toutes les hontes, dans les écrits des pamphlétaires contemporains, et prétendent faire l'éducation morale des peuples en les saturant de scandales. Pour nous, nous disons qu'il y eut deux existences dans Alexandre VI : celle de l'homme privé qui ne ressembla que trop à la vie de tant de princes de son siècle; et celle du Pape, qui continua sur le trône de saint Pierre la ligne politique suivie par ses prédécesseurs, et garda dans son intégrité le dépôt de la foi et de la discipline ecclésiastique.
17. L'Europe était alors tout entière à l'enthousiasme qu'y excitait la grande nouvelle d'un monde, jusque-là inconnu, découvert par Christophe Colomb. Cet illustre Génois avait obtenu de Ferdinand et d'Isabelle trois vaisseaux , avec lesquels il découvrit, dans un premier voyage, les îles de Lucayes (1492). Ce succès lui mérita de grands honneurs à la cour d'Espagne, qui lui confia une flotte puissante dont il prit le commandement avec le titre de grand amiral. Les Portugais, dont la marine avait été jusque-là sans rivale, s'élancèrent avec ardeur dans les voies si merveilleusement ouvertes par le génie de Colomb. Us abordèrent au Brésil. Ce fut dès lors, entre les deux puissances maritimes, une lutte acharnée, à qui découvrirait de nouvelles terres. Ferdinand avait d'abord obtenu, du pape Alexandre VI, l'investiture de toutes les contrées du nouveau continent. Jean II, roi de Portugal, réclama contre cette décision. Pour arrêter, à son origine, un conflit qui allait devenir une guerre, le Pape traça sur la carte une ligne de démarcation qui coupait en deux moitiés le monde nouveau, auquel le Florentin AméricVespuce, usurpant la gloire de Christophe Colomb, venait de donner son nom. La partie orientale fut attribuée aux Portugais, et la partie occidentale aux Espagnols. L'intervention du Pape, réclamée par les deux nations rivales, et sa décision accueillie comme une sentence définitive , sont des faits significatifs. Il est donc bien vrai que le moyen âge avait fait du Siège apostolique un arbitre