‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos joursChapitre 80 sur 324 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

avait été nommé, par Urbain II, légat apostolique en France. La gravité des conjonctures, la responsabilité qui allait peser sur lui, effrayaient le pieux archevêque. Saint Yves de Chartres, qui venait d'être remis en liberté, après une année de détention, lui écrivait : c Quoiqu'il se soit élevé un nouvel Achab (Henri IV) 9 dans le royaume d'Italie, et une nouvelle Jézabel (Bertrade)

> dans celui de France, Elie ne peut pas dire qu'il soit demeuré 9 seul. Quoique Hérodiade danse devant Hérode, et demande la » tête de Jean-Baptiste, il faut que Jean dise : Il ne vous est pas » permis de répudier votre femme sans raison. Plus les méchants * font d'efforts contre l'Eglise, plus il faut montrer de courage 9 pour la défendre et pour en relever les ruines. En vous tenant » ce langage , je n'ai pas la prétention de vous instruire de vos

> devoirs; je voudrais seulement vous persuader de remettre la

> main à la charrue (1) pour arracher les épines du champ du i Seigneur. » Saint Yves n'avait rien changé à ses sentiments malgré la persécution. Depuis sa captivité il avait, dans une nouvelle entrevue, adressé au roi ces nobles paroles : c Rede— » vable à la bonté de Dieu et à votre indulgence , du haut rang » que j'occupe dans l'Eglise, et auquel ne me permettait pas 9 d'aspirer l'humilité de ma naissance, je me crois d'autant plus

> obligé à travailler de toutes mes forces à tout ce qui peut in- 9 téresser votre salut, sans blesser la loi divine. J'ai la confiance 9 que vous ne tarderez, pas à reconnaître la vérité de ce proverbe

> de Salomon : Les blessures faites par qui vous aime sont pré- 9 férables aux séduisantes caresses de qui vous flatte. » Hugues de Lyon n'hésita pas davantage à s'associer aux efforts de saint Yves de Chartres. Il convoqua à Autun (1094) un concile, où Philippe fut excommunié et l'archevêque de Rouen déposé. Le roi en appela au Pape, qui renouvela, au concile de Clermont, la sentence déjà portée. Berthe était morte dans l'intervalle, et Philippe avait cru que cette circonstance faciliterait son mariage avec l'objet de sa fatale passion : mais Bertrade était l'épouse de Foulques d'Anjou, qui vivait encore , et l'Eglise ne pouvait lui

(1) Hugues avait déjà une première fois été nommé légat apostolique du royaume de France, par saint Grégoire VIL

146 urbain u (1088-1099).

permettre de contracter d'autres liens. Cependant Philippe , au milieu du désordre où il se plongeait, avait conservé des instincts de religion et de foi. Il promit, au concile de Nimes, de se soumettre à la pénitence canonique et de renoncer à sa concubine. Urbain II le releva donc des censures qu'il avait encourues. Mais ce prince, déplorable exemple de l'entraînement aveugle des passions, oublia bientôt ses serments pour reprendre Berlrade; et les derniers jours de son règne s'écoulèrent ainsi, partagés par les remords de sa conscience et la coupable ivresse d'un plaisir passager. Ce ne fut qu'en 1104, au concile de Paris, que fut définitivement terminée cette déplorable affaire. Philippe se rendit nu-pieds à la cathédrale , et y fit le serment suivant, entre les mains de Lambert, évéque d'Arras, légal du Pape . € Lambert, î éveque d'Àrras, qui tenez ici la place du Pape, écoutez ce que i je promets. Moi Philippe, roi de France, je n'aurai plus avec ï Bertrade le commerce criminel que j'ai entretenu jusqu'ici à avec elle. Je n'aurai même avec cette femme aucun entretien, i qu'en présence de personnes non suspectes. Je veux désormais » rester fidèle à ce serment. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et ces

• saints Evangiles de Jésus-Christ. » Le roi reçut ensuite l'absolution solennelle des censures qu'il avait encourues. Bertrade prêta le même serment , et fut aussi relevée de l'excommunication. La morale publique était enfin vengée (1).

5. Pendant que ces scandales déshonoraient le trône de France, l'Angleterre était le théâtre de scènes non moins affligeantes. Guillaume-le-Bàtard était mort à Rouen (1087), au moment où,

(1) « Jamais, dit M. de Maistre, les Papes et l'Église, en général, ne rendirent » de service plus signalé au monde que celui de réprimer, chez les princes, par » l'autorité des censures ecclésiastiques , les atteintes aux lois sacrées du ma- » riage. La sainteté du lien conjugal , base du bonheur public, est surtout de la » plus haute importance dans les familles royales, où les excès contraires ont des ■ suites incalculables. Si, dans la jeunesse des nations septentrionales, les Papes

• n'avaient pas eu moyen d'épouvanter les passions souveraines, les princes, de » caprice en caprice et d'abus en abus, auraient fini par établir en loi le divorce, » et peut-être la polygamie; et ce désordre se répétant, comme il arrive toujours,

• jusque dans les dernières classes de la société, aucun œil ne saurait plus aper- » cevoir où se serait arrêté un tet débordement. » (Du Pape, h?. n,c. 6.)

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