‹ Histoire générale de l'Eglise depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'au pontificat de Pie IX (volume 2)Chapitre 189 sur 294 · CHAPITRE ÏH · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏH

çait ensuite que les deux renonciations au trône d'Espagne, souscrites, avant leur mariage, par Anne et Marie-Thérèse d'Autriche, reines de France, devaient être regardées comme non avenues : 'd se fondait principalement sur ce qu'ayant été faites en faveur de l'Espagne , pour la paix et l'équilibre du monde, l'Espagne avait le droit de les annuler, lorsqu'elle pouvait pourvoir, d'une manière plus efficace, à son indépendance, à son intégrité, ainsi qu'à la paix et à l'équilibre des autres Etats; ce à quoi elle réussirait, si elle empêchait, d'une part, l'Autriche de réunir les deux couronnes, de l'autre, la France d'obtenir le même avantage. Ce double but pouvait être obtenu, en choisissant un prince de Tune ou de l'autre maison, qui ne put jamais porter à la fois les deux sceptres. En conséquence de cette décision, Charles II signa, le deux octobre 1700, un testament par lequel il laissait toute sa succession au duc d'Anjou , second petit-fils de Louis XIV , et, au refus de la France, à l'archiduc Charles d'Autriche ; il mourut ensuite, le 1er novembre, l'âme en paix, et tranquille sur l'avenir qu'il faisait à ses peuples.

15. Le jour où la nouvelle de cette mort et de ce testament arrivait à Rome , les membres du sacré Collège , assemblés en conclave, sentirent la nécessité de mettre promptement un terme à la vacance du Saint-Siège , en présence des grands événements que la succession d'Espagne allait susciter en Europe. Le cardinal Albani, qui avait rédigé le bref d'Innocent XII relatif à cette affaire, se trouvait naturellement désigné aux suffrages. Il se recommandait par d'autres titres non moins importants au choix de ses collègues. Secrétaire du Pape défunt, il avait enccre rédigé la bulle d'abolition du népotisme. Sa promotion au cardiualat avait fait éclater toute sa modestie. Alexandre VIII voulant conférer douze chapeaux, dans un prochain consistoire, ordonna à Albani, son secrétaire, de préparer le discours qu'il fallait prononcer , et qui devait contenir les noms des nouveaux dignitaires. Après lui avoir recommandé un silence absolu , le Pape commença à les lui dicter. Ayant nommé de suite les onze premiers il commença à se promener , sans rien dire , et comme s'il cherchait à se rappeler le douzième. Puis, feignant de s'étonner de ce que le secrétaire n'écrivait plus, il lui dit : « Continuez donc, écrivez le douzième.—*

» Et qui est-il? demanda Albani. — Quoi , reprit Alexandre, vous » ne savez pas écrire votre nom ? » Albani , se jetant alors aux pieds du Pape, le conjura de choisir un sujet plus digne : le Pontife lui répondit : « Nous avons plusieurs fois changé , dans no- » tre liste, les noms de ceux que nous voulons élever au cardina- » lat, mais il ne nous est jamais venu dans la pensée de changer » le vôtre. » Il fallut que l'humble secrétaire se résignât. Tels étaient les antécédents du cardinal que le sacré Collège songeait à promouvoir au souverain pontificat.

16. Après une délibération de quatre heures, tous les suffrages îc désignèrent à l'unanimité. Mais Albani, dans un teouble extrême, protesta qu'il se reconnaissait trop indigne d'un tel honneur et déclara qu'il refusait positivement de s'asseoir sur la chaire apostolique. On était revenu au temps de saint Grégoire, où l'humilité des saints leur faisait fuir les plus hautes dignités avec le même empressement que les ambitieux mettent à les acquérir. On avait pensé d'abord qu'il serait facile de triompher d'un premier refus quand le premier moment de la surprise serait passé. Tout le contraire arriva. L'émotion d' Albani ne se calma un peu que pour lui permettre des réflexions plus profondes et lui causer un chagrin si vil, qu'il tomba gravement malade. On fut obligé de lui faire garder le Ht, « où il ne parut, dit son biographe, ca- » pablc que de la seule consolation qu'on ne voulait point lui ac- » corder. » Rome tout entière se remuait pour forcer en quelque sorte son consentement : parents , amis , citoyens de tout ordre accouraient, les uns aux portes du conclave, les autres aux pieds des autels , pour demander à Dieu et aux hommes les moyens de fléchir Albani. Les cardinaux se rendaient tour à tour dans la cellule de l'élu pour fléchir sa résistance. Par un dernier effort, le cardinal Le Camus , évêque de Belley, entreprit de le convaincre dans les formes et de lui prouver qu'il ne pou ait résister plus longtemps au sacré Collège, sans résister à Dieu même. Muni du Pastoral de saint Grégoire-le-Grand , il se présenta dans la cellule d' Albani ; celui-ci ne put s'empêcher de sourire à la vue de ce volumineux in-folio que son collègue tenait sous le bras. Frappé cependant de ce que tous, jeunes et vieux, s'empressaient également à* h fléchir, Albani écouta paisiblement la lecture du

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passage du Pastoral, où il est dit qu'en refusant le comble des donneurs par humilité, on cesserait d'être humble si l'on n'obéissait point à la voix de Dieu lorsqu'elle nous est marquée par l'unanimité des suffrages. « Toutes ces raisons seraient bonnes, » reprit Albani, si j'avais les qualités nécessaires. » Puis il fit déclarer aux cardinaux qu'il les citait tous au tribunal du juge suprême, et que s'ils ne se désistaient pas de leurs poursuites , ils répondraient, au jour du jugement, des fautes inévitables que son insuffisance lui ferait commettre dans les fonctions sublimes du pontificat. Il passa ensuite deux jours et deux nuits dans la prière et les larmes. Enfin , quatre des plus habiles docteurs de Rome , qu'il fit appeler pour prendre leur avis , lui ayant déclaré qu'en prolongeant son refus , il résistait manifestement à la volonté de Dieu, il se laissa aller à un consentement si désiré, et prit le nom de Clément XI.

17. La famille du nouveau Pontife se présenta devant lui. « N'oubliez pas, dit le Pape à son frère, que vous venez de perdre » votre parent naturel ; vous n'avez plus en moi qu'un père com- » mun, ainsi que le reste des fidèles. » Il défendit à tous ses parents de s'ingérer dans les affaires publiques, d'aspirer à aucune charge , de prendre le titre de prince ; en un mot , de franchir les bornes des simples particuliers. Cette défense fut ponctuellement exécutée. Pour sa propre conduite, Clément XI se fit une règle de célébrer tous les jours la sainte messe et de se confesser tous les jours. Il dormait peu et vivait si frugalement , que la dépense journalière de sa table n'excédait pas quinze sous de notre monnaie. Tous les instants de la journée étaient rigoureusement et exclusivement partagés entre la prière et les devoirs du pontificat. Quand il était obligé de prendre l'air pour des raisons de santé, ce qui lui arrivait rarement, sa promenade consistait à visiter quelque église, où la charité et la piété faisaient tout son délassement. Tel était le Pontife que Dieu plaçait sur le trône de saint Pierre , à l'entrée d'un siècle où allaient s'élever contre l'EgJise de si furieuses tempêtes. Dans les circonstances où se trouvait le monde chrétien , il lui fallait un chef dans la vigueur de l'âge, un chei capable de suffire à tous les genres de travaux. Il sembla que Dieu avait placé Clément XI sur la chaire de saint Pierre pour qu'il s'j

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montrât constamment supérieur aux attaques et aux disgrâce», toujours égal à lui-même dans les prospérités, dans les maladie^ dans les souffrances . dans la lutte et le repos. On a dit que son pontificat rappela par la multiplicité des affaires, leur importance, leurs dangers , celui de saint Grégoire-le-Grand. Les complications politiques , souvent inextricables , au milieu desquelles il se trouva jeté, ne l'effrayèrent jamais. Elles servirent, au contraire, à faire ressortir sa prudence, son génie, sa magnanimité.

17. Lorsque le testament de Charles II fut connu en France, Louis XIV assembla un conseil extraordinaire où quatre personnes seulement furent admises : le Dauphin, le duc de Beauvilliers, le marquis de Torcy, ministre des affaires étrangères , et le chancelier de Pontchartrain. Une voix se prononça contre l'acceptation du testament , une demeura indécise ; les deux autres furent pour l'acceptation. Louis XIV, longtemps silencieux , décida; sa résolution fut trois jours secrète. Il l'annonça en ces termes au duc d'Anjou : « Le roi d'Espagne vous a fait roi , les » grands vous demandent, les peuples vous souhaitent, et moi j'y » consens. Soyez bon Espagnol, c'est désormais votre premier » devoir ; mais souvenez-vous que vous êtes né Français. » Il le présenta ensuite à la cour en disant: « Messieurs, voilà le roi » d'Espagne. » Quelques jours après, le duc d'Anjou, qui se nomma dès lors Philippe V, prit congé de son aïeul pour se rendre dans ses nouveaux Etats. « Mon fils, lui dit Louis XIV pour der- » nier adieu, souvenez-vous qu'il n'y a plus de Pyrénées. » Le •ardinal de Porto Carrero , chef de la régence nommée à Madrid par Charles II , se hâta de proclamer l'avènement du jeune prince , qui fut "également reconnu à Bruxelles par l'électeur de Bavière, gouverneur des Pays-Bas pour l'Espagne, et à Milan par 3e prince de Vaudémont. Clément XI, fidèle à la .ligne politique indiquée par le bref d'Innocent XII, à la rédaction duquel il avait travaillé comme cardinal, adressa des lettres de félicitation à Philippe V, et lui offrit des secours d'argent. On a souvent blâmé ce qu'on a appelé l'ambition de Louis XIV, dans l'affaire de la succession d'Espagne. Que n'eût-on pas dit s'il avait refusé d'accep> ter le testament de Charles II ? Il est des situations qui obligea* Le roi de France ne pouvait , sans abaisser la nation dont i1 était

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