‹ Histoire générale de l'Église (volume 5)Chapitre 1 sur 278 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La période historique qui s'étend de la chute de l'Empire romain d'Occident, en 476, à la prise de Constantinople par les Turcs, en 14S3, a reçu le nom de Moyen Age. On a ainsi voulu désigner la transition entre l'âge antique et l'âge mo- , derne. 1« Moyen Atef

Celte importante période de l'histoire a été successivement l'objet d'un dédain, d'un dénigrement et d'un engouement excessifs.

Les purs lettrés de la Renaissance ne virent d'abord, dans cette phase de dix siècles où l'on parlait si mal le latin, qu'une ,. . , époque d Ignorance et de grossièreté. G'étEÙt pour eux comme Moy«uA« une longue nuit de mille ans entre deux époques de lumière : manist»». l'époque de l'antiquité paiienne,dont ils ne considéraient f[ue la littérature à son âge d'or, et celle de la Renaissance de l'antiquité, qu'ils saluiùent de leurs espérances enthousiastes '.

Le xviii* siècle passa du dédain à la haine. Pour les philosophes de l'Encyclopédie, le Moyen Age commence à l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, qui détruit le patrimoine clopédi»! intellectuel de l'humanité et se clôt aux bûchers de l'Inquisi-

1. Le nom de Moyen Age paraît avoir été emprunté par l'histoire h la pbilolosio de3 lium.iuistes. Lu période qui s'étend du vo au xvi« siècle est. ea effet, colle dont du Caii;,-o étudie la langue dans son (Hossarium asLis et infinije li'inilatis. La première tiistoire ■'« Moyen Age est celle delullemand Chrisloiihe K«Iler (Cellarius). Historia medii wvi, léna. l'''8b Kinploy.'!- ea passant par Vollaire, l'oxp.eisioa n'est devenue courante qu'au d.^l'Ul du XII» siôcle f.B3 rooianlitpies la niireut il la mode Les prograpimes officiels de la ilcslauraliou la coujacrùroat et l'Académie l'admit dans la sixième édilioa de 80U I>icliuaiiairo, ea lâ35 (CL U. Kuaia- Qu'est-oe que le Moyen Asif, Paris, £lou<l/.

Uist. gea. de l'Eglisa. i

2 l^TBODUCTIO^

tion, qui brûl^al ceux qui travaillent à reconstituer ce patrimoine. A leurs yeux, le Moyen Age, c'est la période maadita de la tyrannie ecclésiastique, de l'ignorance et de la pure barbarie.

Les études d'iilstoire nationale que le patriotisme allemand «hei laa Ro- su-scita vers la fin du xviii' siècle et le début du xix*, firent naître le Romantisme et, avec lui, le culte du Moyen Age.

Né de l'autre côté du Rhin, de l'œuvre de Wackenroder, le Romantisme se propagea en Angleterre avec Wulter Scott et en France avec Chateaubriand. Dès lors, on ne rêva plus qua de cathédrales golliiques, de guerriers à cottes de mailles, et de dames à grand hennin. Les plus libres « enfants du siècle » furent hantés par les visions des Moines et des Chevaliers.

Que j'aimo ï voir, près do l'iuslère

Monastère, Au seuil du baron feudaUire, La croix bbncbe et le bénilier 1

chantait Alfred de Musset en 1828.

Les sévères méthodes historiques, que les travaux de notre A»i if < PR- Ecole des Chartes et des universités allemandes firent préva- **°/ouri. " ' loir dans le cours du xix* siècle, amenèrent peu à peu les historiens à une vue plus juste de l'époque médiévale. Aujourd hui, aux yeux des savants les plus réputés, le Moyen Age apparaît, .suivant les expressions de l'un d'entre eux, comme « l'une des périodes les plus fécondes de l'iiistoire, la période où se forment les nations de l'Europe nouvelle, où se crée une civilisation tri-s dilTércnle de la civilisation gréco-romaine, mais qui, à certains égards, ne lui est pas inférieure » *. Plos explicitement, on peut dire qu'une science mieux infor-

1, t,»Tissi etRiHiiAiTD, Uittoirg géniralê, tomo I, p. 1. Toar Aafcaste Comfe, le Moyrn Aiie est « IVpoque où le roonrle a été le mieux organisé >, c'est < rempire romain revivant spiriluelli'meni, groupant les ftmes europ^enni-s rn vn «cul faisceau et 8uscit!:Qt les seules grandes rlios^es qui se soient fr'.ilc* «l>r* ». C( E. Facc«t, l'olitiguei et moralisics du xii» siècle; 2* si<rie Auguste Comte. BncMTiiHi, Lu dieinint da la croyance : l'ulilitation dit p'jti- Hriame.

DiTRODUCnON 3

mée que celle des Humanistes, plus juste que celle des EncyolOjjédistes et plus profonde que celle des Romantiques, conçoit, de nos jours, la période qui s'est écoulée depuis le V* siècle jusqu'au xiv®, comme une époque d'activité intellectuelle et politique des plus intenses, qui, sous la direction de l'Eglise romaine, a eu pour résultats la formation de l'Europe moderne et sa pénétration profonde par l'esprit catholique.

Le déchiffrement d'un grand nombre de chartes anciennes, Activité Intel la publication d'une multitude demonograpliies, nous ontpermis d'abord de reconstituer ce prodigieux développement d'activité intellectuelle qui remplit le Moyen Age. Ou connaît mieux qu'autrefois ces écoles monastiques, épiscopales et palatine, que créa l'aclivité de Cliarleiaaagne. On est plus documenté sur ces controverses du ix^ siècle, où s'illustrèrent im Scot Erigène et un llincmar de Reims, sur l'œuvre immense d'un Pierre Lombard, sur ce foyer de science, de mysticisme et de poésie que fut le monastère de Saint- Victor. On a fait revivre cette grande Université de Paris qui, au xiu' siècle, groupa tamt de jetmes étudiants, réunis en corps de nations. On ne nie plus l'existence d'immouvement intellectuel qui va de Qiarlemagne à Pétrarque, et l'on n'hésite plus à le rattacher à la brillante Renaissance du xvi*' siècle.

'L'incomparohle actiuité politique et sociaZe de celte époque Activité poi? a été pareillement mise en évidence par les travaux du der- «ooi"^ nier siècle.

Tant de lois barbares, où l'Eglise s'efforça de fair^'. entrer l'esprit chrétien, tant d'assemblces nationales et de conciles où la vie parlementaire s'ébaucha, tant de négociations politiques entreprises par les Papes pour assurer la bonne harmonie des peuples chrétiens et pour les prémunir contre les infidèles, tant d Onergie dépensée à garantir les libertés communales et les franchises corporatives, tant d'efforts persévérants employés à maintenir cette distinction du spirituel et du temporel que l'antiquité païenne n'avait pas connue, ne nous autorisent- ils pas k considérer le Moyen Age comme la féconde périoc' d iucubaliou des temps modernes 1

• INTBOnLCnOIl

« Le Moyen Age, dit M. E. Lavisse, a ébauché les nations qui se soûl achevées au cours de notre siècle. Le Moyen Age et notre siècle sont les deux épo<jues les plus importantes dans riiistoire de l'Europe, j'entends l'histoire politique pro prement dite ' . »

« L'histoire de l'Europe, dit le même historien, aurait été toute diiïércnte, nos ancêtres auraient trouvé d'autres conceptions politiques, comme d'autres sentiments et d'autres passions, si l'Eglise et la Papauté ne leur avaient proposé un idéal qui les a dominés... Supprimez la Papauté : du même coup disparaisbcnl la communauté de la civilisation ecclésiastique et chrétienne où les peuples sont demeurés lonjjtemps confondus... L'histoire du monde ancien est oubliée : Charlemagne n'est point le successeur des Césars, Otton ne fonde pas le Saint-Empire. La querelle du spirituel et du temporel, qui fut la grande guerre civde du Moyen Age, n'a pas de raison d'être, iut; plus que l'accord du monde chrétien contre l'Infidèle : l'épée du chevalier n'est pas bénite par le prêtre et l'histoire ne racontera pas le poème des croisades '. »

Pendant cette période de dix siècles, l'Eglise chercha sur-

Infliienre pré- tout kpénétrcr le monde barbare de son esprit, t Figurez-vous, potiil. ranto r o <

<i« l'tgiise dit à ce sujet un de nos critiques les plus délicats, figurezvous ce que serait notre littérature moderne, notre pensée moderne, si l'on en retranchait l'histoire de ces conciles, de ces ordres religieu.x et de ces Papes qui, pendant mille ans, ont gouverné par des bulles ce monde, que les vieux Romains ne retenaient qu'à peine sous le joug avec leurs empereurs et leurs légions '. »

Sans doute, il y eut, dans ce mouvement, des heurts pénibles, des mouvements de recul et de lamentables défaillances. Les hommes de ce temps péchèrent gravement, tantôt par une

1. E. Latibsi, Vue g&nérale ttir l'histoire politique de l'Europe, avaaW propoa, p. TU.

2. Ileiue des Deux-3/ontles, 13 décembre 1886. L'entrée en tctne de Im papauté pur E. L»»i99i, p. Rt3.

:i. mlxstm di SicT, l'rcfucc aux Lettres de saint François de Sales, p. n-a, Paris, ibOS.

INTHODUCTION

exubérance de fougue passionnée, tantôt par un idéalisme Vice» de e«M naïf et par un imprudent oubli des droits de la critique. Au- b'ui«!'uiœ" tour de saint François d'Assise et de saint Louis, il semble bien ^•'''""■"* qu'on cherche encore trop à trancher les questions intellectuelles par l'autorité d'Aristote et les questions politiques et religieuses par la peur du bûcher. Mais se plaindre que la transformation n'ait pas été plus rapide, serait méconnaître les lois du développement des idées et des institutions humaines.

Ce que l'histoire de nos jours a pleinement révélé, c'est que l'Eglise-ne cessa jamais de veiller sur ces abus et de les réprimer avec une patience invincible. En des pages brillantes, Gommant M. Taine a décrit ce rôle de l'Eglise éducatrice du monde bar- ômire cei bare. « Pendant plus de cinq cents ans, l'Eglise sauve ce qu'on ^o',uq fi^ler peut encore sauver de la culture humaine. Elle va au-devant des barbares ou les gagne aussitôt après leur entrée... Devant l'évêque en chape dorée, devant le moine vêtu de peaux, le Germain converti a peur : la divination vague d'un au-delà mystérieux et grandiose, le sentiment obscur d'ujie justice inconnue, le rudiment de conscience qu'il avait déjà dans ses forêts d'Outre-Rhin, se réveille en lui par des alarmes subites, en demi-visions menaçantes. Au moment de violer un sanctuaire, il se demande s'il ne va pas tomber sur le seuil, frappé de vertige ; il s'arrête, épargne la terre, le village, la cité qui vit sous la sauvegarde du prêtre. D'autre part, parmi les chefs de guerre aux longs cheveux, à côté des rois vêtus de fourrures, l'évêque mitre et l'abbé au front tondu siègent aux assemblées ; ils sont les seuls qui tiennent la plume, qui sncheî?t discourir. Secrétaires, conseillers, théologiens, ils participent aux édits, ils ont la main dans le gouvernement, ils travaillent par son entremise à mettre un peu d'ordre dans le désordre immense, à rendre la loi plus raisonnable et plus humaine, à rétablir ou à maintenir la piété, l'instruction, la justice, la propriété et surtout le mariage... Dans ses églises et dans ses couvents, l'Eglise conserve les anciennes acquisitions du genre humain, la langue latine, la littérature et la théologie cbrétienres, une portion de la littérature et des science»

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païennes, l'architecture, la sculpture, la peinture, les arts et les industries qui servent au culte, les industries plus précieuses qui donnent h l'homme le pain, le vêtement et l'hal*»tation, surtout la meilleure de toutes les acquisitions humaines et la plus contraire à l'humeur vagabonde du barbare pillard et paresseux, je veux dire l'habitude et le goût du travail. An pain du corps ajoutez celui de l'âme, non moins nécessaire ; car, avec les aliments, il fallait encore donner à l'homme la volonté de vivre, ou tout au moins la résignation qui lui fit tolérer la vie. Jusqu'au milieu du xni' siècle, le clergé s'est trouvé presque seul à la fournir. Par ses innombrables légendes de saints, par ses cathédrales et leur structure, par ses statr.cs et leur expression, par ses offices et leur sens encore transparent, il a rendu sensible « le royaume de Dieu », et dressé le monde idéal au bout du monde réel, comme un magnifique pavillon d'or au bout d'tin enclos fangeux,.. Pendant plus de douze siècles, le clergé a nourri les hommes de cet idéal, et, par la grandeur de sa récompense, on peut estimer la profondeur de leur gratitude. Ses Papes ont été pendant deux cents ans les dictateurs de l'Europe. Ne croyons pas que l'homme soit reconnaissant à faux et donne sans motif valable ; il est trop égoïste et trop envieux pour cela. Quel que soit l'établis" sèment, ecclésiastique ou séculier, quel que soit le clergé, les contemporains qui l'observent pendant quarante générations ne sont pas de mauvais juges : ils ne lui livrent leurs volontés et leurs biens qu'à proportion de ses services, et l'excès de leur dévouement peut mesurer l'immensité de son bienfait'. »

Le présent volume n'aura pas à raconter le plein triomphe de l'esprit chrétien sur le monde barbare. Les cinq siècles qui feront l'objet de notre étude ne nous montreront que l'élaboration patiente, douloureuse, et parfois tragique, de cet idéal de la Chrétienté, que l'Eglise poursuivit à travers tant de vicissitudes.

1 H. Tiin, Ut ii'igirui (U la t'i jneé eonUmporain», Vaneitn rigitué^ ». 4».

INTRODUCTIOH

Trois sortes d'ouvriers travaillèrent à cette œuvre : des Papes, des Evéques et des Princes chrétiens.

Il s'agissait avant tout de fortifier l'Eglise dans son centre : ce fut la première tâche. Elle s'imposa aux préoccupations dca Papes, en particulier de saint Grégoire le Grand *.

La puissance du Saint-Siège une fois solidement établie, l'Eglise put sans péril rayonner, par ses missionnaires, dans le monde barbare. Ce fut la mission de ces grands Evêquos qui, non seulement « firent la France », comme on l'a dit, mais aussi l'Angleterre, l'Allemagne et les autres nations « ainsi que des abeilles font leur ruche » '. Le type de ces évêqucs missionnaires est l'apôtre de la Germanie, saint Boniface,

Quand les peuples barbares furent convertis, l'Eglise s'appliqua à grouper les nations chrétiennes en une vaste et puissante Fédération, qui s'appela la République chrétienne ou la Chrétienté. Dans celte œuvre, les Papes et les évcques furent secondés par les princes chrétiens, dont le plus grand fut Charlemagne.

Au moment où ces trois œuvres caraissaient définitivement accomplies, le démembrement de l'empire carolingien et les bouleversements politiques et sociaux qui s'ensuivirent au cours des ix* et x" siècles, amenèrent une crise religieuse dont la Papauté eut beaucoup à souffrir. Mais Dieu n'abandonna pas son Eglise. Aux heures les plus sombres de cette crise, on vit se dresser la haute et majestueuse figure du Pape saint Nicolas I^', qui affirma les droits du Saint-Siège avec une autorité souveraine ; et c'est sous le plus humilié des pontificats que fut restaurée la grande œuvre de Charlemagne : l'indigne Jean XII

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Eojpira.

1. Cet affermissement de ITglise en pon centre, cet accroissement de puissance temporelle de la Papauté tut plutôt le résultat d'événements providentiels que d UD dessein prémédité des Papes. Saint Grégoire le-Grand, en abordant le souverain pontificat, est effrayé de la responsabilité qui lui incombe et son premier mouvement est d'en écarter le fardeau.

2. relie parole « ce sout les évèqnes qui ont fuit la France comme les abeilles font leur ruche» est souvent attribuée à l'historien protestant Gibbun. Il n'en a écrit que la première partie : « ce sont les évêques qui ont fait !a France ». C est Joseph de Mai<tre qui a ajouté « comme les abeilles font leur ruche •. Cf. GiebO', liist. de la décadence et de la chute de l'cnijiirc romain, IreC. Ouiifit, VH, 19. !>• M'i?tr». Principes uèm'r.dcf comtit lo'ùt , LXV.

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