ÉBÉNISTERIE
Historique. — On donne le nom à'ébénisterie à l'industrie des meubles.
Les anciens, vivant au grand air, avaient besoin de peu de tneubles.Le mobilier des Grecs et des Romains était cependant remarquable par le style et la largeur des idées. Pendant le moyen âge, il y eut également peu de meubles, presque tous en chêne. On ne trouvait guère dans les appartements, même les plus riches, qu'un lit, un bahut, un dressoir, une table, des chaises, des fauteuils et des bancs. Cette époque se fait surtout remarquer par l'emploi de coffres gigantesques pour enfermer les vêtements. Au xiv° siècle, époque du gothique fleuri, les meubles furent fouillés comme la pierre et recouverts d'ornements très compliqués. Les coffres, toujours d'un grand usage, devinrent cependant plus petits et plus riches, et ne servirent plus qu'à enfermer les objets précieux. Leur fabrication donna lieu ù une profession spéciale, celle des écriniers. Les grands '■ il
artistes portaient surtout leurs efforts du côté de l'ameublement religieux, fort remarquable à cette époque.
A la Renaissance, l'art cessa d'être exclusivement religieux et le mobilier fut ramené aux formes antiques. L'Italie, que son commerce mettait plus particulièrement en relation avec l'Orient, fit venir des bois précieux et surtout de l'ébène, qui jouit d'une grande faveur, d'où le nom à'ébénistes donné aux fabricants de meubles. Les Vénitiens incrustèrent même ces bois précieux avec de l'ivoire, des pierres précieuses, des émaux brillants, des faïences, des métaux, pour en rehausser l'éclat. Les plus grands artistes de l'époque ne dédaignèrent pas de dessiner des meubles : Ducerceau, Philibert Delorme, Albert Durer, Holbein, Jean Goujon, etc.
Grâce aux efforts de Colbert, la suprématie pour la fabrication des meubles passa bientôt d'Italie en France. Ce ministre rassembla les ouvriers et les artistes les plus célèbres de France et de l'étranger, et les installa dans l'hôtel des Gobelins. C'est de là que sortirent les merveilleux ameublements des palais de Versailles, du Louvre, de Marly et des Tuileries. Boule, ébéniste du roi et directeur des Gobelins, maria admirablement le bois et le métal, créant un mobilier d'une richesse incomparable, mais d'un style un peu froid. Les meubles de Boule ornèrent toutes les cours de l'Europe.
Sous Louis XV, les meubles devinrent plus coquets ; la majesté des formes fit place à la grâce. Sous Louis XVI, il y eut aussi de grands artistes, parmi lesquels il faut citer Riesener, qui surent marier agréablement le bois avec le bronze et la porcelaine, comme pendant la Renaissance.
A notre époque, le meuble imite encore le style de la Benaissance, le plus parfait sans aucun doute. La France tient toujours le premier rang par l'habileté de ses ouvriers et le goût de ses artistes.
Peu d'industries exigent autant de variété de main-d'œuvre et de dissémination du travail que celle du meuble. Chacun des articles suivants est l'objet d'une spécialité : fauteuils et chaises, lits, billards, marqueterie et découpage, sculpture sur bois,
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marbrerie pour ameublement, sciage du bois pour placage, tapisserie, encadrement et moulage, dorure sur bois, etc., etc. Que de branches diverses de métiers concourent à un résultat uni que !
«En général, écrit .M. Wolowski dans son Rapport sur l'Exposition de 185 f, les fabricants qui se livrent au travail le plus distingué ne recherchent pas beaucoup à augmenter le nombre des bois employés; les parties chaudes, unies et les dessins variés de ceux rpii sont entrés dans l'usage habituel Leur suffisent. Le goût, l'art, la décoration, sont tout dans les meubles qu'ils créent ; la matière n'entre que comme un faible élément dans le prix. »
Les bois employés en ébénisterie ne sont donc pas d'une grande valeur. Le chêne, si solide et si commun en France, en Angleterre et en Allemagne, fut pendant longtemps presque le seul bois usité; le noyer, plus riche de veinures, est surtout employé pour les grandes pièces sculptées ou les meubles ordinaires. Comme bois indigènes, on se sert encore, mais plus rarement : du hêtre pour les carcasses des fauteuils, des canapés, des sièges teints en noir, les ceintures de table; du merisier poulies chaises imitant l'acajou ; du frêne, du peuplier, de l'amandier, de l'oranger, de la racine d'érable, du poirier, du citronnier dont les Italiens se servent beaucoup à défaut du chêne.
Quelques bois exotiques sont également d'un grand usage. L'ébène, susceptible d'un magnifique poli et dont la teinte noire fait admirablement ressortir l'éclat des objets enfermés dans les meubles, fut très recherché par les ébénistes de la Renaissance. Pour les meubles communs, on imite l'ébène avec le poirier noirci. L'acajou devint très à la mode au siècle dernier. En 1720, raconte M. Wolowski, un médecin célèbre de Londres, nommé Gibsons, reçut de son frère, capitaine de navire, plusieurs billes de ce bois, qui avaient servi de lest à son navire revenant des Indes Orientales. Il voulut les employer à une construction, mais les charpentiers se plaignirent de ce que le bois était trop dur, et il fut laissé de côté comme n'ayant pas d'emploi. Peu de temps après, Gibsons fit appeler son ébéniste,
Wollaston, et lui demanda d'utiliser ces matériaux qui gisaient dans le jardin. Après quelques essais, Wollaston réussit à fabriquer un bureau qui émerveilla tellement le docteur Gibsons par la couleur, le poli et l'aspect général, qu'il invita ses amis à venir voir ce meuble unique à ce moment. Ce bois, fort admiré, devint à la mode à cause de sa belle coloration rouge, de la variété de ses veines, de la facilité de son poli et de son entretien. C'était d'abord un objet de luxe, mais le placage le rendit bientôt abordable aux fortunes les plus modestes.
Depuis déjà longtemps le placage sur chêne était connu : il portait le nom de marqueterie. Le chêne, servant de support, était recouvert de plaquettes minces d'autres bois d'essences plus rares et plus précieuses. Le placage proprement dit, c'est-à-dire d'une seule pièce et non plus de pièces multiples comme dans la marqueterie, fut pratiqué lorsqu'on employa l'acajou.
Sous Louis XV et sous Louis XVI, on employa surtout le bois de rose. On l'a abandonné depuis, sauf pour quelques ouvrages de fantaisie, particulièrement pour les tables à ouvrage des daines.
Parmi les bois exotiques d'un emploi plus récent, citons : le palissandre, d'une coloration intermédiaire entre l'acajou et l'ébène, le thuya d'Algérie, déjà employé par les Romains, dont la loupe est d'une vigueur admirable et d'une grande richesse, le bois violet, le santal, le courbaril du Brésil, lepitch-pin, etc.' Nous avons donné d'ailleurs, un peu plus haut, la nomenclature des bois susceptibles d'être employés dans bébénisterie.
Outre les bois, l'ébénisterie emploie encore un grand nombre d'autres matières premières, mais en quantités très restreintes : des incrustations en cuivre pour le genre Boule, du bronze doré, des émaux, des pierres, de la porcelaine peinte, des tableaux peints à l'huile, etc. Mais ces matières étrangères au bois ne doivent être employées qu'avec un grand ménagement et une grande sûreté de goût. Les métaux, et le bronze en particulier, ont trop d'éclat et rendent le bois terne ; les toiles peintes, au contraire, perdent trop leur éclat. Les fonds d'or sont également employés rarement avec succès.
EBENISTERIE.
STATISTIQUE
France. — « Le sceptre du goût, a écrit M. Wolowski, appartient incontestablement à la France : nous devons cette prééminence non seulement à l'intelligente application de leçons puisées dans le spectacle des œuvres d'art, non seulement à des écoles de dessin, à l'habileté du tour de main, mais au sentiment du beau et du vrai, de l'unité et de l'harmonie qui laisse son empreinte sur les productions de Fesprit français : c'est le fruit de ce sens à la fois pratique et exquis que donne une culture supérieure et que la mécanique ne saurait remplacer. Il n'importe pas moins pour l'avancement matériel que pour le progrès moral des peuples d'élever lame, d'orner l'intelligence, d'étendre l'horizon de la pensée et de fortifier notre esprit. »
Voici d'ailleurs un autre jugement, porté cette fois par un étranger, M. Oechelhâuser, dégagé par conséquent de tout chauvinisme.
« La France fournit ce qu'il y a de plus remarquable dans la fabrication des meubles. La pureté du style, l'harmonie de la construction et de l'ornementation, le choix des matériaux, qui répondent toujours aux exigences du dessin, de la couleur et des qualités particulières du meuble aussi bien qu'aux convenances du style adopté et de la distinction, une habileté incomparable dans le travail de menuiserie et de sculpture, une heureuse distribution des ornements, qui empêche de surcharger même les dispositions les plus riches ; toutes ces qualités réunies se trouvent dans les meubles français. 11 faut leur reconnaître le mérite de l'inspiration originale, car on doit envisager les produits français comme les véritables modèles dans cille branche de l'industrie; beaucoup de meubles d'autres pays n'en sont qu'une imitation. »
Ce jugement, porté en 18j1, est encore vrai aujourd'hui. La fabrication des meubles constitue une des grandes industries françaises ; elle est concentrée à Paris, dans le faubourg Saint- Antoine, où vingt-cinq à trente mille ouvriers vivent de ce genre de travail.
L'ameublement religieux, en France, s'est vu rejeté à un plan secondaire, fait bien regrettable, car, dans les églises l'art devrait se manifester dans ce qu'il a de plus pur et déplus élevé Angleterre. - L'Angleterre est devenue une rivale sérieuse de la France et a fait de grands progrès en ébénisterie. On y fabrique beaucoup de meubles en sapin et en érable, d'une forme gaie et d'un prix modéré. L'ameublement religieux' y est mieux compris qu'en France- États-Unis. — Là, les meubles ont des formes lourdes. On se sert beaucoup de machines ingénieuses. Le pays produit des bois excellents pour l'ébénisterie, qui permettent de fabriquer de belles tables en marqueterie.
Italie. - L'Italie a été le berceau de la belle fabrication des meubles incrustés et sculptés, qu'elle exportait auxvi« siècle dans les diverses régions de l'Europe. C'est là qu'à l'époque de la Renaissance, nous avons puisé pour les ciselures, pour les meubles, l'amour et la recherche du beau. L'ébénisterie italienne est principalement remarquable par ses incrustations et ses marqueteries, qui font montre d'une grande imagination Elle cherche à imiter l'art étrusque. Trop souvent, malheureusement, le meuble disparaît sous la prodigieuse abondance des décors qui l'absorbent : mosaïques, matières riches et diverses pierreries, métaux, etc. Milan, Florence, Venise, Naples sont les principaux centres de cette fabrication.
Russie. — Les établissement impériaux de Peterhof et Ekaterinbourg fabriquent de beaux meubles, remarquables surtout par leur ornementation au moyen des pierres précieuses que fournit la Sibérie : turquoises, lapis-lazuli, topazes, malachites, néphrites, etc.
Suisse. —La Suisse produit surtout des petits meubles à bon marché, et le canton de Berne a acquis dans cette fabrication une renommée universelle. Ces petits meubles sont jolis, coquets, mais d'un usage rarement approprié aux services habituels de la vie.
Belgique et Hollande. - La Belgique brille par une grande habileté dans la sculpture sur bois, mais elle obéit trop à Fin-
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flucnco espagnole qui se perpétue dans ses souvenirs et rend ses œuvres lourdes et tourmentées. Elles sont vraiment belles quand elles s'inspirent de la pensée religieuse, qui les ramène à des eil'ets plus grands, parce qu'ils sont pins simples. L'ameublement religieux, dont le centre de fabrication est à Louvain, sait dignement maintenir la renommée conquise par la Belgique pour ces chaires, ces confessionnaux, ces statues en bois, qui peuplent magnifiquement les anciennes églises.
La sculpture des meubles belges est habile et soignée. Les ébénistes cherchent surtout à imiter l'art flamand au moyen de meubles vieillis artificiellement.
La Hollande, comme la Belgique, excelle dans la fabrication de l'ameublement religieux. Amsterdam est le centre de cette industrie.
Espagne et Portugal. — L'Espagne a fabriqué d'excellents meubles pendant le xvn° siècle; son ameublement manque aujourd'hui de caractère. Le Portugal fabrique mieux.
Allemagne. — L'habileté des ébénistes est généralement appréciée. L'exécution des meubles est parfaite; le fini du travail, l'excellent jeu de toutes les pièces en mouvement et leur exacte adhérence échappe à toute critique, mais on ne saurait en dire autant du goût et du dessin. L'Allemagne, moins riche que la France et l'Angleterre, a des mœurs plus simples : l'ameublement s'en ressent. Les grands centres de fabrication sont à Mayence, dans la Saxe et dans la Prusse, mais assez disséminés ; il n'y a pas là de centre comparable à Paris, Londres ou Vienne.
Autriche. — Les meubles de Vienne sont très renommés, car Vienne est, après Paris, l'un des foyers principaux du goût artistique en Europe. Le Tyrol, qui fabriquait jadis beaucoup de meubles, est aujourd'hui bien déchu. Une des spécialités de l'Autriche est la fabrication des meubles en fer.
Pays orientaux. — On ne saurait trop admirer le luxe exquis et l'aspect à la fois imposant et gracieux des meubles des Indes, au style sévère, aux formes originales, pleins de richesse et de grandeur. La perfection de la sculpture ne saurait aller plus loin. Il en est de même pour certains meubles chinois et japo-
nais, qui sont des merveilles d'adresse et dp n ,r
la sculpture que pour la marqueter" P *""*. ** ^