CHAPITRE XXI
Les Mongols (suite).
LE nouvel empereur, âgé de treize ans, était faible, timide, inconstant; il ne tarda pas à se livrer aux plaisirs et à abandonner les soins du gouvernement à ses ministres. Sur le cgnseil du prince Alou hoan Timor, favori de Ho chi la, il choisit comme ministres et généralissimes le merkite Bayan (Peyen), homme débauché et cruel, et Satun, frère aîné de Yang Timour; ce dernier, créé prince de Joung, mourut en 1335 et fut remplacé dans le ministère par Tang ki che, son neveu, fils aîné de Yang Timour et frère de l'impératrice Pe Yaou.
Le fougueux Tang ki che, jaloux de Bayan, créé prince de Tsin, qui avait la toute puissance, ourdit contre son collègue et rival une conspiration dans laquelle entrèrent son frère Targai, son oncle paternel Talientali; des troupes dévouées furent cachées dans le palais de Chang Tou ; le but du complot était de placer sur le trône Houang Ho Timour, fils de Chireki et petit-fils de Mangkou. Averti de ce qui se tramait, Bayan fît arrêter Tang ki che et son frère; le premier fut tué les armes à la main; Targai, réfugié chez sa sœur l'impératrice, fut massacré sous ses yeux à coups de sabre; Pe yaou elle-même fut mise à mort par Bayan, sur le consentement de l'empereur; Talientali se défendit et se réfugia chez Houang Ho Timour, où il fut pris et tué; le prince lui-même se suicida. A près ces sanglantes exécutions, Chouen Ti quitta Chang Tou et retourna à Ta Tou.
Cependant de nombreux signes de mécontentement se manifestaient dans tout l'empire; la faiblesse des Khans mongols se trahissait de plus en plus. En 1337, un homme du peuple, Tchou Kouang-K'ing, avec Che Kouan-chan et Tchoung Ta-ming, se révoltent dans le Kouang Toung,
tandis que, dans le Ho Nan, Pang Hou, s'empare de Koue Te et incendie Tchcn Tcheou; l'année suivante, un simple particulier de Nan chcng bien s'empare de Tchang Tcheou, au Fou Kien; il est tue, de même que Fan Ming, de Ki Hien, au Ho Nan, en 1339; en 1341, dans le Hou Kouang, deux habitants de Tao Tcheou, Tsiang Ping et Ho Jen-fou, ne sont battus que lorsqu'ils ont réussi à s'emparer de Kiang Tcheou et de Houa Tcheou; dans le Chan Toung, on ne réussit pas à maîtriser complètement la rébellion. Dans l'espérance de les priver de tout moyen d'action, on enlève armes et chevaux aux Chinois en même temps qu'il leur est interdit d'apprendre la langue mongole.
Bayan, qui de gouverneur du Ho Nan, était arrivé à sa haute situation grâce à Tob Timour, crut pouvoir donner libre carrière à son ambition et à sa cruauté, sans se soucier de la haine qu'il excitait dans le peuple aussi bien que dans son entourage; il eut l'audace de faire tuer, à la 11^ lune de 1339, Tche tche tou, arrière-petit-fils de Mangkou, par son quatrième fils Yu loung ta che. Dénoncé à l'Empereur par son propre neveu Toktagha (Toto), officier dans les gardes, Bayan lut exilé dans le sud de la Chine et mourut en route à Loung Hing-yi, près de Nan Tch'ang, capitale du Kiang Si; il fut remplacé comme premier ministre par son frère puîné Matchartai, père de Toktagha (1340).
Rappelant les intrigues de cour à la mort de Kaï Chan, Chouen Ti relégua la veuve de Tob Timour, l'impératrice Poutacheli, à Toung Ngan tcheou, où elle mourut ; son fils Yang tekous, jusqu'alors considéré comme prince héritier, est expédié en Corée avec le fonctionnaire Yue kou sar, qui le tue en route; enfin la tablette de Tob Timour (Wen Tsoung) est enlevée de la salle des ancêtres de la famille impériale à Chang Tou. Matchartai, qui désapprouvait ces mesures, donne sa démission et il est remplacé par son fils Toktagha et par Timour Bougha (1340).
Quatre ans plus tard (1344), Toktagha prend sa retraite et reçoit le titre de Tcheng Wang; sur son conseil, on lui donne pour successeur Aloutou, descendant à la quatrième génération de Bourdji (Po eul tchou), l'un des quatre braves
de Tchinguiz Khan. Aloutou fit exiler Matchartai, qui mourut à Kan Tcheou, et Toktagha. Dès 1347, Aloutou était remplacé par Pier kié Bougha, fils du ministre Agoutaï, mis à mort par ordre de Kaï Chan. Peu de temps après, il eut pour successeur Tourtchi, dont le collègue, le sage et intègre Tai Ping, fit rappeler Toktagha, qui rentra en grâce; celui-ci, ignorant le service que lui avait rendu Tai Ping, fit renvoyer ce ministre, qui se retira à Si Ngan (1349).
Chouen Ti envoya une ambassade avec des présents à la cour de Delhi, où un ancien esclave turk, Ghiyas ed-din, avait fondé la dynastie de Tughlak (1320-1414); il fut assassiné par son fils Mohammed (1324), qui régna jusqu'en 1351. Mohammed Tughlak, voulant rendre la politesse, organisa une ambassade en Chine dont il confia la direction au célèbre voyageur maghrébin Ibn Batouta de Tanger (printemps de 1342), que le mauvais état de la mer empêcha de remplir sa mission. Le sultan Mohammed Tughlak avait, en 1337, organisé une grande expédition, qui, après s'être emparée delà ville de Djidiah, essuya un désastre dans les Himalayas. Firishta prétend que cette expédition était dirigée contre la Chine.
L'indifférence de l'empereur plongé dans les plaisirs, la faiblesse de son gouvernement, le relâchement dans l'administration provinciale allaient amener de nouveaux troubles précurseurs et préparateurs de la catastrophe finale. Les désordres allaient croissant et se multipliant. Un nommé Han Chan-toung, originaire de Louan Tch'eng, dans le district de Tcheng Ting (Tche Li), avait été déporté au Chan Toung. Son grand-père et son père « avaient été exilés dans le pays de Young P'ing, vers les limites du Leao Toung, pour avoir pratiqué les prétendus secrets magiques de la secte des Pei Lien kiao, afin d'exciter des troubles; Han Chan-toung profita de la fermentation où étaient les esprits: il fit courir le bruit dans toutes les provinces que le Foè Mile était descendu sur la terre pour délivrer les peuples de l'oppression des Mongous, et il fit soulever beaucoup de monde dans le Chan Toung, le Ho Nan et le Kiang Houai ^ ».