DE VIRIS ILLUSTRIBUS
connaît suffisamment ses ouvrages, il ne prend pas la peine de les signaler. Ainsi procède-t il pour saint Cyprien; c'est encore ce qui a lieu pour Tertullien : il n’en cite que quelquesuns, obéissant en cela à des égards déterminés ; ou bien encore il renvoie le lecteur à quelque autre de ses propres écrits, dans lequel il traite des ouvrages en question: c’est le cas pour Origène. Cette hâte, ce laisser-aller et cet arbitraire ne se montrent pas avec moins d'évidence dans le classement des auteurs. Comme Suétone, dans son ouvrage, saint Jérôme a bien eu en vue l'ordre chronologique ; mais il ne l'observe que d'une manière tout à fait générale et il ne craint pas de classer saint Athanase avant saint Antoine, dont il a été le biographe. L'oubli qu'il a commis envers un apologiste comme Athénagore ne peut pas s'expliquer autrement.
D’autres auteurs qu'il ne mentionne pas lui auront sans doute été inconnus; enfin c’est pour un mème motif que nous le voyons admettre, d'autre part, le juif Philon « Philo Judæus » et Lucius Annæus Seneca, le premicr, à cause d’un écrit qu'une erreur seule a fait appliquer aux chrétiens, le second, à cause de sa correspondance falsifiée avec saint Paul. La crédulité de saint Jérôme en ce qui regarde ce dernier cas est bien pardonnable pour son siècle : nous devons lui être reconnaissants de la critique historique et littéraire qu'il a su déployer dans les autres parties de son ouvrage. S'appuyant par exemple sur le style de Minucius Félix, il se refuse à reconnaître en lui l’auteur du livre De fato, qu’on lui attribuait jusque-là ; ou bien encore, en parlant de saint Hilaire, il fait cette remarque : «on dit quil a fait un commentaire sur le Cantique des cantiques; mais je ne connais pas cet ouvrage ». En général l'auteur ne porte de jugement ni sur les écrits ni surles écrivains (1), quelque autorisé qu’il y soit par son talent, surtout en ce qui regarde le style, ainsi que le montrent la plupart de ses letlres (2).
1. C'est à dessein qu'il s’abstient de juger les auteurs vivants, v. c. 124 où il dit: « Ambrosius, Mediolanensis Episcopus usque in præsentem diem scribit, de quo, quia superest, meum judicium sublraham, ne in alterutram partem aut adulatio in me reprehendatur, aut veritas. »
2. V. notamment, outre la lettre déjà citée à Magnus (Ep. 70), celle qu'il adresse à Paulin (Ep. 58) et dont je parlerai encore plus loin.
Ce défaut donne au livre une sécheresse et une aridité qui le font ressembler parfois à un vrai catalogue; mais, d'un autre côlé, il rehausse le caractère objectif de la narration, lequel se montre en ce qui concerne les écrivains hérétiques, qu'il n'exclut ni ne maltraite. Là est même la raison de l’importance de cet ouvrage fondamental : il sert de base aux écri-. vains postérieurs, et, quelque imparfait qu'il soit, il n'en demeure pas moins comme un témoignage de l'immense érudition de l’auteur et comme une source, unique pour nous, sous beaucoup de rapports, de l’histoire et de la littérature (1).
Un autre ouvrage historique de saint Jérôme, beaucoup moins original, il est vrai,eut néanmoins une tout autre signification au point de vue de la littérature et de la civilisation du moyen âge : je veux parler du remaniement et continuation de la chronique d'Eusèbe : ille composa en 388, et il ne comprend à proprement parlér qu'une partie de la Chronique universelle, les tables chronologiques (2). Ce sont des tables où, à partir de la naissance d'Abraham, l'auteur enregistre d'une manière synchronique les années des dynasties qui font successivement leur apparition dans l'histoire : des Assyriens à partir de Ninus, et Abraham naquit, selon Eusèbe, dans la quarante- -troisième année de son règne ; des Grecs (où l'on voit apparaître en mème temps plusieurs dynasties, après les différents règnes) ; des Égyptiens, des Juifs, des Mèdes, des Perses, des Macédoniens, des Latins aussi à partir d' Enée, des Romains en commençant par Romulus et une deuxième fois par Octavien. Les Olympiades y sont également indiquées. À côté des dates correspondantes se trouvent très brièvement cités les événements les plus mémorables. Telle est à peu près la nature de l'ouvrage; à s’en tenir à la préface d'Eustbe qui le démontre suffisamment, il a pour tendance de com-
4. On reconnut bientôt l'importance de cet ouvrage, ainsi que le montre entre autres choses la traduction en langue grecque faile par un contemporain, Saphronias qui avait déjà traduit en cette langue d'autres écrits de saint Jérôme. (Voy. De vir. üll., c. 134.)
2. Eusebii Chronicorum Canonum græx supersunt, ed. À Schæœne, Berlin, 1866, in-4 ; A. Schæœne, Questionum Hieronymianarum capita sclecta, Leipzig, 1864 ; v. Gutschmid, Compte rendu de l'éd. de Schœne dans le Jahrbuch für Philol., vol. XCV, 1867.
parer ensemble l’histoire profane et l'histoire sainte et de déterminer les rapports chronologiques de l’une avec l’autre. Le but principal du livre est de faire voir que Moïse, « le premier de tous les prophètes avant la venue du Messie, » promulgua la loi divine, avant que le culte païen, dans le sens strict du terme, c'est-à-dire le culte des Grecs, ne prit [naissance. D'après les résultats obtenus par Eusèbe, Moïse serait le contemporain de Cécrops « qui, le premier de tous, donna un nom à Jupiter, imagina les statues des dieux, érigea des autels et offrit des sacrifices. » La religion et la sagesse du peuple choisi sont donc antérieures à la mythologie et à la culture lassique. Eusèbe n’était pas le premier à marcher sur celle voic; il avaiteu des prédécesseurs, notamment dans la personne de Julius Africanus et dans celle d’'Hippolyte, évèque de Portus, qui avaient écrit aussi leurs ouvrages en grec. Celui d'Eusèbe toutefois les distançait de beaucoup, quant à la disposition et à l'exécution : la première comprenait l'histoire universelle et la seconde embrassait plus de détails.
L'ouvrage d'Eusèbe, dont l'original est aujourd’hui perdu, se divisait en cinq parties : la première s'étendait jusqu à la guerre de Troie, la seconde jusqu’à la première Olympiade, la troisième jusqu'à la deuxième année du règne de Darius, la quatrième jusqu’à la mort du Christ et la cinquième jusqu’à la fin, c'est-à-dire jusqu'à la vingtième année du règne de Constantin. Saint Jérôme y a joint une sixième partie : c'est la continuation de cet ouvrage jusqu à l'époque où il vivait. c’est-à-dire jusqu’à la mort de Valens, en 378. Il a donc travaillé ici avec une entière indépendance. Il dit lui-même dans la préface, qu'il s'en est tenu, pour le reste, à une traduction pure et simple, seulement dans la première partie. Pour les quatre autres il ne s’est pas sculement contenté d’y faire des additions; il a de plus modifié l'ordre chronologique (1). Lesadditions ont surtout rapport à
4. Par exemple, en ce qui a trait à la durée du règne des empereurs ; v. Mommsen, sur les sources chronologiques de la Chronique de saint Jérôme, daus les Dissertations de l'Acad. roy. de Saxe pour les sciences, Classe de philol. histor., I[,p. 671. Par rapport à la chronologie des Papes, où saint Jérôme, au lieu de suivre la synchronie des empereurs de la chronique d’Eu-
l'histoire romaine tant politique que littéraire ; la source où il a puisé pour celle-ci est le livre de Suétone De viris tllustribus, tandis que le Breviarium d'Eutrope lui a fourni les matériaux pour la première. IL a de plus mis à profit, pour l'histoire romaine, deux autres ouvrages historiques écrits en latin, une Histoire de l’origine du peuple romain, et une Chronique de la ville de Rome, conservée dans un recueil fait au milieu du 1ve siècle (1). Les additions empruntées à ces sources ne sont, pour la plupart, que des extraits, souvent faits à la hâte, en sorte que saint Jérôme omet des points essentiels et qu'on a de la peine à ressaisir le sens. Dans la préface que le saint docteur adresse à deux amis, il dit lpi-même que son ouvrage est né dans le tumulte, et il fait appel à leur indulgence, attendu qu'il l’a dicté tres rapidement au’copiste. Il est donc très probable que les omissions qui rendent le sens incompréhensible doivent, en bonne partie, être mises sur le compte de ce dernier, de même qu'il est facile d'expliquer les quelques autres erreurs comme résultant d'un mot mal entendu (2). Le choix mème de ces additions est assez arbitraire et l’ordre chronologique y est fréquemment inexact.
Dans ce livre, de mème que dans son ouvrage sur l’histoire de la littérature, notre Père de l’Église encourt donc plusieurs reproches : il n'a d'abord ni la solidité d’érudition ni le soin nécessaires; il manque ensuite du sentiment vraiment historique. Non seulement, en effet, il a trop peu de respect pour la chronologie; mais encore il ne sait pas discerner les détails qui ont une importance pour tous les temps d'a vec ceux qui n’en ont que pour le moment actuel; tout au moins ne sait-1l pas les montrer sousleur vrai jour. Ce défaut éclate en particulier dans le dernier chapitre : c'est celui qu'il a ajouté et c'est celui-là même qu'ont pris pour modèle les écrivains
sèbe, a suivi celle de son histoire ecclésiastique, voy. Lipsius, Catalogue des Prupes par Eusèbe, p. 13 et sq. — On peut contrôler les rapports qui existent entre le travail de saint Jérôme et celui d'Eusèbe, à l'aide d’une traduction arménienne qui nous reste de l'œuvre de ce dernier.