‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 137 sur 352 · Suit une description complète · texte numérisé non relu

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bouffonne se dissipe : le Jeu (Jocus) et la Pétulance (Petulania) jettent leurs cymbales, l'Amour son carquois; la Pompe (Pompa) se défait de ses atours, ct la Volupté (Voluptas) n’a point peur de marcher sur les épines. Le sol est couvert de butin. Mais l’Avarice (Avaritia) survient alors pour s'en emparer (v. 454); dans sa suite, sont ses filles, les Soucis, la Faim, la Crainte, l’Angoisse, le Parjure, la Päleur (Pa/lor), la Corruption, la Fourberie (Dolus), le Mensonge (Conmenta), l'Insomnie, la Vilenie (Sordes), qui, semblables à des loups, fouillent le champ de bataille. Le poète fait ici un tableau animé des ravages que l’Avarice cause dans le monde. Elle s'attaque à Loutes les classes. Elle ose mème s'adresser aux prêtres du Seigneur qui, grâce au secours de la Raison, n’en sont que légèrement blessés. Là-dessus, l'Avarice se résout, après un long discours où elle se vante de ses exploits (1), à avoir recours à la ruse pour tromper les chrétiens. Elle sc revêt du masque de l'honorable Économie et réussit à duper ainsi les cœurs dont la foi est faible. L'armée des Vertus chancelle ; mais tout à coup s’élance la laborieuse Miséricorde (Operatio), qui la provoque dans un combat singulier. Elle ne porte aucune tache, car elle a donné aux pauvres tous ses biens. Pleine d’effroi, sûre de la mort, l'Avarice fixe son adversaire qui l’étrangle tremblante sous son poing. Cela fait, la Miséricorde ordonne à l’armée de déposer les armes (v. 606 sq.), vu que la cause de tant de maux n'existe plus. Les Soucis prennent la fuite, la Paix chasse la Guerre, ct la Concorde (Concordia) donne l’ordre de rapporter à l’arsenal les aigles victorieuses. Tandis que ce retour s'exécute au milieu des cantiques (2), la Concorde est victime d’un guet-apens ; elle en sort la vie sauve, mais avec des blessures. L’assassin est bientôt pris, et il se livre sous le nom de Discorde (Discordia), avec le surnom

1. « Sola igitur rapui quidquid Styx abdit avaris Gurgitibus : nobis ditissima tartara debent, Quos retinent, populos : quod volrunt saecula, nostrum est, Quod miscet mundus vesana negotia, nostrum. » V. 529 sq.

2. Les fantassins chantent des psaumes : les cavaliers, des hymnes. V. 648 sq. Cette différence n'est pas sans intérêt ; les premiers sont évidemment, comme « sermo pedester, » chant prosaïque, opposés au chant plus élevé et artistique des hymnes,

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d'Hérésie (Haeresis). Après la perte de la bataille, la Discorde s'était mêlée aux vainqueurs, comme étant de leur parti. La reine des Vertus, la Foi (Fides), lui perce la langue pour l’empêcher de parler (4); après quoi, l’armée la déchire en morceaux. Au milieu du camp et sur un « tribunal, » les sœurs Concordia et Fides qui conduisent l’armée adressent ensuite un discours à leurs soldats (v. 749 sq.) : celle-là recommande dans des paroles inspirées la paix intérieure, la concorde dans la foi et dans la vie ; celle-ci veut qu'après une guerre si glorieuse on bâtisse un temple à Jésus-Christ, à l'exemple de Salomon.

L'auteur décrit cette construction (v. 825 sq.), en se rattachant, dans les lignes principales, à la description de la Jérusalem céleste de l'Apocalypse (c. XXI). Dans le temple, trône la Sagesse, un sceptre à la main, semblable au sceptre d'Aaron. — Le poète termine par une prière d'actions de grâces à Jésus-Christ, qui nous a appris à connaître les dangers de l’âme exposée au combat. Combien de fois elle s'élève à Dieu après s'être débarrassée des vices ! Mais combien de fois aussi elle succombe encore à la sensualité ! Il en sera ainsi jusqu à ce qu'apparaisse Jésus-Christ, pour nous secourir; jusqu’à ce qu'un temple s’élève là où trônait le péché, et jusqu’à ce que la Sagesse vienne régner dans ce temple, c'està-dire jusqu'à ce que son règne arrive. C'est avec ce regard sur l’avenir de l’humanité, où l’âme n'aura plus de combat à soutenir, que se termine ce poème.

Cette analyse motive d'elle-même, j'aime à le croire, l'idée que j'ai donnée plus haut de cette poésie, comme elle en montre l'unité. Le fait de voir la Discorde apparaître, sous le le nom d’hérésie, ne saurait contredire cette affirmation. L'hérésie est attribuée à l'influence des idées païennes, et il en était réellement ainsi pour les plus importantes de cette époque. Le poète veut montrer que le chrétien, jusqu'au nouvel avènement du Christ, a à combattre les vices qui, nés de sa

4. La Discorde, en effet, après s’être fait connaître, fait sa profession de foi, dans laquelle sont indiquées, en peu de mots, les principales hérésies de l'époque. V. 710 sq.

nature sensuelle, appartiennent au paganisme : ce n'est qu'avec le secours des vertus chrétiennes qu'il peut remporter la victoire ; mais il ne peut la maintenir qu’en s'attachant fermement à l'Église, dans la science et dans la vie (1), c'est-àdire dans le dogme et la morale, qui doivent être unis indissolublement. Ainsi seulement la paix suit la victoire, dont elle est la récompense. Dans l'éloge de la Paix, Prudence montre un accord remarquable (et non remarqué jusqu'ici) avec saint Augustin, au dix-neuvième livre de la Cité de Dieu. Ce dernier s'est-il rappelé ici les vers du poète? En aucun cas, en effet, Prudence ne peut avoir mis à profit la Cité de Dieu (2).

Cette poésie de Prudence offre un très grand intérêt ittéraire et historique en ce que, je l’ai déjà dit, c'est par elle que le style artistique de l’allégorie se développe, pour la première fois et d'une manière complète, dans la poésie chrétienne de l'Occident. C’est également, si nous mettons peut-être à part les hymnes, parmi tous les ouvragesde notre poète, celui qui exerça la plus grande et la plus directe influence sur le moyen âge, non seulement par son exposition et par son style artistique et spécial, par le plus ancien et le plus grand modèle

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