Ep. XVI
[298-9.] AD JOVIUM. PROSE 333
épître poétique, laquelle, selon toute apparence, se rattachait àlalettre en prose(1). Au lieu de chanter le jugement de Paris et les guerres fabuleuses des Géants, ce qui n’est qu’un jeu convenable tout au plus pour un enfant, que Jovius, dit Paulin, prenne pour sujet de ses vers les vrais miracles de Dieu ; c'est par là qu'il l'approchera de plus près et lui sera plus agréable. Il le renvoie à des sujets de l'Ancien et du Nouveau Testament. Le premier l'instruira sur l’origine du monde et sur la direction immédiate de l’homme par Dieu et non par le hasard. C’est ainsi que Paulin, ici comme dans sa première lettre à Ausone, rompt une lance contre les mythes décrépits de la poésie profane.
Et pourtant saint Paulin ne nie point, comme poète chrétien, que c'est avec cette poésie profane qu'il est entré dans la carrière; par les poèmes qui nous restent de lui, il se rattache le plus souvent, comme nous l’avons vu, aux genres et aux formes qui régnaient précisément alors dans la poésie profane, et nous le voyons cultiver avec amour la poésie panégyrique et épistolaire et composer mème un épithalame chrétien. Et son langage poétique marche de pair avec ces œuvres et se rattache à la meilleure poésie profane de cette époque; elle
est plus pure, elle reste plus fidèle à la tradition, mais il lui
manque aussi la hardiesse, la force créatrice et la richesse de la langue de Prudence. Le jet facile et sans apprèêt du discours, qui est ici soutenu par un vers qui coule sans entraves et n’amène que trop souvent le poète à des digressions verbeuses, se retrouve tout aussi peu dans la prose de Paulin que la simplicité relative et la pureté de l'expression. Les ouvrages en prose consistent dans une série de lettres qui renferment également un sermon et qui çà et là prennent l'extension de petits traités (2); tous les autres écrits en prose de Paulin, ceux
1. C’est ainsi que dans une lettre à Licentius, fils de Romanianus (Ep. VIN), Paulin passe de la prose aux distiques pour exhorter à l’ascétime cet ancien élève de saint Augustin et le prémunir contre les influences pernicieuses de Rome ; ce poème, dont il renonce à parler plus au long, est intéressant sous ce dernier rapport. Au reste, les épitres d’Ausone nous offrent aussi de semblables mélanges de prose et de vers.
2. Par ex. Ep. 42, ad Amandum :« De Dei gratia »; Ep. 21, au même, sur
l'Évangile de saint Jean; Ep. 31, ad Sulpit. Severum : « Historia revelatae et inventae crucis, » $ 3 sq.
mêmes qu'on vantait encore à la fin du ve siècle, sont perdus : par exemple, un panégyrique de Théodose, un livre De poenitentia et De laude martyrum (1). Dans ces lettres, non senlement la construction de la phrase est le plus souvent lourde, embarrassée dans des périodes longues et fréquemment pesantes, mais l'expression mème est recherchée, maniérée, impropre (2), et l'affectation de l’auteur à enclaver des citations de l'Ecriture sainte et à se servir de phrases etde tournures bibliques ne contribue pas peu à ce résultat. Au surplus, le style nous rappelle l'école de rhétorique de la Gaule, qui aimait à chausser le cothurne et à se parer des fleurs du discours (3); un poète ne pouvait être que trop porté à s'approprier ce style. Le sermon qui nous a été conservé à la suite d’une lettre (Ep. 34) est écrit, ce qui mérite d'être remarqué, dans un style plus simple, vu qu’il semble avoir été composé pour un public illettré et mème, à en juger par l'exorde, pour des gens de Ia campagne (4). La chaleur de l’intime conviction qui parle dans ce discours sur l'aumône, sujet si cher au cœur de saint Paulin, saisit encore aujourd hui et attire en mème temps le lecteur.
Parmi les Lettres, au nombre de cinquante environ, la plupart (quatorze) sont adressées au plus ancien et au plus tendre ami de Paulin, à Supice Sévère, que nous aurons à étudier comme auteur chrétien; dix à Amandus, prèlre de Bordeaux et qui avait eu une si grande part à la conversion de Paulin, ainsi que s'exprime ce dernier; cinq à Delphin, évèque de cette ville; quatre à saint Augustin, et enfin une
4. Ce sont ceux que Gennade (I. c.) fait surtout remarquer, en citant l’ouvrage nommé en dernier lieu : « De laude generali omnium martyrum » (sic). Paulin rappelle lui-même le panégvyrique à la fin de l’Ép. 28, dans lestermes suivants, qui le caractérisent : « Ut in Theodosio non tam imperatorem quam Christi servum, non dominandi superbia, sed humilitate famulandi potentem, nec regno, sed fide principem praedicarem. » Saint Jérôme (Ep. 58, 8 8) en parle en détail et avec de grands éloges.
2. Cela cadre mal, il est vrai, avec le iugement de saint Jérôme (Ep. 85 ad Paulinum), où il est dit : « In epistolari stylo prope Tullium repraesentas. » Ou ces lettres de Paulin à saint Jérôme étaient mieux stylées qu'elles ne le sont aujourd'hui, ou bien ce n’était qu’un coup d’encensoir,