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la bouche, avant de la goûter. C’est là jouer avec le péché et ce jeu précède bien souvent la chute. Par contre, le poète justifie mal la promptitude d'Adam à saisir le fruit. Il y a ensuite deux longs épisodes, dont le deuxième assurément n’est là que pour faire nombre. Le poète y raconte (v. 326-407) le sort de la femme de Loth, qui, elle aussi, fut séduite par le désir de savoir, mais qui ne put vaincre la résistance de son mari. Saint Avite pouvaitici amplement satisfaire son talent et son faible pour la description; le subit engourdissement par le froid de la femme est notamment dépeint de main de maître (1). L'autre de ces deux épisodes, le premier (v.277- 325) renferme contre l'astrologie et la magie (2) une diatribe peu poétique. Le livre se termine enfin par un discours ironique à grand effet, dans lequel Satan victorieux annonce au couple infortuné que dorénavant il a, lui Satan, autant de droits sur eux que Dieu lui-même : Dieu les a créés, Satan les a instruits, et leur maître mérite encore plus leur reconnaissance que leur créateur.
Le troisième livre enfin (quatre cent vingt-cinq vers), « la sentence de Dieu, » nous fait le récit de l'expulsion du Paradis. La pudeur, qui détourne les regards de « la chair marquée du stigmate du péché, » excite nos premiers parents à couvrir leur nudité. Pleins d'angoisse de ne pouvoir se cacher au regard de Dieu, ils eussent préféré chercherla mort elle-même : c’est là exactement l’état du pécheur au jugement dernier dont le poète enclave dans le récit une courte description sous forme d’épisode (v. 42 sq.). Leur angoisse est ainsi prédite. Adam doit se justifier à Dieu : il n’implore pas son pardon avec des
4. Vix primo in visu restrictis motibus haesit, Cernere desistens cum coeperat : inde gelato Sanguine marmoreus perfudit viscera torpor, Deriguere gense, pallor novus inficit ora.
Lumina non clausit, non saltem concidit illo Pondere quo pulsant demissa cadavera terram; Sed stetit horrendo perlucens massa nitore, V. 387 sq. 2. Il est digne de remarque de voir cette polémique revenir si fréquemment dans la littérature de cette époque. V. plus haut, p. 394 et 395 et cf. ce qui suit, |
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larmes dans les yeux et en promettant de mieux faire à l’avenir; mais, plein de fierté, il se plaint que Dieu lui ait donné la femme pour compagne : c’est elle qui est la source du mal; c'est d'elle que vient le crime (1). Que n'est-il resté hors des liens de l'hymen ? (v. 98 sq.) Après la sentence de Dieu — sentence qui forme le centre du livre et qui est rendue dans des discours détaillés, — Adam et Eve sont chassés du Paradis; la terre où ils sont maintenant est bien laide, malgré toute sa beauté, en comparaison de l'Éden: ils sont si à l'étroit; le jour est si sombre, et le ciel enfin avec ses étoiles est si éloigné ! Pour la première fois, ils ressentent la douleur et laissent couler des larmes qu'ils n'avaient pas connues jusque-là. Ainsi, après la mort, l'esprit déplore-t-il le péché. Et ici le poète encadre, dans un long épisode (v. 220-310), la parabole, si souvent trailée, ainsi que nous l'avons vu, du mauvais riche et de Lazare. Vient ensuite la description des calamités qui fondent sur la terre après le péché, et celles qu'ont à endurer les descendants d'Adam. Il veut, dans ce dernier tableau, nous retracer à coup sùr les épreuves de son siècle; les villes les plus célèbres, dit-il, sont changées en désert, les maîtres prennent la place des serviteurs, les serviturs celles des maîtres, et la terre, déchirée par les guerres; se dépeuple chaque jour. Le Christ, ce potier (2), peut seul restaurer ce qui a été brisé. Le poète le supplie, en terminant, de vouloir bien rendre à ses serviteurs ce qu'Adam s perdu : « Puissent ceux que la jalousie de l'ennemi chassa du Paradis être rétablis dans leur ancienne demeure par ta grâce plus puissante encore que la colère de Satan (3)! »
Les vers qui terminent ce livre confirment bien l'unité qui règne entre les lrois premiers qui composent un poème, lequel a pour sujet la perte du Paradis; nous sommes ici bien éloignés d'une sèche versification ou d’une paraphrase de la
4. «Ista mali caput est, crimen surrexit ab ista, » V, 102. 2. « Figulus » v. 363. Le poète encadre ensuite dans son poème la parabole de l'enfant prodigue.
3. Livida quos hostis paradiso depulit ira, Fortior antiquae reddat tua gratia sedi.
Ces vers terminent le livre,
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Bible. Le poëèto domine, avec une liberté entière, la matière biblique, et il ne craint pas d'agrandir le cadre des discours de Dieu. D'autres, comme Victor par exemple, montrèrent une égale liberté; mais ce qui distingue surtout saint Avite, c'est la composition poétique qui trahit une idée suivie, laquelle domine partout le sujet. L'analyse laisse facilement reconnaître que la matière est heureusement divisée dans les trois livres et que le récit des détails a les dimensions voulues. Le deuxième livre, le plus important dans la composition, nous fait le tableau de la catastrophe qui se prépare dans le premier et dont le troisième nous révèle les suites.
Cette première partie de l'ouvrage est bien autrement importante que la deuxième qui comprend le quatrième et lo cinquième livres. Ces. deux livres ont sans doute des liens intimes qui les rattachent l'un à l’autre, mais ils ne forment point un tout organique. Ces liens, ce n’est pas seulement la matière (la destruction de l’homme par l'eau), qui nous les fournit; ils consistent plutôt dans l’idée : le déluge, tout comme Île passage des Juifs à travers la mer Rouge, ne doit êlre considéré que comme un type du baptème; c'est même ce lien qui rattache ensemble les deux parties de l'ouvrage, ainsi que le dit le poète à la fin du cinquième livre (1). Nous avons eu, du reste, l’occasion de faire remarquer qu’en plusieurs endroits il nous révèle un sentiment très prononcé pour l'explication typologique de la Bible.
Le livre quatrième (six cent cinquante-huit vers) nous offre d’ailleurs plus d'un détail intéressant et plein d’attrait. C’est ainsi que le début nous montre, avec des couleurs bien tranchées, la dépravation morale du monde; l’homme va jusqu'à dévorer son semblable. Le poète nous dépeint le début et l’envahissement rapide de cette dépravation dans
1. Les derniers vers de ce livre montrent que les cinq forment un seu ouvrage :
.. Quae pius explicuit per quinque volumina vates, Nosque tubam stipula sequimur, numerumque tenentes Ponimus hoc tenui cymbae nunc littore portum,
deux comparaisons longuement développées : l’une est empruntée à un champ laissé à l’état sauvage et qui, avec le temps, se couvre de broussailles impénétrables ; l’autre, à une source toute petite qui finit par devenir un fleuve rapide. Parmi les passages qui suivent, jeciterai encore, comme remarquables, les passages qu'on va lire : dans Moïse, c'est Dieu luimême qui ordonne à Noé de construire l'arche ; ici c’est « le plus élevé des archanges » (v. 213), c'est-à-dire saint Gabriel, dans la pensée du poète (v. le v. 206), qui porte l'ordre de Dieu. Saint A vite avait déjà dit auparavant que les anges sont les médiateurs ou les messagers des prières, des vœux et même des bienfaits des justes, tout comme ils sont leurs protecteurs (v. 190 sq.). Noé implore donc le secours de l’archange Gabriel (v. 291). Et l'ange ferme l'arche (v. 422 et sq.; cf. Genes. T, v. 16), lorsque le déluge menace la terre. Le tableau que fait le poète de cette catastrophe ne manque point d'art et l'intérêt toujours croissant finit par attacher. Les
divers genres de mort que les hommes trouvent dans les flots sont décrits aussi avec des couleurs pleines de vie (v. 477 sq.). Ce livre nous offre, en outre, des détails d’une nature typologique : l’arche qui défie le choc des vagues est une figure de l’Église (v. 493 sq.); et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les corbeaux qui s’attardent auprès des cadavres des noyés et qui oublient de rentrer, signifient les Juifs (Judaea), qui, aimant la chair, ne savent plus être fidèles à leur maître (569 sq.). L’arc-en-ciel est indiqué comme le symbole du Christ (v. 640 sq.). Disons enfin que l’histoire de Jonas se trouve racontée dans un long épisode de ce livre (v. 357 sq.).
Le dernier livre, le plus long (sept cent neuf vers), offre des détails curieux et dignes d'attention. Contentons-nous de faire remarquer que le poète ne se borne pas à faire la description du passage des Juifs à travers la mer Rouge ; en voulant motiver ce passage, 1l fait plutôt le récit détaillé des souffrances des Juifs, des efforts de Moïse pour les délivrer, des plaies que Dieu fait fondre sur l'Égypte, et enfin de l'institution de la Pâque, en sorte que c'est l’'Exode (c. 5,14) qui forme le fond de ce dernier livre. Ici également se trouvent maints symboles :