CASSIODORE
Cassiodore, contemporain de Boèce, avait une tout autre nature que lui. Il lui survécut longtemps et son activité littéraire s’étendit encore jusque dans l’époque suivante: elle fut le lien qui la rattacha immédiatement à cette époque que nous terminons avec cet auteur. Cassiodore était, par tempérament, tout aussi pratique que Boëèce était un homme de théorie : réalisme dans l’un, idéalisme dans l’autre. Boëce reproduit, dans ses
4. « Sed video te jam dudum et pondere quaestionis oneratum et rationis prolixitate fatigatum aliquam carminis expectare dulcedinem : accipe igitur haustum, quo refectus firmior in ulteriora contendas. » L. IV, p. 6 à Ja fin.
2. Quant aux écrits purement théologiques qu’on attribue à Boëèce, lesquels n’ont point d'intérêt pour nous, vu qu’ils sont dogmatiques, on peut consulter Nitzsch, op. c. Cf. aussi l’édit. de Peipers (Prolegg.) et K. Schenkl, Verhandl. der Wien. Philologenters. Vienne, 1859.
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traductions et commentaires, la science de l’antiquité telle que les Grecs l'avaient créée, etil arrive pourtant dans ce travail à faire une œuvre qui révèle uhe pensée personnelle et créatrice, quoique dans des iimites assez restreintes. Cassiodore, qui a aussi un savoir encyclopédique, se contente de recueillir ce qu'il y a de plus nécessaire et d’en faire des extraits abrégés, mais ilne perd point de vue en même temps l'usage qu'il s'efforce de faciliter de tout son possible. Le premier mobile de son travail est moins l'intérêt de la science que l'intérêt de la culture qu'elle répand; ce sont toujours des motifs extérieurs qui dirigent sa plume et il ne perd jamais de vue le côté pratique. Avant tout Cassiodore était un homme politique, et il en possédait toutes les qualités ; voilà pourquoi 1l savait tenir compte des premières nécessités de son époque, en ayant aussi en vue l'avenir, attendu surtout que son siècle devait avoir, comme il le pressentait, une influence décisive pour les siècles futurs. |
Macnus Aureius Cassiononius SENATOR (1) descendait d'une antique et illustre famille qui, pour les trois dernières générations surtout, s’était distinguée dans la carrière politique ; il naquit, selon toutes les apparences, à Scyllacium, dans le Bruttium, vers l’an 477 (2); son arrière-grand-père avait autrefois défendu avec gloire, contre les Vandales de Genséric, cette province, patrie de sa famille. Le père de notre auteur, déjà au service de l’État sous Odoacre, se rangea de bonne
1. Magni Aurelii Cassiodorii Senatoris opera omnia, ad fid. mss. codd. emendata, notis et observation. illust., etc., opera et studio J. Garetii. Venise, 1729, 2 t. in-fol. (d'abord à Rouen, 1679) : Rhetores latini minor, ex codd.emend. C. Halm, Leïpzig, 1863, contient les livres de Cassiodore : De rhetorica; Die Chrontk des Cassiod. senator nach den Handschrift herausgegeben von Th. Mommsen in den Abhandi. der Koen., saechs. Ges. der Wiss., phil.-hist. Kl., Vol.III ; A. Thorbecke, Cassiodorus Senator, Heidelberg, 1867 (dans le programme d'automne dulycée):— A. Frans, M. À. Cassiodorius Senator. Étude relative à l'histoire de la littérature de la théologie, Breslau, 1K72; Koepke, Deutsche Forschungen, Berlin, 1859; Uesener, Anecdoton Holders (v. p. 517, rem. 1.)
2. Cette date me paraît la plus acceptable, soit par rapport aux calculs de Thorbecke (p. 9), soit à cause de ceux de Franz (p. 4) : Uesener, op. c., p. 70, accepte l’année 481 comme date au delà de laquelle on ne saurait remonter.
heure au parti de Théodoric et parvint ainsi aux fonctions les plus élevées ; il devint mème préfet du prétoire: la faveur qu'il s'était acquise auprès du roi des Goths, passa bientôt à son fils Senator (c'est là le vrai nom de notre Cassiodore), et cela avec d'autant plus de facilités, que ce fils plein de talent et ayant reçu la meilleure éducation, avait gagné lui-même les faveurs du roi par un panégyrique qu’il avait composé en son honneur ({). A l’âge de vingt ans, Cassiodore reçut la position influente de questeur et il devint, par là, secrétaire particulier, nous devrions dire, ministre de l'intérieur du roi Théodoric(2); il avait su, en effet, par sa probité comme par ses talents, s'acquérir au plus haut degré la confiance du monarque. Il obtint plus tard d’autres dignités plus élevées, le consulat par exemple ; mais son activité dans le cabinet du roi ne cessa pas pour cela; elle était définitivement basée sur les rapports intimes et personnels du roi des Goths et de ce Romain, savant et politique consommé, qui lui avait voué, à lui et à sa maison, un dévouement sans bornes. Théodoric voulait réconcilier ensemble deux nationalités, les Romanset les Germains, dans son royaume, et Cassiodore saisit cette pensée royale avec tant d'enthousiasme, il chercha à l’exécuter avec tant de hardiesse et de fermeté qu'il devrait mériter le surnom de « dernier homme d’État des Romains, » comme Boëce avait mérité celui de « dernier philosophe. » Même sous les successeurs de Théodoric jusqu'à Vitigis inclusivement, Cassiodore conserva la même position auprès du trône, et revêtit jusqu'à trois fois les fonctions de préfet du prétoire ; mais ce ne fut néanmoins que sous la minorité de Amalasuntha qu’il conserva à la cour son influence personnelle.
En 540, Cassiodore se retira complètement de la carrière politique pour se consacrer à la vie religieuse, dans le cloitre de Vivarium, qu'il avait fondé lui-mêmesurses terres de Bruttium ; ce cloître, par sa situation et ses jardins, formait un séjour ravissant ; du reste il avait été richement pourvu de toutes les ressources de l’érudition. Cette vie solitaire de Cas-