‹ Histoire générale de la littérature du Moyen Age en Occident (volume 2)Chapitre 277 sur 352 · RÉFORMES DE LA LITURGIE · texte numérisé non relu

RÉFORMES DE LA LITURGIE

et ferme, » qu’on appela, de son nom, chant grégorien, et qui se distingue du chant ambrosien en ce que toutes les notes sont chantées d'une manière égale, sans aucun égard pour le rythme, ni pour le mètre. Ce n’élait donc pas une nouveauté, car il va sans dire que la psalmodie traditionnelle du judaïsme avait dù, dès le début, servir de base pour le chantdes lignes en prese de la Bible. On ne doit pas supposer non plus que saint Grégoire ait fait disparaître de l'Église le chant ambrosien, ni même qu'il en ait eu l'intention : n'a-t-il pas composé lui-même des hymnes métriques dans le genre de celles de saint Ambroise, et ces hymnes n'ont-elles pas été chantées de la même manière que des hymnes ambrosiennes? Nous montrerons, en temps et lieu, que l’organisation et l’introduction affermies du chant grégorien dans l'office divin, etnotamment dans la messe, ont eu la plus grande importance au point de vue de la poésie populaire. De plus, non seulement il rédigca de nouveau le Sacramentaire (Sacramentarium) de l'Église romaine, c’est-à-dire les préfaces et les prières de la messe, mais 11 composa en outre un Antiphonaire {Antiphonarium) ou recueil d'antiennes chantées pendant la messe (1). Il n'entre pas dans le cadre de notre travail de faire une étude détaillée des efforts de saint Grégoire pour rehausser la liturgie; mais, comme conséquence de ces efforts, 1l faut citer un institut important, qui lui dut sa création; c’est une école de chant, dans laquelle étaient formés, sous la coopération spéciale de saint Grégoire lui-même, des chantres pour l’église. Cette école était destinée, en première ligne, à de jeunes garçons orphelins ; aussi prit-elle le nom de Orphanotrophium. Cet établissement, richement doté par lui, resta très florissant et devint un modèle et une pépinière pour les écoles de chant de l'Occident. C’est ainsi que saint Grégoire, qui mourut en 604, a une grande portée, même par son activité sacerdotale si multiple, pour la culture du moyen âge et indirectement aussi pour sa littérature.

De même que saint Grégoire, par cette activité de son pontificat, par la marche de son développement et par maints

4, Lau, op. c., p. 249 sq.

traits du caractère, nous rappelle immédiatement saint Ambroise ; de même on peut comparer ensemble ces deux grands hommes, dans leurs productions littéraires. Ici également c'est le seul but pratique à atteindre qui fait écrire saint Grégoire. Et ce but est, en partie, le même que celui que poursuit saint Ambroise, et saint Grégoire marche, dans quelques-uns de ses ouvrages, sur ses traces. Voilà pourquoi le contraste qui se dessine, malgré cela, dans les écrits de ces deux princes de l'Église n’en est que plus frappant. C'est le résultat d’une différence non seulement des talents intellectuels, plus élevés il est vrai dans saint Ambroise; mais encore et plutôt, le résultat d’une différence dans la culture, laquelle était moins l’œuvre des personnes elles-mêmes que celle du siècle où elles vécurent. Dans saint Ambroise, nous trouvons encore, malgré une éducalion et des idées sévèrement chrétiennes, un reflet esthétique des modèles classiques de l'antiquité, surtout de Cicéron et de Virgile; lui aussi était avant tout un homme de pratique; et pourtant, il nous fait voir une tout autre culture intellectuelle au point de vue théorique; plus élevée, elle est jointe à une connaissance parfaite du grec; saint Grégoire ne savait pas cette langue, quoiqu'il eùt séjourné longtemps à Constantinople.

Cette différence, résultat de la décadence de la littérature générale en Occident, se montre aussitôt sous tout son jour dans un ouvrage en prose de saint Grégoire, qui appartient complètement au domaine de la littérature générale et qui a exercé l'influence la plus grande et la plus immédiate sur la culture du moyen âge et sur ses littératures. Il est en même temps le plus original de tous ceux qu'il a composés. Ce sont ses Dialogues (Dialogi), en quatre livres. Dans la plupart des manuscrits, on trouve ce titre suivi de l'addition suivante qui en détermine le sujet : De vita et miraculs patrum ITtalicorum et de aeternitate animarum. C'est donc un recueil de légendes. L'introduction nous fournit des renseignements sur la forme, la naissance, la tendance et les sources de l'ouvrage, qui fut écrit en 593-94, Saint Grégoire nous y raconte comment un jour,pendant son pontificat, accablé par les affaires temporelles, il se retira plein de tristesse dans la solitude. Là vient le trou-

ver un ami de jeunesse, son diacre Pierre. Il lui ouvre son cœur : combien il a perdu, en renonçant forcément à la vie du cloître, à la vie contemplative ! Et cc qui augmente sa douleur, c'est de voir le degré de perfection auquel sont arrivés quelques-uns de ceux qui se sont complètement retirés du monde. Pierre donne la réplique au pontife, et ici commence le dialogue. C'est à peine, dit le diacre, s’il connaît, en Italie, des hommes tels que ceux dont parle saint Grégoire, et dont la vie ait brillé par l'éclat des vertus, c’est-à-dire par les miracles. — Saint Grégoire pourrait lui en nommer un grand nombre, soit d'après le récit de Lémoins sérieux et amis de la vérité, soit d’après sa connaissance personnelle. — Pierre le supplie de le faire ; ce ne sera pas du temps perdu que de surseoir un peu à l'étude de la Bible, car de tels récits édifient, et saisissent même certaines personnes plus que ne le font des sermons. — Saint Grégoire fait encore remarquer que, s’il ne se fait pas scrupule de rapporter plusieurs traits d'après le témoignage d'autrui, il ne fait que suivre en cela l'exemple de saint Marc et de saint Luc; néanmoins, pour couper court à tout doute, il nommera ses autorités, ce qu'il fait effectivement en plusieurs cas particuliers; toutefois, dans une partie de ces témoignages, il n’a fait que reproduire le sens et non les paroles des témoins, à cause de la « rusticité » des expressions (1). On voit par là que saint Grégoire tient, en partie du moins, ses récits de la bouche du peuple. Il entre donc aussitôt en matière, et la conversation avec ce diacre tout à fait inconnu prend de plus en plus un rôle secondaire : elle sert, en partie, à faire des applications pratiques et morales du récit, en partie à fournir simplement un moyen de transition d'une histoire à l’autre.

Quant à la division de l'ouvrage, il faut remarquer que le deuxième livre est entièrement consacré aux miracles de saint Benoît de Nursie, tandis que le premier et le troisième sont occupés par le récit de quelques miracles de différentes personnes pieuses qui toutes, à l'exception de saint Paulin de Nole

1. « Quia si de personis omnibus ipsa specialiter verba tenere voluissem, haec rusticano usu prolata stylus scribentis non apte susciperet. »

(1. IT, c. 4), sont peu connues ou pas du tout, ainsi que cela résulte déjà de la précédente remarque de Pierre. Ce sont généralement des histoires triviales et mème futiles (1), qui ne servent qu’à montrer jusqu'à quel point les ténèbres de l'ignorance commençaient déjà à se répandre sur le monde, vu surtout qu’un homme comme saint Grégoire les enregistre comme dignes de foi et de louanges. Le quatrième livre a, par contre; un caractère tout particulier. C’est le dernier récit du troisième livre qui donne lieu au livre quatrième, ou qui, du moins, le rattache aux précédents. Dans ce récit, saint Grégoire nous dit qu'un évêque s'était couché auprès du tombeau du martyr Eutychius, pour y attendre le sommeil. Le saint martyr lui apparut pour lui prédire la fin du monde; des signes terribles s'étaient déjà manifestés dans le ciel; des lances et des glaives de feu s'étaient montrés vers le nord. Peu après, parurent. les Lombards, ravageant tout sur leur passage et réduisant le pays en un désert (2). On doit donc, dit saint Grégoire, assurer son salut avec d'autant plus d'empressement que les choses de la terre sont plus fugitives. Pierre se permet ici une demande : puisque parmi ceux qui ont été reçus dans le giron de l'Église, il y en a beaucoup qui doutent de la vie de l'âme après la mort, saint Grégoire devrait raconter, pour l'édification de beaucoup de personnes, soit ce que la raison nous : apprend à ce sujet, soit quelques exemples de l'apparition des âmes, tels qu'ils lui reviennent à la mémoire (3). C'est ainsi que le sujet du dernier livre se compose principalement de visions, car, de la raison, il en appelle peu après à la foi. Ces visions sont, en grande partie, celles qu'ont les mourants relative-

1. Quelques-unes ont cependant un intérêt historique spécial, celles surtout où les Ostrogoths et les Lombards jouent un rôle. Par rapport au paganisme des derniers, v. |. III, c. 27. Faisons remarquer ici, par anticipation, le récit contenu dans le c. 30 ; l’auteur nous y montre l'âme de Théodoric plongée dans le volcan de Liparis. Le c. 31 du 1. III est aussi important par rapport à la conversion des Visigoths au catholicisme.

2. La courte description de ces ravages est pleine de vie et assurément d'une réalité effrayante.

3. Ce passage est également un exemple de l'obscurité d'expression, telle qu'on la rencontre ici assez fréquemment ; le voici : « Vel quae ex ratione suppetunt, vel si que animarum exempla animo occurrunt, pro multorum aedificatione dicere. » |

ment à leur fin ou à la béatitude céleste; quelques-unes sont aussi attribuées à des personnes dont les âmes ont été transportées dans l'autre monde, dans l'enfer même, et qui après avoir vu, pour leur avantage, les tourments qu'on y souffre, sont revenues à la vie et ont repris possession de leur corps. Ce sont précisément ces visions qui ont exercé une influence toute spéciale sur la poésie du moyen âge, et cette influence s'étend jusqu’à l'ouvrage de Dante; ce sont elles, en effet, qui saisissaient le plus fortement l'imagination.

Saint Grégoire rapporte (1. IV, c. 36) trois de ces histoires, mais seule la dernière est traitée avec de longs détails, comme ayant eu lieu même de son temps. Le héros en est un soldat, mort de la grande peste. Revenu à la vie, il racontait avoir vu un pont sur un fleuve noir et dégoùtant, c'est-à-dire, apparemment, l'enfer. De l’autre côté du pont, il vit des prairies splendides et ornées de fleurs dont le parfum seul rassassiait l’âAme; dans ses prairies allaient et venaient une multitude de personnes habillées de blanc. Là, il y avait différentes demeures resplendissantes; il y vit justement bâtir une maison de briques d’or. Mais les justes seuls pouvaient traverser le pont; les méchants étaient tous précipités dans le fleuve. Dans ce noir marais, il y avait aussi une de ses connaissances; c'est un pécheur, lequel y a été précipité la tête la première. Sur le pont lui-même, il a vu les bons et les mauvais esprits se disputer une âme. I] ne put pas voir l'issue du combat. — Il n'y a presque pas, dans ce récit, d'éléments que nous ne retrouvions mis à profit plus tard par la poésie didactico-satirique du moyen âge, et notamment par les fabliaux français. Ce quatrième livre des dialogues a encore cela de remarquable que nous y voyons saint Grégoire développer et affirmer, aux ch. 37 et 57, la doctrine sur le purgatoire, qu'il formula le premier.

Malgré la tendance morale, annoncée dès le début et poursuivie par l'auteur dans les conversations qui se rattachent au récit, ce recueil d'anecdotes empruntées aux saints ne produit pas une impression sérieuse et grave ; d’une part, en effet, les personnages qui, pourla plupart du temps, nenoussont connus que par une seule de ces histoires, excepté le deuxième livre,

sont lrès insignifiants; de l'autre, nous n'y trouvons pas, comme dans la vie des Pères, de Rufn, cette inspiration pour l’ascétisme, qui vivifie et rehausse l’ensemble de l'ouvrage. Il ne reste donc plus que l'intérêt qu'offre la matière elle-mème, et quand l’auteur produit de l'effet, c'est plutôt sur l’imagination que sur l’âme qu'il agit. Cette circonstance contribua à donner aux Dialogues une diffusion d’autant plus grande: ils furent traduitsen grec, en arabe et en anglo-saxon, c'est-à-dire dans la langue des peuples les plus éloignés les uns des autres. Le style dut contribuer beaucoup à celte propagation; il est incorrect et ordinaire, il est vrai, maïs simple et sans cette enflure qui déparait la prose de l’époque.

Un autre ouvrage de saint Grégoire fut non moins célèbre et ne jouit pas au moyen âge d’une moindre considération ; d'une nature moins populaire, il fut pourtant traduit de bonne heure en plusieurs langues. C’est l'explication du livre de Job, appelée généralement Moralia, ouvrage très volumineux, comprenant trente-cinq livres, répartis en six codices par saint Grégoire lui-même. Une lettre de l’auteur adressée à Léandre, évèque de Séville, pour lui annoncer l’envoi de l'ouvrage, nous donne des renseignements sur le point de départ de ce livre et sur son caractère. Saint Grégoire le composa à Constantinople, aux instances de ses « frères, » les moines de son couvent, qui, par amour pour lui, l'avaient accompagné jusque dans cette ville. Les premiers livres furent d'abord le su- jet de discours improvisés qu'il fit à ces moines; mais le manque de temps lui fit dicter les derniers; ce ne fut que plus tard, qu’il rédigea le tout et le publia, en qualité de souverain Pontife (4). Il voulait, disait-il, ouvrir aux moines, le mieux qu’il lui serait possible, les « secrets » si profonds du livre de Job et non seulement en rechercher la signification allégorique, mais encore, ainsi qu'ils le désiraient, mettre tout de suite cette signification au service de la morale. Il cherche donc à justifier ses longues digressions sur la contemplation et sur la morale. Dans l’épître dédicatoire, il s'étend encore plus longuement sur les trois genres que comporte l'explication de la

{. Ainsi que le montre la fin de la lettre.

[524-5.] . MORALIA 587

Bible; aucune ne saurait suffire seule, et parfois, cependant, iln'y en a qu'une seule parmi elles qui puisse être suivie. Ces trois genres sont : l'explication littérale, qui pose les fondements; l'explication mystique, qui élève l'édifice; l’explication morale, qu’il compare au revêtement de cet édifice. Après un prologue dans lequel Job est présenté comme le type du rédempteur, tandis que sa femme figure la vie charnelle, et ses amis, les hérétiques, saint Grégoire commence par le début du premier livre et explique le récit biblique verset par verset, mot par mot, avec une telle profusion de détails que le premier livre (cinquante-six chapitres) ne traite que des cinq premiers versets du premier chapitre du livre de Job; il recommence, en effet, trois fois de suite son explication d’après le triple genre d’exégèse qu'il a précédemment admis. Les sept fils de Job, par exemple, signifient, une fois, les douze apôtres d'après l'interprétation allégorique, et, une deuxième fois, ils sont le symbole des vertus, d'après l’interprétalion morale. Tous les artifices de la scholastique des temps ultérieurs s'y montrent déjà pour rendre possible l'impossible lui-même, pour prouver, par exemple, que sept peut égaler douze (1). Mais le côté important de cet ouvrage n'est pas, il est vrai, dans cette explication typique ; il faut le chercher plutôt, ainsi que l’exprime le titre et ainsi que le désiraient les élèves de saint Grégoire, dans les explications morales, dans les exhortations qui prennent souvent les proportions de longs épisodes et qui s'étendent presque à toutes les situations de la vie. Puisant ici à la source de sa riche expérience, saint Grégoire se laisse aller au courant d’une éloquence très simple, il est vrai, mais entraiînante, qui témoigne de ses grandes aspirations morales : aussi, le style et la langue ont-ils plus de correction que dans les Dialogues. La nature sobre de saint Grégoire n'avait pas assurément à sa disposition l'élan inspiré de la narralion; mais, comme il le dit dans sa lettre à Léandre, c'est à dessein qu'il dédaignait

{. Écoutons-le parler : « A septenario quippe numero in duodenarium surgitur. Nam septenerius suis in se partibus multiplicatus ad duodenarium tenditur. Sive enim quatuor per tria, sive per quatuor tria ducantur, septem in duodecim vertuntur. » L. I, c. 1

les fleurs de la rhétorique profane, car illes considérait comme un verbiage stérile; on ne peut que lui donner raison, si l’on songe à l’enflure sans limites qui régnait alors dans l’éloquence. Quant à ce qu’il ajoute ensuite, lorsque, passant d’un extrème à l'autre, il dit qu’en considération de la Bible latine il n'évite mème pas les barbarismes et qu’il méprise d'observer les règles des prépositions, etc. (1), il y faut voir simplement une exagération assez inexplicable. Si l’on rapproche avec soin ce passage surtout de quelques autres empruntés à différents écrits de l’auteur (2), on n'en saurait déduire quele fait suivant : Saint Grégoire y laisse percer des sentiments qui s’éloignent beaucoup de la culture classique et qui font bien connaître la vicissitude des temps; mais on exagère néanmoins leur influence funeste (3).

Cet ouvrage était destiné tout d'abord à l'instruction du clergé. Mais saint Grégoire en composa un autre, plus petit, qui a absolument ce but tout pratique et qui eut, au moyen âge, une diffusion énorme et une influence durable : je veux parler de la règle des pasteurs, Regula pastoralis, sorte de manuel pour la direction des âmes. Encore au 1x° siècle, les conciles, ceux surtout qu’on tint dans le royaume des

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