V. plus haut, page 68, remarque
et émaille de textes ses travaux : mais, moins il est créateur dans la penséé, plus la composition, qui souvent chez nous est la chose principale, devait lui être facile.
Parmiles écrits de saintCyprien qui nousintéressent le plus, il faut citer le premier en date : Ad Donatum, intitulé aussi De gratia Dei, et composé probablement peu après sa conversion au christianisme, dans l'intention de la justifier et de gagner d'autres âmes à la religion chrétienne. Gest un monologue adressé à son ami, nouveau converti, avec lequel il est assis sous la tonnelle d’un jardin. L'auteur décrit et exalte la nouvelle naissance que le baptème a accomplie en lui, le renouvellement entier du cœur qu'il avait auparavant regardé comme impossible, et il explique comment, après avoir brisé les liens de l'erreur, il a quitté le chemin du vice pour s'engager dans celui de la vertu. Pour faire ressortir davantage le prix de la grâce divine, il exhorte son ami (c. 6) à jeter un coup d’æilavec lui sur le monde païen, enseveli dans les ténèbres, absolument comme s’ils étaient au sommet d’une montagne et qu'ils contemplassent ce même monde étendu à leurs pieds. Quel tableau se déroule! Sur toutes les routes de la terre ferme et de la mer, des voleurs; ou bien, partout la guerre. Et dans les villes! — Une agitation plus triste encore que toute solitude. Les jeux des gladiateurs font couler le sang qui récrée la volupté de regards pleins de cruauté. Voilà donc pourquoi l'on engraisse des hommes! L'homme est tué pour le plaisir de l’homme, et, dans ce but, on emploie même un art particulier, de sorte qu'on enseigne le crime comme on enseignerait une science. Quoi de plus inhumain ? Voici ensuite les combats d'animaux; puis les théâtres, avec leurs tragédies pleines des horreurs du parricide et de L'inceste, avec leurs mimes immoraux, qui enseignent l'adultère. Tel est le tableau de la vie publique. Mais si le regard pouvait pénétrer dans l’intérieur des maisons, quelle impudicité! Ce qu'ils blâment publiquement, ils le commettent là en cachette. — Il promène sonregard surle Forum; il examine la rage des procès, la torture, la corruption des juges. Enfin pour ne pas être partial, il considère encore ce que l'ignorance du monde fait tenir pour des biens (c. 41). Il faut les fuir aussi, les vains
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titres acquis au prix de quelles bassesses, achetés au prix de quelles pertes; la richesse, avec l’avarice et les soucis à sa suite ; la puissance, qui fait que ceux mêmes qui la possèdent craignent jusqu'à ceux qu'ils protègent ! — Celui-là seul, qui se détourne du monde pour aller à Dieu, acquiert la tranquillité intérieure, une sûreté certaine et durable; il peut se vanter de posséder dans sa conscience tout ce qui, dans les choses humaines, semble aux autres grand et élevé (c. 14). En ter minant, saint Cyprien exhorte son ami, qui déjà a été enrôlé dans le camp spirituel de la milice céleste, d'observer une discipline sévère.
Écrit avec âme, mais cependant dans un style maniéré qui rappelle encore l'ancien rhéteur (1), ce petit ouvrage montre bien le contraste entre la vie fraîche et intérieure du christianisme plein de jeunesse, et la vie tout à fait extérieure et corrompue du paganisme qui tombe en décrépitude.
Le livre De mortalitate offre un intérêt plus général et a un caractère plus indépendant. Saint Cyprien l'adressa à ses ouailles, à l’époque de la grande peste, pour les fortifier et les consoler. Les soldats de Dieu, dit-il au début, ne doivent pas trembler devant les orages du monde qui ne peuvent occasionner que ce que Dieu a prédit. La fin du monde approche. Et ces souffrances, si elles ont lieu, sont un gage de l’accomplissement des promesses. Celui-là seul est inquiet et triste qui n’a ni foi ni espérance. Et qu'offre-t-elle donc la vie d'icibas ? Elle est un combat continuel contre le démon.
L'esprit de l'homme, assiégé par lui, doit combattre tantôt un vice et tantôt un autre. La cupidité vaincue, la volupté se lève ; après sa défaite, vient le tour de l’ambition, etc. (2). Une mort rapide, qui nous conduit au Christ, n'en est que meilleure. Mais trop souvent nous manquons de foi aux promesses divines. C’est là précisément un temps d’épreuve. Et
4. C’est le jugement de S. Augustin lui-même, De doctrina christ., IV, c. 14.
2. « Obsessa mens hominis et undique diaboli infestatione vallata vix occurrit singulis (sc. vitiis), vix resistit : si avaritia prostrata est, exsurgit libido, » etc., c. 4. Cette image se retrouve souvent dans la poësie du moyen âge avec de plus amples développements. On la rencontre mêm dramatisée,.
c’est justement en cela que, nous chrétiens, nous nous distinguons des païens : tandis que ces derniers se plaignent et murmurent dans le malheur, nous restons, nous, attachés à la vertu et à la foi; bien plus, la douleur est pour nous une épreuve (c. 43). — Il fait alors une vive peinture des terribles accès de la peste, qui sévissait alors (c. 44), puis il s'écric : Quelle grandeur d’âme que d'affronter avec courage toutes les attaques de la destruction et de la mort! Quelle sublimité que de se tenir debout sous les ruines de l'humanité, au lieu de rester étendu sur le sol avec ceux qui n’espèrent point en Dieu! Il n'y a que les païens qui doivent craindre la mort : les chrétiens vont au-devant de la récompense éternelle. Dans ce monde, nous ne sommes que des hôtes et des étrangers. — Il termine en jetant un regard sur la réception bienheureuse qui les attend dans la patrie, dans le paradis.
Voilà des indications suffisantes pour caractériser cet écril où le cœur chrétien trouve une expression pleine de vie et de chaleur : nous avons là un beau spécimen de l’éloquence particulière à saint Cyprien.
Nous consacrons encore quelques lignes à apprécier en détail un autre de ses écrits. Composé en mème temps que le précédent, il traite en partie des mêmes matières ; mais, comme le premier, il a un caractère apologétique : c’est la lettre : Ad Demetrianum. Demetrianus paraît ici comme le représentant des païens : Or, saint Cyprien rejette sur les païens eux-mêmes un reproche qui consistait à faire retomber sur le christianisme toutes les calamités de cette époque si éprouvée : le reproche n'était certes pas nouveau; mais ils le réédilaient à l'occasion de la peste. Saint Cyprien les accuse donc de provoquer la colère de Dieu, etc. ; il réfute leurs arguments en montrant que le monde, entré dans un âge de décrépitude, touche à sa fin. Depuis Jongtemps déjà, l'on a prédit un tel état pour les derniers jours : le point de vue est donc le même que dans l'écrit précédent. Le vieux monde en effet s'acheminait vers sa fin. « Parmi les garçons nous voyons des têtes grises ; les cheveux tombent avant d'atteindre leur pleine croissance ; la vieillesse n'est plus le terme et le couronnement des années, mais on est vicillard avant l'âge.
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— C'est ainsi que ce qui nait maintenant dégénère par l’âge du monde lui-même » (1). C'est en ces termes que S. Cyprien dépeint cetle décadence physique des anciens peuples à cette époque, décadence dont le fait nous est attesté d’ailleurs, et qui forme une circonstance décisive dans le développement historique du monde. — Dieu est courroucé non seulement parce que les païens lui refusent leurs adarations, mais parce qu'ils se livrent à la dépravation. « Vous vous plaignez, s'écrie saint Cyprien (c. 10), des ennemis extérieurs, qui oppriment l'empire, commesi la paix régnait sous vos toges. Vous vous plaignez de la stérilité et de la famine, comme si ces maux n'étaient pas un fruit de la cupidité plutôt que le résultat de la sécheresse. Vous vous plaignez que la terre produit moins qu’autrefois, comme si ce qu'elle porte était donné aux indigents. Et la peste, que vous accusez, ne fait qu'augmenter votre culpabilité, parce que, convoitant la proie des morts, vous abandonnez les malades afin de leur rendre le salut impossible. Voilà pourquoi vous méritez cette punition du ciel. De plus, vous persécutez les serviteurs de Dieu ; mais sa vengeance les protège. Cependant, si cette calamité nous atteint comme vous, elle n’est point pour nous une punition : nous n'en souffrons pas comme vous en effet ; mais la foi et l’espérance maintiennent notre courage » (c. 18 et s.). En terminant, l’auteur fait une peinture des peines éternelles de l’enfer, et il exhorte les païens à se tourner vers Dieu, pendant qu’il en est temps encore, et à sauver leurs âmes (c. 23 et s.). — (Cet écrit nous montre plus exactement qu'aucun autre jusqu'où pouvait s'élever l'éloquence de saint Cyprien.
Parmi ses autres travaux il y en a deux qui contribuèrent puissamment à mettre en relief le caractère particulier du catholicisme et qui, à cause de leur importance dogmatique, méritent au moins d'être mentionnés ici. Dans l’un, sur l'unité de l'Église, De unitate ecclesiæ, nous trouvons développé le
4. « Nec ætas in senectutem desinit, sed incipit a seneclule. Sic in ortu adhuc suo ad finem nativitas properat, sic quodcumque nunc nascitur mundi ipsius senectute degenerat, ut nemo mirari debeat singula in mundo deficere cœæpisse, cum ipse jam mundus totus in defectione sit et in fine. » C. 4,
dogme « hors de l'église point de salut »; dans l’autre, sur le travail et l'aumône, De opere et eleemosynis, nous avons la doctrine que les théologiens étudient sous le nom de opus operatum. Les deux écrits durent le jour à des circonstances particulières (1).
Nous avons aussi de saint Cyprien tout un volume de lettres spirituelles adressées à des particuliers ou à des églises. Elles traitent soit des questions dogmatiques, soit des questions de pratiques ecclésiastiques ; c’est une source importante pour l'étude des antiquités et pour l’histoire ecclésiastique. Quelques-unes ont, avec un intérêt général et humanitaire, une valeur littéraire très grande : telles sont les lettres de consolation aux confesseurs (2), la lettre d'encouragement à l’Église de Thibaris à l'occasion de la persécution /3): le style de saint Cyprien s’y montre sous son jour le plus brillant et, en même temps, dans toute sa singularité.