Il termine cet acrostiche par les vers
Omnia non possum comprehendere parto libella ; Curiositas docti inteniet nomen in isto.
arsis ; il ressemblerait au vers allemand, si, partout, à la place de la quantité, on trouvait l'accent grammatical ; mais cela n'a lieu généralement que dans le second hémistiche et encore d'une manière restreinte (1), tandis que l'arbitraire le plus complet règne dans la formation du premier (2). Le vers du second ouvrage de Commodien est traité de la même manière quoiqu'on y trouve de temps en temps quelques hexamètres corrects, c'est-à-dire conformes aux lois de la quantité, et que le rythme v soit, en général, plus coulant (3).
Au point de vue de la formation du vers moderne, surtout dans les langues romanes, c’est un fait digne de remarque (4), que les plus anciens monuments qui nous restent de la poésie chrétienne-latine ont déjà cette tendance populaire à faire de l’accent le principe unique de la versification, même dans un mètre artistique et qui n’est pas national à l’origine : cela nous montre bien, en même temps, comment le chrislianisme émancipa non seulement l'esprit du peuple, mais, si je puis ainsi dire, jusqu'à l'esprit provincial. Îl me paraît en effet de la plus haute importance de trouver, dans l’auteur de ces poèmes, un Syrien, un homme d'une éducation sémitique sinon d'une origine sémitique lui-même. La langue mème de ces acrostiches le manifeste, au moins d'une manière négative, d'autant plus que les limites étroites etbornées de l’acrostiche offraient beaucoup de difliculté. Elle est le plus souvent d’une raideur de fer et d'un prosaïsme plein de vulgarité: cette raideur et cette concision la rendent souvent sombre; d'autre part, dans les constructions, dans maints termes particuliers et dans l'usage spécial auquel plusieurs autres se trouvent détournés,
4. C'est-à-dire hors la césure, vu qu'elle suffit pour « élever » la syllabe précédente et pour laisser paraître la suivante comme thésis, en sorte qu'il . peut y avoir lutte entre l'accent du vers et l'accent grammatical, par ex. acr. 1, v. 8: -
Inscia quod perit pergens dèos quærere vanos.
2. Excepté que, comme le remarque Luc Müller (De re metr., p. 448,) Commodien évite de former le deuxième pied d'un seul mot.
3. Cf.aussi Hanssen, De re metrica Commodiant. Dissert., Strasbourg,
4, Vu surtout qu'une rime, quoique imparfaite, se joint ici à ce vers dominé par l'accent, dans le dernier acrostiche : tous les vers de cet acrostiche se terminent en o, comme ceux cités page 103, remarque 1.
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on sent l'influence de la langue dela conversation des Romains, et avec cela aussi, quelque chose de populaire.
Le Carmen apologeticum de Commodien, ainsi que le premier éditeur a intitulé l'autre ouvrage (1), se compose de mille cinquante-trois vers, dont les trente-trois derniers ne se sont conservés ou ne sont lisibles qu'en partie (2). Le contenu se rattache, soit par la tendance générale, soit par beaucoup de particularités, à la première partie des Znstructions. L'introduclion en rappelle complètement la préface ; l’auteur y base aussi, sur sa propre conviction, sa vocation à donner des avertissements aux païens. En montrant ensuite que l’homme a une plus haute destinée que celle de vivre, à l'exemple de l'animal, pour les seules jouissances des sens et de ne rechercher que les avantages terrestres, il avertit les païens de chercher un refuge au port, avant que l'orage, qui menace, ne se déchaîne. Lèà-dessus il commence ses enseignements sur le christianisme (v. 89 et s.); tout en haut, il place la doctrine de la trinité qu'il fait suivre de l'histoire de la révélation, d'abord dans l’Ancien, puis dans le Nouveau-Testament: là, il se révèle comme monarchiste (noétien) déterminé. Après avoir renvoyé encore à la lecture de la Bible et avoir discuté contre les études profanes, et surtout contre l'éloquence judiaire, et contre la vie mondaine en général (v. 378 et s.), Commodien s'adresse aux Juifs, autrefois le peuple choisi, maintenant peuple rejeté de Dieu. Les païens ne doivent pas chercher chez eux leur salut ; ils étaient acceptés comme prosélytes de Thor quoiqu'ils restassent fidèles au culte des idoles. Ceux qui sacrifient aux idoles, périront dans la seconde mort, et la fin du monde approche, les six mille ans vont être accomplis. Celui-là seul qui croit au Dieu en trois personnes, renaîtra alors pour ne plus mourir. Le poète use de cette
1. Avec l'addition adversus judæos et gentes, tandis que Rœnsch écrit p:ganos au lieu de gentes « à cause de la notice de Gennadius » (v. cette notice plus haut, page 101, remarque 4); mais je regarde comme fautif, et je l'ai prouvé plus haut, de rapporter cette notice au Carmen apologeti- UUN,
2. Rœnsch surtout mérite notre reconnaissance pour avoir tâché de les reconstituer par la voie des conjectures.
transition pour arriver à une peinture des fins dernières, laquelle occupe le dernier liers de l'ouvrage et en constitue, pour le fond et la forme, la partie la plus remarquable et la plus intéressante, Quand cela arrivera-t-il ? C'est, dit-il au début, ce que plusieurs se demandent ({v. 798). Plusieurs signes annonceront celte destruction, mais notre septième persécution en sera le commencement. La voici déjà qui frappe à la porte (1). Les Goths passeront le fleuve, et, avec eux, le roi Apolion, au nom terrible, pour mettre fin à la persécution des saints.
Les Goths s'emparent de Rome et délivrent les chrétiens ; or, par une alliance assez digne de remarque entre le germanisme et le christianisme, ils traitent les chrétiens en frères, tandis qu'ils oppriment les païens. Mais voici qu'un Cyrus se lève pour délivrer ces derniers. C’est Néron qui sort de l'endroit même où il se tenait caché, après les prophéties d’Elie. Or Néron, qui conquiert Rome de nouveau, s'associe deux Césars et sévit, pendant trois ans et demi, contre les chrétiens. Cependant arrive le temps de la vengeance (v. 880 et s.); un nouvel « ennemi » (2) s'élève pour renverser Néron à son tour. C'est un roi oriental; c’est l’homme de la Perse, et il fond sur l'Occident avec une armée composée de quatre peuples, de Perses, de Mèdes, de Chaldéens et de Babyloniens. Celui-ci est l’autre Antechrist et le vrai. Il marche contre Rome : Néron et les deux Césars courent à sa rencontre; ils sont vaincus et tués, mais leur armée, dans sa déroute, livre à l'incendie Rome elle-même. De son côté, le vainqueur va en Judée et y opère des signes et des miracles tels que les Juifs eux-mêmes l'adorent. Il est pour eux l’Antechrist, comme Néron l'est pour les païens (v. 926). Les Juifs finissent pourtant par reconnaître
4. Le plus récent éditeur du Carmen est d'accord avec moien général sur le sens de ce passage corrompu ; mais, quant au détail, je ne suurais admettre soit sa leçon, soit son explication du v. 803. La persécution ne pouvait pas passer le fleuve, puisque ce sont les Goths, au contraire, qui portent secours aux persécutés. — Avec ce passage on peut, en outre, déterminer la date de la composition du poème. V. ma dissertation, pages 408 et s:1v.
2. À cause de iterum je ne puis partager l'avis de Rœnsch qui lit istis pour hostis (v. 884). |
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la fourberie du faux prophète et ils prient Dieu de les secourir. C’est alors qu'apparaît le Christ, ou, comme le dit notre poète en partant de son point de vue chrétien, c’est alors qu'apparaît Dieu avec les tribus égarées des Juifs qui forment son armée (v. 934 et s.). Ils ont vécu cachés au delà de la Perse: leur vie était pure, leur existence heureuse, ils ne se nourrissaient que de fruits et ne mouraient que de vieillesse. Maintenant qu'ils sont en marche avec Dieu à leur tête, toute la nature se réjouit, ravie de recevoir les Saints. Tout fleurit sur leur passage; partout jaillissent des sources, et se rencontrent des mets tout préparés; les nues s'abaissent pour les protéger, comme les montagnes s’aplanissent pour leur épargner la fatigue. Semblables à des lions, ils poursuivent leur marche en subjuguant tous les peuples. Riches de butin, ils chantent des hymnes pour célébrer leur triomphe. Avec eux, le Christ défait l'Antechrist et son armée, et ils prennent possession de la ville sainte de Jérusalem. L'auteur termine (v. 986 et s.) par la description du dernier jour et du jugement dernier; mais il ne nous en reste que des fragments, et, autant qu'on peut en juger, cette partie est moins développée et offre moins d'intérêt.
La légende de l’Antechrist, qui apparait ici pour la première fois dans la littérature chrétienne-latine, eten particulier dans la poésie, est du moins traitée d'une manière très remarquable. Les deux éléments divers d'où elle s’est dégagée (1), sont représentés ici sous la double figure de l’Antechrist; l'un des deux défait l’autre, pour être à son tour vaincu par le Christ. La base de la légende repose sur le dogme juif de l’anti-Messie : ce dogme s'était développé surtout d’après les prédictions des prophètes Ezéchiel et Daniel. Le second élément consistait dans la légende, populaire parmi les Romains, du retour de Néron qu'on ne croyait pas mort mais qu’on disait s'être enfui chez les Parthes. De même que dans l'Apocalypse, l’Antechrist Néron a un pseudo-prophète à côté de lui : ce dernier est donc opposé au premier, par le poète, comme étant aussi un Antechrist, et même un Antechrist d'un ordre supérieur.