V. Bonwetsch, L. c., p. 13 et sq
[37, 38] APOLOGETICUM 49
son originalité ; là est vraiment son cachet national et romain, et l’on est obligé partout de reconnaître que l’auteur a élé avocat.
La composition de cet écrit, suffisamment indiquée dans l'ouvrage lui-même, comprend trois parties principales (4). D'abord une introduction (Præ/fatio, c. 1-6), où l’auteur expique le motif de sa rédaction : Les chrétiens, dit-il, sont inquiétés pour le seul fait d’être chrétiens; s'ils l'avouent, on les condamne sans autre forme de procès; de la sorte, on ne permet pas à la vérité de se défendre publiquement ; Tertullien, comme avocat du christianisme, la fait intervenir dans une magnifique prosopopée : « Voilà pourquoi, s'écrie-t-il, elle doit arriver au moins par la voie secrète d'un écrit tacite jusqu’à l'oreille des gouverneurs. » Il réfute aussi l’objection qu’on formulait sur l'existence même des lois hostiles au christianisme ; combien d’autres lois sont tombées en désuétude! L’apologie proprement dite forme la seconde partie de l’ouvrage et se subdivise à sonitour en deux points. Le premier comprend trois chapitres (7-9); l’auteur y traite brièvement des « crimes secrets » des chrétiens. Ce sont les mêmes qu'a mis en avant Minucius Félix. Dans le second point, il examine avec beaucoup plus de détails (c. 10-46) les « crimes publics, » c'est-à-dire le refus de rendre hommage aux dieux, le crime de lèse-majesté, auquel se rattache l'accusation portée contre les chrétiens d’être ennemis de l’État et de conspirer contre lui. Ces trente-sept chapitres, qui sont le fond même du livre, forment le véritable noyau de l’Apologie. Tertullien, après avoir réduit à néant le premier reproche (tout comme Minucius, car « les dieux n’existent pas ») le rejette sur les païens eux-mêmes, car ils traitent ces mêmes dieux avec des procédés assez irrespectueux. Il montre ensuite ce qu’adorent les chrétiens; ce n’est pas une tête d'âne, comme le prétendent les païens, dans leur folie et leur malice; ce n'est pas non plus la croix ou le soleil, mais c'est Dieu seul, Dieu le créa-
1. V. Ebert, Op. cit., p. 342 et sq., où j'ai donné le premier, d’après les données propres du livre, sa disposition, et où je J'ai montrée dans tous ses détails.
7 #6 En: FORT" à F7
teur du monde, qui nous est connu par ses œuvres, par le témoignage de l'âme dans la voix du peuple et par les Livres saints — il a ici en vue l'Ancien Testament ; — à ces détails se rattache une courte exposition de la différence qui existe entre le christianisme et le judaïsme. La religion païenne, elle, n'est qu'un culte rendu aux démons. D'après le procédé de Minucius, Tertullien nie que les Romains soient redevables de l'empire du monde à leur piété envers les dieux (c. 25 et s.). — [Il passe ensuite au crimen lesæ majestatis, crime de lèsemajesté (c. 28), qu'on voulait voir dans le refus de sacrifier au génie de l'empereur. Un tel démon — et il n’en nie pas l'existence — ne saurait être, dit Tertullien, d'aucun secours à l’empereur, attendu que, pour faire protéger son culte, il a luimème besoin de l'empereur : lui faire des sacrifices, serait donc peine perdue; par contre, les chrétiens prient pour la prospérité de l'empereur, et, ainsi, ils lui sont utiles, vu que Dieu seul peut exaucer leurs prières. Cette prière est mème dans leur propre intérëêt, car la durée du monde se rattache à la conservation de l’empire romain. Tertullien considère en effet la chute du monde comme intimement liée à la chute de l'empire romain (4). L'empereur, établi par le Dieu unique qu'adorent les chrétiens, leur appartient à eux bien plus qu'aux païens. — Tertullien montre ensuite (c. 36 et s.), que les chrétiens ne sont point des ennemis publics (publct hostes) quoiqu'ils ne rendent pas à l’empereur des honneurs mensongers et qu'ils ne célèbrent point ses fètes dans la débauche : non, ils ne sont point une « faction, » car rien ne leur est plus étranger que la politique. Il fait un tableau de leur vie religieuse. Enfin il repousse à nouveau l'accusation (c. 42 et s.) portée contre eux d'être in/fructuosi in negotüs, de ne rien donner à gagner au commerce et de nuire ainsi à la société. I] n'y a que ceux qui font un commerce immoral qui aient licu de se plaindre ; mais combien les chrétiens sont utiles, d'autre part, à n'envisager que leur pouvoir de chasser
1. « Est et alia major necessitas nobis orandi pro imperatoribus, etiam pro omni statu imperii rebusque romanis, qui vim maximam universo orbi imm:nentem ipsamque clausulam sæculi acerbitates horrendas comminantem romani imperii commeatu scimus relardari. » C. 32.
LS SE © é
(39, 40.] APOLOGETICUM 51
les démons ! — La troisième partie a peu de rapports avec ce qui précède; c’est un épilogue (c. 46-80), où il réfute l'opinion des païens plus bienveillants, qui prétendent que le christianisme nest qu'une espèce de philosophie. Là éclate, pour Ja première fois, la haine particulière de Tertullien contre les philosophes, haine qui constraste étrangement avec son ardeur à réclamer pour tous la liberté de conscience et que nous voyons apparaitre ici, pour la première fois, dans ses ouvrages (1).
Réfuter l’accusation portée contre les chrétiens de violer la religion de l'Etat, d’offenser la majesté impériale et de nuire à la société, Lelle est l’idée principale de l’Apologétique. Or, tout concourt ici à donner au travail un caractère manifestement juridique et politique : la disposition entière de l’ouvrage, l'enchaînement des preuves et jusqu'au style. Sous tous ces rapports, l'ouvrage est en contradiction flagrante avec celui de Minucius, auquel Tertullien a fait quelques emprunts soit dans les pensées, soit dans la forme, soit même souvent dans l'emploi des mêmes expressions (2). Tertullien, dans ses écrits en général, mais surtout dans l’Apologétique , ne voit guère que le but à atteindre : aussi n’hésitait-il pas à emprunter à ses devanciers ce qui lui pouvait être utile (3). Il en usa mème de la sorte, dans l’occasion, avec ses livres antérieurs, et c’est le cas de son autre grand ouvrage apologétique en deux livres : « Ad nationes » ou « Ad gentes. »
Adressée aux païens en général, cette Apologie, dont nous ne possédons qu'une partie, contient, dans le premier livre, et souvent avec les mêmes termes, une simple reproduction d'une partie de l’Apologétique ; le second livre peut au contraire en être regardé comme le complément. Dans le premier livre, il repousse surtout les accusations des païens relativement à l’immoralité des chrétiens et à l'adoration qu'ils rendent à Dieu. Il rejette ces reproches sur les païens euxmêmes, et, pour cela, il s’aide des seize premiers chapitres
2. Je l'ai prouvé suffisamment dans la dissertation mentionnée ci-dessus.