ÉLÉGIES
à un « neveu, » Artachis, déplore le malheur de sa maison, mais spécialement la mort d’Amalafried. On ne saurait dire si le destinataire de cette épître élégiaque, Artachis, était fils d'Amalafried ou de la sœur de ce dernier. Ici l'expression est selon la remarque d'Ampère, plus ferme et moins passionnée ; * mais elle respire pourtant une profonde tendresse. En terminant, elle prie Artachis de lui tenir lieu de ses parents bienaimés.
De même que nous voyons, dans ces élégies, la poésie de ce Roman prendre un nouvel essor sous l'influence profonde de la vie germanique, ainsi nous allons voir maintenant, dans un certain nombre d’hymnes de notre poète, toute la force d'inspiration que la puissance du christianisme a sû faire passer dans cette même poésie. Parmi ces hymnes, il y en a même deux qui comptent parmi les meilleures et les plus célèbres de l'Occident. La poésie hymnique de saint Fortunat ne revêt qu’en partie la forme de l'hymne ambroisienne, comme l'hymne célèbre de la Passion : Vexi/la regis prodeunt et l'hymne à la sainte Vierge : Quem terra, pontus, aethera, si toutefois cette dernière est bien l’œuvre de Fortunat, ce qui pour moi ne fait pas l'ombre d’un doute (1). L'Église a partagé
1. La question de l'authenticité de cette hymne n’a pas encore été discutée, pas même par Mone ; et pourtant, elle ne se trouve pas dans les manuscrits de Fortunat. Le résultat de cette question dépend essentiellement de l'authenticité du panégyrique de Fortunat en l'honneur de le Sainte Vierge (v. p. 557). On ne l'a pas remarqué jusqu ici, mais il y a entre le panégyrique et l' hymne une telle harmonie qu’on doit les regarder tous deux comme l'œuvre du même auteur, vu qu’on ne peut pas penser ici à un emprunt de la part d'un autre. Qu'on compare seulement v. 3 : « Trinam regentem machinam, » et, v. 15 : « mundum pugillo continens, » avec le v. 141 : « Cujus mundi uno est haec machina tecta pugillo, » dans le panégyrique. Cette question d’authenticité n'est pas sans importance, vu que cette hymne est en l'honneur de la Sainte Vierge. — Mais l'hymne insignifiante sur la Natvité de J.-C. : Agnoscat omne saeculum Venisse vitae praemiüm (Daniel, L. c., I, p. 159), qui ne se trouve pas non plus dans les manuscrits de saint Fortunat, n'est certainement pas authentique, ainsi que le prouvent seules les fautes contre le mètre (hiatus, spondée au deuxième pied). Il est en outre fucile d'expliquer pourquoi on attribua celte hymne à Fortunat; la raison en est que le premier vers est le même que le début de l’hymne à Léontius (V. plus loin).
cette dernière et en a fait ainsi deux hymnes (1). L'autre hymne célèbre de La Passion, le Pange Uingua gloriost proelium certaminis est composée, par contre, ainsi que le montre ce début, dans le mètre des chants des soldats romains, le tétra- ‘mètre trochaïque catalectique, à strophes de trois lignes, comme dans les deux hymnes de Prudence (2). C’est évidemment à dessein que Fortunat a choisi ce mètre; son hymne, (le début l'indique), est un chant de triomphe, tout comme les chants des soldats romains étaient des chants de victoire après le combat (3). Cette hymne se termine par une apostrophe magnifique à la croix, cet arbre noble qui doit courber doucement ses branches sous les membres du plus grand des rois. Le Vexilla regis prodeunt est également destiné à la glorification de cet « arbre, » ainsi qu'une autre hymne spéciale de saint Fortunat. Le mobile qui porta le poète à glorifier ainsi la croix, fut évidemment le cadeau que l'empereur Justin fit à sainte Radegonde d’un morceau de la vraie croix (4), et c’est de cette relique, si précieuse à cette époque, que le couvent de sainte Radegonde reçut le nom de Sainte-Croir. Mais cette hymne en l'honneur de la Sainte Croix est écrite en distiques. À la fin nous y trouvons cette belle image: un cep de vigne entoure les bras de cet arbre, « et, de cette vigne coulent des vins doux d’une rougeur de sang. » Enfin, de l’épttre de saint Fortunat à l’évêque Félix, épître dont nous avons parlé plus haut page 565, l'Église a réuni les beaux distiques qui se rapportent à la fête de Pâques pour en faire une hymne spéciale (5).
1. On peut les voir dans Mone, II, p. 128 sq.; l'une comprend les cinq premières strophes, et l’autre les trois dernières.