Cf. plus haut, page
une biographie, que de consigner dans ses vers les actes de piété et les miracles de son héros; aussi est-ce par là qui débute, sans se soucier du reste, et prend-il plutôt pour modèle les Dialogues, que la Vie de Sévère. Que dis-je ! Fortunat suppose très souvent que le lecteur est au fait de l’œuvre de Sévère, tout comme Sédulius l'a supposé au courant de l'Évangile, attendu que, sans cette connaissance, bien des passages de son poème restent incompréhensibles ou sont du moins bien peu clairs. C'est à le motif qui explique pourquoi Fortunat a une tendance à abréger son modèle tandis que Paulin, nous l'avons vu plus haut (p. 429) incline à le développer: aussi son poème comprend-il, pour le même sujet, trois fois moins de matière que les cinq premiers livres de Paulin, qui lui correspondent.
Dans ce poème de Fortunat, il y a deux parties originales qui offrent un intérêt tout particulier : le début du premier livre, où le poète parle de ses prédécesseurs dans ce domaine de la poésie chrétienne, de Juvencus, de Sédulius, d'Orientius, de Prudence, ce chantre des martyrs, de Paulin de Périgueux, d’Arator, d'Avitus et enfin de lui-même, de ses talents et de ses études. Ce qu'il dit de lui-même est d'une modestie passablement exagérée. La fin de son poème nous fournit un complément à ces dates de sa biographie. Après un éloge détaillé des vertus de saint Martin et une prière pour implorer son intercession, Fortunat apostrophe ici son livre lui-même (L. IV, v. 269 sq.) ; il lui indique le chemin qu'il doit prendre pour parvenir, dans sa patrie, entre les mains de ses amis, auxquels il l'envoie. C’est apparemment le mème que celui que lui, Fortunat, a pris en se rendant autrefois de l'Italie à Poitiers, vu surtout que la route concorde en tout point, dans son tracé principal, avec les indications générales qu'il en donna à saint Grégoire dans l'écrit cité plus haut (p. 2, r. 554). Le poète n'oublie pas, à cette accasion de parler de la guérison de ses yeux à Ravenne (v. 694 sq.). Il est possible que le poème lui-même soitune œuvre de reconnaissance. La conclusion nous informe qu'il doit en même temps fournir aux amis une ample matière pour célébrer saint Martin, dont la gloire, il est vrai, n’a plus besoin de vers. Fortunat avait néanmoins
l'intention de faire appel à sa muse et même d'élargir, comme l'avait fait son prédécesseur, le cadre de son ouvrage, en mettant aussi en vers « ce que Grégoire avait écrit sur les vertus de saint Martin; » voilà pourquoi, dans une lettre qu'il écrit à saint Grégoire pour lui annoncer l'envoi de son poème,
il le prie de lui faire tenir son ouvrage.
Quant à la diction et au style, lo poème de Fortunat se distingue essentiellement de celui de Paulin : le récit du dernier est aussi simple que celui du premier est prétentieux. Pour faire plus d'honneur à son patron, Fortunat a fait ici appel à tous les artifices de sa rhétorique, métaphores, images, comparaisons poussées jusqu'au pathos, antithèses et jeux de mots de toute sorte, renforcés souvent par l’allitération, etc. : tout cela devait fortement en imposer à son siècle. La rime léonine vient elle aussi parfois se mêler à ce concert (1). Ces artifices, dans leur accumulation surtout, ne sauraient sans doute trouver grâce devant un goût un peu pur; mais il est au moins vrai de dire qu’ils donnent à la narration de l'auteur une vie et un charme si piquant que cette matière, toute connue qu’elle est, en reçoit un attrait tout nouveau.
Si nous jetons ici un coup d'œil général sur les productions poétiques de Fortunat, nous devrons avouer, n’y eüt-il d'autre preuve que celle qui est fournie par tous ces artifices oratoires, que cet auteur possédait un grand talent pour la forme et qu’il avait par conséquent une véritable aspiration à trouver l'expression poétique. Mais ce bon vivant n'avait, même après avoir revêtu l’habit ecclésiastique, ni le sérieux de la pensée ni la profondeur de l'esprit; il ne les trouvait du moins que par exception, sous l'influence de sainte Radegonce. L'absence d'un entourage plus lettré, dont il se plaint lui-même, porta Fortunat, ce poète admiré de tout le monde, à employer d'autant plus légèrement à son propre avantage le talent qu'il avait pour la forme. Mais, par le grand nombre. de ses poèmes,
1. Cf. plus haut, page 573, rem. 1. Quelques autres exemples d'artifices oratoires, 1. 1, v. 84 : « Atque suus praedo Martini praeda fit ultro ; » ou bien, 1. I, v. 103 : «.. Sic umbra fugit, quam Christus obumbrat ; » ou encore, 1. I, v. 154, où il dit de l’ascète : « Et vivente viro intra se sua mortua mors est, » etc.
lesquels, se répandaient dans toute la Gaule, à titre de poésies d'occasion et d'épiîtres, 1l a réveillé, en ce temps d'arrière-saison de la culture antique et littéraire, le goût de la poésie, lequel s'était perdu. Son action se fait sentir non seulement sur les poètes Anglo-Saxons, mais même jusque sur ceux de l'époque carlovingienne. La prépondérance que le distique eut chez ces derniers remonte à l'influence de Fortunat.
Notre poète composa également des Vies de saints, en prose. Toutefois parmi celles qui nous sont parvenues sous son nom, il n'y en a que quelques-unes qui puissent lui être attribuées avec certitude. Si la vie que nous possédons de l’évêque d’Anjou, Albinus (c'est celle qui, au dire de Grégoire de Tours(1), fut composée par Fortunat) est vraiment son œuvre, il faut dire que c’est là son premier essai dans ce genre de littérature en prose. Or, quelque prudente que doive être, en ses recherches sur ce domaine, la critique littéraire et historique, je n’ai pas de motif sérieux d'en douter : aussi, vais-je plus loin et prétends-je que c’est là son premier essai dans la prose en général, ainsi que nous l’apprend le prologue (2) adressé à un « homme apostolique », lequel avait engagé l’auteur à entreprendre cette Vie. C'est également dans ce prologue que nous trouvons exposée la tendance que doivent avoir ces Vies : elles doivent être écrites « pour l’édification du peuple, » afin que celui-ci vénère ce qu'il y a de vénérable dans les saints et qu’il reconnaisse ses propres fautes en comparant sa vie à celle des saints. Mais, dans sa narration, Fortunat attache plus d'importance à l’édification du peuple qu'au côté moral.
Albinus était déjà mort (vers le milieu du VIe siècle) avant l'arrivée de Fortunat en Gaule; aussi fut-ce d'une autre personne, lettrée elle aussi, que l’auteur reçut les matériaux pour écrire la vie de cet évêque. C'est également sur des témoignagnes écrits que repose la vic (2)de Marcellus, évèque de Paris