V. Zeller, O. c., p
sentiellement politique : elle était devenue religion de l'État et de la famille, ou plutôt un culte, dans l’intérèt de la chose publique et non dans l'intérêt de l'individu. Le citoyen y avait une part bien plus grande que le simple particulier. Mais, sous l’influence de la civilisation grecque, son caractère national fut considérablement obscurci, son dogme délayé, et, sous l'influence du cosmopolitisme, ses frontières se resserrerent de plus enplus. Avec l'immigration de la poésie ctde l'art grecs (on pourrait dire : avec leur naturalisaïon), la religion romaine fut grécisée, ou, pour employer l'expression si juste de Zeller (1), elle fut interprétée de -plus en plus dans le sens des Grecs. La sculpture grecque livra les statues des dieux ; quant à la poésie romaine, elle était remplie et comme saturée de la mythologie grecque; elle se l'était assimilée avec facilité en identifiant aux divinités nationales les dieux de la Grèce, qui avaient à la vérité plus d’un lien de parenté avec elles. Au moyen du théâtre, la poésie agit dans ce sens directement sur le peuple, comme elle agit avec efficacité sur les gens lettrés, au moyen de l'école; car la base de l'instruction était justement la poésie classique, surtout l'épopée de Virgile. Avec la diffusion de la philosophie grecque toutefois, ces figures, nées dans l'imagination des poètes, perdirent bientôt toute signification réelle parmi les lettrés qui les expliquèrent soit par lesystème philosophique d'Evhémère (2), soit au moyen de l'allégorie. Mais, plus l'empire romain étendait ses conquêtes, plus les cultes étrangers, et surtout les culles orienlaux, trouvaient un accès facile : ce n’est point exagérer que de dire qu'avec la victoire du principe cosmopolite ils acquirent droit de cité à Rome même, comme dans l'Occident en général. Les sacrifices de l’Asie Mineure, de l'Egypte, de la Perse, avec leurs mystères, attirèrent la foule d'autant plus que ce qu'ils laissaient voir à l'extérieur en imposait par son caractère étranger, et qu'ils enflammaient l'imagination par leur sensualité voluptueuse. Dans leurs cérémonies secrètes,
1. Religion ct Philosophie chez les Romains. (Berlin, 1866), p. 18. 2. D'après ce philosophe, les dieux furent de simples mortels des le principe. (N. des Trad.).
c'étaient surtout les demi-lettrés qui cherchaient à satisfaire le besoin religieux, déjà si prononcé, de leur soumission à la divinité, d'une purification de leur cœur, d'une certitude de leur confiance à l'immortalité personnélile. Et plusieurs sans doute atteignirent ce but jusqu'à un certain point d'une façon subjective, par les effets de l’ascétisme, par ceux du service divin, lequel avait lieu pendant lanuitet saisissait très vivement l'imagination, ct enfin par la considération de la divinité en qui ils voyaient la plus grande ct la plus impénétrable force de la nature. Cependant cette adoration de la divinité, qui était le partage exclusif des initiés, était plus restrictive encore que la sagesse des philosophes. La masse du peuple, exclue de l'une comme de l'autre, étail adonnée à une superstition pleine d’anxiété, qui à la vérité étendait aussi son empire sur toutes les classes. Le peuple craignait surtout ces êtres moyens, qui, soumis aux dieux supérieurs, régnaient sur la nature, à ce qu'il croyait, et avaient l'œil ouvert sur la vie des hommes, c'est-à-dire à la fois sur la chose publique et sur les individus : dans le nombre étaient les esprits élémentaires, les âmes des morts, les démons et les génies, à qui se mélaient en outre les Lares, Larves et Lemures, esprits bons et mauvais, qui tenaient entre leurs mains d'une manière mystérieuse la destinée des hommes. C'était à eux qu'on rapportait tout ce qui élait du domaine du hasard, si vaste pour les ignorants, surtout dans un temps aussi bouleversé. Les mages et les astrologues de l'Orient étaient alors surtout les prêtres de cette superstition, à côté de laquelle subsistait toujours intacte la superstition officielle de la religion de l'État avec ses observations des oiseaux et des entrailles, son feu sacré de Vesta, toutes ses cérémonies et ses mystères : tout cela durait encore avec les anciennes formes, conservées aussi précieusement quo des momies, mais qui n'étaient plus entourées d'enthousiasme, et qui n’inspiraient plus d'espérance en l'avenir; elles ne provoquaient plus que la crainte de la superstition. Comme culte, la religion d'État resta toujours respectée des païens de toutes les classes, quelles que fussent lours croyances religieuses. Mais elle ne pouvait pas satisfaire un seul des besoins du cœur, tels qu’ils se manifestaient alors. Ces aspirations conduisaient
involontairement au monothéisme. L’abandon complet à la divinité exige qu'on la considère et la prenne individuellement: on ne peut donner tout son être qu'à un seul, et l’adoraon sans réserves devait réunir dans cet être unique les plus hautes perfections. Et c’est ainsi que nous voyons dans les sacrifices secrets de l'Orient une seule divinité remplacer toutes les autres et les absorber; on lui attribue toutes les qualités de la divinité et on l’identifie avec tous les dieux possibles de toutes les nations : Isis avec la grande Mère, avec Minerve, Vénus, Diane, Proserpine, Cérès, Junon, Bellone et Hécatc tout à la fois; cette dea multinominis est pour les initiés aux mystères le nuwmen unicum qui commande au ciel, à la terre et à l’enfer(1). Ce n’était pas seulement l’âme, pleine de ces sentiments religieux, mais c'était encore le simple bon sens qui devait, à cette époque, être ramené à une telle identification monothéiste, car la multitude bigarrée des divinités que les provinces, les campagnes et même les villes de l'empire députient, pour ainsi dire, à l'Olympe de Rome à titre de représentants, portèrent le polythéisme à un tel degré qu'il devait aboutir au monothéisme, là du moins où il ne se fondit pas dans le panthéisme. |
La pauvreté de la vie spirituelle elle-même, chez les païens de l'Occident, ne pouvait manquer non plus de favoriser cette direction religieuse de l'esprit du temps. A l'époque de la plus grande activité spirituelle avait succédé une vraie stagnation. Un coup d'œil sur les progrès littéraires de Rome, depuis Tibère, le montre suffisamment. Ils sont entièrement conformes aux considérations que nous avons faites sur l'histoire de la culture intellectuelle. L’émancipation de l’assujettissement politique et national, sous l'influence du cosmopolitisme, avait donné aux meilleures productions de la prose de la latinité d'argent une telle richesse de fonds jointe à une si grande variété et à une individualité si vivante de la forme, que les ouvrages d'un Sénèque et d'un Tacite, les lettres d'un Pline, le dialogue des orateurs offrent déjà un caractère tout à fait moderne. La forme et la langue n’appa-