VICTOR DE VITA
Celte époque ne nous offre qu'un seul ouvrage dont le récit se suive, en dehors de ces Vies de Saùits, auxquelles venaient se joindre les Passions (c'est-à-dire, les Relations des Martyres qu'avaient endurés plusieurs saints), en plus grand nombre que celles dont le récit authentique date de ce tempslà. Encore, l'ouvrage en question appartient-il tout d'abord au domaine de l'histoire ecclésiastique. C'est l'histoire de la persécution de l'Eglise catholique, en Afrique, pendant la domination de Genséric et de Hunéric (1); elle a pour auteur Victor (2), évêque de Yita, dans la province de Byzacène. Il paraît avoir occupé une position ecclésiastique importante
1. Le titre est assez indécis; les éditeurs ne disent, pas non plus quelle est sa forme précise dans les divers manuscrits ; l'un de ces derniers porte : Historia persecutionis Africanae (v. éd. Ruinart, praef. p. 5) ; Ruinart lui-même dit : Historia persec. Africae provinciae, tandis que Notker intitule l'ouvrage : Historm Yandalicae persecutionis.
2. Th. Ruinart, Historia persecutionis Yandalicae in duas partes distincta. Prior compte ctitur Libros V Victoris Vitensis episc. et alia antiqua monumenta ad codd. collata etemend. cum notis et observationibus, etc. Paris, 169-i, in-8 : ensuite à Venise, 1732, in-4. (La Passion, p. 54 sq.) ; . Victoris Vitensis Mist, persec. Africanae provinciae sub Genserico et Hunrico recens. Halm, Berlin, 1879 (Monum. German. hist. Auct. antiq., t. III) ; Vict. episc. Vit. Histor. persec. Afric. recens, Petschenig, Vienne, 1881 (Corp. scriptor. eccles. latin., vol. VII). Dans ces deux éd., on trouve également la Passion. Papencordt, op. c, p. 366 sq. ; Petschenig, Die Handschrifcliche Ueberliefcrung des Victor Vitensis {Sitzungberichte der hist. phil. Classe der Wiener Académie, vol. 96),
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déjà au commencement du règne de Bunéric(l); il fat atteint personnellement par la persécution générale du clergé catholique, après 1<' synode de Carthage, en '18V. auquel cependant il n'avait pas assisté lui-même (2), et il fut, à ce qu'il semble, exilé dans le désert. Il écrivit son ouvrage, peut-être encore sous Hunéric lui-même, en tout cas dès l<- début du règne do Gonthamond, vers iSG (3). Dans 1rs missels, il est divisé en
1. Victor était présent, il le dit lai-môme (f F, c. 2), dans l'église de Carthage, quand on donna communication d'an édit de Hunéric accordant à cette ville la faculté d'élire un évoque, Cet édU renfermait une clause qui semblait suspecte au clergé ; aussi, après avoir î^ômi (gemimus)ei murmuré, comme il nous l'apprend, il continue son récit en ces termes : « Et it a legato ilixisse probamnr. »Il semble résulter de là qu'il ait parlé au nom du clergé de Carthage, même en ne prenant pas ce pluriel pour un pluriel de majesté, ainsi que cela a lieu dans le nobis praesentibus qui précède.
2. C'est ainsi qu'on explique, et à bon droit, la remarque non occurrit à côté du nom de Victor el de deux autres dans les Notitia provinciac et civit. Af>'. (Liste des évéques catholiques dans la sixième armé.- du règne de Hunéric). Celte explication est d'autant plus vraisemblable que tout le récit de Victor, relativement à cette aflaire, est une preuve évidente qu'il n'était pas présent à ce synode. Il en fait non seulement un rapport très court, mais très objectif dans la forme, ce qu'il ne fait, pas pour les événements dont il a été témoin : il y dit constamment (II, c. 18) Nostri episcopi deligunt de se, dixerunt, etc., au lieu de nos. Que l'on compare avec cela, par exemple, le passade de la remarque précédente !
3. L'ouvrage débute ainsi : a Sezagesimus nunc, ut clarum est, agitur annus, ex quo populus ille crudelis ac saevus Vandalicae genlis Africae miserabilis atligit Mues, liansvadans facili transilu per angustias maris, qua inter Hispaniam Africamque aequor hoc magnum et spatiosum bis senis millibus angusto se limite coartavit. » Il résulte déjà de là et de ce qui suit qu'il ne saurait être question que de la grande expédition sous Genséric, laquelle eut lieu en 428. Si l'on veut donc déterminer par cette donnée seule la composition de l'ouvrage, on doit prendre la date de 488. Mais comme la fin de l'ouvrage montre que la persécution sévissait toujours, et comme Gonlhamond rappela d'exil, au plus tard en 487, l'évèque de Carthage, on ne saurait reculer la composition de l'ouvrage au-delà de '18G, et il faut bien croire également que Victor ne voulait pas ou ne pouvait pas déterminer si exactement l'époque de l'invasion des Vandales et ne donnait par suite qu'un nombre rond. Je dirai plus, mon opinion personnelle est que l'ouvrage lut composé sous le règne de Hunéric, vu que la notice de sa pitoyable mort me semble avoir été ajoutée plus tard ; cette notice, en effet, où la mort de Hunéric rappelle exactement celle de Galère dans Lactance (De morte persec, c. 33), forme le dernier chapitre; mais elle n'a aucune suite avec le chapitre précédent. Ce chapitre contient la prière de l'auteur et forme une fin plus acceptable de cet ouvrage. Dans son édition, Halm s'est rangé à mon avis.
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livres dont le nombre varie, division qui, du reste, n'estpas de l'auteur (1). Les meilleures éditions comprennent cinq livres, et cette division facilite la lecture du contenu : le livre premier traite de la persécution, sous Genséric; le deuxième de celle de Hunéric jusqu'au colloque avec les Ariens (inclusivement); le troisième ne contient qu'un document important et long-, la profession de foi des évêques catholiques, symbole qu'ils récitèrent, après que la conférence eût prit fin sans résultat, et qu'ils firent parvenir au roi; le quatrième livre contient un édit royal ordonnant d'appliquer contre les catholiques les lois romaines portées contre les hérétiques, et fournit à l'auteur l'occasion de parler encore de l'exil des évêques; enfin, le cinquième livre fait d'abord le récit de quelques martyres particuliers, arrivés pendant la persécution générale suscitée par l'édit royal, et qui méritaient une mention tout à fait particulière; l'auteur nous esquisse ensuite, avec des couleurs vives, un tableau de la grande famine qui affligea l'Afrique par suite du manque de pluies, calamité qu'il regarde comme un châtiment divin contre les Vandales ariens. Après une violente invective contre ces Barbares, ces hérétiques ariens, l'auteur exhorte tous les catholiques à gémir avec lui, et, empruntant alors le style et les expressions même du Psalmiste et de Jérémie, il entonne une complainte pour implorer la protection des anges, des patriarches, des prophètes et des apôtres, et les prier d'intercéder auprès de Dieu en faveur de l'Église catholique d'Afrique persécutée. Vient enfin un supplément dans lequel il est dit que Hunéric régna pendant sept ans et mourut d'une mort misérable, dévoré vivant par les vers. Ce récit, écrit dans un style relativement simple, quoique fréquemment incorrect, ne manque ni de vie, ni de mouvement; comme le livre de Lactance, avec lesquel il a, pour le fond, tant de ressemblance, il est composé sous l'impression encore vivante des événements qui forment la majeure partie de l'ouvrage, car ce qui précède ne fait que servir d'introduction; l'auteur ne raconte, en général, que
\. C'est chose facile à voir, si l'on considère le début des livres, celui du deuxième notamment.
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ce qu'il a entendu rapporter par des témoins oculaires ou ce qu'ü a vu lui-même ; c'est de l'exil qu'il écrit; il reesenl encore personnellement les souffrances el les angoisses à*u catholicisme el de ses confesseurs; ce sonl ces angoisses qu'il veut raconter, el If sentiment qui l'anime If rend éloquent; cenYsi point l'ambition du rhéteur qui conduit sa plume, quoique les artifices oratoires ne lui soient poinl étrangers (1). Souvent, il est vrai, les couleurs du tableau sont chargées; il ne saurait non plus être question, danser récit, d'aspirations impartiales, libres de toute prévention, vers la recherche delà vérité, spécialement en présence d'un double ennemi, les Barbares et les Barbares ariens. Victor n'a pas en outre le sentiment de l'ordre chronologique ; mais, d'autre part, la transmission littérale des documents les plus importants, en donnant à l'ouvrage une valeur très haute pour nous, nous montre que l'auteur a eu souvent conscience de la vocation de L'historien. Ce qu'il se propose d'écrire, ce n'est point un pamphlet à l'adresse dt&contemporaiiuj ainsi que l'a fait l'auteur Ùemortibus persecutorum ; c'est un ouvrage historique pour la postérité. A cette « Histoire de la persécution africaine » tous les manuscrits donnent, comme supplément, une Passio ou Martyrium de sept moines d'un seul couvent; il en est fait d'ailleurs mention dans l'ouvrage (V, c. 10), et un manuscrit fait même entrer la Passion dans le récit. Le style et la langue de la Passion sont les mêmes que le style et la langue de Y Histoire ; il pourrait bien se faire par conséquent que Victor en fût également l'auteur. Il faut dire néanmoins que beaucoup d'arguments militent contre cette opinion (2); en tout cas, la Passion est un travail indépendant, ainsi que le montre déjà son introduction, et elle est postérieure à l'Histoire, qui n'y fait pas un renvoi; disons plutôt que celui qui se trouve dans divers manuscrits n'est qu'une interpolation manifeste. Le nombre
\. La pompeuse prélace, quel qu'en soit le contenu, est jusqu'à la dernière phrase : « Ego namque, » etc., L'ouvrage d'un autre auteur, une citation d'une lettre. Petschenig, op. c, p. 727 pense qu'elle est interpolée dans son entier.
2. V. Petschenig, Die handschriftliche Ueberlieferung, p. 717 sq.
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sept relativement à ces frères — fratt'es non natura, sed gratta, dit Victor dans son Histoire — rappelle le plus ancien exemple de martyre célébré dans l'Eglise chrétienne, celui des sept frères Machabée (1), avec lesquels, du reste, l'auteur de l'a Passion compare ses héros : un tel rapprochement donnait à ce martyre, qui avait dû avoir un grand retentissement à cause du nombre des victimes vouées ensemble à la mort (2), une consécration toute particulière.