FIN DES SÉQUENCES
Comme les chants connus sous le nom de Chants de la Sainte-Chapelle ont été les ' précurseurs de ceux-ci, et sont môme reproduits dans ce recueil, il ne paraîtra peutêtre pas hors de propos d'en retracer une courte histoire.
Nous les avons tirés de deux manuscrits du xm' siècle ; l'un de ces manuscrits appartient à la Bibliothèque Impériale, où il est enregistré sous le numéro 904, Codex Bigotianus, 28, reg. 4218. H renferme 268 folios et contient tous les Offices du matin, d'après la liturgie Romano-française en usage dans la plupart des diocèses de France au xiiie siècle. Indépendamment de la musique écrite en notes noires sur quatre lignes rouges, on y remarque de nombreuses rubriques, c'est-à-dire des textes explicatifs des Cérémonies du Culte. Les Messes, le Répons de la Procession^ l'Introït, le Graduel, le Trait, l'Offertoire et la Communion^ notés dans ce manuscrit, existent encore en grande partie, quoique généralement modifiés, dans le Graduel romain. C'est la partie Grégorienne de la liturgie du moyen âge. Composées dans les premiers siècles de l'Église, appliquées par saint Grégoire aux Offices divins, ces mélodies ont un caractère grandiose, à la fois austère et doux. Le récitatif de la Préface de la Messe, celui du Pater, le chant de VExultet jam angelica turha cœlorum du samedi saint, attestent le degré de lyrisme qu'atteignait parfois la facture grégorienne. Mais nous n'avons pas à nous occuper ici de la musique de cette époque. Les chants de la Saint&-Chapelle sont généralement contemporains de Philippe-Auguste, de saint Louis et de saint Thomas d'Âquin. Les xi", xii" et xiii" siècles peuvent être considérés comme la seconde époque de l'art musical chrétien. Sortant de la monotonie des récitatifs qui la précédèrent, l'inspiration musicale et véritablement artistique s'éleva aux harmonies les plus sublimes et les plus originales. Les chants si connus de Ylnviolata, de Y Ave verum corpus, du Lauda Sion , du Victimœ paschali, du Sacris solemniis, du Pange lingua^ de VAdoro te, appartiennent à ces siècles gothiques. Des poètes, qui étaient aussi de saints docteura, composèrent un grand nombre de pièces appelées Séquences, qui se chantaient ordinairement avant l'Evangile, et qui ont malheureusement disparu de la liturgie, enveloppées dans la grande réforme qui fut faite au xvi* siècle. Ces accents poétiques, simples, et par-dessus tout chrétiens, ne trouvèrent pas grâce devant la renaissance des lettres païennes. Il est vrai qu'ils étaient écrits dans une autre langue que celle de Virgile et d'Horace. Le latin du moyen âge , trop méprisé plus tard, était une langue populaire, négligeant tout artifice, exprimant nettement et sans détour la pensée. C'était une forme transparente dont on se servait moins pour amuser l'esprit que pour éclairer l'âme et toucher le cœur.
Ces poésies ou Séquences reçurent une musique parfaitement conforme aux sentiments qu'elles exprimaient. Les compositeurs de ces temps de foi travaillaient plus pour la gloire de Dieu et de son Église que pour leur réputation. Aussi est-il fort difficile de connaître leurs noms. Cependant nous pouvons citer ceux de Notker, du roi Robert, de Fulbert, évêque de Chartres, d'Hermann le Contract, abbé de Reichnau. de saint Pierre Damien, de saint Léon IX, auparavant évêque de Toul, de Raynald, évêque de Langres, de Maurice de Sully, évêque de Paris, du grand pape Innocent III, de saint Thomas d'Aquin, du cardinal Frangipani, de Thomas de Celano, de Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, d'Adam de Saint-Victor, de Jacopone da Todi.
Les cérémonies religieuses ajoutaient au charme de ces œuvres poétiques et muai-
cales. La liturgie alors était à la fois une prière et un enseignement pour le peuple. On représentait dans les églises les scènes du Nouveau-Testament, non pas comme le firent deux cents ans plus tard, sur les places publiques, les Confrères de la Passion et les clercs de la Basoche. Le goût le plus délicat, la piété la plus scrupuleuse ne pourraient trouver dans les rubriques intéressantes du manuscrit que nous avons cité plus haut un seul détail qui ne soit empreint de la plus stricte convenance et de la gravité la plus édifiante.
Le second manuscrit qui nous a fourni les autres chants de la Sainte-Chapelle^ appartient à la bibliothèque de Sens. Jusqu*au jour où nous fûmes assez heureux pour le lire et le traduire entièrement (1),onn*en avait guère admiré que la couverture, curieuse sculpture sur ivoire, diotns le st^le du Bas-Empire, représentant les quatre éléments. Ce diptyque renferme une mine précieuse pour l'histoire de la musique au moyen flge : 32 folios en parchemin formant 64 pages de musique en notation du xiu* siècle. Le manuscrit a pour titre : Office de la Circoncision à l'usage de la ville de Sens, Il est Tœuvre de Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, mort en i222. Parmi les morceaux qui composent cet office, on remarque une pièce qu'on a appelée Prose de Vâne parce qu'il y est fait mention de l'animal que la tradition place dans l'étable de Bethléem, qui aida Notre-Seigneur à fuir la persécution d'Hérode, et sur lequel Jésus monta pour entrer triomphant à Jérusalem. Rien dans cette pièce ne justifie l'opinion que plusieurs écrivains hostiles ^u catholicisme ont cherché à faire prévaloir au sujet d'une fôte dans laquelle l'âne aurait joué un rûle burlesque et ridicule. Le refrain français et deux des strophes citées par MM. Dulaure, Millin et Michelet, n'existent pas dans le manuscrit de Sens, qui est antérieur de deux cents ans à celui de Beauvais, que ces historiens ont consulté. Ces strophes ofi'rent môme un sens diamétralement opposé à celui de la pièce originale et authentique. Ces écrivains ont pris la parodie de la prose pour la prose elle-même. Nous avons toutefois placé sur la mélodie. Tune des plus agréables du moyen Age, d'autres paroles tirées d'un manuscrit du xv* siècle.
Le manuscrit du respectable archevêque de Sens renferme une profusion de morceaux remarquables. VHœe est clara dies et le Trinitas pourront donner une idée du degré d'élévation où l'art musical a pu arriver au moyen Âge.
Ce fut en 1847, dans un concert donné au collège Stanislas, alors dirigé par M. l'abbé Gratry, que nous fîmes entendre pour la première fois quelques morceaux de cette musique du moyen âge. L'accueil qui fut fait à ces mélodies, à la fois religieuses et nationales, nous engagea à continuer nos travaux, qui parurent mensuellement dans les Annales archéologiques dirigées par M. Didom, pendant plusieurs années, jusqu'au jour où nous fûmes invité par le Gouvernement à. diriger l'exécution de la musique religieuse dans la Sainte-Chapelle, en présence de Mgr l'Archevêque de Paris et d'une députation de l'assemblée nationale, du Président de la République, du corps diplomatique, et des principaux magistrats du pays le 3 novembres 849, pour l'installation de la magistrat ture^ Quelques jours après, M. Dumas, alors ministre de TAgriculture et du Conmiercei demanda une nouvelle exécution des Chants de la Sainte-Chapelle, pour la solennité de la distribution des récompenses aux exposants de l'industrie ; cette exécution eut lieu également dans la Sainte-Chapelle, le 1 1 novembre. L'épreuve fut aussi décisive que la première en faveur de la réhabilitation de notre art musical gothique, qui peut désormais, serlon l'avis des honmies d'un goût sûr et éclairé, marcher de pair avec l'architecture et les autres arts dont nos cathédrales attestent la perfection et la grandeur.
Depuis, les Chants de la Sainte-Chapelle ont retenti plusieurs fois dans les principales églises de Paris, à Saint-Roch, à Saint-Étienne du Mont, à Saint-Louis d'Antin, à Saint-Jacques du Haut-Pas, à Saint-Jean-Saint-François, dans un grand nombre de ca^ thédrales en France, en Belgique, ainsi que dans plusieurs églises de Rome.
Si, comme les faits l'ont prouvé, la musique du moyen Age a été jugée réellement religieuse et belle, une grande part d'éloges doit revenir aux soixante artistes, qui
(1/ Cétait en 1846.
l*ont exécutée avec le soin le plus scrupuleux et une intelligence dont M. Roger n'a cessé de leur donner Texemple dans plus de dix solennités.
Nous donnons ici une traduction littérale de plusieurs textes des Chants de la Sainte- Chapelle; elle n*a été faite que pour donner aux personnes qui n'entendent, pas le latin les moyens d'apprécier le rapport de la mélodie avec le sens du texte.
REGNANTEM.
(M«. BibUotb. nationale, 904, folio ii.)
Regnantem sempiterna per sœcula susceptura,
Concio, dévote concrepa : factori reddendo débita.
Quem jubilant agmina cœlica, ejos vnitu exhilarata.
Quem ezspectant omnia terrea, ejus vultu examinanda»
Districtum ad judicia,
Glementem in potentia.
Tua nos salva, Christe, clementia propter quos passus es dira.
Ad poli astra subleva nitida : qui sorde tergis sœcula.
• Influens salas vera, effuga pericula.
Omnia ut sint munda, triboe paciflca ;
Ut hic tua salvî misericordia, laeti régna post adeamus supera.
Qui régnas sœcula per inflnita Amen.
Peuple qui va« recevoir Celui qui règne éternellement dans les siècles des siècles ,
Célèbre dévotement ses louanges ; rends à ton Créateur ce qui lui est dû.
C*est lui que célèbrent avec joie les célestes légions remplies d'allégresse par ita présence;
Cest lui qu*attendent toutes les créatures de la terre pour comparaître devant sa face ;
Il est sévère dans ses jugements.
Mais il est miséricordieux dans sa puissance.
0 Christ, vous qui avez daigné souffrir pour nous un cruel supplice , sauvez- nous dans votre clémence ;
Vous qui effacez les souillures du siècle, foites- Dous pénétrer dans le séjour éclatant du royaume des cieux.
Source véritable de salut, dissipes dos périls;
Afin que tout devienne pur, accordez-nous la paix ; faites que, sauvés par votre miséricorde , nous puissions plus tard avoir la joie de parvenir au royaume des cieux.
0 vous qui régkies dans les siècles infinis. Ainsi soit-il.
HiEC EST CLARA DIES.
(Bibliotbèque de Sens, manuicrit de Pierre de Corbeil, folio i, reno.)
Ce texte se compose de trois vers hexamètres et se chantait probablement dans les grandes solennités religieuses. L'office de la Circoncision, qui est le titre du manuscrit d'où ce chant est tiré, ne semble pas motiver cet élan lyrique. Comme le prouvent d'autres parties de cette œuvre, le souvenir de la fête de la Nativité de Notre- Seigneur, qui avait été célébrée quelques jours auparavant remplissait tous les esprits. Un renseignement curieux nous est fourni par la rubrique qui précède VHœc est clora dies dans le manuscrit; il était chanté derrière l'autel par quatre ou cinq voix en faux-bourdon,c'est-à-dire en harmonie. Voici cette rubrique :
Quatuor «<l quinqut in falto rétro altare.
Esc est Clara dies clararum clara dierum I. Hœc est festa dies festarum festa dierum! Nobile nobilium rutilans diadema dierum !
Voici le iour glorieux, glorieux entre tous !
Voici le Jour de fête, le plus fêté de tous les Jours de fdte ! le plus noble, le plus étincelant diadème dont se couronne Tannée !
CONCORDI LiETlTIA.
* (Bibliothèqae de Sens, manuscrit de Pierre de Çorbeil, folio i, recto, pour le chant)
Le texte de ce morceau est tiré d*un manuscrit du xv* siècle, qui nous appartient et qui renferme plusieurs Hymnes et quelques Séquences en l'honneur de la sainte Vierge. Le mètre poétique étant le même que celui de VOrientis partibus , ou Prose de l'Ane, nous lui en avons appliqué la musique. Ces vers simples et touchants doivent remonter au xu* siècle. Sont-ils dus à la plume de saint Bernard, d*Âbailard ou d'Adam do St-Victor, c'est ce que nous ne saurions affirmer. Nous les recommandons à M. Gautier, qui a publié une belle et savante édition des œuvres d'Adam de Saint-Victor.
Goncordi lœtitia Propulsa mœstitia Mariœ preconia Recelât Ecclesia.
Virgo Maria !
QiiSB feliçi gaudio Resurgenti Filio Floruit ut lilium Vivam cemens Filium.
Virgo Maria !
Quam concentu parili Chori laudant cœlici Et nos cum cœlestibiis Novum xnelos pangimus.
Virgo Maria !
O regina virginum, Votis fave posccntûm Et post mortis stadium Vitœ coDfer bravium.
Virgo Maria!
Gloriosa Trinitas, ludivisa Unitas, Ob Mari» mérita Nos salva per saecula.
Amen.
Que dans une commune allégresse, TËglise oublie sa douleur, et chante de nouveau les louanges de Marie.
0 vierge Marie !
Dans son bonheur, dans sa Joie, lorsque son Fils ressuscite, Tâme de Marie 8*épanouit comme le lis ; elle voit son Fils vivant !
0 vierge Marie!
Les chœurs des Anges s*ttni8sent pour célébrer Marie ; et nous aussi, nous nous joignons aux habitants du ciel pour chanter un cantique nouveau.
0 vierge Marie !
0 reine des vierges, accueillez nos vœux et nos prières : aU bout de la carrière où nous attend la mort, accordez-nous le prix de la vie éternelle.
0 vierge Marie I
Glorieuse Trinité, indivisible Unité, que les mérites de Marie nous obtiennent de vous le salut éternel.
Ainsi soit-il.
ECGE PANIS.
Les paroles et le chant de celte strophe sont tirés, comme chacun le sait, de l'admirable Prose du Saint-Sacrement, Lauda Sion, ce traité théologique de l'Eucharistie dû au génie et à la foi de saint Thomas d'Aquin. On a cru longtemps que ce saint docteur était l'auteur de la musique de cette Prose ; mais on la trouve dans des manu scrits du XII» siècle sur les paroles Laudes crucis attollamus. La mélodie d'ailleurs caractérise essentiellement le style de cette époque. Nous avons préféré lui conserver le texte du xi«« siècle, consacré par un usage de cinq cents ans.
Voici le pain des Anges, qui est devenu la nourriture des hommes : c'est vraiment le pain des enfants, qui ne doit pas être Jeté aux chiens.
Eoce panis Angeloram, Factus cibus viatorum :
Vere panis filiorum, Non mittendus canibus.