‹ Histoire générale de la musique religieuseChapitre 44 sur 122 · US LAUDIBUS · texte numérisé non relu

US LAUDIBUS

AnL Granum cadit, copiam germinat frumenti,

Alabaustrum frangitur, fragral vis unguenti. Euouae.

Anl. Totus orbis martiris certat in amorem

Cuius signa singulos arguit in stuporem. Euouae.

Anl. Aqua Thome quinquies varians colorem

In lacté semel transiit, quater in cruorem. Euouae.

Anl. Ad Tbome memoriam quater lux descendit, El in sancti gloriam cereos ascendit. Euouae.

Anl. Tu per Thome sanguinem quem pro te împendit,

Fac nos Xriste scandere quo Thomas ascendit. Euouae.

Anl. Opem nobis, o Thoma, porrige : Rege stantes, iacentes érige.

Mores, actus et vitam corrige ^

Et in pacis nos yiam dirige. Euouae.

Pa. Benedictus. Oralio ul aufMra. Sequilur memoria de Nalivilalej de sanclo 5(ephano, de sanclo /o/ianne, de Innocenlibus, III, ^. Horarum dicelur alléluia, ad V espéras Anliphona Tecum principium. Anliphona super MagniGcat.

Anl. Salve, Thoma, virga juslicie,

Mundi iubar, robur ecclesie.

Plebis amor, cleri delicie. Salve gregîs tutor egregie, Salva tue gaudentes glorie.

/. amen. Ps. Magnificat. Oratio u( «upra ; Deus per eu jus ecclesîa.

Sequentia.

In honore Marie virginis.

{Voyez plus iotn, page 315).

Le titre de Toffice de saint Thomas Becket annonce son caractère historique. Hic indpit historia beati Thomemartyris caniuariensis archiepiscopi ad usum Parisiensem. C'est en efifet un récit lyrique de toutes les actions, de toutes les souffrances du martyr, comme aussi de ses voyage^ et des principaux événements de son exil. Cet office n'est pas comme tous ceux qui remontent à la période grégorienne de la liturgie et de la musique, et dans lesquels les textes sont en prose, à l'exception des Hymnes et de quelques Versets. Ici nous sommes en plein xiir siècle, à une époque où la foi a pris possession de toutes les facultés, de toutes les aptitudes; où la louange et la prière montent vers Bien escortées de toutes les magnificences de la poésie et de Tart. Pendant que des sculptures plus nombreuses, plus élégantes s'étendent sur les murs extérieurs des édifices, décorent les chapiteaux et les autels, que des couleurs plus brillantes et des compositions historiques et religieuses succèdent dans les verrières aux teintes plates et à la simple ornementation des vitraux romans^ enfin que toutes les branches de l'art se réunissent pour former comme un arc de triomphe en l'honneur de la vérité chrétienne, la liturgie ellemême s'enrichit d'un grand nombre de morceaux d'une facture nouvelle, harmonieuse, exprimant bien ce lyrisme populaire qui est un des caractères de cette époque merveilleuse. La quan-

tité innombrable de Séquences composées sur les fêtes de TÉglise, de la sainte Vierge et des Saints, les drames liturgiques, les offices particuliers, comme celui de la Circoncision dont nous avons parlé plus haut et celui de saint Thomas Becket, nous montrent cette forme littéraire dans toute sa vogue et dans toute son expansion.

Notre manuscrit n'est donc pas écrit en prose. Le vers de dix syllabes y est employé systématiquement, à peu d'exceptions près. Il offre un repos après la quatrième syllabe comme notre vers français auquel il a servi de modèle. Cette coupe s'est acclimatée en Italie et a été adoptée par Dante et Tasse. On voit que la versification latine des xii" et xiii* siècles n'est pas aussi barbare qu'on le croit encore généralement. Nous avons montré ailleurs quelle a été son influence sur la poésie française et sur les différentes coupes de vers employées par nos portes lyriques. On fait aux poëtes de la Pléiade l'honneur de l'invention des diverses espèces de rhythme que l'on remarque dans la poésie française. Quoique cette opinion ait été professée en haut lieu, elle est tout à fait erronée, puisqu'il n'y a pas une seule combinaison du vers français moderne qui ne se trouve employée dans les Séquences.

L'office de saint Thomas Becket se compose, dans ce manuscrit, des premières Vêpres, de l'Invitatoire, des Matines, des Laudes et des Vêpres. Il est terminé par une Séquence en l'honneur de la sainte Vierge. Nous allons en signaler les passages les plus intéressants.

Les larmes que le peuple verse sur son pasteur lui procurent la paix. La joie que cette paix lui apporte est inséparable de la douleur :

Pastor cesus in gregis medio Pacem émit cruoris precio ; Gecus dolor in tristi gaudio; Grex respirât pastore mortuo.

L'Église elle-même, comme la mère des Machabées , applaudit en pleurant au triomphe de son courageux enfant :

Plangens plaudit mater in filio Quia \ivit victor sub gladio.

La ville de Paris, qui honorait la mémoire de saint Thomas Becket à l'exemple de son pieux roi, l'abbaye de Saint-Victor, où il avait demeuré quelques jours, la ville de Londres où il naquit, celle de Sens, qui s'était montrée si hospitalière envers l'exilé, sont désignées par le poëte :

Félix locus, felix ecclesia In qua Thome yiget memoria.

Felix terra que dédit presulem, Felix illa que fovit exulem.

Suivant les usages de la liturgie, et le temps où on célébrait la fête du saint, on fait mémoire de saint Etienne, de saint Jean et des saints Innocents. D'ailleurs ce rapprochement a son opportunité. Saint Thomas n'a-t-il pas été victime des faux témoignages de l'archevêque d'York, des évèques de Londres et de Salisbury, et Henri d'Angleterre ne s'est-il pas conduit comme le persécuteur Hérode ?

Le changement que la promotion à l'épiscopat opéra dans le chancelier, est exprimée dans ces mots :

Summo sacerdotio Thomas sublimatus Est in virum alium subito mutatus.

Nous avons vu que l'abbaye de Saint-Victor a conservé longtemps un cilice de Tarchevêque de Cantorbéry; c'est ce qui a engagé le poëte à y faire allusion :

Monacus sub clero clam ciliciatus.

Le bannissement de sa famille, de ses amis, de ses domestiques^ des vieillards^ et des femmes qui lui étaient attachés est rapporté dans ces vers auxquels le musicien a adapté une mélodie fort originale :

Stndens livor Thome supplicio, Thome genus dampnat exilio.

Tota simul exît doe[natio, Ordo, sexus, etas, condicio, Nullo guudet hic privilegio.

On remarquera aussi la belle pensée qui termine le verset suivant :

Sprevit dampna, sprevit opprobria, Nulla Thomam frangit injuria.

Clamât cunctis Thome coDStantia, Omne solum est forti patria. •

La biographie a passé presque entière dans Toffice : et les images les plus fortes y sont employées pour représenter l'héroïque fermeté du prélat :

Lapis iste sez annis tunditur, Sic politur, sic quadnis redditur ; Minus cedens quo magis ceditur.

Aurum fornax probat nec uritur ; Domus firma ventis non quatitur.

Enfin, rheure du martyr a sonné et son courage ne se dément point en face de la mort ; lé rhythme change et le poète n'est infidèle à la rime que pour employer l'allitération et l'assonance :

Sathane satellites irrumpentes templuro Inauditum perpétrant sceleris exemplum.

Strictis Thomas ensibus obviam procedit.

Non minis» non gladiis, sed nec morti cedit. Uosti pandit ostium liostia futurus, Et pro domo Domini stat in hostes murus.

Le morceau qui suit offre, sous la forme d'un Répons, les comparaisons les plus poétiques et les plus touchantes. Tous ces textes sont entrecoupés de Psaumes et de Versets brefs, dont le sens général est parfaitement approprié à leur sens particulier.

La paix semblait rendue à l'Église d'Angleterre par le retour de l'archevêque de Cantorbéry :

Ex summa renim leticia.

Son assassinat change la joie en un deuil universel ; mais les miracles qui s'opèrent consolent le peuple. Un des détails du meurtre est consigné dans ces deux vers :

Vox cruoris, vox sparsi cerebri Gelam replet clamore celebri;

* et le poète efface le dégoût qu'il inspire par la pensée toute chrétienne de l'ovation céleste. Le meurtre accompli dans l'église même, au pied do l'autel, lui a fourni une belle métaphore :

Patrem nati perimuQt in siou materno, Rubet matris faciès sanguine paterno.

ir revient à l'affreux détail de la cervelle du saint répandue sur les dalles :

Fusum spargunt cerebrum gladiis funestis^

et le Verset Posuistiy Domine^ super caput ejus, est bien appliqué à ce fait. Après avoir rappelé l'exil de six années passées en France par saint Thomas, l'auteur de l'office le compare au bon pasteur qui donne, sa vie pour ses brebis. On se rappelle que ces paroles étaient aussi dans la bouche de monseigneur Affre lorsqu'il se rendit au faubourg Saint-Antoine.

Les fidèles s'associent au sacrifice de leur évèque comme il doit arriver toujours dans une communauté, dans un corps dont le Pape et les évèques sont la tète, et les fidèles les membres. Les avantages que l'Église d'Angleterre tire de }a mort de saint Thomas, sont énumérés dans le texte :

Ferro pressos Thomas exonérât.

Puis viennent les miracles et les privilèges du saint :

Thome cédant et patent omnia.

Il y a ici une inversion qui est sans doute le fait du copiste ; « mors » doit être placé avant (( demonia » pour que le vers soit régulier. Nous le rétablissons ainsi :

Pestes, morbi, mors et demonia, Ignis, ster, tellus et maria.

Les quatre fléaux indiqués dans le premier vers ont été souvent conjurés par Tintercession du saint ; quant aux quatre éléments, exprimés dans le second, ils doivent sans doute se rapporter au sens de la phrase suivante. En efifet, le fétu, Fair, la terre et la mer ne rendent-ils pas hommage à saint Thomas Becket ? le feu, par les cierges qu'on brûle autour de ses reliques; Fair, qui est agité par les cloches qui annoncent sa fètej la terre, sillonnée par de nombreux pèlerinages; la mer, qu'il faut traverser pour vénérer son tombeau à Cantorbéry? Le monde lui rend l'honneur qu'il a lui-même fait à l'Église; car la vertu est l'honneur du monde :

Thomas muudum replevît gloria, Thome mundus prestetobsequia.

Parmi les miracles obtenus par l'intercession de saint Thomas, il en est un d'une nature singulière que les idées du temps peuvent cependant expliquer, s'il faut lire dans le Répons suivant 'donat au lieu de domat qui n'offre aucun sens raisonnable. Dans cette hypothèse, il ne faudrait pas oublier que, de nos jours, le pèlerinage à Notre-Dame de Liesse a souvent un objet analogue. C'est à une intercession du même genre que Louis XIII a été redevable de la naissance de Louis XIV.

Mais de tous les bienfaits, la guérison de l'&me est toujours considérée comme le plus grand et le plus désirable :

Jhesu bone, per Thome mérita Nostra nobis dimitte débita.

Le Verset a Justus germinabit » montre tous les fruits de la mort d'un juste :

Granum cadit, copiam germinatfrumenti, Alabaustrum frangitur^ firagrat vis unguenti.

L'office des Laudes est terminé dans le manuscrit par l'Antienne du Magnificat qui résume tous les titres de gloire de saint Thomas Becket :

Salve, Tboma, virga justicie, Mundi jubar, robur ecclesie, Plebis amor, cleri delicie.

Salve grogis tutor egregie, Salva tue gaudentes glorie.

La Séquence qui termine l'office que nous venons de décrire est en l'honneur de la Vierge, et n'a aucun rapport avec saint Thomas Becket. Comme elle renferme de belles pensées, exprimées avec une propriété d'expression remarquable, nous croyons qu'elle doit fixer l'attention du lecteur. Le rhythme en est varié et conforme aux règles de prosodie qui présidaient à ce genre de composition. Il n'est pas impossible qu'on puisse la trouver dans quelque îiymnaire du moyen âge; cependant les abréviations et les fautes qu'il faut attribuer au copiste nous engagent à la reproduire ici : '

In honore Marie virginis Que nos lavit a labe criminis

Célébra tur hodie

Dies bec leticie.

De radiée lesse propaginls Hanc eduxit sol veri luminis

Manu sapientie

Sue templum gracie.

Stella nova noviter orilur Cujus ortu mors nostra morltur.

Eve lapsus jam restituitur In Mana.

Ut aurora surgens progreditur Sicut luna pulchra describitur Super ciincta ut sol erigitur Virgo pia.

Virgo mater et virgo unica, Virga fumi et aromatica.

In te celi muudique fabrica Gloriatur.

Virgo mater et virgo fllia Quam celestis honorât ourla, Per te nobis virtus et gracia Tribuatur.

Verbum patris processu temporis ]ntrat tut secret um corpohs.

Nos a neiu funesti pignoris Eripuit.

Qni potuit de nobis conqueri Pro peccato pareotum veteri, Mediator Toluit fieri Dei et hominis.

Tua nobis celos bumilitas, Tua nobis vitam virginitas, Tua nobis salutem sanctitas Promeruit.

Condoluit humano generi Yirginaiis filius uteri Accingantur senes et pueri kd laudem virginis.

0 Maria, dulce commercium !

Intra tuum celasti gremium Quo saiutis reis remediiim Induigetur.

O vera spes et verum gaudiuro !

Fac post vite presentis tediuin Ht optatum in celis bravium Nobis detur. Amen.

La première et la deuxième strophes sont semblables quant au rhythme. Lies deux premiers vers ont dix syllabes avec un repos à la quatrième et la pénultième brève , ou^ si l'on veut, un mot dactylique à la fin. Les troisième et quatrième ont sept syllabes avec pénultième brève.

La troisième et la quatrième strophes se composent de trois vers de dix syllabes, rimant ensemble. Le quatrième vers de la troisième strophe a quatre syllabes et une pénultième longue. Il rime avec le vers correspondant de la strophe suivante.

Les cinquième et sixième strophes offrent le même rhythme.

La septième strophe a trois vers de dix syllabes rimant ensemble, et un quatrième vers de quatre syllabes dont la pénultième est brève et qui rime avec le vers correspondant de la huitième strophe qui se compose des mêmes éléments.

Les neuvième et dixième strophes ont également trois vers de dix syllabes avec pénultième brève. Hais le quatrième a six syllabes et la pénultième brève.

Enfin, les onzième et douzième strophes offrent trois vers de dix syllabes avec pénultième brève rimant ensemble, et un quatrième vers composé de quatre syllabes longues.

On voit que les Séquences étaient écrites dans un système prosodique parfaitement régulier, dont le parallélisme des vers, la numération des syllabes, la cadence des finales, Tassonance et souvent fallitération^ la rime enfin étaient les éléments constitu-

tifs. Ajoutons que ce genre de poésie se prétait beaucoup plus que la quantité prosodique ancienne à la musique, surtout à des mélodies populaires.

Le chant de cet offi.ce de saint Thomas Becket, composé rigoureusement d'après les règles du chant grégorien, est très-mélodique et facile à comprendre. Il n'offre qu'un petit nombre de ces vocalises qui rendent les antiphonaires si impopulaires, surtout parmi les personnes qui aiment les offices courts. Il est vrai que les textes se prêtaient par leur forme à une allure plus vive de la mélodie. Comme ils sont rimes et mesurés pour la plupart, le compositeur était plus à son aise pour les noter que s'il eût eu à traiter deâ textes en prose. Si on exécutait cet office du xiii'' siècle dans une église, on serait frappé du contraste qu'il offre avec les offices composés antérieurement à cette époque, et dans lesquels on remarque, à côté d'un Introït simple, grandiose et mélodique, un Graduel incompréhensible, ou un Trait surchargé de notes que le maître de chapelle le plus zélé et le plus intelligent ne peut faire exécuter, sans causer à l'assistance beaucoup plus d'ennui que d'édification. Cet insuccès de certaines parties du chant grégorien doit-il être attribué à l'ignorance où l'on est encore de la véritable exécution de ces chants anciens, ou à la transcription défectueuse qui aurait été faite des neumes aux x^ et XI* siècles? on peut admettre l'une et l'autre de ces hypothèses. Quoi qu'il en soit, les chants composés au xiii" siècle sont peu chargés de notes, très-mélodiques, d'une exécution facile et tels qu'on en saisit immédiatement le sens, sans qu'il soit nécessaire de recourir aux traités de musique , d'étudier préalablement les différents systèmes qui encombrent en ce moment le terrain liturgique. Ces compositions musicales se rapprochent beaucoup des plus anciens chants connus sous le nom d'offices communs, des Kyrie y Gloria, Credo j Sanctus^ AgnuSy des Litanies, des Psaumes, des Hymnes, des Répons brefs et des Versets. Ils s'éloignent par conséquent des Introïts, des Graduels, des Traits, des Alléluia j des Offertoires , des Communions, des Antiennes, des grands Répons que le moyen âge a reçus des époques antérieures, qu'il a conservés, je le veux bien, mais qu'il n'a pas

imités servilement, tout en observant d'ailleurs assez généralement les règles du chant grégorien dans ses compositions.

Nous professons le plus grand respect pour les chants qui nous ont été légués par la période grégorienne, et tout en unissant nos efforts à ceux de nos nombreux confrères en archéologie pour demander qu'on les conserve avec une pieuse sollicitude^ cependant nous préférons la forme des compositions musicales des XII" et xiii" siècles.

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