Musée des Organistes célèbres
C'est une collection des meilleures fugues composées pour Torgue^ classées progressivement et choisies dans différentes écoles; précédées, le premier volume, d'un traité abrégé de l'art du contre-point et de la fugue; le deuxième volume, d'une série d'exemples d'harmonie pratique.
Comme organiste, le R. P. Lambillotte avait fait une étude particulière et approfondie des maîtres allemands. On peut s'en convaincre en voyant cette belle publication qu'il a faite des œuvres classiques des organistes célèbres, d' Albrechtsberger, d'Eberlin, de Rinck, de Bach. Si au lieu d'écrire pour des enfants et en vue des fêtes célébrées dans l'intérieur d'une maison d'éducation, il s'était préoccupé de sa renommée, il aurait perfectionné la forme de ses ouvrages, et il occuperait à c6té des compositeurs de notre époque la place qui lui est légitimement due. Nous espérons même que la compagnie à laquelle il a consacré ses dons naturels et toute une existence laborieuse préparera un jour une édition revue et corrigée du R. P. Lambillotte, et fera disparaître des négligences qlii entretiennent chez beaucoup de personnes de goût des préventions injustes.
Nous ne donnons pas dans la liste qui précède l'indication de tout ce que le R. P. Lambillotte a composé, mais seulement celle des morceaux que nous avons lus ou entendus et étudiés. EUe est d'ailleurs bien suffisante pour démontrer qu'en dehors de l'érudition archéologique dont il a fourni des preuves récentes, son autorité comme musicien est au moins égale à celle de Giovannelli, de Nivers, de Perne, de Choron, et supérieure & celle des nouveaux éditeurs de livres liturgiques.
Le R. P. Lambillotte était doué d'une verve mélodique tout & fait remarquable. Elle l'entraînait sans doute dans des exagéra-
tions de mouvement et de rhythme qui étaient peu en rapport avec le caractère religieux, comme dans VO glariosa Domina et le Genitori du premier salut, pièces qu^on exécute le plus souvent sans les parties d^accompagnement et dans un mouvement trop rapide. Il en est de même du Regina cœli si populaire et qui, chanté par les demoiselles des confréries sans la seconde partie et le chœur qui offre une partie de ténor importante, ne produit qu'un effet mélodique dont nul accompagnement ne vient adoucir les allures trop vives. Cependant le compositeur a su fort souvent concilier cette exubérance de sève musicale avec les exigences d'un sentiment grave et pieux et d'une inspiration lyrique. Nous citerons comme exemples : le trio Inter vestièulum et altare, le Super flumina BabyloniSj le Veni, Creator ^ le Quant di" lecta y le Te Deum , l'Oratorio pour ' le jour de Pâques dont l'orchestration offre de beaux effets et des imitations d'un grand caractère.
Le R. P. Lambillotte joignait à toutes ses qualités une rare modestie. C'est par un effet du hasard qu'on a découvert qu'il était l'auteur du magnifique choral du Dies irœj qui alterne avec le plain-chant dans la messe des morts et que tout le monde admire sans en connaître l'auteur.
Le R. P. Lambillotte est peut-être, de tous les écrivains qui se sont emparés de l'attention publique dans la question du chant liturgique, le seul qui connût réellement toutes les choses dont il a parlé. Quelque jugement qu'on puisse porter sur ses ouvrages et sur le caractère de son talent, on est forcé de reconnaître en lui un musicien qui joignait à une longue pratique de son art la connaissance de sa théorie et de son histoire. Dans sa longue carrière, il n'a cessé de s'élever de plus en plus vers les formes sévères de l'art religieux.
Confiné longtemps dans la chapelle d'un collège, n'ayant pour interprètes que des écoliers tant comme chanteurs que comme instrumentistes, on comprend assez la négligence qui règne dans la plupart de ses premières œuvres. Il ne devait s'attacher qu'à composer des morceaux d'une exécution facile et & la portée des jeunes intelligences auxquelles il les destinait. Mais plus tard, il
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donna les gages les plus sérieux de son amour de Tart et des formes les plus belles et même austères de la musique religieuse. La publication de son Musée des organistes célèbres le prouve surabondamment. C'est en effet le recueil de pièces d'orgue le plus considérable et le mieux fait qui ait paru en France. L'extrait que nous donnons ici de la préface de cet ouvrage achèvera de convaincre les esprits les plus prévenus.
« La science de Torgue a eu de grands maîtres. L'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre^ la France, citent des noms glorieux, les Bach, les Haendel, les Albrechtsberger, les Fusch, Frescobaldi^ Froberger, Eberlin, J. Seeger, Marchand, Martini, Scarlatti, etc. Nous avons puisé dans leurs trésors, et c'est une collection métho-dique de ce qu'ils ont produit de plus parfait, ce sont leurs plus belles fugues que nous offrons aujourd'hui aux amis de l'art et de la religion. La fugue, oui, c'est là le genre de l'orgue par excellence, celui qui éminemment renferme tous les autres. La fugue, dit Albrechtsberger , est l'attribut essentiel d^) la musique d'église; selon Ghérubini, c'est le ^^omplément du contre-point, le type de tout morceau parfait : toute conception musicale doit être inspirée par elle, et porter l'empreinte de son esprit; sans elle, point de sentiment, point de vie. Aussi sa connaissance, nécessaire en général à tout compositeur de musique d'église, est-elle indispensable à l'organiste.
c( Toutefois, lorsque nous exaltons la fugue, qu'on ne pense pas que nous approuvions ces fugues chantées, qui jurent avec nos cérémonies saintes, et dont retentissent, hélas! trop souvent nos églises. Les hommes de bien s'en plaignent; les amis de Vênri vrai les réprouvent. A quoi bon, en effet, dans le lieu saint ces assauts de musique bizarre, qui ont plutôt l'air d'une gageure que d'une chose sérieuse? Le chrétien qui veut prier vient y chercher une mélodie qui aide sa prière; et ces fugues, que lui offrentelles? Des chants confus, des voix discordantes, des rhythmes qui se détruisent mutuellement, des combinaisons purement artificielles, où le sentiment le plus pur du texte divin est sacrifié, ou même parodié. Au milieu de cet inintelligible chaos, FAme se perd; le trouble , la distraction, et bientôt la fatigue, l'ennui, le
dégoût la saisissent : elle retombe sur elle-même ; la pensée de Dieu la fuit, et la voilà réduite, & quoi? à s'occuper des artistes et de leurs étranges tours de force. Est-ce là de Tart religieux? ou plutôt, n'est-ce pas Tabus, le scandale, le contre-sens dans Tart ? la fugue sur Forgue n'a pas ces inconvénients. C'est elle que nous approuvons; c'est elle que nous signalons au zèle de l'organiste chrétien; et nous ne craignons pas d'affirmer que par elle seule il peut s'élever aux sommités de l'art. Notre intention pourtant n'est pas de soutenir la nécessité absolue de la fugue dans toute sa rigueur, ce serait une exagération. Ce que nous voulons, ce qu'avec tous les grands maîtres nous jugeons indispensable, c'est le genre fugue ; lui seul répond au génie de l'orgue. Hais pour y atteindre, mais pour s'y pejrfectionner, il faut avoir fait une étude sérieuse et réfléchie de la fugue proprement dite ; il faut l'avoir méditée dans les modèles; il faut avoir acquis l'intelligence profonde de son esprit et de son style. Qu'on lise l'histoire de l'art musical, on verra que tous les hommes célébrés dont elle nous a conservé les noms ont excellé dans ce genre, et se le sont rendu familier. C'est donc à juste titre, ce semble, qu'en publiant les fugues les plus ^ belles que nous aient léguées l'Allemagne , l'Italie y l'Angleterre et la France, nous avons cru contribuer en quelque chose au progrès de l'art et à la gloire de la religion. »
On voit combien il serait peu équitable de juger le R. P. Lambillotte d'après ses premières compositions qui se ressentent de de l'âge de l'auteur et du goût qui régnait alors. Sa longue carrière musicale a donc eu trois phases bien distinctes. Dans la première, il a laissé se répandre avec une profusion insouciante et imprévoyante tout ce que sa verve mélodique lui suggérait; dans la seconde, il s'est adonné aux formes graves et épurées d'une musique véritablement religieuse ; enfin la troisième a été consacrée aux études les plus ardues de l'archéologie musicale et à la musique liturgique par excellence, c'est-à-dire au chant grégorien. 11 ne faut donc pas l'oublier, il y a eu trois hommes dans le R. P. Lambillotte. Mais ces trois hommes n'en firent jamais qu'un seul, un homme excellent, dont tous ceux qui l'ont connu ont gardé un fidèle et bon souvenir.
C'est une des conditions de TÉglise militante d'avoir pour adversaire le monde, c'est-à-dire, une majorité d'êtres humains suivant une autre voie que la sienne, se conduisant d'après d'autres maximes, rejetant ses dogmes ou les défigurant; accommodant même sa morale à ses passions et à ses caprices. Les arts, qui sont un reflet de la vie morale, ont offert de tout temps le spectacle de cette lutte incessante. Sous la direction de l'Église, ils ont exercé sur les hommes une influence salutaire, en faisant servir à l'œuvre du salut la notion du beau que Dieu nous a donnée en nous créantà son image. En dehors de cette direction, les arts ont abouti au sensualisme, qui n'est que le matérialisme déguisé, quoi qu'en disent les philosophes. Puisque telle a été, telle est encore et telle sera la situation, que chaque adversaire reste sur son terrain et que chacun laisse à l'autre, avec ses principes, le mode de les propager, les moyens extérieurs de révéler son existence et de se faire des prosélytes. C'est un caractère de décadence et de faiblesse dans une nation, quand le bien excuse le mal ; quand le mal s'abrite et se propage sous le manteau du bien ; quand les doctrines les plus opposées se donnent la main et s'efforcent de vivre en assez bonne intelligence pour que leui^s partisans puissent se livrer aux douceurs du repos sans crainte d'être réveillés. Malheureusement cet' état de quiétude n'est pas de longue durée. L'heure du réveil sonne fatalement : heure fatale que nos pères ont déjà entendue à la fin du xv!!!"" siècle. En effet, depuis l'envahissement du paganisme vers le xv* siècle jusqu'en ces derniers temps, les formes païennes ont prévalu en littérature, en philosophie, en architecture, en sculpture, et même pendant une courte période, en politique (1). Si cette superfétation ne nous a pas enlevé la morale et la foi, elle les a singulièrement affaiblies, l'une par l'ignorance, l'autre par une excessive tolérance. La réaction qui, dès le commencement s'est personnifiée dans le gallicanisme, a été impuissante contre ce débordement,
(1) Cette thèse a été soutenue aiTec la triple autorité du caractère» de Térudition et du talent par Mgr Gaume, dans son remarquable ouvrage sur la Révolution, dans lequel il a accumulé les faits les plus concluants.
entaché lui-même comme il l'était de graves erreurs. Il est incontestable que le sens moral est, de nos jours, plus droit qu'au xyiii** siècle ; que, gr&ce aux progrès de la raison publique, Talliance extérieure des devoirs de la religion avec les plus monstrueux écarts, est devenue extrêmement rare chez les grands et chez les petits. Mais descendons dans les détails et nous trouverons encore des traces profondes du siècle malheureux qui nous a précédéSy des habitudes qui s'y rattachent, et auxquelles il suffit de réfléchir un instant pour voir tout ce qu'elles ont de peu raisonnable et pour y renoncer sans regret.
On chante des cantiques dans toutes les églises aux exercices des catéchismes, des confréries, du rosaire : il n'entre pas dans notre pensée de nous occuper de cet usage, d'abord parce qu'il a été approuvé par les princes de l'Église auxquels nous devons soumission et respect; ensuite parce qu'il est généralement borné à des offices particuliers auxquels tous les fidèles ne sont pas conviés. Seulement qu'il nous soit permis de dire que si la connaissance du latin était plus répandue, le clergé ne se serait peut-être pas cru obUgé de lui substituer, jusque dans l'église, la langue vulgaire. Quoi qu'il en soit, nous nous contenterons de réfuter quelques erreurs répandues à profusion dans les préfaces et les prospectus des recueils de cantiques. Il ne suffit pas d'élever des barricades contre les progrès de l'archéologie musicale, contre des travaux consciencieux et pratiques dont on voudrait arrêter le succès ; il faut se montrer soi-même très-réservé dans ses affirmations et scrupuleux dans le choix de ses documents. Ainsi des écrivains ont prétendu que les cantiques populaires ont de tout temps pour la plupart emprunté leurs mélodies aux airs profanes en vogue; que cet usage est constant dans l'histoire de la musique, et l'un d'eux a invoqué à tort le témoignage de l'abbé Lebeuf.
Cl Les chants de Noël (pendant le moyen &ge), dit cet estimable antiquaire, supposé qu'ils ressemblassent par leur mouvement à ceux que l'on connaît depuis deux ou trois cents ans, n'étaient pas dans le genre du chant grégorien appelé plain-chant, mais bien dans le genre que nous appelons aujourd'hui musique ou airs de vaudeville. »
Lebeuf suppose donc d'abord que les « Noëls d qui se chantaient de son temps, sont restés purs de toute altération quant à la musique, et il reconnaît simplement que leur facture est différente de celle du chant grégorien, ce qui n'était pas difficile à trouver, et qu'elle se rapporte au genre appelé musique ou airs de vaudevUle. Nous avons beau relire cette phrase de Lebeuf, il nous est impossible d'y voir ce qu'on y a vu, c'est-à-dire que l'on chantait au moyen étge, et même au temps où le docte abbé écrivait, des cantiques dans les églises sur des airs composés auparavant sur des sujets non-seulement profanes, mais grossiers. La facture musicale nouvelle s'explique par l'époque même & laquelle ces Noêls ont été écrits. L'abbé Lebeuf la place vers la fin du moyen âge. Or pendant qu'Olivier Basselin composait les poésies connues sous le nom de «c vaux-de-vire » et ensuite de vaudevilles, les musiciens abandonnaient la facture grégorienne pour un mode plus libre sous le rapport de l'intonation, plus asservi sous celui du rhythme. Guillaume de Machaut, Orlande Lassus, Monteverde ont composé leurs chansons dans un genre qui s'éloigne de plus en plus du chant grégorien ; c'est évident. Mais en faut-il conclure que les airs des cantiques populaires, par cette raison qu'ils ont été composés dans un genre récemment en honneur, ont dû appartenir primitivement à des chansons profanes auxquelles on substituait de pieuses paroles? Non, aucune autorité sérieuse ne saurait être invoquée pour justifier une semblable assertion. C'était au xix*" siècle qu'était réservée une aussi belle invention : a cuique suum. » Nous avons bien assez de griefs contre les xv** et xvi* siècles sans celui-là. C'est le contraire qui avait lieu à cette époque, particulièrement en Italie.
On se servait des combinaisons du contre-point pour glisser malicieusement dans l'accompagnement quelques airs profanes , quelque mélodie burlesque à la grande satisfaction des musiciens de mauvais goût. (Voyez l'abbé Baini, Vie de Palestrina.) De telles gentillesses ont valu aux maîtres de chapelle de ce temps-là de sévères admonestations, qui se terminèrent par le bannissement de la musique profane dans les églises et l'ordre donné successivement par' Jean XXII, Paul IV et saint PieV de revenir à
Texécution pure et simple du plain-chant. Comme on le voit, il est impossible d'admettre que FÉglise ait toléré avant le xix* siècle Fusage des airs profanes. Les Noels se chantaient beaucoup plus fréquemment dans les familles qu'à rÉglise, et encore étaient-ils composés sur des cantilènes qui leur étaient propres, comme le prouvent les manuscrits et les recueils imprimés avant la Révolution et qu'il est facile de se procurer. Ces Noéls, écrits la plupart en vieux français, sont devenus hors d'usage. Us ont été corrigés et remplacés le plus souvent sous l'empire et la restauration par des poésies composées sur le rhythme des plus jolis airs des opéras à la mode. On avait chanté pendant la terreur des couplets sanguinaires sur le beau chant de YO Filii; quinze années plus tard, le sanctuaire retentissait de paroles sacrées, chantées sur des airs révolutionnaires :
Spoliavit ^gyptios , DiUvit Hebraeos.
Le Chant du Départ surtout était fort en vogue dans les confréries et les catéchismes. On prétend que cet usage, non-seulement facilitait beaucoup l'exécution des cantiques , mais qu'il avait encore l'avantage de sanctifier des cantilènes dont on avait pu faire un mauvais emploi, comme aussi de perpétuer des airs pleins de charme et de naïveté qui, sans ce secours, seraient perdus depuis longtemps pour l'artiste, et que l'amateur curieux aurait beaucoup de peine à déterrer parmi les œuvres oubliées dont ils faisaient jadis partie. Ainsi l'Église vient au secours de l'Opéra-Comique. Tel air, sur lequel ont pleuré Aspasie et Nina; telle mélodie que Martin ou EUéviou n'ont pu immortaliser par leur talent, des enfants d'un catéchisme sont invités à les apprendre pour les transmettre à la postérité. Le moyen est habile, certainement. L'Église communique à tout ce qu'elle adopte un caractère de permanence et de durée qui défie la concurrence des entreprises humaines; mais aussi elle rejette bientôt ce qu'on lui a imposé par ruse ou par surprise. C'est ainsi qu'elle se débarrasse depuis plus de quinze ans des chansons qui plaisent tant aux musiciens de l'Opéra et du Vaudeville. Dans les paroisses de 'Paris, plus de
vingt recueils de Cantiques nouveaux sont essayés pour atteindre ce but, et si on n'a pas encore trouvé quelque chose qui satisfasse aux exigences de Tenfance, de la religion et de Tart, il faut bien plutôt en attribuer la cause aux influences profanes et à Fimpéritie des compositeurs de musique religieuse, qu'au désir de conserver les inspirations des auteurs de Lodoîska , du Rival confident et de la Belle Esclave. On comprend parfaitement que, de 1810 à 1820, lorsqu'il fallut réorganiser les exercices religieux longtemps interrompus, on se soit servi des éléments qu'on avait sous la main, sauf à faire un choix plus tard. Les ariettes des joyeux opéras des dernières années étaient dans toutes les mémoires ; on s'en servit. La société facile d'alors ne s'en scandalisa point. Mais en y réfléchissant, on a compris toute l'inconvenance de cette tentative; on a remarqué l'insuffisance de la musique profane pour exprimer des sentiments religieux , les contre-sens fréquents, le peu d'accord qui existait entre les mélodies et les textes. Enfin plus la musique a reçu de développement en notre pays, plus les airs ont été connus tels qu'ils ont été composés ; chacun a pu lire dans les partitions anciennes récemment pubhées les paroles plus que légères pour lesquelles ils ont été composés. Une personne dont la mémoire ne serait pas sûre pourrait avoir,^en chantant certains cantiques, d'étranges distractions et mêler par exemple les paroles de la romance Femme sensible, entends-tu le ramage à celles du cantique : Reviens, pécheur ^ à ton Dieu qui t'appelle.
On conçoit sans peine qu'il y aurait une sorte de profanation à multiplier les exemples, à rapprocher le cantique de la Passion : Au sang qv!un Dieu va répandre^ ah I mêlez du moins vos pleurs y de la complainte: Que ne suis-je la fougère! de rappeler qu'un autre cantique, Jésus parait en vainqueur ^ est sur l'air de la noce du Déserteur; que le pécheur pénitent chante : Comment goûter quelque repos dans les tourments d^un coeur coupable sur la romance de Renaud d'Ast, qui commence par les mêmes paroles :
Comment goûter quelque repos , Ah ! je n*ea ai pas le courage.
que le jour même de la communion, les enfants s'écrient : QtjCils sont aimés, grand DieUy tes tabernacles 1 cette traduction du magnifique Psaume Quamdilecta tabeniacula ttuXj Domine virtutum^ sur la langoureuse romance :
Te Uen aimer, 6 ma dière Zélie, Est peur toujours le charme de mon cœur; Et désormais tout m*attache à la vie, Si mon amour suifit k ton bonheur.
Disons enfin que le cantique d'action de gr&ces « Chantons en ce jour » retentit sur Tair :
On dit qfOL^ quinze ans On plalty on aime, on se marie;
Je n*ai que dix ans, G*est encore bien loin de quinze ans.
Dites-moi, je tous prie.
Comme on abrège le temps ; Car j^aurais grande envie De presser les instants.
Voilà ce qui s'est passé au commencement du xix* siècle dans les églises de France ; de la France, la fille aînée de l'Église, patrie de saint Louis et des plus grands poètes liturgistes. Si l'on faisait plus d'attention aux faits qui se passent sous nos yeux, on serait moins orgueilleux du temps où nous vivons et plus respectueux & l'égard du passé. Non-seulement nous avons chanté dans nos églises ces vilaines chansons et 'nous avons profané, sans le savoir, les mots les plus doux et les plus purs; mais il y a des gens qui songent à les remettre en honneur, & en accompagner de nouveau le sacrifice de la Messe !
Ces airs de Nicolo, Dalayrac, Grétry, Monsigny, Kreutzer, Paésiello, Philidor et de plusieurs autres devraient rester où ils sont et ne pas souiller les lèvres des enfants dans nos églises. Ce n'est pas une telle musique que saint Grégoire, saint Odon de Cluny, Gerson, le cardinal Bona recommandaient pour les exercices religieux, et celle que les statuts de l'ordre de Clteaux sanctionnaient.
Nous avons sous les yeux plusieurs recueils de cantiques rédigés à plusieurs époques, et nous sommes frappés de la tendance au lyrisme des poésies modernes comparées avec les cantiques anciens. Qu'on me permette donc de citer deux strophes; l'une qui se chantait à l'ouverture du catéchisme avant la Révolution ; l'autre qui se chante de nos jours dans la même circonstance :
Afin d*6tre docile et sage, Seigneur, donnez-moi TOtre esprit Pour apprendre selon mon ftge Les Térités de Jésus-Christ.
Salut, aimable et cher asile, Où Dieu même instruit ses enfants.
Où, des beautés de l*ÉTangile, n charme les cœurs innocents.
Nous ne savons si nos préventions en faveur des plus vieilles choses nous égarent ; mais il nous semble que la première strophe a une forme plus naturelle , plus naïve , plus compatible avec l'intelligence des jeunes enfants que la seconde y et nous sommes tenté de généraliser cette réflexion.
(^ce aux efforts des artistes chrétiens, ne serait-il pas possible de voir disparaître peu à peu des églises les traces de l'art profane et sensuel qui les ont envahies ? Que l'art catholique, si riche de son propre fonds, prête aux œuvres profanes des éléments dont elles peuvent s'inspirer, mais qu'il n'emprunta rien d'elles ; sans cela, une confusion déplorable aura lieu.
Dans la plupart des opéras modernes, les décors représentent des églises, des cimetières, des processions, des prêtres, des évêques, voire même des cardinaux. Dans Robert-le-Diabley une abbesse danse au milieu des tombeaux et porte, quoique damnée, une croix sur la poitrine. Dans Zampa, deux amoureux reçoivent sur la scène et devant un autel la bénédiction nuptiale. On entend dans les Huguenots des litanies ; dans le Fatist de la Porte Saint-Martin, le Dies irœ; dans le TrovatorCy des moines chantent
384 HISTOIRE GÉNÉBALE DE LA MUSIQUE BELIGIEU8E.
le Miserere ; dnjïs le Prophète^ un prélat revêtu du rochet arpente la scène en fuyant les anabaptistes ; des enfants de chœur en aube, et la tête recouverte de la calotte rouge, agitent des encensoii*s. Si d'un autre côté on entend dans les églises la musique de Topera exécutée par les mêmes voix (1) , au milieu de cette conf u-r sion des choses, des genres et des lieux, on se demandera bientôt : Où est Topera, où est Téglise?
(1) Oq h pu lire dans VOrphéon^ citant le journal de MorlaiXy les lignes suivantes : « La Messe de sainte Cécile sera célébrée cette année dimanche prochain, 28 décembre, k dix heures et demie, en l'église de Saint-Matthieu.
« La musique de Tancienne garde nationale y exécutera les morceaux suivants :
« Entrée de la Messe : — Marche expressive, par M. Jules Driant. — Offertoire: — Ouverture des Sabots de la marquise, arrangée par le même. — Élévation : — Duo du Château de la Barbe bleue, arrangée par le même. — Postcommunion :^ Les Dames de Versailles^ de Manon Lescaut, arrangées par le même. — Sortie : — Fantaisie sur la ronde de la Fanchonnette, par le même. » (Voir la Presse du soir, 3 janvier 1857.) Tel est le goût des brillants dilettanti de la basse Normandie.
La garde nationale se conduit aussi militairement dans les grandes villes et même k Paris. Nous nous rappelons lui avoir entendu Jouer pendant Télévation, Ma Fanchette est charmante. Mais il est rare de lui voir afficher, placarder, annoncer dans les journaux un tel programme. Il y a dans ce fait grotesque plus qu*ttn manque de goût : il y a défaut de sens moral et une preuve très-affligeante de la complète indifférence que professent certains personnages pour nos mystères et les objets de notre foi.
« Une Messe pour le repos de Tàme de M. le général B***, mort h Suse, sera célébrée, etc. Le service religieux sera chanté {sic) par M. Tamberlick, entouré d'artistes français et italiens, o disait le Moniteur du 6 mai 1859.
Quant k la chapelle de TEmpercur, la direction en est confiée au spirituel et agréable auteur du Domino noir et de trente opéras comiques dont la plupart sont populaires. Les chœurs sont dirigés par lliabile chef des chœurs de TOpéra, M. Dietsch, récemment nommé chef d'orchestre du même thé&tre, et qui est aussi maître de chapelle à Téglise de la Madeleine. Depuis Tavénement de S. M. Napoléon m, aucune composition musicale n'a passé de la chapelle aux oreilles du public. En revanche, le compte rendu des offices divins et des cérémonies est donné de temps k autre dans les journaux avec plus ou moins de convenance. C'est ainsi que nous venons de lire, à l'occasion de la Messe célébrée le premier jour de Tan : « LL. MM. se sont rendues h la Messe, oii M. et Mme Gueymard ont chanté. » (Figaro, 8 janvier 1860.)
On voit, par ce détail et l'importance qu'on lui donne, les différences que le temps a amenées entre la chapelle de l'Empereur Napoléon 111 et celles de Charles X, de Napoléon I et de Louis XIV, pour nous renfermer dans les temps modernes, alors que les maîtres de chapelle s'appelaient Cbérubini, Lesueur, Lalande et Henri Dumont.
11 y a une musique religieuse et une musique dramatique ; il y . a une musique destinée à Féglise et une musique destinée au théâtre. Il doit y avoir entre le caractère de ces deux espèces de musique des différences profondes, fondamentales, analogues à celles qui existent entre les paroles qui sont l'expression cahne de la prière, et celles qui sont Texpression agitée des passions humaines. Cette vérité de sens commun a cependant été méconnue par les compositeurs et les éditeurs de musique religieuse. Les premiers ont composé pour l'égUse des chants qui conviendraient au théâtre, les autres ont été plus loin encore ; ils se sont servis des airs qui avaient déjà retenti sur les scènes lyriques, les ont accommodés tant bien que mal aux paroles des cantiques, sans songer que c'était là une véritable profanation, aussi bien qu'une œuvre de très-mauvais goût.
11 n'est pas plus convenable d'exécuter des morceaux de musique religieuse dans les salons que des ariettes dans les églises. Chanter un 0 Salutaris ou un Ave Mariay après une conversation frivole sur la mode et les chevaux, pendant le whist et avant le thé, c'est à la fois profaner l'Église et trop sanctifier le salon.
La musique religieuse doit-elle être nécessairement barbare et dure à l'oreille, doit-elle affecter d'être baroque, et éviter pardessus toutes choses de charmer , d'être agréable ? Nous craignons ce parti pris de formes maussades et négatives du beau, inspiré par une fausse idée du christianisme et ne voulant offrir à nos sens que des images de pénitence, de privation, d'abstinence. Cette manière d'envisager les arts découle en droite ligne des scrupules exagérés de quelques Pères des premiers siècles qui prétendaient que Jésus-Christ n'avait pas dû être beau, abusant de ce texte : Non est décor in te; que, s'étant donné lui-même comme un modèle de pauvreté et d'humilité, les artistes ne devaient pas le représenter beau, mais au contraire lui donner des formes humbles, plutôt voisines de la laideur et de la bassesse que de la grandeur et de la beauté. Tel a été le sentiment de saint Justin, de Tertullien , de Basile le Grand, de saint Cyrille, de Clément d'Alexandrie et d'Orîgène. La contestation fut fort vive et s'appuyait sur des raisons solides. Cette opinion, il faut le reconnaître,
était plus conforme au sentiment de la plupart des chrétiens. Les àmeSy toutes religieuses qu'elles soient, n'en sont pas moins sensibles à Tinfluence de la beauté physique, et sont portées naturellement par la recherche d'un idéal à la considérer comme étroitement liée à la beauté morale. Saint Grégoire de Nysse, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin, Théodose et saint Jean Chrysostome prirent la défense de la beauté physique de Jésus- Christ, et encouragèrent les peintres et les statuaires à ne pas négliger de donner au corps de FHomme-Dieu les proportions les plus harmonieuses et à ses traits l'expression la plus belle et la plus élevée. Où nous conduirait en effet la doctrine barbare qu'ils réfutèrent?
Mais il faut s'entendre sur le beau, ne pas exalter une beauté factice et profane qui est le résultat des passions humaines et qui les excite à son tour, mais avoir en vue une beauté naturelle, grave, qui commande l'admiration et le respect.
Plusieurs écrivains distingués, généralisant le sens d'un mot spirituel de Rossini, ont avancé qu'il y avait deux musiques, une bonne qui élève l'àme et la dispose à toutes les vertus, et une mauvaise conduisant celui qui la cultive ou qui l'entend à la perversité et à la damnation éternelle. A notre avis, il n'y a rien de plus erroné qu'une semblable proposition. Mme Giertz n'a pas consacré moins d'un volume à soutenir cette thèse. Quelques idées excellentes et le style charmant qu'on y remarque n'excusent pas ce paradoxe, dont les conséquences seraient aussi f uneste.s à l'art religieux qu'à l'art profane. H. l'abbé Alix, dans une de ses savantes publications, semble établir aussi ce dualisme dans les mêmes termes. Hais cent auteurs grecs et latins ont émis la même opinion ou plutôt ont confondu deux choses entièrement distinctes : les éléments de l'art musical et l'usage qu'on en fait. Citons un exemple. Un brave militaire m'écrivait dernièrement de Turin : ce J'ai assisté le 15 août au Te Deum^ dans l'église Saint-Philippe. On a dit une messe basse; lorsque le prêtre est monté à l'autel, l'orchestre a joué l'ouverture de la Muette de Portici^ et des chœurs ont chanté un Domine^ salvum avec des fioritures qui auraient fait honneur à une cantatrice de l'Opéra. Nous avons trouvé cela très-
déplacé. » L^ouverture de la Mvette de Portiez est sans contredit , une manvaise musique religieuse. Est-ce à dire qu'elle ne puisse être une bonne musique militaire?
Il y a quelques années un chanteur célèbre, invité à se faire entendre dans une église où je tenais Torgue, le jour de P&ques, me mit sous les yeux au moment de l'élévation une musique que j'accompagnai, et chanta VO Scdutaris. A peine avais-je joué quelques mesures que je reconnus que ces saintes paroles avaient été adaptées à un des airs de // Flauto maçico. Le lecteur peut croire que je n'étais pas aussi enchanté que la flûte et que Mozart Feùt été moins encore que moi, Cétait, n'en déplaise au chanteur <ïélèbre et à son auditoire, une mauvaise musique religieuse, et cependant on s'accorde à reconnaître dans les œuvres de Mozart la forme la plus élevée de l'art musical.
Nous pourrions multiplier les exemples pour prouver que la confusion des genres est la véritable cause de la mauvaise musique religieuse. Nous ne parlons pas de la musique mal' faite, opposée aux règles générales de l'art et aux règles de la composition. Cette musique ne saurait être en cause, puisqu'à proprement parler elle n'existe pas aux yeux des musiciens. Cest dans ce sens que Rossini a pu dire : « Je ne connais que deux musiques : la bonne et la mauvaise. » Hais en admettant des œuvres musicales de divers genres et de divers caractères, composées d'après les règles de Vart, nous les amnistions toutes au même titre de ce reproche anticipé de mauvaise influence, d'immoralité, et nous n'admettrons jamais qu'un rhytbme soit d'une nature plus diabolique qu'ua autre, que tels accords et telles intonations entraînent fatalement au mal. Le divin Créateur a disposé toutes choses avec ordre et mesure. C'est l'homme qui dérange cet harmonieux ensemble. La beauté, la bonté, l'heureuse influence des arts, consistent dans le judicieux emploi qu'on fait de leurs éléments et dans leur parfaite convenance avec des objets bien déterminés. Ces objets peuvent être très-variés selon les facultés et les situations de Fàme humaine; maisils doivent toujours être honnêtes. C'est en sortant de ce programme que le mal commence. L'art en lai-même est innocent; c'est l'homme seul qui est coupable.
Chaque chose a sa place ; c'est une vérité bien vulgaire et dont la mise en pratique est bien méconnue de nos jours. Un grand pas , sera fait lorsque nous laisserons la musique dramatique au théâtre, la symphonie aux concerts, la sonate et la fantaisie au salon, la contredanse et la valse aux bals, la musique militaire à la parade, gardant pour les églises le plain-chant et les œuvres musicales qui, conçues dans le même esprit, en offriront les principaux caractères et pourront concourir aux mêmes résultats.
On peut faire un excellent usage de tous les rhythmes, de toutes les combinaisons des sons et des accords, même de ceux qui sont le plus souvent signalés comme exerçant des influences mauvaises^ telles que la langueur ou la dissipation, l'excitation ou la mollesse, La tristesse est, comme la faim, une mauvaise conseillère, et une musique vive, brillante, qui amènera la gaieté, peut dans un moment donné en conjurer les effets. Une mélodie d'un tout autre caractère peut réveiller la sensibilité, attendrir un cœur dur, orgueilleux,' égoïste. Une harmonie pénétrante, dissolvante même si Ton veut, pourra devenir un excellent remède pour certaines maladies de Tàme, et peut-on l'accuser si elle fait verser une larme à des yeux qui ne pleurent jamais? Il n'est pas jusqu'aux refrains joyeux des chansons et aux ritournelles des contredanses qui n'aient dans certaines circonstances une utilité morale; les rondes enfantines et les danses honnêtes n'ont jamais été considérées comme incompatibles avec la vie chrétienne. Quant à cette musique rêveuse et mélancolique de l'Allemagne, elle semble écarter les voiles mystérieux qui dérobent à un peuple enclin au matérialisme les beautés du monde spirituel, et elle li^ ouvre une vue sur les espaces infinis du ciel. Chaque peuple a une musique où se reflètent ses mœurs. On peut la lui laisser sans porter atteinte à l'unité catholique. Mais comme il n'y a qu'une foi et qu'un baptême, il convient qu'il n'y ait qu'une formule d'adoration et de prière.
Il en est des chants anciens comme des sculptures de nos portails et des frontons de nos édifices. A certaines heures du jour, cesmonuments n'apparaissent que comme des masses sans caractère et sans signification. Hais qu'un rayon de soleil vienne à les frap-»
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per, tout à coup ils s'animent, ils parlent aux yeux, à l'esprit, au cœur. On les comprend, on les admire, on les aime. Il en est de même des mélodies fort anciennes; elles semblent à première vue un amas de notes incohérentes; en les étudiant, en se mettant dans la disposition d'esprit qu'elles comportent, on ne tarde pas à saisir leur sens mélodique et leur expression. Il y a eu certaines époques peu favorables à l'intelligence de cette musique. Il semble, à voir les nombreux travaux publiés depuis plusieurs années, que les regards se tournent en arrière pour ressaisir le fil interrompu des traditions chrétiennes. Quoique peut-être à aucune époque on n'ait chanté moins le plain-chant dans les églises que de nos jours, cependant certains symptômes nous révèlent une réaction sérieuse, une sorte de lassitude produite par les excès de la musique, une aspiration vers des formes de l'art plus pures et plus dignes de leur objet. Ne nous contentons pas de saluer cette aurore, mais unissons nos efforts pour dégager le véritable art chrétien des nuages qui le dérobent encore à la vue de tous. Attachons-nous d'abord au plain-chant sous sa forme la plus réelle, la plus autorisée. Quant à la musique, n'introduisons dans les églises que celle qui, par un caractère grave, soutenu, solennel, sans emphase et sans bruit, suave sans mollesse, traitera respectueusement les textes sacrés et ne déparera pas la dignité du culte catholique.
Dans son instruction pastorale sur le chant de l'Église, Mgr Parisis a établi, avec la logique et l'éloquence qui caractérisent ses écrits, les règles dont le chant sacré ne doit jamais s'écarter. « Pour conserver au chant ecclésiastique son véritable caractère, voici d'abord un axiome qu'il faut se rappeler avant tout : Le chant pour les paroles, et non pas les paroles pour le chant. Ce principe n'est pas celui delà musique mondaine, dans laquelle les paroles ne sont souvent que l'accessoire inaperçu et l'auxiliaire insignifiant des sons
» Le chant propre à l'Église doit occuper sans distraire; il doit donner un certain exercice au corps, sans causer par lui-même aucune dissipation à l'esprit; il doit passer comme inaperçu par les sens, pour s'emparer uniquement de l'àme, et lui procurer à la fois une pieuse délectation et un doux recueillement. Un chant
qui ne présente pas ces caractères n'est point fait pour la gravité, pour la sainteté, pour la majesté de notre culte. Une harmonie qui jette Tàme au dehors plutôt que de la porter à se replier en elle-même, qui lui suscite des préoccupations frivoles et des agitations profanes, plutôt que de la disposer au calme des considérations spirituelles et des sentiments religieux, une telle harmonie ne peut évidemment être ni Torgane, ni le symbole, ni Tauxiliaire de la prière publique. En vain dira-t-on que c'est l'œuvre du plus grand maître, que c'est une composition savante ou sublime ; elle peut être tout cela pour le monde, elle n'est rien de cela pour l'Église. Et quand surtout cette musique mondaine, par sa vive cadence ou par son caractère passionné, porte directement à des idées légères, à des satisfactions sensuelles, à des souvenirs dangereux, elle n'est pas seulement un contre-sens dans le temple,, elle y est un scandale. »
Il ne faut pas faire trop de musique dans les églises. L'abus des arts détourne des pensées graves et de l'objet même qui en motive Femploi. Faites de la musique et de la bonne, mais n'en faites pas trop. Ne vous y livrez pas incessamment, comme le font les femmes dans un sérail; car vous cesseriez d'être un homme en laissant ce délassement prendre la place des occupations sérieuses de la vie. Vous n'auriez plus que l'existence d'une fleur abandonnée au souffle de tous les vents et qui cède sans résistance à la plus faible impulsion. Il faut vivre d'abord, et ce mot comporte bien des. choses. Les arts sont le luxe de la vie, et l'homme ne peut pas plus en vivre exclusivement qu'il ne peut faire sa nourriture habituelle de sorbets et de petits-fours. C'est ce qui explique l'infériorité intellectuelle et souvent morale des artistes de professi<m, et particulièrement des musiciens qui consacrent la majeure partie de leur existence à s'abandonner à la sensation pour la faire partager à leur auditoire. La poésie elle-même, loin d'exclure la raison chez le po6te, doit en être au contraire une expression plus sensible et plus harmonieuse. Aussi rien n'est plus contraire à l'hygiène morale de l'àme humaine que cette poésie toute d'images et de mots qui a prévalu en ce siècle.
La différence qui existe entre les tonalités grégoriennes et le
système musical moderne, fait du plain-chant une musique à part dont les eSeis sont stn gêner i$. C'est d'ailleurs un très-grand avantage que cette difCérence. 11 importe qu'on entende dans nos églises autre chose que ce qu'on entend dans nos théâtres et qu'on ne l'entende que là.
Le plain-chant est cher aux âmes religieuses, et cependant les offices divins sont presque partout chantés par des hommes sans goût, sans éducation et sans instruction. Nous ne parlons pas des églises de campagne, mais bien des grandes églises des villes et des cathédrales. Les chantres ont généralement des voix inférieures à celles des artistes des théâtres, et il en est peu qui sachent seulement filer un son. C'est à ces parias de la musique que les beautés du chant grégorien sont confiées. Ce n'est pas ainsi que saint Isidore entendait l'exécution des chants religieux. « Psalmista voce et arte praeclarum illustremque esse oportet, ut ad oblectamenta dulcedinis incitet mentes auditorum. Yox autem ejus non sit aspera, non rauca, non dissonans, sedcanora, suavis, liquida, habens sonum et melodiam sanctsB Religion! congruentem. »
» Potius conservandus est sensus quam moduicUio^ » écrivait Aurélien de Réomé auviii* siècle. Depuis longtemps^ non-seulement il est impossible de comprendre le sens des paroles lorsque les chantres exécutent le chant grégorien, mais encore la modulation n'y gagne rien.
Le chanfecclésiastique, mal exécuté généralement, est reconnu à tort insuffisant dans beaucoup d'églises de grandes villes, et les portes s'ouvrent à deux battants à un cortège plus ou moins nombreux d'artistes profanes, qui font entendre une musique aussi étrangère aux sentiments des vrais fidèles qu'aux exigences de la liturgie. Cette musique, au lieu d'être un développement mélodieux et lucide du texte sacré, n'existe que par elle-même, ne parle qu'à elle-même en quelque sorte^ et ceux qui la font et qui la goûtent ne se préoccupent guère que de mettre en pratique cette maxime païenne : l'art pour l'art.
11 n'est pas extraordinaire que de jeunes ecclésiastiques, ne pouvant plus chanter des romances ou des airs d'opéra à cause
des paroles qui accompagnent la musique, trouvent avec plaisir un dédommagement à cette privation dans le chant de cantiques qui ne sont pas précisément ceux de David, mais qui ressemblent entièrement, sauf les paroles, aux romances inspirées par les sentiments les plus profanes.
Hais les laïques, même la plupart des enfants, chantent des romances qu^ils entendent partout, surtout à notre époque où la musique est si répandue. S'ils entendent au catéchisme, pendant la messe, dans la chapelle de leur collège, dans les offices de la paroisse, le même genre de musique que celui des romances et des airs que chantent leurs mères, leurs sœurs et qu'ils chantent euxmêmes, un instinct secret leur dira tout d^abord quUl y a là un désaccord, une dissonance entre Tobjet et la forme qu'on lui donne. Tout au moins les avantages qui résulteraient d'une musique distincte de celle du monde, d'une musique exclusivement réservée aux émotions religieuses, mieux que cela, à la manifestation de la foi et au culte divin, l'influence exercée par des effets qui ne sont pas affaiblis par une pratique journalière, une vulgarité de tous les instants, cette influence, ces avantages, seront perdus pour ces enfants, sans compter que rarement les cantiques laissent des traditions dans les idées. Comme tout ce qui est hybride, les cantiques sont stériles pour l'àme et n'y jettent aucun de ces germes profonds qui se développent avec les années, comme le font les beaux chants de la liturgie. Si une phrase de cantique revient à la mémoire de l'homme fait ou du vieillard, il l'accueille avec un léger sourire qui ressemble à celui du dédain. Souvent même il tourne le texte en ridicule, car la forme des vers vieillit, comme toutes les parures du monde qui se changent bientôt en défroques.
Le caractère particulier de la musique religieuse moderne est essentiellement symphonique. Nous ne sommes plus au temps où les fidèles se contentaient, comme d'un bon ordinaire, des plainchants notés dans le Graduel et dans le Vespéral, et ne réclamaient chaque jour de fête que le rit solennel, la Prose rhythmée, l'Hymne propre et les Psaumes chantés sur des tons plus mélodieux que ceux des simples dimanches. Ils trouvaient probablement alors, dans leurs émotions personnelles et dans les chants séculaires de
rÉglise, un aliment suffisant pour leur cœur et leur imagination. Maintenant, les Messes en musique se multiplient, les concerts religieux remplacent les chants liturgiques ; et quoique de toutes parts on s'entretienne du chant grégorien et de Tarchéologie musicale, jamais on n'a entendu si peu de plain-chant dans les églises.
Malgré notre prédilection constante pour le plain-chant, nous comprenons cependant que Tart moderne paye un tribut à la lyre chrétienne; mais nous voudrions qu'on lui prescrivit d'employer ses formes les plus pures et les plus correctes. D'ailleurs, le nombre toujours croissant des édifices consacrés au culte catholique, des associations et des confréries, a pour conséquence, sous le rapport musical, de convier un plus grand nombre d'artistes à prendre part à la célébration de l'office divin, soit comme maîtres de chapelle, soit comme organistes.
Mais, pour que ces artistes puissent accepter convenablement les honorables fonctions qui leur sont confiées, il faut qu'ils aient une connaissance suffisante de l'harmonie. En effet, le maître de chapelle doit pouvoir rectifier les erreurs de copie, ramener au besoin à trois et même à deux parties un motet écrit pour uà plus grand nombre de voix. Quant à l'organiste, cette nécessité est plus évidente encore; il faut qu'il soit toujours prêt à improviser. En vain il préparera sa musique d'avance, le moindre changement dans le ton d'un plain-chant ou d'un cantique rendra tous ses cahiers inutiles.
Le jeu de l'organiste a été souvent l'objet des préoccupations des évêques et des conciles. Le concile de Trente proscrit les morceaux d'orgue dont le caractère serait mondain et passionné. <( Ab ecclesia vero musicas eas, ubi organo lascivum aut impurum aUquid miscetur arceant. » (Sess. XXII.) Les conciles de Cologne en 1550, de Tolède en 1566, de Malines en 1570, de Prague en 1604 font les mômes défenses, ce qui prouve quele xvi* siècle ne le cédait en rien au xix* sous le rapport de l'abus qu'on faisait des orgues, et de l'extravagance de certains organistes. Il suffit de nos jours qu'un virtuose ait obtenu quelques succès comme pianiste dans les salons ou les concerts, pour qu'on lui suppose toutes les connaissances que doit posséder un organiste. Le cérémonial
394 HISTOIBE GÉNJÊRALE DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE.
ambrosien se montrait plus exigeant. « Organista bonis moribns praeditos ad hoc opus admittatur, et ubi ecclesiastici periti inveniuntur, laicis prœferantur : si tamen ecclesiastici apti non reperiantur, laicus modestia ac gravitate prseditus eligatur, qui semper habita decenti et qua decet reverentia ac modestia suum exequatur munus, cavens ne sonus sit lascivus ant profanus. »
U ne suffit pas d'élever la voix contre un pareil état de choses, il faut indiquer le remède et chercher les moyens de rendre au chant sacré son véritable caractère, son heureuse et sympathique influence. Nous pensons que cette restauration peut s'opérer par Tadoption générale de deux principes qui, une fois reconnus, amèneront dans leur application les meilleurs résultats :
!• La conservation et l'exécution régulière des mélodies grégoriennes consacrées par l'Église et restaurées avec une fidélité consciencieuse, savante et intelligente (i) ;
2° La dignité de l'exécution des chants sacrés, en même temps que la faculté accordée au peuple d'y participer. Nous allons entrer dans quelques explications sommaires relativement à ces deux points importants.
Il en est d'abord du chant régulier des offices divins comme de la récitation de la prière quotidienne. Chaque matin et chaque soir, le chrétien adresse à Dieu la même formule tous les jours de sa vie, et il y trouve sans cesse les impressions les plus salutaires et la même source de courage pour le bien. On ne saurait croire en effet combien la masse des fidèles aime à redire les chants qu'elle connaît déjà. Chaque mélodie a sa place marquée dans l'ordre des offices, et on en salue le retour avec celui de la fête dont elle aide à faire connaître le caractère et à inaugurer la solennité. Rien n'est donc plus regrettable que de détruire cet ensemble de textes et de chants, qui ont d'ailleurs entre eux une connexité parfaite, en changeant les uns tout en conservant les antres. Aussi doit-on considérer comme très-funeste cet empres-
(f ) Nous croyons fermemeot que Tédition du R. P. LambilloUe, publiée sous la direction du R. P. Dufour, est de toutes les versions de chant grégorien la plus convenable sous tous les rapports, et nous nous efforcerons de le prouver dans le cba* pitre suivant.
sèment fébrile que montrent les maîtres de chapelle à faire entendre chaque dimanche et chaque jour de fête des mélodies nouvelles, abandonnées aussitôt après leur exécution pour être suivies d'autres essais. Ce n'est pas un amour sérieux de l'art qui provoque cette fantaisie et cette ardeur inconsidérée pour le changement, mais c'est une fausse intelligence de l'objet que se propose la liturgie chantée et unb disposition préjudiciable à l'œuvre de l'Église, puisqu'elle substitue à ses chants séculaires je ne sais quelles inspirations personnelles, dont Tintroduction parmi les offices divins doit être une exception au lieu de constituer un fait régulier subversif de toute tradition. On consacre beaucoup d'efforts, de dépenses et de ressources à monter des Messes en musique & grand orchestre, à faire exécuter des partitions hérissées de difficultés, qui ne sont appréciées que par un petit nombre d'amateurs et qui ont en outre l'inconvénient plus grave de refouler dans la poitrine des fidèles les rares accents mélodiques gravés encore dans leur mémoire. Il serait à la fois plus utile et plus raisonnable de perfectionner l'exécution du plain-chant, cette musique de tous, d'y faire concourir des voix exercées, des instrumentistes habiles et de ne pas l'abandonner à l'ignorance et à la routine. Le plain-chant fait p&lir les plus beaux morceaux de la musique moderne, quand il est exécuté avec les mêmes soins et les mêmes ressources que ces derniers.
En résumé, du mode d'exécution du chant liturgique dépend en grande partie la participation des fidèles. Il importe donc que la mélodie soit très à découvert^ soutenue et non obscurcie par les instruments accompagnateurs. Après avoir dégagé, dan^ la question de la popularisation du chant, les obstacles inhérents à la musique elle*même, il nous reste à exposer ceux qui peuvent s'élever de la part des fidèles.
L'ignorance oà les maisons d'éducation entretiennent la jeunesse & l'égard des offices de l'Église est en partie cause de l'incrédulité des classes dirigeantes. Les hommes d'État les meilleurs, sentant le besoin de la foi et des principes religieux, manquent de cette première nourriture qui fortifie et forme le tempérapient. Ils ressemblent à ces tiges hautes et grêles que la pluie
396 HISTOIRE GÉiVÉRALE DE LA IlfVSIQUE RELIGIEUSE.
a fait monter, et auxquelles a manqué le suc vivifiant et nutritif de la terre. Ils veulent, et ils ne savent au juste ce quUls veulent. Ils sentent, et leurs sentiments sont indéfinis. De là, cette religiosité, cette confusion des genres dans les arts, ces demi-mesures, ces compromis, ce manque d'intelligence et de goût dans les choses religieuses. Combien d^hommes très-instruits dont la parole politique ou littéraire est recueillie comme un oracle, et qui, dans les choses de la religion, prennent le Pirée pour un nom d'homme !
Malgré Fimportance que les personnages les plus illustres ont attachée au plain-chant, ce grand art est tombé si bas dans la pratique que plusieurs de ses défenseurs ont renoncé à Fespérance de lui voir occuper dans les offices la place qui lui appartient. Les prétextes allégués en faveur de l'emploi de la musique dans les églises, ne sont ni sincères ni plausibles. L'hostilité que le plain-chant rencontre depuis un demi-siècle n'est pas nouvelle. Elle remonte à six ou sept siècles et elle prend sa source dans nos mauvais penchants, dans la contradiction per^ pétuelle de l'homme avec lui-même, exprimée si bien par saint Paul. Quoi qu'il en soit, si on n'y prend pas garde, le chant ecclésiastique s'altérera de plus en plus. Actuellement il n'existe pas un chantre sur cent qui sache discerner un mode d'un autre. Cela n'a rien qui doive surprendre, puisqu'on va chercher les interprètes du chant ecclésiastique dans les coulisses des théâtres.
L'influence de l'orgue a été fatale : au lieu d'accompagner, sa principale fonction consiste à occuper seul les oreilles des fidèles durant les deux tiers des offices divins.
Les fidèles tombent dans une indifiEérence complète à l'égard des chants liturgiques qu'ils ne connaissent plus. Beaucoup d'entre eux se servent même dans les églises de livres de piété qui ne renferment pas lés prières chantées par le chœur.
Les confréries, les exercices particuliers, les petites dévotions ont été préjudiciables au culte public, en eiilevant à l'office paroissial ses forces vives, en absorbant tout ce qui est jeune, actif, fervent.
Dans les Saluts en musique, et ils sont presque partout en
musique, non-seulement les jours de fôte, mais les simples dimanches ; non-seulement dans les grandes églises, mais dans les paroisses des faubourgs et de la banlieue de Paris; dans ces Saints , en présence du saint Sacrement, les deux Motets dont le Rituel prescrit le chant sont presque toujours inintelligibles. Aussi les fidèles, après s^ètre agenouillés et après avoir prié quelques instants, se relèvent et écoutent la musique, tandis que le Tantum ergo et Vlnviolata^ en plain-chant ou en musique composée sans répétition de paroles avec une harmonie plaquée simple et convenablement adaptée à la valeur des syllabes du texte , soutiendraient Fattention des fidèles jusqu'au bout, comme il convient dans une semblable solennité.
Il importe surtout de ne pas abandonner les formes de la musique religieuse au caprice, à la fantaisie de chacun, & tous les hasards des lieux, des circonstances et des personnes. Les fidèles , pensant que la mauvaise musique qu'ils entendent est celle que leur curé affectionne, Tacceptent sans se plaindre. Le curé croit quelquefois, de son côté, satisfaire aux goûts de ses paroissiens en faisant exécuter une nxusique pitoyable. On éviterait de part et d'autre ces malentendus si on se mettait d'accord pour substituer au caprice individuel des usages invariables et constants. On a peut-être le droit de demander au clergé des vertus, on n'a certednement pas celui d'exiger qu'il ait du goût. Quant aux fidèles, il est encore moins raisonnable de se mettre à leur merci; c'est pour cela qu'il est nécessaire, utile à tous, de s'attacher aux principes, de s'assujettir à des règles fixes, d'adopter définitivement les formes de la musique religieuse les plus pro^ près à servir sérieusement et réellement les intérêts de la religion dans les &mes.
Beaucoup de personnes croient que la musique fait en ce moment de grands progrès en France, qu'elle pénètre dans toutes les classes, que ses développements sont tels que notre époque . n'a rien à envier, sous ce rapport, aux siècles qui ont précédé le nôtre. Certains faits semblent justifier cette opinion. En effet, l'institution si louable de l'orphéon, les concours de chant qui ont lieu dans un grand nombre de villes, les efforts
de plusieurs artistes pleins d'ardeur et de dévouement, les encouragements de Tadministration et des conseils municipaux; tout conspire à développer le goût de la musique populaire et, nous le reconnaissons, de bons résultats ont déjà été obtenus. Ces résultats, nous y applaudissons de tout notre cœur. Hais cependant sont-ils de nature à nous convaincre que la connaissance et Fusage de la musique passent dans nos habitudes et dans nos mœurs, que cet art merveilleux produise les effets salutaires qu'on est en droit d'attendre de sa puissance et de son action sur nos sentiments privés et sur nos relations sociales? Hélas! non. Nous n'aurons une musique populaire qu'autant qu'elle sera composée dans le goût français, c'est-à-dire mélodique , rhythmée, facile à comprendre et à interpréter comme celle de nos maîtres du siècle dernier.
La musique populaire est restée jusqu'alors dans les écoles, dans les grandes réunions, dans les assemblées officielles. Il faut qu'elle vienne prendre place au foyer de la famille, que le père l'apprenne lui-même à ses enfants; sans qu'il soit nécessaire de faire appel au gouvernement, à l'attrait de la locomotion en chemin de fer, au bruit des fêtes, à la séduction pernicieuse des déplacements; la musique doit être un lien de plus qui rapproche et unisse les membres d'une même famille au lieu d'être un motif de séparation et d'isolement. C'est surtout dans l'intérêt de l'ouvrier et de tout ce qui doit lui être cher, que nous désirons que la musique ne l'attire pas loin de chez lui, ne lui fasse pas quitter sa femme et ses enfants, pour aller à vingt lieues et au delà
dépenser en un jour le résultat des travaux de toute une semaine.
Un des effets de la musique est d'adoucir les mœurs et de faire disparaître les habitudes de grossièreté et de désordre trop fréquentes dans la élasse ouvrière. Ce résultat ne sera obtenu que si l'ouvrier se livre à cette occupation chez lui et avec les siens. Le moyen est facile. Il consiste simplement dans un enseignement musical sérieux et surtout complet donné dans les écoles primaires. Cet enseignement devrait être continué pendant les années d'apprentissage, pour que le jeune homme
n'onbliàt pas les leçons qu^il a reçues sur les bancs de Técole ; et si^ à vingt ans, Fouvrier était devenu suffisamment musicien pour déchiffrer convenablement là musique et Texécuter sans trop de peine^ n'aurait-il pas les moyens de se livrer seul ou avec seç camarades à la culture de cet art, jusqu^au jour où il lui sera donné de réunir autour de lui sa jeune famille et de seconder les progrès musicaux de ses enfants recevant à leur tour les leçons de Técole et mêlant leurs voix enfantines à la voix m&le du père de famille? Qu'on . ne nous accuse pas de nous servir ici du pinceau de Greuze pour tracer un portrait idéal d'une famille d'artisans imaginaires. C'est ainsi que les choses se passent en Allemagne, et c'est beaucoup plus à ces habitudes que nos voisins Germains doivent leur réputation de bons musiciens qu'à une disposition naturelle et innée dont ils ne jouissent pas plus que nous.
Qu'on ne s'imagine donc pas que les connaissances musicales soient tellement répandues dans le peuple, qu'il faille lui faire entendre dans nos églises, chaque dimanche, des Messes en musique, des Saints en musique et des symphonies fuguées. C'est une grave erreur. Nous avons longuement établi les avantages moraux du plain-chant. Au nouveau point de vue où nous nous plaçons, le plain-chant est encore le seul genre de musique qui convienne à l'état musical des oreilles populaires ; et si le suffrage universel était praticable en pareille matière, c'est le plain-chant qui sortirait de l'urne. Au lieu de façonner des orphéonistes dans les communes de France, et d'enlever pour de grandes réunions stériles en résultats moraux, des ouvriers à leurs familles, qu'on organise l'enseignement du plain-chant, et bientôt chaque église de paroisse verra de nombreux chantres se grouper autour du lutrin.
Pendant plusieurs siècles, au moyen âge, qu'on pourrait appeler l'&ge héroïque du christianisme, la société ecclésiastique a disposé avec la plus grande intelligence des forces vives de l'humanité, et son action a eu des résultats immenses au point de vue de la civilisation. Ébranlée par les révolutions, il lui faut reconquérir le terrain qu'elles lui ont fait perdre, et sur lequel elle a
des droits imprescriptibles. En ce sens, vouloir c'est pouvoir. Nos âmes lui appartiennent maintenant comme alors.
Nous assistons de nos jours & une sorte de duel entre les idées nouvelles et les formes de Vancienne société chrétienne. Les découvertes des sciences, les modifications apportées dans Fexistence matérielle, certains progrès de la raison publique, tout cela parait à quelques esprits incompatible avec les traditions des siècles chrétiens et les habitudes de TÉglise. Espérons que cet antagonisme n'a d'autre cause qu'un malentendu, qu'un jour viendra et que ce jour est prochain, où les yeux, cessant d'être éblouis par de spécieux mirages, se tourneront vers la vraie lumière ; où l'âme, que les conquêtes de l'esprit et l'assouvissement des sens laisseront afiamée, réclamera le seul aliment digne d'elle, la vérité étemelle. La religion sera considérée alors comme l'élément conservateur et civilisateur par excellence, comme le sel qui empêchera le corps social de se corrompre et de se dissoudre. Comme le cheval aveugle attelé à un manège, nous croyons avancer parce que nous marchons; mais au centre des évolutions et des agitations de la vie humaine éprise tour à tour du veau d'or et des filles des Philistins, se tient debout l'Église portant les tables de la loi. Si les peuples ont soif de libertés, ils ont plus encore faim de christianisme; car la foi religieuse est la vie réelle des nations.